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CHAPITRE IV

LE CLERGÉ, l' ARMÉE, LA MAGISTRATURE

Pour travailler efficacement à la régénération d'un peuple, l'homme d'Etat doit se recruter une triple armée (le collaborateurs : prêtres zélés, soldats fidèles, magistrats intègres. Le prêtre enseigne la vérité, la justice, la moralité ; le soldat les garde ; le magistrat les vengo au besoin. Ainsi la société se trouve en possession de ces biens fondamentaux qui produisent et sauvegardent les biens de second ordre. La Révolution, véritable incarnation du mal, hait d'instinct ces trois agents de la civilisation : le prêtre, olle l'affame, l'exile, ou l'assassine : le soldat, elle en fait un bandit à sa solde ; le magistrat, un exécuteur de ses basses œuvres. Garcia Moreno en savait quelmie chose, car la démoralisation des grands corps de l'Etat avait, durant sa première présidence, stérilisé en partie ses efforts pour le bien. Il résolut donc de profiter de son prestige et de l'autorité <(ue lui assurait la nouvelle constitution, pour élever l'homme public, prêtre, soldat, magistrat, à la hauteur de ses sublimes fonctions.

La réforme du clergé, sa préoccupation principale de 1862 h 186?), avait langui durant hîs quatre dernières années par suite de l'aliolition dcb U-ibunaux ecclésias-

tiques, du mauvais vouloir des autorités civiles, et peut-être de la condescendance excessive du délégat apostolique, trop conciliant pour lutter avec avantage contre des volontés opiniâtres jusqu'à la rébellion. Il fallait reprendre à tout prix cette œuvre de régénération si gravement compromise. Garcia Moreno exposa les difficultés au saint-père, qui le remercia de son zèle pour la religion et lui envoya un nouveau délégat, chargé de concerter avec le gouvernement et l'épiscopat les mesures nécessaires « pour arriver, disait Pie IX, au but que nous désirons de tout notre cœur et que vous poursuivez avec un si louable dévouement ». A cette occasion, les ennemis de Garcia Moreno ont insinué que le délégat avait été renvoyé honteusement et grossièrement ; calomnie ridicule que M^' Tavani prit soin de démentir lui-même, en remerciant le président, lors de son audience de congé, de la déférence et du religieux respect dont on l'avait entouré durant ses sept années de séjour à l'Equateur.

Sous l'impulsion du président, qui les favorisait de tout son pouvoir, plusieurs conciles provinciaux firent refleurir la discipline ecclésiastique. De sages règlements appliquèrent les clercs à l'étude des sciences sacrées ainsi qu'à la prédication des vérités saintes, non seulement dans les paroisses plus importantes, mais jusque dans les agglomérations les plus pauvres et les plus abandonnées. Une fois les tribunaux ecclésiastiques remis en vigueur selon les dispositions concordataires, le troisième concile de Quito, ep. 1873, s'occupa d'établir le code de procédure, et d'assurer la moralité par le châtiment sévère des délinquants. Nul n'eût osé regimber contre l'autorité légitime des officialités, car, à côté de l'évèque désarmé se trouvait l'évêque du dehors décidé à lui prêter main-forte. La réforme fit ainsi de rapides progrès, non sans exciter des opposi-

lions violentes et des récriminations parfois scandaleuses.

Un religieux, de grande éloquence et de médiocre jugement, prêchant un jour à Latacunga, s'oublia jusqu'à formuler devant ses nombreux auditeurs un véritable réquisitoire contre le président. Le discours se terminait par un appel à l'insurrection très peu déguisé. Devant l'émotion de la foule, l'orateur comprit si bien sa faute que, le lendemain, il alla présenter spontanément ses excuses au gouverneur de la ville. Mais une pareille incartade ne pouvait rester impunie ; trois jours après, le gouverneur reçut du président l'ordre d'arrêter le fougueux tribun et de procéder contre lui conformément aux règles canoniques. Bien que les libéraux fissent grand bruit de cet emprisonnement, le religieux coupable, traité par ses juges avec les plus grands égards et bientôt gracié par Garcia Moreno, confessait volontiers que la faute avait de beaucoup dépassé la peine. Revenu de ses erreurs et de ses préventions, il ne cessa de prêcher la nécessité de la réforme et d'exalter le président qui, non content de Tentreprendre, avait eu la main assez ferme pour la mener à bonne fin.

