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contemplation des choses célestes, dit-on, le catholique ne saurait comprendre l'importance des problèmes économiques, ni surtout en trouver la solution. D'ailleurs l'Évangile n'a-t-il pas béatifié la pauvreté et maudit la richesse ? Donc, si vous voulez augmenter la richesse et le bien-être d'une nation, développer Tagriculture et l'industrie, utiliser toutes les découvertes de l'économie sociale et politique pour arriver à la plus grande somme possible de bonheur ici-bas, mettez des matérialistes au gouvernail. Sous prétexte de sauver votre âme, les catholiques coucheront votre corps sur la paille et lui donneront à manger le pain noir d'avant 1789.
On a cent fois réfuté ces niaiseries, mais que sert de raisonner avec des sophistes, ennemis jurés de la raison? Le mieux, c'est de les écraser par un fait brutal, le plus éclatant sans contredit de l'histoire moderne.
L'Equateur avait vécu de tout temps dans la pauvreté. Çà et là on rencontrait bien quelques propriétaires de vastes et riches haciendas, mais on peut dire que la masse du peuple, et même de la bourgeoisie, végétait dans la misère. De ce mal existait certainement une cause naturelle, je veux dire l'indolence des habitants ; mais il faut avouer aussi que jamais gouvernement ne se préoccupa de les stimuler au travail. Espagnols et révolutionnaires avaient rivalisé de zèle pour s'engraisser des sueurs de l'ouvrier, ce qui ne l'engageait guère à faire beaucoup de besogne. Une autre raison pour laquelle l'agriculture et l'industrie, ces deux sources de richesse, ne pouvaient prospérer à l'Equateur, c'était l'absence totale des voies de communication, et par suite l'impossibilité des transports et des échanges. Si l'on se rappelle la topographie du pays, véritable labyrinthe de montagnes reliées l'une à l'autre par des contre-forts puissants, au milieu desquels se dessinent des vallées profondes, des précipices, des torrents qui
deviennent des fleuves, on comprendra facilement qu'on ait reculé devant la difficulté d'établir sur ce sol tourmenté des chemins carrossables. L'Equatorien voyageait à cheval, et transportait ses marchandises à dos de mulet ou d'indien. L'ascension de Guayaquil à Quito, par des sentiers impraticables, au milieu d'affreux précipices, passait à bon droit pour une expédition dangereuse ^ Jamais personne, ni sous le règne des Incas, ni durant les trois siècles de domination espagnole, ni depuis l'avènement des républicains au pouvoir, n'avait rêvé d'ouvrir des chemins et de lancer un véhicule quelconque dans ces fondrières. On entendait parler de diligences, de chemins de fer, de locomotives, comme d'objets étranges que l'Equateur devait se résigner à ne posséder jamais. La simple réparation du pont de Machangara parut une œuvre si merveilleuse qu'Urbina déclara ce pont sans rival dans l'Amérique du Sud-.
Par suite de cette, situation matérielle, les populations de l'intérieur, emprisonnées dans leurs districts, se trouvaient, durant la saison des pluies, littéralement séquestrées du reste du monde. On ne communiquait avec la côte que par un courrier hebdomadaire, lequel se résignait à franchir les abîmes et les toirents pour gagner Guayaquil. Il est aisé de comprendre que l'agriculture, l'industrie et le commerce sont condamnés à végéter dans une éternelle enfance là où les produits doivent se consommer sur place, faute de moyens do transports. Le commerce extérieur ne montait pas î\ deux millions de piastres. L'article principal d'expor-
* Un touriste anglais, à (jui Ton demandait quollo route il avait suivie pour arriver <'i Quito, n'pondit avec autant d'es[)rit que de vérité : « Mais il ne s'aj^it pas de route dans ce pays-lh. » M"» Pfeiiïer dit qu'au sortir de la capitaln de l'Equateur on ne voyage plu», qu'on patauge dans un véritable marais fangeux. (Mon second vnyniji'. autour <iu monde, par M"»" Ida PfeilTer.)
a El Ecuador, 2 mars 187iJ.
