CHAPITRE PREMIER
LE PRÉSIDENT MALGRÉ LUI (i869.)
En reprenant les rênes du gouvernement. , Garcia Moreno était bien décidé à réaliser l'œuvre de civilisation catholique dont il n'avait pu que poser les bases durant sa première présidence. A la dillérence des révolutionnaires qui , comme Satan dans l'Eden , se glissent dans l'Etat pour soutirer au peuple tous ses biens, sa religion, sa morale et même sa bourse, l'homme de la contre- révolution n'arrivait au pouvoir qu'afm de rétablir le royaume de Dieu et sa justice. Ayant renoncé d'avance au mandat présidentiel, sa seule ambition comme chef intérimaire était d'engager l'avenir en donnant au pays une constitution vraiment catholique.
Or, cette constitution, il ne pouvait l'asseoir sur une base solide sans opérer des destructions, c'est-à-dire sans saper les institutions anarchiques créées par la Révolution. Le 12 février, à peine rentré dans la capitale, il supprima d'un trait de plume l" Université de
Quito, dont il avait pu apprécier de longue date Ics^ doctrines libérales. Disciple, il y avait puisé les erreurs les plus pernicieuses sur le droit absolu de l'Etat ; recteur, il avait en vain lutté contre des vices incurables ; chef de l'Etat, ses bonnes intentions avaient été constamment paralysées par le conseil de l'instruction publique, ce quatrième pouvoir, comme il l'appelait dans ses messages. Actuellement, l'Université , triste école de sophistes, ne cessait de déclamer contre l'autorité de l'Eglise et les principes régulateurs de l'ordre sociaL Il mit résolument la cognée à cette racine de l'arbre révolutionnaire. « Considérant, dit le décret, que l'organisation et la direction de l'instruction publique sont absurdes ; que l'Université de la capitale, outre les funestes effets produits par l'insuffisance de son enseignement, n'a été par ses détestables doctrines qu'un foyer de perversion pour la jeunesse, nous déclarons l'Université dissoute et le conseil de l'instruction publique supprimé. » Un autre décret fermait le collège national de Cuenca, « autre foyer d'immoralité fondé à grands frais deux ans auparavant, sans autre raison que de nuire à un établissement catholique très-prospère. » La franc-maçonnerie, si empressée à détruire l'enseignement catholique partout où elle règne, ne trouvera pas mauvais qu'un chef d'Etat chrétien proscrive ses écoles diaboliques. C'est une simple question de logique. Les partisans de la conciliation entre Dieu et le diable pourront seuls blâmer Garcia Morcno.
Les libéraux avaient réussi durant les quatre dernières années à cm|)ècher, du moins parlieMoment, les bons effets du concordat, surtout la réforme du clergé. A force d'instances, ils avaient obtenu du saint-père la suppression du for ecclésiastique et le rétablissement du droit commun dans les causes judiciaires. Les évéqucs ainsi dépouillés de toute force coercilive, il s'en-
suivit un grand relâchement dans les mœurs. Garcia Moreno, qui voulait l'Eglise libre parce que l'Eglise libre c'est l'Eglise pure, avait lutté de toutes ses forces contre la mutilation du concordat ; redevenu maître, il abolit immédiatement la prétendue réforme. « Considérant, dit-il , que si le Saint-Siège , eu égard aux circonstances, a pu permettre que les causes ecclésiastiques tant civiles que criminelles fussent déférées au-c tribunaux séculiers, le gouvernement peut renoncer à cette concession dans l'intérêt du bien ; que, loin de produire de bons résultats, la suppression du for ecclésiastique n'a servi trop souvent qu'à molester les prêtres vertueux et à assurer l'impunité aux coupables, nous ordonnons le rétablissement des offîcialités. Ce décret sera présenté au Saint-Siège pour obtenir son approbation, le gouvernement se déclarant prêt à le modifier selon les intentions du souverain pontife. »
Après ces premiers travaux de déblaiement, et d'autres mesures non moins urgentes dans l'ordre administratif et financier, ayant frayé le chemin à son successeur et à la convention nationale qui devait décider souverainement des destinées du pays, il publia le décret convoquant les électeurs. La convention devait se composer de trente députés, trois pour chaque province. N'étaient éligibles que les citoyens âgés de trente ans, et possédant une certaine fortune. La convention avait pour mission principale de voter une nouvelle constitution qui serait soumise ensuite à la ratification du peuple.
