‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 64 sur 67 · L'EQUATEUR APRÈS GARCIA MORENO · texte numérisé non relu

L'EQUATEUR APRÈS GARCIA MORENO

LE PRÉSIDENT BORRERO

Nos lecteurs se demandent sans doute avec quelque anxiété ce que devint, après le crime du 6 août 1875, la République chrétienne de Garcia Moreno : mourutelle avec lui, et la Révolution, par d'odieuses et sanglantes réactions, donna-t-elle raison aux pronostics de l'opposition libérale ? Un coup d'œil sur l'histoire de l'Equateur durant ces dix dernières années suffira pour mettre dans tout son jour la sagesse politique et l'influence posthume du héros-martyr.

Le lendemain de l'assassinat, restait au gouvernail le vice-président Léon qui, dès le premier jour, se déclara trop faible et trop inexpérimenté pour diriger une barque exposée à tant d'écueils. Il consentait cependant à conserver le pouvoir en attendant l'élection d'un nouveau chef. C'était bien le moment pour les radicaux de tenter un bouleversement, puisque le peuple, d'après

leurs dires, exécrait le despote dont ils avaient délivré le pays ; mais non : avec une ombre de gouvernement, l'ombre de Garcia Moreno, l'Equateur resta calme et tranquille durant deux mois. Ministres, députés, soldats, citoyens, pleuraient le grand homme enlevé à leur amour. Certains révolutionnaires éhontés, comme Montalvo, continuaient à lancer contre leur victime des pamphlets qui ne déshonoraient qu'eux-mêmes, mais ils se gardaient bien d'aucune tentative de rébellion. On les craignait si peu que, six semaines après le drame du 6 août, le gouvernement leva l'état de siège.

Que fallait-il pour maintenir l'ordre existant ? Un pouvoir intelligent, qui continuât franchement la politique conservatrice et catholique de Garcia Moreno. Malheureusement les députés et sénateurs dévoués à cette politique ne purent s'entendre sur le choix d'un candidat. La majorité désigna d'abord le docteur Antonio Florès, mais un nouveau scrutin ayant eu lieu à l'instigation des mécontents, les votes se porteront sur le docteur Luis Antonio Salazar, comme le plus capable de maintenir haut et ferme le drapeau de l'ordre et de la religion. Cette division du parti conservateur enchanta les libéraux plus ou moins catholiques qui, depuis quinze ans, s'en'orgaient vainement de se hisser au pouvoir. Ces ambitieux patronnaient Borrero, le sage de Cuelica, l'adversaire obstiné de Garcia Moreno. Avec Borrero, disaient leurs journaux, l'Equateur allait enfin voir régner l'ordre et la liberté, le catholicisme et le libéralisme. L'Eglise n'avait rien à craindre d'un homme aussi religieux que Borrero, et la civilisation moderne pouvait tout espérer du rcklacteur de la Ccnlnivla. Les radicaux eux-mêmes poussaient Borrero au fauteuil : n'avaient-ils pas combattu avec lui contre V\ despote? « J'ai renversé (iarcia Moreno, écrivait Montalvo, c'est ma gloire ; maintenant je demande qu'on vote pour

Borrero, » Ils avaient besoin de ce cheval de renfort pour monter la côte. Les frères et amis s'en expliquaient clairement entre eux. « Tu n'es donc pas initié à notre plan de campagne, répondait un radical à un clîarouché de la bande ; sois tranquille sur l'avenir ; Horrero n'est qu'un comparse qui disparaîtra quand nous le voudrons. Il ira rejoindre les histrions de son espèce, et nous laissera le champ libre. »

Le gouvernement aurait pu, en éclairant les électeurs, contrebalancer l'inlluence de cette coalition ; aussi les radicaux, soutenus par de coupables ambitions, s'empressèrent-ils de le renverser. Le 2 octobre, un soulèvement populaire, organisé contre le vice-président et ses ministres, amena leur démission et leur remplacement par un ministère libéral. Là dessus Salazar déclina toute candidature ; Florès, qui maintint la sienne, fut grossièrement insulté dans les rues d'Ambato par les partisans de Jîorrero, sans pouvoir obtenir du gouvernement aucune satisfaction. Ainsi abandonnés, les conservateurs se rallièrent pour la plupart à Borrero, qui, soutenu par tous les partis, même par les sociahstes, obtint trente-huit mille voix. Fier d'un pareil succès, Borrero se crut un moment beaucoup plus populaire que Garcia Moreno.