lation, le cacao, se vendait à raison de trois à quatre piastres les cent livres. Il en résultait que, la production excédant de beaucoup la consommation, les terrains restaient incultes. Quant aux petites économies amassées à force de palience et de travail, on les déposait dans un coffre où elles restaient improductives, car les banques et autres établissements de crédit n'étaient pas connus à l'Equateur',
Pour tirer son pays de cet état de prostration, Garcia Moreno entreprit de relier le plateau des Andes au reste du monde par une voie carrossable allant de Quito à Guayaquil. Ce gigantesque projet, que nos prétendus progressistes depuis cinquante ans qu'ils administraient le pays n'avaient pas même osé concevoir, cet homme de génie en décida l'exécutiom dès le premier jour de sa présidence. VA n'allez point croire que CCS amis de la civilisation aient salué ce projet par des cris d'enthousiasme : ainsi que Colomb annonçant le Nouveau-Monde, Garcia Moreno fut traité de rêveur, d'utopiste, de maniaque, dont les folles entreprises allaient engloutir les dernières ressources du pays. Il laissa dire et se mit à l'œuvre.
Son ancien compagnon dans l'audacieuse exploration (lu volcan Pichincha, l'ingénieur Sébastien Wyse, chargé par lui d'étudier le terrain pour aviser aux moyens i\o vaincre les difficultés, reconnut que, moyennant bon nombre de ponts et de viaducs, on pourrait relier les contre-forts des Andes depuis la capitale jusqu'au Chimborazo sans s'écarter beaucoup des sentiers suivis par
' El Ecuador, 2 mars 187o, II faut ajouter, et pour la même raison, que la ville de Guayaquil a toujours fait exception. Pendant que les populations de la Sierra, privées de tout commerce, restaient pauvres, Guayaquil s'enrichissait par ses facilites de communication avec l'Europe. Mais aussi fut-elle plus exposée, par son contact avec les européens, a subir l'influence de nos idées et de nos mœurs.
les cavaliers. Jusqu'alors, après ce premier parcours d'environ deux cents kilomètres, les voyageurs continuaient leur course par les fentes de la montagne sur un terrain inégal, coupé de ravins et de précipices, à quatre et cinq mille mètres d'altitude, presqu'au niveau des neiges perpétuelles, pour descendre ensuite le versant abrupte de la Cordillère jusqu'à la plaine de Guayaquil : il fallait chercher, pour ce nouveau trajet d'environ cent cinquante kilomètres, un point d'élévation moindre, qui permît d'établir la route dans de meilleures conditions de température et d'exécution. Le dernier tronçon, d'une quarantaine de kilomètres, se poursuivrait jusqu'à la côte sur un terrain bas et marécageux qui nécessiterait de grands travaux et des dépenses considérables'.
C'était'un travail d'hercule, et par là même de nature à tenter Garcia Moreno. immédiatement, un ingénieur européen fut chargé de faire le tracé de la route d'après le plan général exposé ci-dessus. Mais ce savant, qu'on croyait de capacité hors ligne, perdu dans les montagnes et les forêts, prit une fausse direction. En vain les habitants du pays lui firent-ils remarquer son erreur, il persista dans ses idées. Accablé de récriminations à ce sujet, le président répondit qu'il apprenait avec joie l'existence, inconnue jusque-là, de tant d'habiles ingénieurs, mais que, leurs talents s'étant révélés trop tard, il avait dû faire appel à l'étranger : il invitait donc les critiques à se mêler de leur besogne. L'expérience prouva néanmoins que les critiques avaient raison. La nécessité d'un nouveau tracé retarda celte œuvre si coûteuse et si diflicile ; d'aucuns espérèrent même que ce premier échec découragerait Garcia Moreno, mais on 'ne connaissait pas encore son invincible ténacité.
< Voir le rapport de M' Sébasiien Wyso, El Nacional, 21 déc.
Le parcours définitivement arrêté, et les traN'flux commencés, le président vit se dresser devant lui Tégoïsme des grands propriétaires dont la route devait traverser les riches haciendas. Après avoir longtemps crié à l'utopie, ils évoquèrent les idées de justice et de propriété, ne reconnaissant point au gouvernement le droit de les exproprier pour une prétendue cause d'utilité publique. Il demeura sourd à toutes les réclamations, à toutes les invectives, à toutes les menaces.