Cette transformation du clergé, jointe à l'arrivée de religieux étrangers que Garcia Moreno préposait à ses œuvres de moralisation et d'instruction, mirent en fureur les libéraux de l'Equateur et de la Nouvelle- Grenade. Dans leurs journaux et leurs clubs, ils inonlrèrent rÉglise asservie au président Ihéocrate ; les évoques, les curés, et même les sacristains, transformés eu dociles instruments de sa politique. Ils s'indignaient, ces tenants du patronat, de voir « le sacerdoce avili, la prédication évangélique amoindrie, les ministres du culte exposés aux outrages et aux vexations d'nn pouvoir desp<)li([ne. » L'an'li('vê([ue de Quilo se crnl obligé de répondre à ce» (léclanuitions injurieuses (jui iilleignaient

du même coup le gouvernement et le clergé. « L'Eglise est libre, dit-il, quand ses ministres peuvent exercer' sans contradictions les pouvoirs qu'ils tiennent de Jésus- Christ, c'est-à-dire, quand les droits inlw'rents à sa constitution divine ne sont ni méconnus ni confisqués par l'autorité civile. Or, tel est précisément, depuis le concordat, l'état de l'Eglise à l'Equateur. Autrefois, les évéques ne pouvaient ni juger librement leurs sujets, ni gouverner selon les saints canons, ni promulguer une constitution synodale, ni se réunir en concile, sans l'agrément des pouvoirs publics : c'était le temps de l'esclavage. Aujourd'hui les évéques jouissent de toutes les prérogatives qu'ils tiennent du droit divin : c'est le temps de la liberté. Et l'on abuse du langage quand on appelle ce régime un régime d'oppression : non seulement l'Eglise est libre, mais elle est protégée par le pouvoir. Nous devons glorifier le président de la république nui remplit si dignement les obligations de tout chef d'Etat, dans un temps où tant d'autres les foulent aux pieds. Si vous qualifiez d'oppression cette noble conduite, je bénis l'oppression de toute mon âme'. »

L'archevêque communiqua cette apologie au président qui l'en remercia, ajoutant toutefois que la liberté de l'Eglise à l'Equateur constituait un fait assez notoire, pour permettre à tous de mépriser les indignes pamphlets que les francs-maçons de Colombie ne cessent de produire. « Quant à moi, ajoutait-il, j'en fais autant de cas que des miasmes pestilentiels de leurs lointains marécages. »

Du prêtre qui répand la bonne semence et du soldat qui garde le champ de la patrie, les services sont, sinon égaux, du moins également nécessaires. L'un est le droit ; l'autre, la force avec laquelle un chef d'État fait

* El Xacional, 16 avril 1873.

triompher le droit. Nous avons dit comment la milice de l'Equateur, trop souvent commandée par des hommes voués à la Révolution, se distinguait par son libertinage, son mépris absolu des institutions, ses violences effrénées. Lors de son court passage au pouvoir, Garcia Moreno avait essayé de l'astreindre aux lois de la moralité et de lui faire contracter des habitudes de discipline; mais quand le mal atteint certaines limites, il est plus facile de transformer que de réformer. Le président entreprit une réorganisation radicale de l'armée.

N'étant pas d'humeur conquérante, il ne sentait pas le besoin de s'entourer de forces considérables. Quelques milliers de soldats lui suffisaient en temps de paix pour maintenir l'ordre et veiller sur les frontières. Pour avoir sous la main, en cas de guerre, des troupes nombreuses et suffisamment exercées, il créa une garde nationale, composée de tous les hommes aptes à porter les armes, depuis dix-huit jusqu'à quarante-cinq ans. Incorporés d'abord dans la garde nationale active, les citoyens prenaient part à des exercices militaires périodiques, pour être versés au besoin, comme réserve, dans les cadres de l'armée. Plus tard, simples auxiliaires, ils servaient de garnison en cas de mobilisation des bataillons actifs. Par cette combinaison, le président se trouvai! armé pour la défensive, tout en économisant sur le budget de la guerre des ressources considérables, dont les agriculteurs et commerçants avaient plus besoin que de parades militaires.