Cette perspective d'une convention catholique qui, sous i'intluence et la direction de Garcia Moreno, allait constituer un état chrétien, jeta les radicaux dans une espèce de désespoir furieux. Malgré l'expatriation forcée de Pedro Carbo et des autres chefs du parti, ils résolurent de tenter le coup de main que la transformation subite du 17 janvier avait fait ajourner. A Guayaquil le
général José Vintimilia, devenu depuis quelques années l'ennemi politique de Garcia Moreno cl, l'agent secret d'Urbina, après avoir embauché certains officiers de la caserne d'artillerie, crut pouvoir profiter du jour de sa fête, 19 mars, pour donner le signal de l'insurrection. Dès trois heures du matin, ayant rejoint ses complices à la caserne et corrompu les soldats à prix d'or, il combina son plan d'attaque. A six heures, accompagné d'une troupe d'insurgés, il pénétra par une porte secrète dans la maison du commandant général Darquea, le surprit au lit et le conduisit prisonnier à la caserne. Les gardiens reçurent l'ordre de lui brûler la cervelle à la moindre tentative d'évasion.
Les conjurés se dirigèrent alors vers la caserne d'infanterie en criant : « Vive Urbina ! Yive Garbo ! Vive Vintimilia ! » Mais déjà, grâce à l'énergie de quelques chefs intrépides, la résistance était organisée. On se battit dans les rues durant plusieurs heures. Les révolutionnaires , acculés à leur caserne, se défendaient comme des désespérés, quand tout à coup le général Darquea, confiné dans sa prison, s'apercevant à l'émotion de ses soldats, devenus ses geôliers, qu'ils remplissaient leur rôle à contre-cœur, leur montre qu'on les a indignement trompés, les décide à lui prêter main forte, et se met avec eux en état de défense. Pendant qu'il observe l'ennemi, un de ses soldats décharge son arme par une fenêtre et frappe au front Vintimilia, qui tombe raide mort. Profitant de la confusion et de la panique des insurgés, Darquea s'élance de la prison, se remet à la tête des troupes fidèles et achève la déroute des révolutionnaires. Les chefs s'enfuirent lâchement, laissant derrière eux cent cinquante morts ou blessés.
Garcia Moreno apprit la révoile en même temps que la victoire. Il félicita le peuple et l'armée de ce que « la trahison qui couvait depuis un an dans le but de livrer
la république au lâche Urbina , aboutissait enfin au tombeau de l'ignominie. » — « Gloire et bénédiction au Dieu des armées! disait-il. Les traîtres comptaient sur un triomphe, oubliant qu'il est au ciel une justice vengeresse. Louange et gratitude aux héroïques généraux, Darquea et Uraga, à tous les chefs , officiers , soldats, employés, qui ont vaincu l'insurrection. Puissent les criminels se laisser vaincre par la clémence, et leur repentir nous forcer à nous montrer généreux. Le bras terrible de la justice tombera uniquement sur les grands coupables, sur ceux qui sèment l'or pour faire couler le sang. » Le résultat de cette prise d'armes fut l'internement des réfugiés au Pérou et la déportation de plusieurs chefs. Le général Ignacio Vintimilla, frère et complice de l'initiateur du mouvement, reçut ordre de quitter l'Equateur et de n'y point rentrer avant une année. L'état de siège étendu à toutes les provinces ôta aux perturbateurs la tentation de continuer un métier devenu dangereux , et la destitution de plusieurs membres du conseil de guerre, qui n'avaient pas craint d'acquitter des insurgés pris les armes à la main, montra qu'on ne se moque point impunément de la justice.
