‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 57 sur 67 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

Avant de raconter le lugubre drame qui interrompit le cours des œuvres dont nous venons d'esquisser le tableau, nos lecteurs nous sauront gré d'attirer un instant leur attention sur les vertus intimes de Garcia Moreno. Sans doute ses faits et gestes nous ont révélé Tâme d'un vrai pasteur de peuples; mais, pour sa gloire autant que pour notre instruction, il convient de faire ressortir les rouages mystérieux de cette noble existence, toute pénétrée d'héroïsme et de dévouement. Ce sera répondre en rnéme temps à certaines accusations formulées par des gens honnêtes mais peu réfléchis,

La nature avait doué Garcia Moreno des éminentes qualités qui font l'homme d'action. Son intelligence, aussi vaste que pénétrante, embrassait d'un coup d'oeil les complications des affaires et les raisons les plus capables d'influencer ses décisions. Ce don précieux, joint à l'élude approfondie des questions gouvernementales, imprimait à ses résolutions ce cachet de brusque soudaineté qui effrayait parfois ses meilleurs amis. Au premier coup d'œil apparaissait l'homme de commandement. Taille élancée, constitution vigoureuse, maintien noble et digne, démarche assurée, un peu précipitée comme celle d'un homme qui n'a pas de temps à perdre : tout en lui révélait, avec une activité dévorante, une souveraine énergie. Sa belle tête, noble-

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ment portée, couverte avant l'âge de cheveux blanchis par le travail et les veilles, son front haut et large, commandaient le respect; ses grands yeux, pleins de vivacité, lançaient à certains moments des éclairs d'indignation qui faisaient trembler ; sa voix virile et puissante, ses phrases incisives, coupées, nullement académiques, son style fortement imagé, son ton animé, véhément, donnaient à sa parole une autorité sans réplique. Chaque trait de cette physionomie ardente et expressive dénotait une inébranlable force de volonté.

Les physiologistes, qui expliquent tout par la nature physique, attribueront au tempérament bilieux de notre héros les actes étonnants dont se compose son histoire. Pour nous, sans nier l'influence du tempérament sur l'activité de l'homme, nous ferons remarquer que l'énergie naturelle, bonne ou mauvaise selon l'objet auquel elle s'applique, produit indifféremment de grands saints ou de grands scélérats. Outil puissant au service de la volonté, celle-ci en use pour détruire ou pour édifier selon qu'elle se soumet elle-môme à l'empire des vices ou des vertus. Heureusement les quatre vertus, qui forment comme les quatre points cardinaux ' du monde moral, la prudence, la tempérance, la justice, la force, informèrent si bien l'àme de Garcia Moreno que son énergie native devint cet héroïsme chrétien dont sa vie privée, plus encore que ses actes publics, fournit des preuves sans nombre.

L'homme d'action a besoin d'un guide sûr qui tienne constamment son œil fixé sur le but à poursuivre et les moyens à employer pour l'atteindre. La. p?'udence, boussole du monde moral, remplit cet office. Sans sa direction, le génie fait de grands pas, mais hors de la

' « L'édifice entier de nos bonnes œuvres s'élève sur ces quatre vertus : la prudence, la tempérance, la force et la justice. (Saint Grégoire.) »

voie ' ; c'est le cheval indompté qui lance le char dans l'abîme; l'ouragan destructeur qui renverse tout sur son passage. L'audace des grandes entreprises ne faisait point défaut aux Mirabeau, aux Danton, aux Napoléon : il leur manquait cette prudence spéciale et très parfaite qu'Aristote appelle la prudence royale ou gouvernementale. •

Garcia Moreno savait, lui, qu'un chef d'Etat, vrai mimistre de Dieu pour le bien, ne domine sur tous qu'afm d'assurer à tous la véritable félicité. Jamais il ne lui vint à la pensée de profiter du pouvoir pour faire ses affaires et non celles du peuple. Il avait de plus Tintime conviction que les lois du catholicisme sont des lois de salut pour les nations comme pour les individus et que, par conséquent, le premier devoir d'un chef d'Etat au XIX^ siècle est de réintégrer l'Eglise dans tous les droits dont la Révolution l'a dépouillée. « Tout pour le peuple et par l'Eglise, disait-il. Qui cherche avant tout le royaume de Dieu, obtient le reste par surcroît. » Où rencontrer aujourd'hui, en Europe, comme en Amérique, ce principe fondamental de toute saine politique, sinon dans la tête de Garcia Moreno?

Mais pour restaurer le catholicisme sur les ruines de la Révolution, la prudence exige l'adoption des moyens contre-révolutionnaires. Avec le libéralisme gouvernemental inventé tout exprès pour créer la licence, propager les faux cultes, pervertir l'opinion en déchaînant contre la vérité les clubs, les cercles et les journaux, le règne du mal est assuré. Et comme Garcia Moreno voulait à toute force le règne du bien, il substitua aux maximes libérales la devise de l'autorité : « Liberté jiour tous ' et pour tout, excepté pour le mal et les malfaiteurs. On ne fait le bien que par force, disait-il, et voilà pour-

* Magni passus, sed extra viam (Saint Augustin).

quoi la force est au service du droit. » Celle prudence ])araît élémenlaire, mais si l'on songe qu'après un siècle de rèvolulion, de soi-disant conservateurs en sont encore à vanter les bienfaits des constitutions libérales et les principes de 4789, on verra que le don de conseil a dû s'ajouter à la prudence vulgaire pour sortir cet homme de l'ornière dans laquelle pataugent tous ses contemporains.