Non loin de la capitale se trouve l'hacienda de Tambillo, dont le propriétaire, grenadin d'origine, n'habitait l'Equateur que depuis une trentaine d'années. Comme la route coupait sa propriété, il témoigna son vif mécontentement, menaçant d'en appeler à la Nouvelle- Grenade, et de se faire rembourser la valeur totale de l'hacienda. En vain Garcia Moreno lui fit-il observer que la Nouvelle-Grenade n'avait rien à voir dans les afTaires de l'Equateur et que ses prétentions étaient simplement ridicules : « Vous réclamez, ajouta-t-il, le prix intégral de votre propriété : combien l'estimezvous ? — Cinq cent mille piastres. — Et bien, puisque vous y tenez, je vous l'achète, et je vais vous la payer comptant. Quand il s'est agi de fixer le chiffre de vos contributions, vous avez estimé votre propriété cinquante mille piastres, tandis que, do votre aveu, elle en vaut cinq cent mille : vous avez donc, depuis trente ans, fraudé le gouvernement d'une somme énorme, que vous allez payer avec les intérêts. Là-dessus, mon ministre des finances vous comptera cinq cent mille piastres, prix de votre hacienda. » Pris dans ses filets, le grenadin retira son opposition et se garda bien de plaider.
Des amis, des parents, employèrent leur influence pour faire dévier la route et épargner ainsi certaines propriétés : Garcia Moreno resta inflexible. « Vous me
passerez sur le corps avant de pénétrer sur mon terrain, lui dit un ami intime. — On passera sur votre corps, s'il le faut, lui répondit le président, mais je vous jure que le tracé ne déviera pas d'une ligne. »
Ces premières difficultés n'étaient du reste que des jeux d'enfants en comparaison de celles qui se multiplièrent à mesure qu'avançait l'exécution : il fallut trouver des ingénieurs capables de diriger les travaux de nivellement et la construction de viaducs et de ponts énormes ; il fallut réquisitionner des compagnies d'ouvriers et les assujettir, en dépit de leur mollesse et de leur mauvais vouloir, à une besogne assidue et pénible. Durant dix ans, des milliers de travailleurs, divisés en équipes constituant pour ainsi dire des paroisses ambulantes, furent employés à sillonner les bois et les montagnes, accompagnés d'un médecin pour les soigner en cas de maladie, et d'un prêtre pour faire avec eux la prière du matin et du soir. Chaque dimanche, les cérémonies religieuses s'accomplissaient en plein air: on prenait des forces pour les travaux du lendemain. L'ouvrier recevait régulièrement son salaire , grâce aux contributions volontaires que le président sollicita des provinces, et surtout aux ressources toujours croissantes du trésor public.
Commencée en 1862, la route fut achevée en 1872, au moins dans ses parties principales. Le premier tronçon, de Quito à Sibambe, point extrême du plateau, avait nécessité, sur un parcours de deux cent cinquante kilomètres, la construction d'une centaine de ponts et de quatre cents aqueducs. Le troisibmc. de Guayaquil à Milagro, au pied de la montagne, consistait en une voie ferrée d'environ quarante kilomètres, pourvue de tout le matériel nécessaire pour l'exploitation. La section inlcM'niédiairc sur le versani do la Cordillère, d'une exécution très diflicilc , avançait rapidement au com-
mencement de 1872. Déjà le matériel était acquis, et le conguès avait voté un emprunt de plusieurs millions de piastres pour terminer les travaux et établir le télégraphe électrique sur toute la route ; mais le président, dont la sagesse égalait l'activité, refusa « d'emprunter à des usuriers, et à des conditions que la démence ou la mauvaise foi seules peuvent accepter, préférant ne point engager l'avenir, mais achever l'œuvre lentement, suivant que le permettraient la protection divine et les revenus de l'Elat * ».