Le recrutement de l'armée s'opérait jusque-là comme on pays sauvage. Une escouade do troupiers battait le pays, pénétrait violemment dans les familles, et traînait à la caserne tous les hommes ù sa convenance. Les gens aisés s(5 raclietaient à prix d'argent, mais il arrivait qu'une autre bande de chasseurs d'hommes envahissait le pays à son tour et forçait l'exonéré ù débourser une

seconde fois une somme versée pour sa rançon. Aussi, quand on prévoyait une nouvelle levée, les jeunes gens fuyaient-ilsdans les montagnes ou dans les bois, n'ayant d'autre ressource pour vivre que de se cacher dans les haciendas les plus retirées et d'y travailler pour gagner leur vie. Pour mettre fin à ce brigandage, Garcia Moreno avait obtenu du congrès, dès sa première présidence, une loi de conscription qui ménageait tous les intérêts, en autorisant le remplacement ; mais, grâce aux intrigues des libéraux, cette loi resta lettre morte. Ils persuadèrent au peuple, qu'une fois le prix du remplaçant tombé dans les coffres du gouvernement, les recruteurs feraient main basse sur les jeunes gens comme par le passé. La classe riche, qui s'exemptait du service moyennant quelques piastres, fit cause commune avec les libéraux. De toutes parts, s'éleva un tel toile contre la loi que Garcia Moreno, déjà impliqué dans de graves diflicultés, ne crut pas pouvoir en poursuivre l'exécution. Toutefois, il détruisit les abus du système ancien en chargeant de l'enrôlement, non plus des soldats recruteurs, mais les dépositaires de l'autorité civile. Les cas d'exemption furent déterminés avec précision, les illégalités sévèrement réprimées, les violences défé' rées aux tribunaux.

Cette armée, d'un effectif très restreint, le président la voulait forte, disciplinée, morale, instruite, pleine d'abnégation et de patriotisme. Pour la former aux vertus militaires ainsi qu'au maniement des armes, son premier soin fut de la pourvoir d'officiers capables et dévoués. En attendant la création d'une école militaire, il fonda l'école des cadets, pépinière de lieutenants et de sous-lieutenants, sorte de Saint-Cyr où les jeunes gens des meilleures familles s'initiaient aux mathématiques et à la tactique. Dirigés par d'excellents chefs, ils en sortaient solidement instruits et ornés de toutes

les qualités qui font du soldat un vrai patriote, un héros même, quand sonne l'heure des grands dévouements.

L'armée s'enrichit ainsi chaque année d'officiers sérieux, résolus à faire de la carrière des armes une profession honorable entre toutes. Le président stimula leur zèle en détruisant un fléau qui depuis longtemps déconsidérait l'état militaire : je veux dire la prodigalité des grades. Aulieu de les conférera l'ancienneté comme en Prusse, à l'ancienneté et au mérite comme en France, on les accordait à la faveur, à la crainte, ou encore au besoin de recruter des complices pour tenter une aventure quelconque. Pas d'incident insignifiant qui ne donnât lieu à de nouvelles promotions. De là beaucoup (le lauriers, mais peu de cueillis au champ d'honneur. On se moquait de ces mendiants sans vergogne, cousus de litres et de décorations dûs souvent à des actes de basse courtisanerie, quelquefois à de honteux méfaits. Garcia Moreno mit fin à ce scandale qui tuait dans leur germe l'émulation et l'honneur. Los distinctions récompensèrent désormais les services rendus et le vrai mérite. Tout acte de partialité était tellement odieux au président qu'il suffisait de solliciter une faveur pour ne pas l'obtenir.

Parfaitement renseigné sur les progrès modernes, il ne craignit pas de faire des dépenses considérables pour substituer à l'armement ancien les armes de précision adoptées en Europe. Déplus, il envoya des officiers c.xpérimentéssuivre les manœuvres des armées étrangères, surtout en Prusse, afin d'étudier les modifications de tacti(jue que l'usage des armes perfectionnées a rendues nécessaires. Aussi, sur un champ de manœuvres, ses troupes équip'jes à la française, parfaitement armées et exercées, ne le cédaient en rien pour l'aspect guerrier, l'ordre et la précision des mouvements, ù nos nK'illeures troupe» européennes.