On lui a reproché outre sa constitution catholique et autoritaire, certains actes de dictature dans des circonstances oii la sûreté de l'Etat, gravement compromise, exigeait la répression sévère do criminels endurcis: il faudrait prouver que le salut du peuple ne l'obligeait pas à l'emploi de ces moyens, ou qu'un prince doit assister impassible au meurtre de son pays. On l'accuse d'avoir refusé toute concession aux partis révolutionnaires : n'est-ce point le cas au contraire de louer sa prudence? Après avoir vu Louis XVI sur Téchafaud, Charles X en exil. Pie IX à Gaëte, peut-on sans démence vanter le système des concessions? On a dit qu'il méprisait l'opinion et n'admettait aucun conseil : le fait est qu'il ne faisait pas de génuflexion devant ce qu'on appelle l'opinion publique. Le gouvernement, selon lui, devait diriger l'opinion, non la suivre; commander à la multitude, non lui obéir. Cela contredit le système parlementaire, mais non le sens commun. Quant aux conseils, il les recevait avec reconnaissance lorsqu'ils lui paraissaient dictés par la sagesse; dans le cas contraire, il se réservait comme tout le monde, le <lroit de no pas les suivre. « Nous vous hlcherons, lui ■disaient un jour des conservaleurs, si vous n'acceplez pas nos idées libérales. — Tant pis pour vous, leur répondil-il. Je n'ai pas besoin de vous, mais vous avez ^ranilcmenl b('Sf)in de moi. Le jour où je ne serai plus lu pour vous défendre, ces révolulionnaires iH qui vous

faites les yeux doux vous dévoreront sans pitié. » La prophétie, réalisée un an après, démontra mais trop lard que Garcia Moreno avait raison contre tous. C'était de l'entêtement, mais cet entêtement à marcher dans la voie du salut malgré les exemples donnés par tous les chefs d'État, malgré les sollicitations de ses amis, malgré les clameurs de la Révolution, ne serait-ce point l'acte héroïque de la plus haute prudence? Ses ennemis l'ont accusé souvent d'agir avec une précipitation téméraire et irréfléchie : « A l'Equateur, répondait-il en souriant, nous trouvons journellement dans les feuilles publiques et les actes de congrès une infinité de projets qui jamais ne reçoivent d'exécution : voilà pourquoi j'étonne tout le monde par la rapidité de mes actes. On ne tient pas compte de la lenteur et de la maturité des conseils qui précodent mes résolutions. Je réfléchis beaucoup avant d'agir; mais, une fois ma décision prise, pas de trêve qu'elle ne soit exécutée. »

Quand la prudence a montré le but et tracé la voie, la volonté se met résolument à l'œuvre, pourvu toutefois que les passions égoïstes de l'àme ou les instincts grossiers du corps ne paralysent pas ses mouvements. Trop souvent , surtout dans les régions élevées du pouvoir, l'homme se concentre par orgueil dans sa personnalité propre ; ou bien, esclave de la volupté, oublie, comme Hercule, ses hautes destinées aux pieds d'Omphale. Pour sauver la volonté, il faut qu'une seconde vertu, la tempérance, en bridant les passions et les vices, l'empêche de tomber sous leur joug honteux.

Malgré son caractère impérieux et des talents hors ligne, Garcia Moreno sut rester humble. Jamais cet homme, que ses ennemis se plurent à taxer d'orgueil et d'ambition, ne convoita ni ne conserva le pouvoir par un sentiment de satisfaction personnelle. Il ren-

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versa les méchants, non pour régner à leur place, mais pour faire régner Dieu. Il n'accepta la présidence en 1861 qu'à contre-cœur; en 4869, il fallut lui faire violence pour le porterau fauteuil une seconde fois. Quand le bien, par suite de l'insuffisance des lois, lui parut impossible, il donna généreusement sa démission., Jamais il n'ambitionna la popularité ; jamais, pour obtenir la faveur de l'idole, il ne fit la moindre avance, ni la moindre concession. Les journaux de la Révolution lançaient contre lui la calomnie et l'injure ; il les lisait sans émotion aucune, « trop heureux, disait-il, d'être traité comme Jésus-Christ et son Eglise. » Un religieux qui lui faisait part de certaines avanies dont il avait été l'objet, reçut cette réponse si noble et si chrétienne : « Je compatis à vos peines, mais vous avez eu une magnifique occasion de vous enrichir pour l'éternité. Les coups qui vous atteignent vous paraîtront moins rudes si vous les comparez à ceux dont on m'accable tous les jours. Faites comme moi, mettez l'outrage au pied de la croix et priez Dieu de pardonner aux coupables. Demandez-lui qu'il me donne assez de force, non seulement pour faire du bien à ceux qui répandent sur moi, par leurs paroles ou leurs écrits, les (lots de haine qu'ils ont dans le cœur, mais encore pour me réjouir devant Dieu d'avoir à soullVir quelque chose en union avec Notre-Seigneur. C'est pour moi un vrai bonheur en môme temps qu'un honneur immérité de subir les insultes de la Révolution en compagnie des ordres religieux, des évoques, et même du souverain pontife ». »