Le nouveau président arrivait au pouvoir dans les meilleures conditions de sécurité, ainsi que le fit remar(juer un journal libéral de Lima. « On pouvait craindre, disait-il, de grands bouleversements à la mort de Garcia Moreno, mais ce chef d'Etat a su inoculer à son peuple un tel amour de l'ordre qu'on a respecté la légalité, même quand son bras puissant n'était plus là pour l'imposer. Prodige inouï dans les fastes de l'histoire américaine : un tyran qui survit à son œuvre, sans que l'ordre soit un instant troublé par sa chute ! Oscillant perpétuellement entre l'action et la réaction, nous ne

pouvions prévoir un pareil dénouement dans un pays qu'on croyait soumis à un despotisme odieux. Ce n'était donc pas un despote vulgaire, ce Garcia Moreno qui passait, nous disait-on, sur notre continent comme une calamité publique, dont l'histoire ne devait offrir aux races futures que des monuments de perversité ; mais un vrai grand homme qui laisse après lui tout un ordre de choses capable d'immortaliser sa mémoire, et de plus un gouvernement si populaire, si solidement établi, que le pays se transforme à sa mort sans explosion ni convulsion. En prenant les rêne^, le libéral Borrero trouve résolu le problème épineux qui se dresse devant tous les régimes nouveaux : comment maintenir la paix? La paix existe, dans la plus anormale des situations. Nous avons été les ardents adversaires de Garcia Moreno ; toutefois ce qui se passe à l'Equateur nous paraît une éloquente apologie d'outre-tombe en faveur de cet éminent personnage. » Le grave Borrero n'a donc qu'à se féliciter avec ses amis : le voilà capitaine du navire, la mer est calme, et le temps spl^ndide ! Nous allons assister aux savantes manœuvres du politicien libéral. Le 7 novembre, appelé à prêter le serment à la constitution en face de ce congrès de i87o qui venait de voter une statue « au martyr de la civilisation catholique, » Borrero se crut obligé, pour aflicher immédiatement son libéralisme, d'invectiver contre la constitution à laquelle il venait de jurer fidélité. « Les devoirs que j'ai à remplir envers le pays, dit-il, sont indiqués par la constitution, mais cette constitution, vicieuse elle-même, a besoin d'être réformée d'après dos principes que je crois opportun de vous exposer. Selon certaine école polit,i(|U(', b^ moiMeur système de gouvernenuMit consiste à tenir les peuples en tutelle sous un pouvoir fort et compressif. A mon avis, cette tutelle est inacceptable aussi bien pour les gouvernants que pour les

gouvernés : pour les premiers, c'est une charge trop lourde que la tutelle d'une nation ; pour les seconds, c'est une insulte à la dignité humaine, réduite à l'état de machine par un pouvoir absolu. Avec un gouvernement omnipotent, omniscient, infaillible, le suffrage populaire, la presse libre, l'opinion publique, n'ont plus de raison d'être. On arrive à la dictature perpétuelle, à l'avilissement de Fa nation. » Après un paragraphe obligé sur la répression de la licence, Borrero se vantait, lui l'élu du peuple, de donner enfin un corps à ce pouvoir électif et responsable dont l'Equateur n'avait jusque-là connu que le nom.