Le 23 avril 1873 fut un grand jour de réjouissance à Quito. La compagnie générale des transports inaugurait, sur la route nationale, deux diligences nouvellement construites, la Samjai et la Tiingiiraf/ua. On en fit la bénédiction solennelle, au milieu d'une foule immense réunie sur la place de la cathédrale. De la galerie du palais épiscopal, l'archevêque, entouré du président et de ses ministres, bénit les voitures, qui bientôt s'ouvrirent pour recevoir ces illustres personnages et se mirent en marche aux acclamations du peuple. Garcia Moreno était vengé ! L'entreprise traitée de folie, dix ans auparavant, par ses amis comme par ses ennemis, excitait aujourd'hui l'admiration de tous. « Sans cet homme de génie, disait-on , l'Equateur restait dans l'éternel statu quo auquel sa position paraissait l'avoir irrémédiablement condamné. Son énergie a vaincu tous les obstacles, triomphé de la pusillanimité des uns, de l'indolence des autres, de toutes les passions soulevées contre lui. L'Equateur n'a pas assez de voix pour le bénir et célébrer sa gloire. »
Cette route grandiose qui, à elle seule, suffirait pour immortaliser son auteur, ne l'avait pas empêché d'en ouvrir simultanément quatre autres dans les provinces du nord et du sud.
1 Message de 1875.
La première, partant de Quito pour aboutir à la baie deCaraques^ près de Manabi, traversait le pays dans sa largeur, au nord de la route nationale, et donnait la vie à deux provinces. L'intention du président était de creuser un nouveau port dans la baie de Caraques, et de diminuer ainsi l'importance de Guayaquil, dont les idées révolutionnaires constituaient pour le pays une cause permanente de trouble et d'agitation. Commencée en 1870, aussi hérissée de difficultés - que celle de Guayaquil, cette route devait se terminer en 4875.
La seconde, de Quito à Esmeraldas, réveillait du marasme dans lequel elles étaient plongées les deux provinces septentrionales d'Ibarra et d'Esmeraldas. Cette voie de communication avec la côte parut toujours si indispensable qu'on avait pensé l'ouvrir dès les premiers temps de la conquête espagnole ; mais les ingénieurs reculèrent devant le manque de ressources et les énormes difficultés de l'entreprise. En 1734, on essaya de les vaincre, mais sans succès. Cet exemple ne découragea point Garcia Moreno. La première section du chemin, celle de Quito à Ibarra, exigeant une multitude de ponts, devait coûter près de huit cent mille piastres. Le président en ajourna l'exécution pour entreprendre immédiatement la seconde, celle d'Ibarra à Esmeraldas, qui lui procurait l'avantage de faire renaître à une nouvelle vie la malheureuse province anéantie par le tremblement de terre de '18()8. Le travail l'ut rude et pénible, (jarcia Moreno se lança lui-môme dans la mon-
* Au commencement du XVII» siècle, il fut question d'ouvrir un chfniiii de Oiiilo ;i la haie (h' (],iraques, mais le vice-roi dt^ hogota refusa do l'autorisor, (lisant (jut; c'était frayer une route aux pirates qui alors infestaient les mers.
' L"mnî'i\'u'.[\r qui en lit le tracé, se désorienta coniplèlement. Garcia Moreno dut envoyer h son gecours le P. Menten, le célèbre asti'onoim-, (|iii, se dirigeant d'après le cours des astres, ouvrit une tranchée dans les bois jus(iu'ù l'océan.
tagne pour visiter les ouvriers et hâter l'exécution d'une entreprise qui n'avait pu aboutir en trois siècles. A cette route devait se rattacher un troisième port qu'il voulait créer dans les environs d'Esmeraldas.
Restait, pour compléter cette œuvre gigantesque, à tirer de leur isolement les deux provinces du sud, Cuenca et Loja. Le président commença une route carrossable de Cuenca au petit port de Naranjal ; mais il avouait en 1871 que le travail marchait lentement, tant à cause des grands obstacles matériels que de la résistance des habitants. En 1875, « Tœuvre avançait encore péniblement, et servait de texte à l'éternelle plainte de ceux qu'elle intéressait le plus K » Quant à la province de Loja, il voulait la rattacher par une quatrième route à la petite ville maritime de Santarosa, afin de lui faciliter l'exploitation de la cundurango, « végétal récemment découvert , dont les propriétés réconfortantes dépassent toutes les substances connues jusqu'ici^. » Mais les autres travaux ayant absorbé les ressources disponibles, ce chemin ne fut commencé qu'en 1875.