Il lui arrivait parfois de défendre une idée avec animosilé, je dirai même avec rncharnemcnt passionna d'un champion décidé à l'emporter de haute hitlo; mais,

< Lt'Uro an 1». I,. :j li-vriiir 1«74.

au cours des plus violents débats, on sentait que cette âme franche et loyale luttait moins pour humilier un adversaire que pour exalter et venger la vérité. Avec sa supériorité intellectuelle, sa foi, sa logique, il jugeait sévèrement les théories modernes, qu'il croyait, avec l'ÉgMse, subversives de toute société. Si quelque libéral osait les vanter devant lui, ou déguiser sous de vaines raisons d'opportunité les tendances de son esprit dévoyé, Garcia Moreno regimbait devant le sophisme et, d'un mot quelquefois excessif, désarçonnait l'imprudent. Alors, pénétrant jusqu'au cœur de la question, il coupait court aux arguties par une démonstration qui ne laissait place à aucun subterfuge. « En arithmétique, disait-il, pas d'éloquence, mais des chiffres ; en philosophie et en politique, pas de verbiage, mais des raisons. » Du reste, sur les matières qui n'intéressaient ni la vérité, ni la justice, par exemple sur des problèmes dé science ou d'histoire, il discutait avec le plus grand calme et tolérait facilement la contradiction : « Je me suis trompé, disait-il à son adversaire ; vous connaissez cette question mieux que moi. »

Comme tous les grands cœurs, il savait reconnaître ses torts et les réparer courageusement. Un jour qu'il était accablé de besogne et de plus surexcité par la maladresse d'un architecte auquel il avait confié des travaux importants, un ecclésiastique interrompit son travail pour lui faire une coinmunication soi-disant pressante. Il le reçut assez brusquement, et, comme il s'agissait d'une affaire insignifiante, le congédia plus brusquement encore : « Ce n'était pas la peine, lui ditil, de vous déranger ni de me déranger pour une pareille vétille. » Le prêtre se retira passablement mortifié. Le lendemain il ne pensait plus à celte incartade du président, quand de bon malin il le vit arriver pour lui demander pardon de sa conduite violente et irrespectueuse.

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Plusieurs fuis, à la suite d'un mouvcmont Je vivacité, iis'humiliajusqu'à faire des excuses aux personnes qu'il avait conlrislées. Un officier de ses aipis, pour des raisons futiles, avait cessé de le voir et de le saluer. Le rencontrant un jour, le président l'aborde sans façon ; « Je te nomme mon aide de camp, » lui dit-il. L'officier stupéfait ne répondait pas : « Tiens, ajouta-t-il en s'inclinant devant lui, si tu veux ma tête, la voilà ! » Ils se réconcilièrent et restèrent bons amis.

Jamais il ne se prévalut de ses œuvres, qui cependant excitaient l'admiration du monde entier. Dans les congrès, il n'en parlait que pour rencUÊgloire à Dieu, persuadé qu'il devait tout à sa gràce^AXissi demandait-il constamment qu'on voulût bien l'aider en priant pour lui. Durant sa seconde présidence, il adressait à la fin de chaque année une circulaire aux évoques pour solliciter des actions de grâces et présenter à Dieu ses nouvelles requêtes. Dans des lettres particulières adressées aux prélats qui jouissaient de toute sa conliance, il les pressait de lui signaler ceux de ses actes qui auraient pu leur paraître répréhensibles, ainsi que les moyens d'utiliser son pouvoir d'une manière plus avanlageuse à la cause de Dieu et de son Eglise. Ainsi pénétré de son impuissance à faire le moindre bien sans le secours d'en-haut, il attribuait ses succès à la protection de Dieu et de la Vierge Marie, aux bénédictions de Pie IX, aux prières de sa sainte mère et d'une s(jiur aveugle, pour laquelle il professait une grande vénération. Un professeur de botani(jue, ayant mis la main sur une Heur non encore (jualiliée dans la flore du pays, lui demanda la permission de la baptiser du nom de Tacsonia Garcia-More no. <( Si vous voulez me faire plaisir, lui répondit le |)résident. laissez de côté ma pauvre personnalité; si voire fleur est rare, jolie, inconnue à l'Equateur, faites hommage de votre liouvaille ù la

Fleur (lu ciel : appelez-la Tacsonia Marias. » L'homme qui s'oublie à ce point ne laissera pas ramoiir-propre détourner sa volonté des grands intérêts commis à sa garde.