Comprend-on ce catholique qui déchire à belles dents la loi fondainentaUi de l'Etat, tout en lui jurant fidélité? Sur quoi va-t-il s'appuyer pour réclamer l'obéissance de ses subordonnés? Pas un mot de son illustre prédécesseur, mais un outrage implicite dans cette pauvre déclamation sur les tuteurs de peuples ! Les radicaux exultèrent en lisant ce faclum ; les libéraux trouvèrent que leur homme allait vite en besogne ; les conservateurs se confirmèrent dans l'idée qu'avec un tel pilote le navire sombrerait au premier coup de vent. Quelques jours après, dans une adresse à Pie IX, le congrès de 4875 vengeait son grand homme d'Etat des insultes du pygmée libéral, et manifestait hautement ses craintes pour l'avenir. « Notre premier acte, disaient les représentants, fut d'honorer la mémoire de l'illustre magistrat catholique qu'un crime vient de nous enlever ; nous ne voulons pas clore nos sessions sans nous montrer dignes de l'école politique, morale et religieuse, que fonda parmi nous le génie de Garcia Moreno. Catholiques dans la vie politique comme dans la vie privée, nous ne poserons jamais d'actes contradictoires avec notre foi ; nous voulons être libres, mais de la hberté des enfants de Dieu ; nous voulons que nos lois soient

modelées sur les lois de l'Evangile ; nous pensons que le progrès matériel n'exclut pas le progrès des mœurs. Grâce à l'homme providentiel dont nous déplorons la perte, nous avons échappé jusqu'ici au déluge d'impiété qui s'étend sur toute la terre ; aujourd'hui que ce libérateur nous manque, n'allons-nous pas être envahis à notre tour ? Avant le 6 août, s'ouvraient devant nous de grandes et belles perspectives ; aujourd'hui l'horizon s'assombrit, et le ciel se couvre de nuages. Nous espérons toutefois que le sang du martyr n'aura pas été versé en vain et que Dieu aura pitié de nous. »

Les « nuages » amenèrent bientôt la tempôto. De la déclamation officielle du président contre les vices de la constitution, les radicaux conclurent assez logiquement que le gouvernement avait le droit de donner enfin à l'Equateur cette constitution libérale si longtemps prônée et réclamée par Borrero. Ils agitèrent le pays dans ce sens, multiplièrent les pamphlets contre la charte d'esclavage et contre le tyran (jui, durant quinze ans, s'était constitué le tuteur de la nation, sommant Borrero, par des pétitions émanées de certains conseils municipaux, de convoquer au plus tôt une assemblée constituante.

Borrero fit la sourde oreille. L'instinct de conservation, éveillé sans doute par <( la concupiscence du pouvoir », sa passion dominante au dire de ses amis, lui montra le danger que les Conventionalistes allaient lui faire courir. Au reste, les catholiques vinrent à son aide par des contre-pétitions sans nombre, dans lesquelles on lui prouvait péremptoirement qu'il ne pouvait convoquer une convention sans violer ses serments ni trahir ses électeurs : on l'avait nonnné pour défendre contre les radicaux la constitution de 1869, et nor» pour les n'nUw à la (b'Iruirc. Un vi(Mix guerrier d'Ayamcho dévoila les machinations de la bande rouge, qui voulait porter Pedro Carbo iï la présidence et Urbina

au commandement de l'armée pour détruire ensuite les institutions catholiques. « Je plains Borrero, disait le noble vétéran ; s'il donne gain de cause à ces politiciens, il se perd et perd la République avec lui. Borrero ne se sauvera qu'en faisant sienne la devise de Garcia Moreno : Liberté pour tous et pour tout, excepté pour le mal et les malfaiteurs. »

Après avoir consulté son conseil et ses amis, qui naturellement opinèrent pour la négative, Borrero répondit aux conventionalistes « qu'ayant juré de respecter et de faire respecter la constitution, il ne pouvait prêter la main à son renversement ; qu'obéir à un millier de pétitionnaires plutôt qu'au vœu général de la nation, ce serait faire acte de dictature ; qu'après tout, personne n'avait à se plaindre de son gouvernement, puisqu'il laissait la presse libre jusqu'à se faire accuser de tolérance excessive, et qu enlin la constitution étant essentiellement réformable, les futurs congrès pourraient toujours l'améliorer. » Toutefois, pour donner à ses bons amis un semblant de satisfaction, il leur sacrifia ses ministres les plus ouvertement défavorables à la convention.