Faut-il le dire ? Elles leur étaient sous d'autres rapports bien supérieures. Il semble admis aujourd'hui, dans notre France, qu'une caserne doit se transformer nécessairement en cloaque d'impiété et d'immoralité ; autrement, comment expliquer qu'à des jeunes gens de vingt ans, privés de famille, condamnés au célibat, on ôte le frein de la religion en les privant d'aumôniers et d'exercices religieux ? Garcia Mcrreno ne se croyait pas le droit d'enlever au père et à la mère l'enfant élevé dans la piélé et la vertu, pour en faire une espèce de monstre sans Dieu et sans pudeur. Il fit instituer par le pape une aumônerie militaire en règle. Les [irèlres attachés par l'Archevêque aux différentes sections de l'armée avaient pour fonction, non seulement de célébrer le dimanche une messe à laquelle tous les soldats assistaient, mais aussi de leur donner l'instruction religieuse et de les préparer à la réception des sacrements. Outre les exercices pieux de chaque semaine, une retraite spéciale était prèchée chaque année à ces soldats chrétiens, qui se faisaient un plaisir et un devoir d'en profiter. La première de ces retraites produisit sur ces jeunes gens, peu habitués à réfléchir, des effets si extraordinaires, que la plupart se convertirent et contractèrent depuis, à la grande édification du public, des habitudes de piété et de parfaite régularité. Dans leurs temps libres, au lieu de se livrer à l'oisiveté et au libertinage, ils fréquentaient les écoles que leurs zélés aumôniers ou de dévoués adjoints ouvrirent en leur faveur. Ils apprenaient à lire, à écrire, à calculer, ou se perfectionnaient dans l'étude de la doctrine chrétienne et des sciences profanes. Ainsi assainie, la caserne devint un foyer de régénération, au lieu d'être, comme presque partout, une sentine de corruption.

Un voleur renommé dans tout le pays expiait ea prison ses trop longs brigandages. Garcia Moreno lui

fit dire que s'il se convertissait et contractait des habitudes de travail et d'honnêteté, il réduirait sa peine. Docile aux exhortations du président, le condamné mena pendant longtemps une vie irréprochable et mérita d'être gracié. Mais, à sa sortie de prison, on le conduisit à Garcia Moreno, qui lui dit: « Si je te donne la liberté, tu vas reprendre ton ancien métier, tu tomberas de nouveau dans les mains de la justice, et nous serons obligés de te fusiller. Comme je veux t'épargner cette disgrâce et faire de toi un honnête homme, je t'enrôle dans la milice. Sois bon soldat, et tu monteras en grade. » Le prisonnier servit très loyalement dans l'armée, et comme il n'était pas sans capacités, il y obtint môme le grade de lieutenant.

Dans cette armée de soldats chrétiens, la moralité s'élevait à la plus exquise délicatesse. Dans une ronde nocturne un lieutenant d'infanterie trouva au milieu de la rue une énorme liasse de billets de banque, qu'il s'empressa de remettre le lendemain matin entre les mains du président. Celui-ci fit rechercher le propriétaire des billets, un commerçant étranger, qui, dans l'élan de sa joie et de sa reconnaissance, olTrit au loyal militaire cent piastres de gratification. A sa grande surprise, l'officier refusa ce don malgré ses instances réitérées, et même en dépit des pressantes sollicitations de Garcia Moreno. « Vous n'avez aucune raison, lui dit-il, pour refuser un présent qu'on vous offre très \'olontairomciit et pour reconnaître un acte de loyauté et d'honneur. — Saiior prc si dente, répondit Tofiicier, c'est précisément mon honneur qui me défend d'accepter : je n'ai fait que mon devoir, je ne mérite aucune récompense. — Très bien, reprit le président ému jusqu'aux larmes en voyant un si noble cœur, mais moi aussi j'ai le droit de donner quelque chose que vous ne

pouvez refuser. » Et ce jour-là môme il fît délivrer au lieutenant le brevet de capitaine.