L'insurrection du 19 mars donna un corps aux préoccupations qui agitaient beaucoup d'esprits. On disait que Garcia Moreno étant le seul homme capable de maintenir la paix à l'Equateur, il fallait obtenir de lui qu'il revînt sur son serment et déjà l'on signait des pétitions en ce sens, quand parut au journal officiel la note suivante: «Le président de la république apprend avec non moins de surprise que d'indignation l'extrême liberté que se donnent certaines personnes de racoler des signatures à l'effet de l'obliger moralement à enfreindre un serment solennel. Rien au monde ne le déterminera à se déshonorer par la violation de sa parole.
Il engage donc ces zélés à s'abstenir do démarches inutiles, il use même de son droit pour le leur commander. On doit tout sacriPior à la patrie, excepté la foi, la conscience et l'honneur. »
On cessa de pétitionner, mais on n'en persista pas moins dans la volonté d'avoir pour chef Garcia Moreno. Les députés à la convention, presque tous conservateurs et bons catholiques, arrivèrent dans la capitaleavec l'idée bien arrêtée de faire prévaloir celte volonté du peuple. Dans des réunions privées, oii (îarcia Moreno leur expliqua son projet de constitution, ils lui représentèrent la nécessité d'un bras énergique pour défendre cette charte catholique contrôles assauls de la Révolution. Ils ajoutèrent qu'après avoir vu à l'œuvre Carrion et Espinosa, on pouvait toujours craindre do trouver un libéral sous le masque d'un consor\ atour. Cette réflexion paraissait d'autant phis opporlnne (juo son candidat, le général Darqueu^ votiail d'adrossorù un personnage notable de Cuenca une hMIro politique assez compromettante'. Ce correspondant, un dos coryphées du libéralisme, lui ayant exprimé la crainte qu'une fois au pouvoir il se laissât influencer par Garcia Moreno, Darquea répondit qu'il s'appuierait uniquement sur la volonté nationale, et goiivernoi'ait avec Ions les bons citoyens ; que, d'ailleurs, rindépoudanco bien connue de son caractère garantissait à tous l'adoption d'une politi(|ue personnelle en rapport avec ses opinions, ("eût été donc se faire illusion que do compter sur Darquea comme sur \\n auh'o lui-même. Garcia Moreno ne trouva rien à répomlre à ces très justes observations ; néanmoins, considérant son serment comme ttbsolumentobli|;aloiro. il resta inlloxiMo.
Le IG mui,ù rouvcrhiic dos séaiicos do l;i convention,
* Iai Vcnltileiu siluodvit, {^. I-'.
il se présenta devant les députés pour rendre compte de, sa courte gestion. Les membres de lappnvention étaient pour la plupart des amis dévoués; son ancien minisire, Carvajal, présidait l'assemblée. Il leur ouvrit son cœur, comme à des homnîes capables de comprendre ses grandes vues. Pour expliquer sa conduite et la révolulion du 17 janvier il rappela «que le gouvernement d'Espinosa voyait venir avec une inconcevable sérénité l'ouragan qui devait compléter les destructions du tremblement de terre de 18G8. La presse démagogique insultait la religion, déchaînait les passions, prêchait l'anarchie. Dans une de leurs orgies, les conjurés avaient même annoncé le jour de l'insurrection projetée. En présence d'un gouvernement inerte et rebelle à toute remontrance, il avait dû s'appuyer sur le peuple et l'armée pour sauver le pays. En quehjues mois, malgrcj réchauHourée du 19 mars, l'ordre était rétabli. »
Quant aux délails de son administration, ils étaient tout entiers dans les décrets soumis à leur approbation. L'avenir, un avenir brillant pour rF]fjjuileur, dépendait en grande parlie de la consliliilion (ju'ils allaient donner au peuple. Le projet élaboré par lui et sur lequel ils allaient délibérer, contenait les- réformes impérieusement exigées pour réaliser l'ordre et le progrès, c'està-dire la vraie félicité de la nation. Il avait eu dans ce travail deux objets en vue : le premier, harmoniser les constitutions politiques avec les croyances religieuses ; le second, investir l'autorité d'une force suffisante pour résister aux assauts de l'anarchie. Expliquant sa pensée, il ajouta ces nobles paroles, que nos hommes d'Etat feraient bien de méditer :