La volupté n'avait pas plus de prise sur son cœur. Malgré son naturel ardent et passionné, jamais il ne permit ù renchanleresse d'asservir aux sens ses nobles facultés. Il traita son corps comme un esclave ou plutôt comme une bêle de somme, dont la fonction est d'exécuter les ordres de l'âme, sa souveraine maîtresse. Tour lui, point de fêtes, de plaisirs, de divertissements plus ou moins honnêtes, de passe-temps plus ou moins licencieux, mais la vie de travail régulière et uniforme. Debout dès cin<[ heures du matin, il se rendait vers six heures à l'église pour y entendre la messe et se pénétrer,-par une méditation sérieuse, des grands devoirs du chrétien et de l'homme d'Élat. A sept heures, après une visite aux pauvres de l'hôpital, il s'enfermait dans son cabinet pour ti-availler jusque vers dix heures. V^enait alors un déjeuner bien frugal et bien court, puis l'on voyait le président s'acheminer vers le palais du gouvernement, où jusqu'à trois heui*es il s'occupait avec ses ministres des affaires publiques. Après le diner, qui avait lieu vers quatre heures, sa récréation consistait à faire quelques visites, inspecter les travaux publics, ou pacifier les diiïérends qu'on lui soumettait. Rentré à six iieures, il passait la soirée en famille avec quelques amis. Quand neuf heures sonnaient, alors que tout le monde allait prendre son repos, il se retirait pour achever sa correspondance, lire les journaux, et travailler jusqu'à onze heures, souvent même jusqu'à minuit. Tel était son ordre du jour dans des moments de calme.

Mais souvent, comme nous l'avons vu, le calme faisait place à l'orage, la vie régulière à la vie tourmentée.

Alors il marchait ou travaillait jour et nuit, selon les nécessités du moment. Son âme indomptable ne connaissait point d'impossibilités, son tempérament de fer résistait à toutes les fatigues. Dans ses inspections, combats, voyages, il se contentait de quelques heures de sommeil, souvent sur la terre nue, ou enveloppé dans une simple couverture. Un prêtre lui offrit un jour un lit de camp : « Jamais, dit-il ; il ne faut point gâter son corps. Donnez-lui un lit aujourd'hui, demain la terre lui paraîtra dure. » Quand le devoir l'appelait, il montait à cheval par les temps les plus affreux, et traversait bois et montagnes avec une incroyable vitesse. Sur cette route de Quito à Guayaquil qu'il parcourut tant de fois, il arriva un jour dans un village où ne se trouvait d'autre maison habitable que celle du curé. C'était la saison des pluies, et le pauvre voyageur se présenta trempé jusqu'aux os. Après une modeste réception, le bon prêtre lui offrit un lit pour se reposer. « Mouillé comme je le suis, lui dit le président, je ne puis ni me déshabiller ni ôter mes bottes : demain il me serait impossible de les remettre. » Il se coucha sur un canapé et dormit jusqu'au matin. A quatre heures, frais et dispos, il remontait à cheval et continuait sa route.

Au travail et à la fatigue s'ajoutait, pour endurcir et mater le corps, la plus rigide sobriété. Dans les pénibles excursions dont nous venons de parler, le président se contentait pour toute nourriture d'un peu de biscuit, de chocolat, et de quelques gorgées de café noir. Du reste, en tout temps, sa table était simple et presque pauvre. Harement il se permollait l'usage du vin; jamais il ne donnait de festin ni n'acceptait d'invitation. « Un chef d'Ktat, disait-il, doit vivre pour travailler, non pour s'engraisser. » l*]n <lépit des iiidisposilions, des excès de fatigue, du maïKiuc absolu d'aliments

substantiels, il pratiquait scrupuleusement les jeûnes et les abstinences imposées par l'f^glise.

Ainsi dressé au travail et à la discipline, le corps se remettait chaque jour à sa rude besogne sans regimber contre l'aiguillon. Garcia Moreno faisait l'œuvre de dix ouvriers, contrôlait par lui-même toutes les correspondances, expédiait à ses subordonnés lettres, comptesrendus, ordres de toute espèce, discutait avec les intéressés affaires, entreprises, projets de loi, plans de campagne, et trouvait encore le temps de creuser les mystères de la philosophie et de l'histoire, des sciences et de la religion. Jamais, par dégoût ou lassitude, il ne remit au lendemain une lettre ou une affaire. « Vous ne pouvez vous tuer, lui disait-on quelquefois : cette personne attendra. — Dieu peut faire attendre, répondaitil en souriant ; moi, je n'en ai pas le droit. Quand Dieu voudra que je me repose, il m'enverra la maladie ou la mort. » Un jour cependant, son ministre Carvajal, voulant lui procurer quelques heures de délassement, l'entraîna, d'accord avec les autres ministres, dans une hacienda qu'il venait d'acheter. Après une course à cheval de plusieurs lieues, Garcia Moreno inspecta l'établissement, Garvajal offrit à ses hôtes un repas somptueux, puis d'excellents cigares et un jeu de cartes. Le temps passe vite dans ces doux exercices, et les ministres ne semblaient pas s'en apercevoir. Quand vers le soir, Garcia Moreno donna le signal du départ, Carvajal le supplia de prolonger la visite, ajoutant qu'il se considérerait comme offensé s'il refusait de passer la nuit sous son toit. — « Je consens volontiers à rester, dit Garcia Moreno, mais vous, messieurs les ministres, êtes-vous capables de passer la nuit et de vous trouver à votre poste demain à onze heures?» Ils lui répondirent par une affirmation solennelle, et l'on se remit à jouer. A minuit cependant on reprit le chemin de la ville.