Ainsi élevés et disciplinés, officiers et soldats s'attachèrent au président comme à leur père. Ils craignaient sa sévérité, car les moindres infractions à la discipline étaient châtiées sans miséricorde, mais ils l'aimaient à cause de son dévouement à leurs intérêts. 11 leur prodiguait ses soins comme s'ils eussent été ses enfants, s'inquiétait de leurs nécessités, pourvoyait par des pensions aux besoins des blessés ou des infirmes, surtout ne souffrait pas que le payement de la solde subît un instant de retard. Ayant un jour aperçu sous les fenêtres de son bureau un vieil invalide qui se promenait depuis plusieurs heures, il lui demanda ce qu'il attendait : « J'attends Votre Excellence, répondit le soldat, pour la prier de me faire payer ma solde. Voilà un mois que je n'ai rien reçu, et je meurs de faim. » Le président interroge le trésorier, qui affirme être en règle. S'adressant alors au vieux troupier: « Vous m'avez trompé, lui crie-t-il avec colère. Vous mériteriez que je vous fisse fouetter. » L'invalide riposte tranquillement: « Si le trésorier dit vrai, ses livres en feront foi. » Frappé de cette remarque, le président se fait apporter immédiatement les livres de comptes et constate que le trésorier négligent, et non le soldat, s'était tiré d'atîaire par un mensonge. Montrant alors au coupable la page des receltes : « Écrivez, lui dit-il : reçu du trésorier de la nation cinquante piastres, comme amende infligée par le président de la république en punition d'un vil mensonge. » Le trésorier paya l'amende, heureux encore de s'en tirer à si bon marché, et le vieil invalide se félicita d'avoir un chef assez compatissant pour s'intéresser à la détresse d'un pauvre soldat, assez équitable pour lui rendre justice.

Un autre Irait, où la compassion s'unit également à

la justice, fit comprendre à l'armée que jamais chez lui la sensibilité ne l'emporterait sur le devoir. Un de ses anciens serviteurs, auquel il portait un grand intérêt, ayant embrassé la carrière militaire, s'emporta dans un mouvement de colère jusqu'à frapper le chef de sa compagnie. On tenta de soustraire le coupable au conseil de guerre, mais le président exigea que la justice suivît son cours. Naturellement le conseil de guerre prononça la peine de mort. Aussitôt recours en grâce ; supphcation des parents, des amis, du public, en faveur du malheureux soldat. Convaincu que c'en était fait de la discipline militaire s'il cédait au mouvement de son cœur, le président resta inflexible, tout en laissant voir sa profonde émotion: « Je voudrais faire grâce, dit-il, mais ma conscience s'y oppose. » Le jour de l'exécution, pour ne pas entendre les coups de fusil, il se retira dans l'église d'un faubourg, où il resta en prières, agenouillé sur le sol, jusqu'après le moment fatal.

Restait à créer des magistrats pour compléter la série des agents civilisateurs. Sans doute on ne peut affirmer, avec Garcia Morcno dans son message indigné de 1865, qu'il n'y avait à l'Equateur ni véritable justice, ni magistrats dignes de ce nom: la mémoire des Pablo Vascones, des Augustin Salazar, des Manuel Espinosa et d'autres illustrations judiciaires protesterait contre cette assertion trop absolue, mais on ne peut nier qu'il y eût de grandes réformes à opérer. Les codes étaient incomplets ou injustes : le président entreprit la tâche immense de lesconforhierau droit naturel et canonique et d'en combler les lacunes. Afin d'effacer jusiju'aux derniers vestiges de la législation oppressive dont l'Eglise avait tant souffert durant un demi-siècle, il pria les évéques de lui signaler les articles du code qui leur parnltraicnt en contradiction avec les dispositions conconlutuires, cl, dans son message au congrès de 1873,

il en sollicita l'abrogation. « Puisque nous avons le bonheur d'être catholiques, dit-il, soyons-le logiquement et franchement, dans la vie publique comme dans la vie privée, dans nos discours comme dans nos œuvres. Effaçons de nos codes jusqu'à la dernière trace d'hostilité contre l'Eglise, jusqu'au dernier vestige de l'antique régalisme espagnol. Tolérer plus longtemps ces lois abusives ce serait, de notre part, une honteuse contradiction et une misérabîe inconséquence. » Sous la direction de cet homme d'audace et de génie, le congrès ne recula point devant une révision générale du code, harmonisant tous les droits de manière à réaliser la maxime du Maître : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Si l'on ne bilîa point de la législation jusqu'au dernier décret plus ou moins empreint de l'esprit régalien ou révolutionnaire, c'est que le congrès, moins clairvoyant que son chef, ne distingua pas toujours lo virus caché sous l'écorce d'un texte en apparence inoffensif.