« La civilisation, fruit du catholicisme, dégénère et s'abâtardit à mesure qu'elle s'éloigne des principes catholiques : de là, la débilité progressive et générale des caractères, véritable maladie endémique de notre siè-
cle. Heureusement, nous avons reconnu jusqu'ici dans nos institutions l'unité de croyances, le seul lien qui nous reste dans ce pays divisé par des intérêts de partis, de races, de provinces; mais cette reconnaissance purement nominale laisse la porte ouverte à toutes les attaques contre l'Eglise. Entre le peuple prosterné au pied des autels du vrai Dieu et les ennemis de notre sainte religion, il faut élever un mur de défense, et c'est là ce que je me suis proposé, comme réforme essentielle, dans ce projet de constitution. Quant aux attributions du pouvoir exécutif, la raison et l'expérience ont démontré qu'un pouvoir faible est insuffisant, dans nos pays agités, pour défendre l'ordre public contre les entrepreneurs de révolutions. Du reste, comme mon serment du 17 janvier m'interdit d'accepter le pouvoir, on ne m'accusera pas d'égoïsme ou de visées ambitieuses, si je vous demande de fortifier une autorité dont l'exercice ne peut m'être dévolu. »
Il termina son message par une déclaration plus formelle encore, relativement à la future présidence. « Je me suis elTorcé durant ces quatre mois de répondre à la confiance du peuple ; il me reste maintenant, en rentrant dans la vie privée, à vous demander pardon des erreurs dans lesquelles je serai tombé bien des fois sans doute, malgré la droiture de mes intentions et le patriotisme qui m'a toujours guidé. L'infaillibilité et la parfaite rectitude sont l'apanage exclusif de Celui qui s'appelle la source éternelle de la vérité et de la justice ; puisse-t-ii vous éclairer et vous diriger dans un travail dont va dépendre le bonheur de notre patrie ! »
Kentré chez lui, il envoya immédiatement au président de l'assemblée sa démission officielle. « Il avait accepté la charge de président inlérimaire jusqu'à la réunion de la convention, avec l'obligalion formelle de déposer le pouvoir entre ses muins : il considérait
donc comme un devoir de céder à un autre les rênes du gouvernement. » Les députés furent d'un avis contraire; usant de leurs droits, car le président définitif ne devait être nommé qu'après le vole de la constitution, ils le réélurent à l'instant président par intérim. (!c fut en vain ; esclave de son serment, il déclina do nouveau la charge qu'on voulait lui imposer, et dans des termes si accentués que les députés renoncèrent pour le moment à l'espoir de le fléchir. L'assemblée accepta donc sa démission, mais en chargeant Carvajal de lui faire savoir « qu'elle cédait à des raisons de déférence, et non aux motifs présentés par lui pour refuser le pouvoir. » « La convention nationale, lui disait-on, ne reconnaît point aux bons citoyens le droit de refuser leurs services à la patrie. Les hommes de bien, de moralité, de progrès, se doivent absolument à la nation. Ni les serments de refuser les charges publiques, ni les contradictions plus on moins violentes éprouvées dans la défense des principes sociaux, no peuvent vous affranchir de riniprescrij>lible devoir de vous mettre à sa disposition loules les fois (ju'elle réclame votre concours. Persuadée que les devoirs sacrés du citoyen l'emportent surdes scrupules de délicatesse, la convention espère que Garcia Moreno restera disposé, comme toujours, à servir le pays avec l'honneur, la loyauté et le patriotisme qui le caractérisent. »
Cette pièce, signée par tout le bureau de l'assemblée, montre que la convention de 1869, aussi bien que le congrès de 1863, voyait en Garcia Moreno l'homme providentiel et nécessaire. Pour le remplacer temporairement au fauteuil, elle élut son beau-frère, Manuel Ascasubi, lequel associa immédiatement Garcia Moreno à son gouvernement en lui donnant le portefeuille des finances. Mais ce n'était pas assez pour neutraliser le mauvais etîet produit dans le peuple par la retraite du