Ainsi Garcia Moreno avait doté sa patrie d'une source éternellement féconde de richesse et de progrès. Par ces cinq grandes artères, les villes et les provinces, reliées entre elles, seraient entrées en communication avec la capitale, le port de Guayaquil, les états américains et les nations européennes, ce qui aurait immédiatement amené un mouvement considérable dans le pays. Déjà l'agriculture et l'industrie , trouvant des débouchés, se livraient à la production et donnaient naissance au commerce, qui jusque-là manquait d'objet; l'Equateur se réveillait d'un sommeil de mille ans, quand arriva la catastrophe de 1873, Les travaux fu-
' Message de i875.
2 Ibid. La science n'a pas reconnu dans cette plante les propriétés spécifiques qu'on lui allribuait.
rent abandonnés, les chemins restèrent inachevés, la route nationale elle-même ne put jamais s'unir à la voie ferrée de Yaguachi. En voyant cet avortement d'une œuvre colossale , on put répéter après dix ans ce qu'on a dit au premier jour : «En assassinant Garcia Moreno, les meurtriers ont assassiné la république. »
Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tous les travaux accomplis par Garcia Moreno pour élever son pays jusqu'à la hauteur des nations les plus civilisées de l'Europe. Sans parler ici du port de Guayaquil qu'au moyen de dragueurs achetés à grands frais il débarrassa des obstacles accumulés depuis des siècles à l'embouchure du Guayas; ni des phares magnifiques qu'il fit construire dans ce port et sur divers points du littoral ; ni de la reconstruction de la ville d'ibarra, bornons-nous à mentionner la transformation complète de la capitale, qui fut, avec la route nationale, son œuvre de prédilection.
L'antique cité de Quito, malgré son passé si riche en souvenirs, son importance présente au point de vue civil et religieux, et sa population de quatre-vingt mille âmes, n'avait point de voie carrossable. Il était même assez malaisé de la traverser à pied, par suite de l'escarpement des rues qui s'élèvent en amphithéâtre sur les flancs du Pichincha. A peine installé au pouvoir, le président entreprit d'exhausser le terrain dans les parties basses de la cité , et de l'abaisser dans les su[)érieures. Mais, comme ce travail de nivellement avait pour conséquence d'enfouir certaines maisons et de surélever les autres, l'égoïsmo des particuliers l'emporta sur le bien général, et souleva une tempête de malédictions contre l'insensé qui mettait la ville sens dessus dessous. Selon su coutume, le président laissa hurler les mécontents, se mit A la têle dos terrassiers cl fil de ces rues saK's el boueuses, si décriées par les
touristes ^ de belles voies magnifiquement pavées et d'une pente assez douce pour permettre aux voitures d'y circuler librement. Cela fait, il restaura les édifices publics qui tombaient en ruines, en éleva d'autres de la plus belle architecture, transforma la Plaza Mayor, un infect cloaque, en square couvert de fleurs et d'arbustes, si bien que la vieille et grondeuse Quito se réveilla un jour métamorphosée en une gracieuse et souriante cité que les étrangers admirent. Elle applaudit alors, comme tout le monde, l'homme de génie trop élevé au-dessus du vulgaire pour s'arrêter devant des mesquines idées ou de grossières injures.
Ici nous rencontrons forcément la question de linance, question qui se sera présentée vingt fois à l'esprit de nos lecteurs, à mesure que se déroulaient devant eux les œuvres de Garcia Moreno. Où trouvait-il l'argent pour faire face à de pareilles dépenses ? Ce n'était ni dans les réserves laissées par ses prédécesseurs, trop libéraux pour faire des économies, ni dans la caisse des banquiers, en escomptant l'avenir au moyen d'emprunts ruineux : il refusa, nous l'avons vu, de recourir à cet expédient, pour l'achèvement d'une route qui lui tenait tant à cœur. Avait-il donc inventé, ce catholique, un système économique et financier que nos hommes de science et de progrès ignorent ? Il faudra bien l'admettre, si l'on veut jeter un simple coup d'œil sur le tableau complet de ses dépenses.