Après avoir épuré le code, il fallut le compléter. Garcia Moreno se plaignit à bon droit, durant quatre ans, de l'insuffisance des lois, tant pour endiguer le flot révolutionnaire que pour réprimer les désordres moraux. On n'avait pas tenu compte de ce principe si bien formulé par Donoso Cortès, que plus le thermomètre de la conscience descend, plus le thermomètre de la répression doit monter, sous peine de voir la société sombrer dans un déluge de crimes. Sous l'inspiration de Garcia Moreno, le congrès appropria le code pénal à l'état moral du monde moderne, en y introduisant des dispositions sévères contre les blasphémateurs, les concubinaires, les ivrognes, les débauchés, les perturbateurs du repos public, et en général contre tous ceux dont la conduite porterait atteinte à l'ordre ou à la moralité.

Souvent les criminels échappaient à la vindicte des lois, grâce aux articles sur les circonstances atténuantes. Le code admettait comme circonstances diminuant la gravité du délit « la colère, la crainte, l'indigence, un indice favorable sur le caractère du prévenu. » Un jury tant soit peu clairvoyant découvrira toujours dans n'importe quel malfaiteur des symptômes d'irritation ou de crainte, ou du moins quelque indice favorable à son caractère, n'eût-il fait qu'un acte de politesse «n sa vie. Aussi la peine de mort n'existait plus que pour mémoire, et les monstres les plus exécrables se tiraient d'affaire avec quelques années de détention. Garcia Moreno obtint du congrès de modifier cet article, « comme altérant et annulant toutes les autres dispositions du code par l'impunité qu'il assurait aux criminels. »

Yint alors l'épuration des juges, plus nécessaire encore que l'épuration des lois. Trop souvent on ne rendait point les arrêts, on les vendait au plus offrant. Avocats et magistrats s'entendaient pour tirer du client jusqu'à sa dernière piastre. Du reste, les uns et les autres auraient pu alléguer, comme excuse, la nécessité de gagner sa vie en faisant son métier. Les avocats pullulaient à l'Equateur, comme un peu partout, d'abord parce que le barreau menait aux emplois, ensuite parce qu'on s'élevait au diplôme sans avoir les ailes de l'aigle. 11 suffisait de suivre durant un temps déterminé les cours de l'université, de se bourrer la tête d'un certain nombre de textes, et surtout d'avoir des parents assez riches pour payer le grade. Alors on courait les emplois, ou, pour arriver plus vite, les aventures révolutionnaires. Héduit ù [)laider pour vivre, l'avocat exploitait les malheureux qui se jetaient dans ses filets, 4;rabrouillait les causes les plus claires, et le procès se terminait par la ruine du client. Quant aux juges des

tribunaux ordinaires, ils étaient si peu rétribués qu'ils se voyaient réduits à faire un métier ou à vendre leurs sentences. Dans les juridictions supérieures, la politique révolutionnaire inlluençait trop souvent les jugements. Deux fois, (larcia Moreno lui-même fut viclime de ces iniquités, dans l'alfaire de Quinche où la cour suprême libéra des anarchistes pris en llagrant délit de rébellion, et à l'occasion du guet-apens de Lima, quand un verdict du tribunal le poursuivit comme assassin de son agresseur. En 18()8, profitant d'une affaire irritante qui soulevait la population contre les résidents colombiens, certains jeunes gens attaquèrent ceux-ci à coups de bâton et les maltraitèrent gravement pour satisfaire des vengeances particulières. lise trouva des jurés pour absoudre ces criminels, ce qui amena des diflicultés avec le gouvernement de la Colombie. Au congrès de 1871, Garcia Moreno ne put s'empêcher de dénoncer « les fréquentes prévarications des jurés irresponsables et l'arbitraire de certains alcades qui violent les lois et se moquent de la justice jusqu'à compromettre les relations internationales. Souvenez-vous, ajoutait-il, qu'il n'y a point de liberté là où il n'y a pas de justice, et prenez les moyens eflicaces pour prévenir les abus, ou du moins pour les réprimer par des châtiments sévères.» Garcia Moreno s'occupa de cette réforme de la magistrature durant toute sa seconde présidence. Pour atteindre le vice capital de l'institution, il exigea du candidat aux grades une étude sérieuse du droit; la faveur et l'argent cessèrent d'exercer leur iniluence sur les examens, en sorte que la multitude des paresseux et des vicieux, ne pouvant plus s'affubler du bonnet doctoral, dut avoir recours à une autre industrie pour vivre. Il assistait lui-même aux examens et posait des questions aux candidats. Un jour, un aspirant au doctorat avait répondu aux examinateurs d'une manière Irès sa-