Le lendemain, à onze heures, Garcia Moreno arrivait comme de coutume au palais du gouvernement pour se mettre au travail. N'y trouvant personne, il dépêcha une estafette à chacun de ses ministres pour leur signifier d'avoir à se rendre immédiatement à leur bureau respectif.

Cette vertu de tempérance qui ruine les vices et soumet les passions aux exigences de la grande raison, suppose déjà l'énergie de la volonté; toutefois, pour atteindre aux sommets élevés des grands devoirs, sans reculer devant les diflicultés, ni devant les dangers, ni même devant la mort, la volonté doit être affermie par une autre vertu qu'on appelle spécialement la force, et dont le rôle, en inspirant l'audace des grandes choses est de bannir absolument toute crainte. Dieu avait doué Garcia Moreno de cette force, qui fait les héros. Il suffisait de le voir au moment du danger pour être frappé de son intrépidité. Sa voix brève et puissante, son geste impérieux, son regard enflammé, son imperturbable sang-froid, faisaient penser au juste d'Horace qu'aucun cataclysme, même l'écroulement d'un monde, ne saurait émouvoir. Son énergie naturelle s'était développée par des actes de courage inouïs. Dès sa jeunesse, nous l'avons dit, il travaillait à vaincre les mouvements instinctifs de crainte en se familiarisant avec les plus grands dangers, sous les roches branlantes et au fond dos volcans. Les batailles, les révolutions, les complots journaliers de ses ennemis, lui firent onvisaj:,(M' la mort comme un événement auquel il fallait s'attendre à chaque instant. Etant un jour à Guayaquil, il apprend qu'une conspiration s'ourdit contre lui, et qu'à ce momcnt-Ià même les conjuré» tiennent un conciliabule chez un coifTenr de la ville. A cotte nouvelle, il se rend chez le coilVeur, prend un siège et demande qu'on lui coupe les cheveux. Stupé-

faits et tremblants, au lieu Je se jeter sur lui pour l'assassiner, les sicaires s'esquivèrent au plus vite. Par amour pour la patrie, il acceptait la mort comme un sacrifice nécessaire. De là les paroles prophétiques de l'ode à Fabius : « De sinistres présages attristent mon âme, des images sanglantes tourbillonnent autour de moi dans mes songes agités;., la balle d'un scélérat me percera le cœur; mais si ma patrie, délivrée de l'oppression, respire enfin librement, volontiers je descendrai au tombeau, » La grâce divine, en pénétrant chaque jour plus avant dans son âme si profondément chrétienne, la trempa plus fortement encore : non seulement il ne craignit plus la mort, mais comme les saints, comme les martyrs, il la désira par amour pour son Dieu. Que de fois dans ses lettres, dans ses conversations, dans ses messages aux chambres, il lui arriva de formuler ce vœu : « Quel bonheur et quelle gloire polu* moi, si je pouvais verser mon sang pour Jésus-Christ et son Eglise ! »

Parvenue à cette hauteur, la volonté, dégagée de toute influence malsaine, s'établit dans une rectitude parfaite, c'est-à-dire dans la justice, la quatrième vertu qui perfectionne l'homme moral, u Fais ce que dois, advienne que pourra : » telle est sa devise, devise qu'on pourrait graver dans les armes de Garcia Moreno, aussi bien que sur l'écusson de n'importe quel preux chevalier. Comme le divin Maître, dont il était le représentant en sa qualité de chef d'État, Garcia Moreno résolut « d'accomplir toute justice, » et de mettre au service du droit son âme tout entière.

Le premier droit violé qu'il rencontra sur son chemin fut le droit du Christ, « Roi des rois et Seigneur des soigneurs. » Au lieu de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » le César révolutionnaire avait trouvé bon de confisquer tous les droits de

Dieu pour se les adjuger au nom des droits de l'homme. Garcia Moreno ne s'arrêta pas devant cette usurpation séculaire, acceptée par l'opinion, défendue parles puissants, et sanctionnée parles chartes et constitutions des deux mondes : au nom de réternelle justice et du droit du peuple, que la révolte contre Dieu conduit fatalement à un abîme de malheurs, d'un coup de main il jeta par terre l'édifice de la Révolution. Les libéraux en appelèrent aux lois écrites par eux : il leur opposa les lois écrites par Dieu dans le cœur de l'homme. Ils prirent les armes : il les battit en vingt rencontres ; ils complotèrent sa mort : il traîna les assassins à l'échafaud. Vainqueur à force d'héroïsme, il traça d'une main ferme la constitution chrétienne, qui termina la Révolution des droits de l'homme par une nouvelle et solennelle promulgation des droits de Dieu.