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grand citoyen, ni peut-être pour comprimer la joie non dissimulée des radicaux : on proposa de le nommer général en chef de l'armée. La motion fut soumise à l'assemblée, qui la vota d'urgence et par acclamation, sur la proposition de Carvajal : « Pourquoi délibérer, s'écria ce dernier, sur une question résolue depuis longtemps par un vote indéclinable du peuple? Nul doute sur le mérite de Garcia Moreno, dont le génie et les services sont écrits en caractères éclatants à chaque page de notre histoire depuis dix ans, dix ans do luttes entre l'ordre et l'anarchie. Et après dix ans, pouvonsnous assurer que les éternels partisans du désordre nous laisseront nous reposer de tant de secousses? Il est de toute justice et de toute nécessité que nous donnions Garcia Moreno comme centre de ralliement à notre vaillante armée. »
Le décret, voté d'urgence, portait que « l'illustre citoyen Garcia Moreno, ayant plusieurs fois commandé l'armée de la république et combattu sur terre et sur mer avec une valeur vraiment héroïque, les généraux, chefs, officiers, tant de l'armée que de la garde nationale, en raison de ses qualités guerrières et des services éminents rendus à la nation, l'avaient constamment appelé de tous leurs vœux au sommet de la hiérarchie militaire; qu'en conséquence la justice et l'utilité publique exigeant qu'il fût donné satisfaction à ce désir, la convention le proclamait général en chef de l'armée. » A la notilication (jui lui fut faite de ce décret, il répondit après sept jours d'hésitation : « Je me décide ù accepter, non point par conviction de mon mérite ou confiance dans mes forces, mais pour continuer i\ défendre la religion et la |)alrie. Je compterai, pour remplir ce devoir, sur la coopération du peuple, la valeur et la loyauté de l'armée, et surtout sur lu prolecliorï de la l'ioviilcnce. »
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La convention mit alors à son ordre du jour le projet de constitution élaboré par Garcia Moreno, et dont nous parlerons dans le prochain chapitre. Tous les articles en furent sérieusement étudiés. Certaines dispositions, j)ar leur opposition directe avec l'esprit moderne, froissèrent le libéralisme de quelques députés qui les combattirent avec acharnement, mais, en sa qualité de ministre, Garcia Moreno prit la parole pour les défendre et entraîner la majorité. Le projet passa tout entier, pres- <[ue sans modification. Or, faut-il le dire? bien qu'il s'agit d'une œuvre capitale au point de vue de ses destinées futures, le peuple ne s'intéressait que médiocrement à ces délibérations. Tant vaut l'homme, tant vaut la constitution, semblait dire aux députés le bon sens public, et rien ne vous sert de vous donner tant de peine pour bâtir, si vous ne nous donnez pas un homme assez fort pour empêcher les démolisseurs de jeter votre édifice par terre. Le peuple attendait donc avec impatience le vote de la constitution, pour arriver enfin à la question brûlante de la présidence définitive.
Les députés, plus que jamais décidés à ne tenir aucun compte des scrupules de Garcia Moreno, ne s'en cachaient pas dans leurs conférences avec lui. Un serment, lui disaient-ils, qui contriste tous les bons citoyens et comble les vœux des révolutionnaires, un serment qu'on ne peut tenir sans nuire gravement au bien public, ne saurait être obligatoire. En vertu de sa puissance dominative, la nation a le droit et le devoir d'annuler de tels serments. Dans dépareilles conjonctures, refuser la suprême magistrature, c'est encourir la responsabilité de tous le maux résultants de ce refus ; ce n'est plus un acte de vertu, mais une faute. Garcia Moreno n'ignorait point ces principes de saine théologie, mais il en contestait l'application. Il entendait déjà la cohue révolutionnaire l'appeler traître et parjure, et lui repro-
cher devant le peuple son manque de parole. Le peuple, très peu théologien, se laisserait prendre au fait matériel; et quelle inlluence aurait-il sur le pays, s'il perdait son prestige d'honnête homme et de chrétien ? Les députés répondirent à cette objection qu'il devait être habiUié depuis longtemps aux outrages des révolutionnaires; quant au peuple, au vrai peuple, parfaitement au courant d'une question débattue depuis 'cinq mois, il ne lui pardonnerait jamais de l'avoir livré, par un faux senliment d'honneur, aux ennemis de la religion et de la patrie.