tisfaisante. « Vous connaissez votre droit, monsieur, lui dit le président, mais savez-vous votre catéchisme? Pour administrer la justice, un magistrat doit connaître avant tout la loi de Dieu. » Et il interrogea l'étudiant, qui resta muet. « Monsieur, lui dit gravement Garcia Moreno, vous êtes reçu docteur, mais vous n'exercerez pas votre profession avant de savoir le catéchisme. Enfermez-vous pour l'apprendre chez les franciscains.- » Le gouvernement intervint dans la nomination des juges, exclusivement réservée jusque-là au corps législatif. Il lui fut dès lors facile d'écarter les incapables ou les indignes, et de confier enfin cette sublime fonction d'administrer la jusiice, non pas à des trafiquants sans conscience, mais à de vrais magistrats. Du reste, afin de prévenir autant que possible toute tentation de prévarication, les juges inférieurs, déclarés justiciables de la cour suprême, répondirent devant elle de leurs arrêts, et se virent, en cas d'injustice flagrante, suspendus de leurs fonctions ou même destitués. Les avocats convaincus d'avoir accepté une cause notoirement mauvaise, encouraient aussi de graves pénalités.

Le président surveillait les moindres infractions et les punissait avec une inexorable sévérité. Une femme célèbre par ses dérèglements ayant commis un meurtre, les jurés, personnages d'ailleurs très honorables, pour sauver celle misérable créature, épiloguèrent selon leur coutume sur la nature du crime et la condamnèrent simplement à quehfues mois d'exil. Révolté d'un pareil scandale, mais impuissant à le réparer par les voies judiciaires, Garcia Moreno résolut du moins de flétrir la liïcheté de ces malheureux jurés. Les ayant fait comparaître en sa présence, il leur tint ce langage : « Vous avez condamné à (juehjues mois d'exil une criminelle notoirement coupable d'assassinat. Il faut maintenant exéculer la scnlcncc. Comme mes soldais sont occupés,

la loi m'autorise à requérir les simples citoyens pour le transport des condamnés. C'est vous que j'ai choisis pour conduire cette femme à la Nouvelle-Grenade. >» Sans se permettre aucune remontrance, les jurés honteux s'en allèrent préparer leurs chevaux pour le voyage, mais le président avait aussi pensé aux montures. On amena devant eux des mulets boiteux, mal équipés, ridicules : « Vous allez faire un service public, leurditil, et partant voyager aux frais du gouvernement. Ne vous plaignez pas de ces mulets : ils sont moins boiteux que vos arrêts. » Et force leur fut de traverser les rues de la ville, la criminelle au milieu d'eux, sous une grêle de sifllets et de quolibets.

Malgré sa rigidité, le président eut à lutter jusqu'à la mort contre les iniquités et les dénis de justice des jurés, au point que, dans son dernier message, il demanda formellement au congrès d'autoriser le pouvoir exécutif à suspendre l'institution du jury, « là où les justiciables, etfrayés de l'impunité accordée aux malfaittîurs, réclament d'autres juges. Sans rectitude dans les jugements, dit-il, il n'y a plus de justice, et la société s'écroule. »

Non seulement il exigeait des magistrats l'intégrité ])rofessionnelle, mais, surveillant leur conduite morale, il ne tolérait aucun désordre capable de diminuer leur prestige ou d'entacher leur honorabilité. Comme le prêtre, disait-il, le magistrat doit être irréprochable. On lui apprit un jour qu'un juge de ses amis, distingué par ses talents non moins que par ses services, entretenait des relations suspectes avec une personne de son voisinage. Veuf depuis quelques années, cet ami s'exposait tout naturellement aux commérages du public. Désireux de l'éclairer sans Toffenser, Garcia Moreno lui demanda familièrement un conseil, pourcalmer, disaitil, les inquiétudes de sa conscience. Il avait parmi ses

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employés un homme qu'il aimait beaucoup, dont il n'avait jamais eu à se plaindre, mais qui malheureusement se déshonorait depuis quelque temps par une vie scandaleuse. Son cœur lui disait de faire l'aveugle, mais sa conscience lui reprochait de se rendre, par cette faiblesse, complice du scandale. Etait-il obligé d'avertir cet ami, et de le révoquer s'il restait sourd à la monition? Le magistrat plein de droiture, répondit qu'un chef d'Etat doit en conscience veiller sur ses subordonnés et réprimer tout désordre public. « Permettez-moi donc, lui dit le président, d'accomplir ce que vous estimez un devoir : ce scandaleux, c'est vous-même. On critique à bon droit vos relations avec telle personne, et vous en feriez autant si vous n'étiez intéressé dans l'afTaire. » Le magistrat le remercia de sa charité non m.oins que de sa discrétion, et dès ce jour rentra dans l'ordre.