Durant cette lutte à outrance contre le satanisme moderne, lutte de vingt années dont nous avons raconté les péripéties émouvantes, il ne cessa de braver la mort simplement, sans emphase, comme un homme à qui l'héroïsme ne coûte rien dès qu'il s'agit d'un devoir à remplir. Supposez un siècle moins positif et moins impie que le nôtre, Garcia Moreno deviendrait un de «es héros légendaires dont on raconterait les hauts faits, comme on s'entretient des exploits du Cid et de Roland. Hélas ! ces nobles récits feraient peut-être surgir l'homme que Garcia Moreno souhaitait à la France, après nos désastres de! 870 : « Quel malheur, s'écriait-il pendant la Commune, que cette France dont j'aime tant le glorieux passé soit gouvernée par des bandits! Conduite par un homme d'énergie, elle reprendrait bientôt son rôle de fille aînée de l'Eglise. »

Après Dieu, le peuple. La justice distributive exigeait une répartition plus équitable des dignités et des emplois. Au risque de s'attirer des haines implacables,

Garcia Moreno ne consulta dans la collation des charges que le mérite et les aptitudes. Ni partialité, ni compromission, ni lâcheté; solliciteurs, protecteurs, parents ou amis se voyaient impitoyablement éconduits. « Le mal du siècle, disait-il, est de ne plus savoir dire non. Vous briguez cet emploi comme une faveur; je vous réponds : l'homme pour l'emploi, non l'emploi pour l'homme. » La Révolution, dont la conscience peu scrupuleuse crée au besoin des sinécures pour nourrir ses séides aux frais des contribuables, se moquera de ce juste qui crut pouvoir gouverner selon les principes de la saine morale, sans acheter ni corrompre les âmes; les gens honnêtes, au contraire, admireront ce phénomène, aujourd'hui très rare dans les Etats républicains, voire môme dans ces républiques déguisées qu'on appelle monarchies parlementaires.

Son amour do la justice le rendait impitoyable envers quiconque profilait de sa position ou de son autorité pour dépouiller les malheureux. Son respect du droit était tellement connu de tous, que les faibles opprimés par les puissants préféraient soumettre leurs différends à son arbitrage que de recourir aux tribunaux. Dans ses courses à travers les provinces, sur les routes, dans les auberges, 11 était assailli de pauvres qui réclamaient justice. Il les accueillait avec bonté, écoutait leurs plaintes, comme saint Louis sous le chêne de Vincennes, et, quand il avait prononcé son jugement, la cause était finie, chacun s'en allait content. Des indiens lui racontèrent un jour qu'un riche propriétaire n'avait trouvé rien de mieux pour arrondir et agrandir son beau domaine que d'y enclaver, au moyen d'une ligne droite des parcelles de terrain qui leur appartenaient. Trop pauvres pour plaider avec un tel adversaire, ils avaient attendu le président sur la route pour lui demander justice. Le seigneur et l'indien étaient égaux au tribu-

nal do Garcia Moreno. Il condamna le riche propriétaire à restituer les terrains volés, et de plus le destitua des hautes fonctions qu'il occupait. Une autre fois, il vit arriver une pauvre veuve à qui l'on avait extorqué dix mille piastres : Elle lui conta son histoire et se mit à fondre en larmes. Emu et indigné, Garcia Moreno dit à son trésorier : « Donnez à cette femme dix mille piastres. — Et qui les remboursera? — Un tel, dit-il, en nommant le voleur : inscrivez la somme à son compte. » Il manda l'individu, lui reprocha son crime, et lui fit verser les dix mille piastres.

On s'adressait d'autant plus volontiers à lui pour avoir raison d'une injustice, qu'avec sa droiture native, sa finesse d'esprit, aiguisée encore par la prudence chrétienne, son habitude de sonder le cœur des méchants, il découvrait la vérité plus rapidement et plus sûrement que le meilleur juge d'instruction. On cite de cette perspicacité presque intuitive des traits merveilleux. Il trouvait dans son esprit inventif les moyens les plus originaux pour forcer les coupables à s'exécuter, même quand la légalité se déclarait impuissante. Une pauvre veuve lui exposa un jour dans une auberge qu'un escroc l'avait dépouillée de tout son avoir. Pour élever ses enfants elle avait dû se défaire d'une petite propriété contre la somme d'un millier de piastres, que l'acheteur avait promis de lui payer dans un mois, mais dont il s'était fait donner quittance sur le champ. Le mois écoulé, comme l'argent ne venait pas, elle l'avait réclamé de l'acheteur ([ui, pour toute réponse, avait exhibé le papier diimenl légalisé, puis avait jeté l'importune ù la porto. A ce récit, dont il était impossible de suspecter la sincérité, Garcia Moreno ne put retenir un mouvement d'indignalion ; mais, se ravisant aussitôt, il chercha dans sa trie de quel slratagrme il pourrait u»er pour conlrain Ire ce nuiîlre lilou ù dégorger les