Battus sur la constituante, les révolutionnaires entreprirent au moins d'annuler la constitution en foulant aux pieds la religion et les lois édictées pour la défendre. De là, recrudescence d'abominations sacrilèges contre l'Eglise et ses ministres, contre l'enseignement des jésuites, contre la théocratie dont l'Equateur était victime, et même contre la divinité de Jésus-Christ. En vertu des lois constitutionnelles qui l'obligeaient « à faire respecter la religion de l'État, » Borrero aurait dû sévir contre ces blasphémateurs, mais pouvait-il violer ses chers principes sur la liberté de la presse et sexposer à se voir remettre sous les yeux ses articles de la Centinela ? Il réserva ses colères pour la Civilisation Catholique,

feuille conservatrice nouvellement fondée pour répondre aux ennemis de l'Eglise. Le journal officiel traita de brouillons et de perturbateurs, ces écrivains intransigeanls dont la politique irritante attire à l'Eglise une multitude d'ennemis. Par où l'on voit que le libéralisme prêche partout à l'Eglise la même tactique : se laisser opprimer sans mot dire, pour ne pas exaspérer ses ennemis.

Les évèques de l'Equateur refusèrent de se prêter à ce jeu de dupes. Un journal de Guayaquil, Le Populaire, se distinguait de tous les autres par l'acharnement et la violence de ses attaques contre le clergé ; aussi l'évèque de Riobamba, par sentence motivée, en interditil la lecture aux fidèles sous peine d'excommunication. Borrero s indigna d'une pareille audace ; peu s'en fallut qu'il ne poursuivît l'évèque pour attentat à la liberté de la presse ; mais, voyant d'autres défenseurs de l'Eglise entrer en lice et le peuple s'irriter de ses lâches condescendances, il finit par ordonner lui-même des poursuites contre les journalistes et pamphlétaires coupables d'offense ou d'outrage envers la religion. Toutefois il admettait des circonstances atténuantes en faveur des écrivains irréligieux, car leurs excès provenaient, selon lui, de ce que la presse avait été quinze ans bâillonnée. Evidemment Garcia Morcno était la cause de tout le mal !

A son grand regret, ces agissements étranges, et ces raisonnements plus étranges encore, ne changeaient pas le cœur du peuph;, fidèle au héros-martyr. Le 6 août 1876, anniversaire du drame sanglant, l'Equateur prit spontanément le deuil. Dans toutes les villes o\\ célébra des services funèbres. La capitale, en particulier, aflecta des démonstrations d'autant plus pompeuses qu'elle avait h Cd-ur de venger la noble victime des fureurs de la presse et dos dédains du gouvernement. Sur presque

toutes les maisons de la ville flottait le drapeau noir^ bien que l'autorité eût menacé, dit-on, d'inlliger aux manifestants une amende de cinquante piastres. On raconte même qu'une dame, vexée par la police, envoya les cinquante piastres à qui de droit, afin qu'on la laissât arborer son drapeau tout à son aise. Aux obsèques solennelles, le clergé, la noblesse, le corps diplomatique, les sociétés populaires, remplissaient les vastes nefs de^ l'église métropolitaine. Il n'y manquait que Borrero et son entourage ofliciel. Du reste, il eût été trop dur pour lui et pour les siens d'entendre résonner sous le&^ voûtes du temple des paroles comme celles-ci : <( Constantin fut grand pour avoir donné la paix à l'Eglise ; ïhéodose, pour l'avoir protégée ; Charlemagne, pour ravoir défendue contre les barbares. Avec plus de foi que le premier empereur cbrétien, plus de zèle que ïhéodose, plus d'énergie que Charlemagne, Garcia Mo-^ reno, en plein XIX* siècle, se lit le champion de la plussainte des causes. En présence de deux cent millions de catholiques en deuil, du vénérable Pie IX baigné d& larmes, d'une assemblée de rois et de princes apostats, il osa défendre les droits du pontife et remettre sur sesépaules le manteau royal qu'en arrachaient les mains de l'ingrate France, de l'Allemagne athée, et de la parricide Italie. Voilà le grand homme des temps modernes, devant qui disparaissent les Palmerston, les Cavour, et les Bismarck ! La taille de ces colosses d'astuce et de violence diminuera de jour en jour ; celle de Garcia. Moreno, Tinvincible justicier, grandira de siècle en siècle. Pour éclipser tous les héros, il lui a manqué un théâtre vaste comme son génie et un trône en Europe. Sur ces hauteurs, l'éclat de cette grande figure eût fait pâlir les Charles-Quint et les Napoléon ' ! » L'Equateur