En dix années, les œuvres de bienfaisance et d'instruction, jointes aux travaux publics, absorbèrent,pour la part afférente à l'État, plus de six millions de piastres, c'est-à-dire environ trente millions de francs. Ajoutez à cela des sommes considérables consacrées à l'amortissement de la dette publique. Depuis les guerres de
^ Mon second voyage, par M™« Pfeiffer, page 468.
l'Indépendance, l'Equateur était grevé d'une dette extérieure écrasante, provenant des emprunts contractés par Bolivar au nom delà Colombie. Les gouvernements en se succédant , se transmettaient l'un à l'autre ce lourd fardeau, aggravé des intérêts qu'ils ne payaient même pas à leurs divers créanciers. De plus, à force de prodigalités et de gaspillages, ils avaient trouvé le moyen de constituer une dette intérieure de six à sept millions de piastres, sans autre perspective délibération qu'une banqueroute à bref délai. L'homme de la justice, Garcia Moreno, tira FEquateur de cette impasse. Nous lisons dans son message de 4873 : « Avec les ressources de ces six dernières années, nous avons consacré près de six millions de piastres tant à l'extinction totale de la dette anglo-américaine qu'à l'amortissement de la dette intérieure. J'ai le plaisir de vous annoncer que la dette inscrite sera éteinte l'an prochain, et la dette flottante, dans un petit nombre d'années. » Quant à la dette de l'Indépendance, le président refusa de reconnaître l'inique et frauduleux traité contracté jadis par Urbina avec les spéculateurs substitués aux premiers créanciers. Il négociait avec eux, sur des bases équitables, le règlement définitif de cette importante affaire. Enfin, si l'on considère qu'il augmenta d'un tiers le traitement de tous les employés et que, de ce chef encore, il dépensa des sommes considérables, l'équilibre de ses budgets devient un problème dont la solution sera très instructive pour nos financiers et nos économistes.
Et qu'on ne s'imagine pas avoir trouvé le mol de l'énigme dans un accroissement progressif des impôts directs et indirects. Ce secret, très j)riinitir mais toujours en honneur, de remplir les colfros de l'Elal en vidant les poches des contribuables, est h peu près le seul que connaissent les libéraux en inalièro do linancos. A m
lieu d'imiter ses devanciers, qui avaient épuisé la liste des matières imposables, Garcia Moreno réduisit certaines contributions et en abolit complètement d'autres, comme par exemple l'impôt de 5 7o sur les revenus des ' évêques, chanoines, curés, avocats , médecins et employés de solde éventuelle, et l'impôt de manumission sur les successions héréditaires. Les droits de port sur les arrivages de l'étranger avaient été singulièrement diminués, et il demandait aux chambres, en 1875, de baisser de moitié la taxe établie sur l'aliénation des propriétés foncières.
Examinons donc ce système miraculeusement productif qui permit, en dix ans, d'exécuter des travaux prodigieux, de liquider les dettes de l'Etat, et de doter richement les fonctionnaires tout en réduisant le chiiîre des contributions. Au risque de faire sourire nos athées matérialistes, nous leur dirons que toute la science économique de Garcia Moreno se trouve dans la maxime du Maître, dont il avait fait sa devise : « Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et le reste, c'est-à-dire la félicité temporelle, vous viendra par surcroît » ; maxime qui pourrait se traduire par cotte parole d'un illustre économiste : « Faites-moi de la bonne politique, et je vous ferai de bonnes linances. » La bonne politique, c'est la politique chrétienne de la justice, vraie pierre philosophale méprisée de nos modernes alchimistes, et cependant l'unique secret des fantastiques trésors de Garcia Moreno.