piastres volées. La justice était évidemment blnssée, mais la légalité ne pouvait rien pour guérir la blessure. Ayant fait comparaître devant lui le spoliateur, il lui demanda s'il était vrai qu'il eût acheté la propriété d'une pauvre veuve. Sur sa réponse affirmative, il ajouta d'un ton paternel : « Cette femme a besoin d'argent et se plaint que vous lui fassiez attendre trop longtemps la somme que vous lui devez. » Le hardi voleur jura ses grands dieux qu'il avait payé sa dette, dont il avait une quittance en bonne et due forme. Garcia Moreno s'attendait à cette protestation : « Mon ami, dit-il en feignant la surprise, j'ai eu tort de suspecter votre loyauté ; je vous dois une répariation. Il y a longtemps que je cherche un honnête homme de votre espèce pour un nouveau poste que je vais créer : je vous nomme gouverneur des îles de Gallapagos; et comme il ne convient pas qu'un grand dignitaire voyage sans escorte, deux agents vont vous accompagner à voire domicile où vous ferez immédiatement vos préparatifs de départ. » Làdessus il congédia l'escroc en lui jetant un regard terrible. Celui-ci se retira [dus mort que vif, rêvant aux îles de Gallapagos, à ces rochers perdus au milieu des mers sur lesquels, plus abandonné que Robinson,il ne trouverait d'autre compagnie que celle des serpents et des bêtes sauvages. Dans son désespoir, il fit appeler la veuve, lui compta son argent, la suppliant à genoux d'obtenir la révocation de la fatale sentence. Celle-ci raconta au président comment le fourbe s'était exécuté, et demandait en grâce de ne pas aller aux îles Gallapagos : « Je l'en avais cependant nommé gouverneur, dit Garcia Moreno en souriant : puisqu'il ne tient pas aux dignités, annoncez -lui que j'accepte sa démission. »

Jamais Garcia Moreno ne commit sciemment une injustice à l'égard du prochain. Les moindres domma-

ges, causés môme involontairement , troublaient sa conscience délicate. Pendant la guerre de 1859, des soldais avaient détruit une maison pour se procurer du combustible. S'étant plus tard rappelé ce fait, il crut de son devoir d'indemniser le propriétaire et chargea l'évêque de le découvrir.

Forcés de rendre hommage à sa justice, les ennemis du président lui ont reproché d'avoir outr^ ce sentiment jusqu'à se montrer inexorable. Le fait est qu'il péchait plutôt par excès de clémence ; plus d'une fois il dut se repentir d'avoir gracié des conspirateurs incorrigibles qui profitaient de ce pardon libéralement octroyé pour ourdir de nouvelles trames contre son gouvernement. Un de ces révolutionnaires émérites, le colonel Vivero, se vit réduit, pour éviter les poursuites des sbires, à se cacher dans les environs de la capitale. Bientôt, fatigué de cette vie d'ilote, il résolut de s'éloigner, et fit demander à un commerçant de Quito une certaine somme d'argent qu'il lui avait confiée. Après avoir éconduit son messager sous différents prétextes , celui-ci finit par promettre à Vivero lui-même , accouru nuitamment pour demander des explications, qu'il le rembourserait le lendemain. Dans l'intervalle, le fourbe informa Garcia Moreno que le colonel Vivero, caché sous un déguisement, tramait une nouvelle insurrection, mais qu'ayant réussi à l'attirer dans sa maison à une certaine heure de la nuit, les sbires pourraient faciloinent l'y saisir. Vivero, pris au piège, comparut devant le président, qui lui demanda raison de ses courses nocturnes, le menaçant du conseil de guerre : « Faites de moi ce que vous voudrez, répondit le colonel, mais que ce scélérat de marchand ne bénéficie pas de sa trahison. » VA il ex|)li([ua comment ce malliourcux l'avait livré pour so libérer de sa dette. Obligé de confirmer lu déposition de Vivero, le uuir-

chand fut jeté en prison comme traître et escroc : « Quant à vous, colonel, dit Garcia Moreno, vous êtes libre : allez, et ne conspirez plus. »

C'est de la grandeur d'àme que de lâcher un mortel ennemi lorsqu'on le tient dans les mains, mais cette générosité, exercée hors de saison, dégénérerait en faiblesse coupable. Avec un chef qui eût pardonné aux Maldonado, aux Campoverde, aux brigands du Talca, l'Equateur devenait la proie des anarchistes. Pour épargner le sang de quelques coupables, le président aurait laissé versera flots le sang des innocents. Cette raison de haute justice, il la fit valoir à un religieux qui intercédait en faveur d'un jeune homme pris les armes à la main dans la dernière émeute de Cuenca et déporté pour ce crime. Ni le repentir de l'exilé ni l'inconsolable douleur de sa mère ne purent le fléchir : « Nous avons assez d'assassins à l'Equateur sans celui-là , dit-il à l'intercesseur. Vous vous attendrissez sur le sort des bourreaux : moi, j'ai pitié des victimes. »

Achevons ce portrait en montrant que , dans les âmes supérieures, la justice n'exclut jamais la bonté. La justice, qui consiste dans l'accomplissement du devoir à l'égard de tous, compte parmi ses annexes, dit saint Thomas, la douceur, l'alTabilité, la piété filiale, qui sont aussi des devoirs. On apprendra donc sans étonnement qu'à la force du caractère, à l'amour passionné de la justice, se joignait dans le cœur de Garcia Moreno la plus exquise bonté. Ce que nous avons rapporté de son affectueuse charité pour les orphelins, les pauvres, les malades, les prisonniers, le prouve surabondamment. Le peuple du reste ne s'y trompait pas. Lorsqu'il rentrait chez lui pour prendre un peu de repos, on le voyait sans cesse escorté de pauvres et de riches, de prêtres et de séculiers, qui lui demandaient audience. Il écoutait patiemment les uns et les autres, aidait