Dans la pensée du président, la réforme des lois et de la magistrature devait aboutir à la réforme des mœurs. Grâce aux nouvelles dispositions du code, le gouvernement pouvait extirper des villes les vices dégradants qui en sont la honte, tels que la prostitution, le concubinage, l'ivrognerie. Sans doute, à lEquateur, on répugne encore trop aux pratiques de la civilisation européenne, pour tolérer des maisons ofiicielles de débauche ; on y estime assez la dignité du baptême pour ne descendre jamais à cet état d'infamie notoire et permanente ; mais, comme partout, il se rencontrait dans son sein des personnes éhontées qui, spéculant sur la lubricité, trouvaient plus commode de se vendre que d(; travailler, lin règlement de police mit ordre à cette industrie d'une manière si absolue que des jeunes filles de famille en renom, convaincues de mauvaise vie, furent internées sans pitié dans une maison de correction, (juant aux concubinaires, avant de les livrer aux

juges, le président les faisait comparaître en sa présence, leur reprochait leur conduite, et les mettait en devoir de choisir entre le mariage et la séparation. « Vous êtes libres de vous perdre, leur disait-il, mais non de scandaliser le public par vos désordres. » Cédant à ses objurgations, les coupables contractaient une union légitime ou se séparaient, avec promesse sous caution de ne plus cohabiter, mais il comptait si peu sur les promesses des personnes vicieuses, que souvent il leà forçait ou à rompre leurs liens ou à se marier séance tenante. Ayant un jour, dans un de ses voyages, mandé à sa barre un de ces couples criminels, insensibles aux avertissements comme aux menaces, il reprocha vivement, surlout à la femme plus âgée que son complice, l'ignominie de sa vie déréglée. La malheureuse se mit à fondre en larmes, pendant que le jeune homme promettait do légitimer au plus tôt sa situation. Inquiet à bon droit sur l'avenir, Garcia Moreno obtint de lévéque les dispenses nécessaires et fit célébrer le mariage avant son départ. La femme, plus enchanlée peut-éire que le mari, vantait à tout venant la sagesse du président et sa manière expéditive de traiter les alîaires

L'ivrognerie le préoccupa plus encore que le libertinage, en raison de la dégradation et de l'abrutissement que ce vice engendre et développe, surtout au sein des populations ouvrières. Les ivrognes de profession perdaient, de par la constitution, leurs droits de citoyens; mais, les voyant disposés à supporter cette privation avec patience, le président édicta contre eux toute une nomenclature de peines. Les individus surpris en état d'ivresse dans les cafés, tavernes, et autres lieux publics,subissaient une amende et un emprisonnement de plusieurs jours ; en cas de récidive, la peine était doublée ; on déportait dans une autre province l'ivrogne incorrigible. Les cabaretiers, complices de ces dégradés,

payaient leur complaisance d'une assez forte amende ; la récidive entraînait la fermeture du cabaret. Néanmoins, malgré cette législation sévère, appliquée partout avec constance et vigueur, Garcia Moreno dut avouer, en 1875, l'insignifiance des résultats obtenus sur les ivrognes de profession. « Le vice de l'ivrognerie, dit- il au congrès, a plutôt besoin d'un traitement curatif que de répression. Il est temps d'adopter le parti que conseillent la prudence et l'humanilé ; c'est-à-dire de créer une espèce dhospice pour cette classe de fous volontaires, comme il en existe pour les idiots et les lépreux. Dans cet asile, les ivrognes incorrigibles, soumis à un régime hygiénique et au salutaire exercice du travail agricole, deviendront susceptibles de réforme et finiront par se tourner vers Dieu. »

Grâce à cette régénération dans l'ordre religieux, militaire et judiciaire, l'Equateur se trouva donc en possession des biens fondamentaux , religion , justice, moralité, d'où résultent l'ordre et la [)ai\. Appuyé sur ces bases de tout véritable progrès, il pouvait, à la suite do son glorieux chef, s'élancer à de nouvelles conquêtes.

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