Le maigre budget de l'Equateur était surtout dévoré par les insurrections, devenues périodiques comme les saisons, par suite de la politique révolutionnaire qui régnait à l'Equateur. Les invasions d'Urbina, de 1859 à 1864, coûtèrent à l'Etat un million de piastres, dépense absolument improductive qu'on aurait pu consacrer à des travaux utiles. Aussi les pays révolution-
naires aboutissent - ils fatalement à la ruine et à la banqueroute. Les impôts d'un pays riche, comme le Pérou, suffisent à peine à couvrir les frais de ses pronunciamentos. Si nous calculions en France ce que nous ont coûté les révolutions depuis 1789, nous tomberions dans la stupéfaction. Le premier moyen employé par Garcia Moreno pour relever ses finances fut de clore l'ère des révolutions en faisant de la bonne politique, c'est-à-dire en mettant la main sur les anarchistes. Avec sa constitution basée sur la justice, l'ordre ne fut pas un instant troublé durant sa seconde présidence, ce qui lui permit d'économiser les frais de répression.
A l'extérieur, la politique consiste à vivre en paix avec ses voisins. Garcia Moreno était patriote et susceptible au point de vue de l'honneur national; mais «jamais, dit un de ses amis, il ne suscita de querelle aux étrangers, ni ne se mêla de leur politique, sinon pour prendre de bonnes et patriotiques mesures '. » D'autres nourrissaient peut-être des intentions moins pacifiques à son égard, mais connaissant sa bravoure et l'excellente organisation de sa petite armée, ils se gardaient de l'attaquer, parce qu'ils le savaient en état de se défendre. De fait, il ne dépensa point un centime en frais de guerre durant ces six dernières années. Nous avons vu d'ailleurs qu'il réduisit considérablement l'armée permanente et allégea d'autant les charges du trésor. Que les gouvernements d'Europe consentent à restaurer la politique de justice, et leurs peuples ne succomberont plus sous le poids écrasant du budget de la guerre.
Le gaspillage s'ajoutait aux dépenses improductives pour ruiner le trésor. Nous avons dit comment Garcia
* ï\ Ujiiiic, Im Verdadera SUuiicion.
— orr) —
Moreno épura l'administralion, débrouilla le chaos de la dette publique, établit une cour des comptes qui mit un terme aux filouteries et aux déprédations des employés, c'est-à-dire comment il sauva la caisse en faisant régner la justice. Il avait le droit d'imposer à tous la plus stricte probité dans le maniement des deniers publics, ce président qui faisait remise au trésor de la moitié de son traitement et jamais ne consentit à le voir augmenter, pendant qu'il augmentait celui de ses fonctionnaires. « Je suis président, non pour m'enrichir, disait-il, mais pour servir mon pays. » Il resta pauvre toute sa vie, et s'il put enfin se faire bâtir une maison à Quito, ce ne fut pas avec l'argent du fisc, mais avec les revenus de son exploitation de Guachala. Si tous les chefs d'Etat vivaient comme ce Cincinnatus chrétien, respectant et faisant respecter le trésor public au lieu de l'épuiser en infâmes dilapidations, l'or abonderait dans les caisses.
Par sa politique chrétienne, Garcia Moreno enrichit le pays de toutes les sommes volées ou dépensées inutilement. Alors, toujours au nom de la justice, il imagina de réformer le système des impôts. Impossible de se reconnaître dans le labyrinthe des lois financières, parce que les premiers éléments de la science économique avaient manqué aux législateurs, « Ici, disait un journal en 4869, tout le monde croit qu'on peut faire un ministre des finances avec le premier venu, pourvu que ce soit un animal raisonnable et qu'il sache apposer sa signature au bas d'une créance. Il n'est pas nécessaire qu'on sache les quatre règles, pourvu qu'on soit agioteur ou tripoteur. » Garcia Moreno réforma le code financier, de manière à répartir l'impôt entre tous les citoyens avec plus d'équité pour les contribuables et d'avantage pour le trésor. L'impôt d'un sur mille sur le revenu avait été la source d'une multitude de fraudes
et d'injustices. Les répartiteurs estimaient les biensfonds et les capitaux selon leurs caprices ou les intérêts de leurs favoris. Parfois leurs évaluations s'élevaient à peine au dixième de la réalité. Ces abus furent extirpés, les tarifs des douanes remaniés, et des mesures sévères édictées contre la fraude ou la contrebande. Cette nouvelle application de la pierre philosophale, c'est-à-dire de la justice, produisit une augmentation sensible dans les recettes de l'Etat.