^ Oracion funèbre por D. Miguel Garces.

\ applaudit à ce discours, mais on comprend queBorrero se soit peu soucié de l'entendre.

C'eût été cependant le moment de méditer sur la sagesse politique de son prédécesseur. En donnant à son gouvernement une orientation contraire, Borrero avait découragé les conservateurs, déchaîné les révolutionnaires contre l'Etat et contre l'Egdse, et reconduit l'Equateur à deux doigts de l'abîme d'où Garcia Moreno l'avait tiré. Tranquilles comme des agneaux durant six ans, les radicaux, après six mois de libéralisme, comptaient sur un triomphe prochain. Pour essayer leurs forces et sonder le tolérant Borrero, ils organisorentà Guayaquil un semblant de révolution sous le couvert de gens de bas étage. La tentative avorta, comme s'y attendaient les meneurs ; mais, désireux de leur complaire, le naïf Borrero fit grâce aux insurgés, ce qui les confirma dans, l'idée qu'avec un personnage de cette force on pouvait tout oser.

Pour renverser Borrero, la Révolution avait besoin d'un soudard à poigne : elle jeta les yeux sur le général Vintimilla. Le président connaissait Vintimilla, car il s'est amusé plus tard à tracer de lui ce portrait peu llatleur : * « Ceux qui ne lont pas vu de près, dit-il, s'inuiginent trouver en Vintimilla, comme dans toute l'espèce humaine, une Ame raisonnable : ils s'aperçoivent bientôt que l'àine est remplacée chez lui par un instinct grossier, moins raffiné (jue celui des brutes. Nulle idée intellectuelle, morale ou religieuse, ne pénètre cette matière. Ni conservat(;ur ni libéral, Vintimilla accepte tous les régimes qui engraissent leurs adeptes. Ignorant et slupide, ivrogne et joueur, sa science politique consiste ù distinguer le rhum du cognac, à s'enivrer la nuit

' La Hrvolucion dcl 8 de sclieinbrc de 1876, por A. l5orrero, Lima, 1877.

et à dormir le jour. Aussi servit-il avec la même chaleur Roca, Urbina et Garcia Moreno : enthousiaste de ce dernier jusqu'en 1809, il trempa dans la révolution du 49 mars ourdie par son frère José Vintimilla, ce qui le força de s'expatrier durant quelques années. » Or, cet Ignacio Vintimilla, que Borrero nous dépeint sous des traits si repoussants, les révolutionnaires de la Tierra calienle le réclamèrent comme commandant-général des troupes de Guayaquil. Borrero nous apprend que cette demande lestupélia : mettre ce radical, cet esclave d'Urbina, ce viveur, ce traître, à la tête de l'armée toujours un peu rcniuanle de Guayaquil, c'était une folie insigne ! mais ses bons amis les libéraux le pressaient de faire cette folie, ils répondaient de la fidélité du général : malgré les supplications des conservateurs, Borrero mit les troupes de Guayaquil sous les ordres de Vintimilla.