Le 29 juillet, la convention se réunit dans l'église de la compagnie de Jésus, où, a])rès une messe solennelle, elle procéda àTéleclion dii président de la république. Garcia Moreno fut élu à l'unanimité moins une voix. Le président Carvajal lui transmit la décision de l'assemblée, espérant de son patriotisme, disait-il, qu'il s'inclinerait devant celte nouvelle manifestation de la confiance nationale. Mais Carvajal se trompait : cette volonté de fer ne savait pas plier, ni cette conscience délicate se rassurer. Il supplia la convention de prendre en considération les motifs tant de fois allégués, et d'accepter sa renonciation. 11 ne restait pour vaincre son obstination qu à commander en vertu de son pouvoir suprême : la convention ne recula pas devant ce devoir. A l'unanimilé, les députés refusèrent d'agréer les excuses du président nommé, « attendu que ses services paraissaient indispensables pour consolider l'ordrô et la paix, et lancer la l{épnbli({ue dans la voie du véritable progrès. » Carvajal rinlorma de cette résolution déliiiilive do l'assemblée, « persuadé, disait-il, que cédant enlin à la volonté nationale représentée par la convention, il se présenterait le lendemain j\ l'église métropolilaine pour prêter le serment conslilulionnel ».
Devant un ordre formel, Garcia Moreno n'avait plus
qu'à se soumettre, non pas qu'il reconnût la souveraineté absolue delà nation sur l'individu, mais parce que, dans cette circonstance, la voix du peuple lui parut la voix de Dieu. Le lendemain, 30 juillet, entouré des autorités civiles et militaires, il se rendit à la cathé- i drale pour la solennelle cérémonie du serment. Là, en face du clergé, de l'assemblée et du peuple, il s'écria d'une voix ferme :
« Je jure par Dieu Notre-Seigneur, et par ces saints Evangiles, de remplir fidèlement ma charge de président de la république ; de professer la religion catholique, apostolique et romaine; de conserver l'intégrité et l'indépendance de l'Etat; d'observer et de faire observer la constitution et les lois. Si je tiens parole, que Dieu soit mon aide et ma défense; sinon, que Dieu et la patrie soient mes juges ! »
Carvajal se fit l'interprète de la nation tout entière en félicitant le nouveau président. « Religion et patrie ! dit-il, vous avez uni ces deux noms dans votre serment, parce que de leur union dépend la félicité sociale. Hors de là, le pouvoir n'est qu'un instrument de domination. En entendant ces paroles, le peuple a droit d'attendre beaucoup de vons, car, au nom du Dieu de justice, vous venez de promettre dévoûment à la patrie, fidélité aux lois, protection à la religion catholique. Mais s'il attend beaucoup, il a la certitude que sa confiance ne sera pas trompée. Elle repose sur votre patriotisme bien connu, et sur les moyens nouveaux que le peuple dépose en vos mains pour réaliser ses espérances.
« Il y a huit ans, dans les mêmes circonstances et dans ce même temple, vous prêtiez le même serment. Vous avez loyalement tenu parole : sous votre gouvernement, la patrie a changé de face, la religion est devenue chez nous un élément de vie et de progrès.
Mais pour arriver à ce résultat, que d'obstacles quasi insurmontables vous avez dû vaincre, obstacles nés d'instilulions absurdes, produit bybride de théories plus absurdes encore. Aujourd'iuii ces obstacles ont disparu. Vous avez en main un pouvoir fortifié par des institutions que la situation réclame. Vous êtes à la tête d'une armée lidèle, qui sera toujours le ferme soutien de l'ordre public et de l'indépendance nationale. Vous pouvez compter sur le patriotisme et la moralité d'un peuple qui, en vous confiant ses destinées pour la seconde fois, montre éloquemment qu'il sait discerner l'homme de bien et lui témoigner sa gratitude. Enfin vous pouvez compter surtout sur le Dieu tout-puissant toujours prêt à nous exaucer quand nos lèvres murmurent les noms sacrés, de religion et de patrie ! »
Gai'cia Moreno fit à ce discours une réponse sublime :
« Soumis à la volonté du peuple représenté par l'assemblée nationale qui, sans tenir compte de mes refus réitérés, m'a forcé de prendre en main le pouvoir en vue d'éventualités toujours menaçantes, j'ai prêté devant les saints autels le serment exigé par la constitution. Et ce n'est pas sans trembler que j'envisage maintenant ma responsabilité, surtout à la pensée des grands devoirs qui me sont imposés et de mon impuissance à les remplir. Les souvenirs de l'Indépendance, dont nous célébrons aujourd'hui le glorieux anniversaire, l'expérience acquise dans l'exercice du pouvoir pendant les années si nîouvementées auxquelles vous avez fait allusion, les espérances que le pays et vous, ses honorables représentants, fondez sur mon élection, ne justifient que trop mes craintes et mes angoisses.