La politique chrétienne engendra une source de revenus plus abondante encore : le travail producteur et le mouvement commercial. Avec l'ordre reparut la confiance, avec la confiance l'activité. Les voies de communication créées par le gouvernement, en ouvrant des débouchés à l'agriculture et à l'industrie, doublèrent les revenus des particuliers, et par suite ceux de l'État. Rien de plus éloquent que le tableau comparatif des recettes de l'État durant ces vingt dernières années. Sous Urbina, en 1856, le total des recettes s'élève à 1,372,800 piastres. Le budget reste à peu près stationnaire durant les dix années suivantes : il atteint sous Espinosa, en 1868, le chiffre de 1.421,711 piastres. Sous Garcia Moreno, de 1869 à 1875, le mouvement ascensionnel est tout à fait remarquable :
Année 1869 — 1,678,759 piastres.
» 1870 — 2,248,308 id.
» 1871 — 2,483,359 id.
» 1872 — 2,909,348 id.
» 1873 — 3,064,130 id.
» 1874 — 2,944,647 id.
Donc, déjà en 1872, après trois ans d'administration, (larcia Moreno avait doublé les rentes de l'Élal, car l'excédant de 1872 sur 1868 était de 1,457,637, somme égale au revenu total de 1868 '.
' Measaiif? de 1873.
Devant cette exposition trop succincte des merveilles réalisées dans l'ordre matériel et financier aussi bien que dans l'ordre intellectuel et religieux, nos politiques matérialistes oseront-ils encore accaparer à leur profit le titre glorieux de civilisateurs ? Un catholique, un ennemi acharné de leurs doctrines antichrétiennes et antisociales, seul, en six ans, grâce à sa politique chrétienne, tira l'Equateur de l'abîme du déficit et de la banqueroute creusé sous ses pas par les prétendus hommes de progrès, puis le lança dans une voie de gloire et de prospérité inconnue aux républiques américaines, et même aux peuples d'Europe depuis qu'ils ont cessé de chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice. Nieront-ils ce tait plus éclatant que le soleil? Non, ils admireront l'homme de progrès, mais ils déclameront contre son catholicisme, s'obstinant en haine de Dieu à vouloir TefTet sans la cause.-
Ce parti-pris de l'erreur contre les plus évidentes démonstrations de la vérité s'affiche impudemment dans une nouvelle Histoire de l'Amérique méi'idionale^. Garcia Moreno n'est pour l'historien qu'un « instrument complaisant des passions cléricales et des moines fanatiques, un autoritaire d'instinct et de principe, un justicier sévère à l'excès, un dictateur ambitieux décidé malgré son peuple à s'éterniser au pouvoir. » C'est une affirmation, en style sectaire, de la politique chrétienne inaugurée par Garcia Moreno contre la politique révolutionnaire, dont l'auteur se montre l'ardent défenseur. Toutefois, après sa longue diatribe, il est forcé de reconnaître que, « durant cette dictature, l'Equateur a vu se réahser d'importants progrès. A la mort de Garcia Moreno, les revenus du trésor s'élevaient à trois millions
* Historia de la America del Sur, por un Âmericano. Barcelone, 1878.
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de piastres. La dette consolidée devait s'éteindre en 1876, et la dette flottante atteignait à peine le chiffre de -quinze cent mille piastres. L'Equateur a développé son commerce, multiplié ses voies de communication, et par des ponts sans nombre relié les montagnes audessus des abîmes. Ni les dissensions intestines, ni le désordre de ses finances, ni le tremblement de terre de 1868, n'ont pu ralentir ses progrès économiques, qui feront bientôt de cette république l'Etat le plus prospère du continent sud-américain '. » Livré à ses préjugés révolutionnaires bien plus que Garcia Moreno à «l'influence cléricale », Thistorien constate les progrès réalisés sans remonter à leur source. Il blâme le catholique et le justicier sans s'apercevoir que, seul, un catholique et un justicier pouvait inaugurer, par la destruction des factions anarchistes et impies, l'ère nouvelle de la régénération.
♦ Ilistoria de la America del Sur, page 178.
CIIAPITIIE IX