ceux-ci de ses conseils et ceux-là de sa bourse. Si tous les malheureux qu'il a secourus pouvaient parler, on l'admirerait plus encore comme bienfaiteur de ses subordonnés que comme libérateur de son pays. Le spectacle do la douleur surtout l'attendrissait et faisait naître dans son cœur de vifs sentiments de compassion. Un soir qu'il s'acheminait vers sa demeure avec quelquesuns de ses amis, il rencontra sur la route un petit enfant tout en larmes : «Qu'as-tu donc, lui dit-il, pour te désoler de la sorte ? — Ma mère vient de mourir, » répondit l'enfant en sanglotant. La défunte était la femme d'un officier des plus recommandables. Très affecté de cette nouvelle, le président s'efforça par quelques bonnes paroles de calmer le pauvre petit, et, prenant congé de ses compagnons, se dirigea immédiatement vers la maison de l'officier pour lui porter aussi quelques mots de consolation.

Avec ses amis, il se montrait toujours simple, expansif, enjoué même, tout en conservant une certaine dignité. Sa conversation, facile, intéressante, instructive, charmait toute une société. Initié aux différentes branches de la science, il parlait médecine avec les médecins, jurisprudence avec les avocats, théologie avec les ecclésiastiques, agriculture avec les paysans, et chacun de ses interlocuteurs trouvait la soirée trop courte. On remarqua sous ce rapport que son àme se modifia sensiblement durant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Lors de sa première présidence, la fermeté, qui imprime le respect, domina dans son air comme dans ses actes : il le fallait pour contenir la meute féroce déchaînée contre lui. Dans la dernière périodcde sa vie, le pays devenu calme et paisible, on vit sa figure se rasséréner et la bonté de son cœur se manifester plus librement. De savants Européens, peu prévenus en sa faveur, après quelques entretiens particuliers, se reti-

raient plus étonnés de sa parfaite amabilité que de rimmensité de ses connaissances.

C'est surtout dans l'intérieur de sa famille que la tendresse de son âme s'épanchait tout entière. Il aimait à vivre au milieu de ceux qui l'aimaient, et dont le travail et les événements le forçaient trop souvent à se séparer. Sa femme, pour laquelle il n'avait aucun secret, partageait ses joies et ses tristesses. Quand Dieu lui ravit sa petite fille, cet homme, en apparence si rude et si austère, longtemps inconsolable, ne fit que pleurer. « Oh ! comme je suis faible, s'écriait-il, moi qui me croyais si fort ! » Sa tendresse se concentra sur son fils, dont il voulait faire un autre lui-même. Il l'éleva néanmoins sans faiblesse, dans l'amour de Dieu et du devoir. En 1874, il présenta cet enfant au directeur des frères, avec cette simple recommandation : « Voilà mon fils, il a six ans : ce que je désire, c'est que vous fassiez de lui un bon chrétien. La science et la vertu en feront un bon citoyen. Ne le ménagez pas, je vous prie, et s'il mérite une punition, ne voyez pas en lui le fils du président de la République, mais un simple écolier qu'il faut redresser. »

Nous avons déjà dit qu'il aimait passionnément sa mère. Dieu la lui conserva jusqu'à l'âge de quatrevingt-quatorze ans, et toujours il professa pour elle la même tendresse et la même vénération. Elle mourut en i873, le jour de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. Aux sentiments de condoléance qui lui furent exprimés en cette, circonstance, il répondit comme un parfait chrétien : « Félicitez-moi plutôt : ma mère a vécu près d'un siècle ; c'était une sainte ; elle est morte le jour du Carmel : elle est au ciel . » Son cousin, l'archevêque de Tolède, neveu de la défunte, lui écrivit à l'occasion de la perte qu'il venait de faire. Dans sa répojise, chefd'œuvre de sentiment chrétien, après avoir remercié le

prélat d'avoir bien voulu offrir le saint sacrifice pour le repos de cette chère àme, il ajoute : « Je suis sûr que Dieu a déjà récompensé ses admirables vertus. Audessus de tout resplendissait dans sa belle âme la foi la plus vive que j'aie jamais connue, foi vraiment capable de transporter des montagnes. Bien que d'un naturel excessivement timide, elle était courageuse jusqu'à rhéroïsme quand il s'agissait d'affronter une disgrcàce ou un péril quelconque pour remplir un devoir. Combien de fois dans mon enfance, elle s'efforça de me faire comprendre avec le plus grand zèle que le seul mal à craindre ici-bas c'est le péché ! Elle me disait que je serais toujours heureux si je savais sacrifier biens matériels , honneurs , vie même , pour ne pas offenser Dieu. Je ne finirais pas cette lettre, si je voulais redire ce que fut ma sainte mère et ce que je lui dois. La plus grande faveur dont vous puissiez m'honorer, c'est de prier pour elle et de la recommander à tous les membres de notre famille. »

Nos lecteurs connaissent maintenant les vertus qui composaient la physionomie morale de Garcia Moreno. Il nous reste à leur révéler le grand moteur de ces vertus, on, si Ton veut, le principe premier de cette vie héroïque.

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