« Mon serment m'oblige à me sacrifier pour la religion et la patrie, sans craindn! la mort, sans espérer d'autre récompense que la satitsfuction du devoir accom-
pli. Et mainlos fois mes forces ont subi des défaillances; maintes fois, vaincu par le découragement, j'aurais perdu tout espoir, si mes yeux et mon cœur ne s'étaient tournés vers le ciel. Que suis-je en présence des illustres fondateurs de notre émancipation politique, dont le patriotisme, ardent parfois jusqu'à la témérité, nous enseigne à nous immoler, comme ils l'ont fait euxmêmes, pour l'indépendance et la liberté de notre beau pays? D'un autre côté, les quatre années d'une présidence dont vous avez fidèlement partagé les labeurs, m'ont prouvé que, sur nos montagnes, il est plus difficile à l'homme d'honneur de procurer le bien public qu'au méchant de le ruiner : celui-ci trouve toujours des coopérateurs intéressés; le redresseur d'abus, au contraire, doit lutter sans cesse contre l'indillérence égoïste ou l'opposition routinière. Comment donc répondre aux espérances de la nation, à la confiance dont vous et vos honorables collègues daignez m'hoiiorer ? Comment gouverner, là où gouverner, c'est combattre ? Comment assurer l'existence et la liberté de la république, lancer la nation dans la voie de la civilisation et du progrès, en présence des fauteurs de désordre qui font des révolutions pour se hisser au pouvoir, comme on agite l'eau pour faire monter la fange à sa surface? « Dans votre trop bienveillant discours, vous avez répondu à ces questions. La moralité et l'énergie du peuple, qui retrempe sa vigueur aux sources régénératrices du catholicisme ; la vertu et la loyauté de l'armée débarrassée des traîtres qui déshonoraient ses rangs; l'observance des lois, la solidité des institutions que votre patriotisme, éclairé par rexpéricnce, a su donner au pays, institutions que le peuple s'est empressé de ratifier par l'immense majorité de ses suffrages; l'étroite union de la République avec ses alliés du Nouveau et de l'Ancien Monde ; la bonne foi et la justice, désormais
seules inspiratrices d'une politique tout à la fois digne, sûre et conciliante, et par dessus tout la confiance dans le Dieu qui ne nous abandonne ni dans les revers ni dans les infortunes : voilà les secours sur lesquels je compte pour vaincre mes terreurs et tenir mes serments. Heureux s'il m'arrivait d'avoir à les sceller de mon sang pour défendre la religion et la patrie ! »
Ainsi se termina cette mémorable discussion entre les représentants de l'Equateur et Thomme qu'ils avaient choisi pour le gouverner. Dans ce temps où tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir, môme l'escalade et l'effraclion, l'histoire n'a rien de plus beau que ce débat héroïque entre un peuple qui réclame son chef, et ce chef qui, se dérobant obstinément aux volontés du peuple pour ne point violer la parole donnée, ne cède enfin qu'à l'impérieux devoir de défendre la religion et la patrie ! Après cela on peut laisser les libéraux et les radicaux déclamer à leur aise contre le parjure et l'ambitieux Garcia Moreno : il manquerait quelque chose à la gloire de ce grand homme s'il n'était honoré de la haine des pharisiens et des assassins.