Arrivé à son poste, V^intimilla, sans presque se donner la peine de dissimuler ses plans, écarta de l'armée les chefs lidèles et les remplaça par ses complices. On avertit Borrero de la trahison dont il allait être victime. Pour en avoir le cœur net, le président s'adressa directement au général, qui naturellement exhala toute son indignation contre de pareils soupçons. « S'il avait éloigné des casernes un commandant et un major, c'est qu'il avait de graves raisons de suspecter la loyauté de ces deux chefs, lesquels avaient servi le tyran durant quinze ans. Du moment que le président désapprouvait cet acte de prudence, Vintimilla n'avait plus qu'à se retirer, car, disait-il, le soldat comme la femme n'a que son honneur, et son honneur une fois perdu c'est pour toujours ! » En lisant cette phrase légendaire, le pauvre Borrero fut au regret, je ne dis pas d'avoir soupçonné, mais même d'avoir pu questionner un tel homme sur un tel sujet.

Entouré de partisans fidèles, Vintimilla entreprit alors de désarmer la capitale avant de faire son pronunciamento à Guayaquil. Pour assurer le succès d'une manœuvre qui paraissait impossible, il feignit des inquiétudes sur les dispositions de ses troupes. Des ferments de révolution agitaient les casernes. A l'occasion de la fête prochaine de l'Indépendance, on pouvait craindre une explosion qu'il fallait empêcher à tout prix. Vintimilla demandait à « son bon et cher ami Borrero »■ de lui expédier de Quito quelques régiments très sûrs, avec lesquels il se faisait fort d'écraser tous les mutins. De Guayaquil on écrivait au président de se tenir sur ses gardes ; dans la capitale, on se mit à ses genoux pour le supplier de ne pas se laisser prendre à une ruse qu'un enfant aurait déjouée : n'écoutant que Vintimilla, Borrero lui envoya de Quito les hommes et les armements demandés.

Tout moyen de défense ainsi enlevé au président, Vintimilla jeta le masque. Le 8 septembre 1870, ses amis les radicaux signèrent l'acte suivant : « Attendu que le docteur Antonio Borrero, traître aux principes proclamés et défendus par lui, gouverne d'une manière^ absolument contraire aux idées du parti qui l'a élevé au pouvoir ; (jue sa politique absurde perpétue des institutions incompatibles avec un gouvernement démocratique et (juo [)ar consé(juent l'Equateur ne peut, sans une transformation radicale, s'élever i\ la hauteur de la civilisation moderne : nous refusons obéissance ;\ don Antonio Borrero, et proclamons chef suprènu- de la Ué[)ul)lique le grand citoyen Igiuicio Vintimilla. » En même t(îmj)s, l'arnu-e se disposait à marcher sur Quito

Borrcîro tomba des nues ([uaud h; courrier de (luayaquil lui apprit la révolution du 8 s('pl('nibr«i. Vile, il j)ril sa nu.'illeure [)bMne pour réfuter les arguuuints <( do ribcariolc (jui vendait son maître après avoir tant do

îois protesté de sa fidélité et de son dévouement. Vintimilla veut détruire la constitution : mais il lui prêtait serment hier ! La liberté est en péril ! certes, si la liberlé fleurit quelque part, c'est bien à l'Equateur, sous le gouvernement d'Antonio Borrero ! Aux armes donc, Graves Equatoriens, contre ces ennemis de tout ordre social et politique, ces propagateurs d'athéisme, ces insulteurs de Jésus-Christ, ces sectaires de l'Internationale et de la Commune ! Plutôt mourir sous les décombres de la patrie que d'assister au triomphe de ces criminels ! » Le vrai criminel, n'est-ce pas ce Borrero qui, sous prétexte de liberté de la presse, a laissé le parti révolutionnaire propager les idées qu'il condamne aujourd'hui ? N'est-ce pas lui qui, en haine des conservateurs, a casé dans les emplois les insurgés de Guayaquil, y compris leur chef Vintimilla ?

Malgré cette trahison inconsciente du libéral Borrero, le parti conservateur se rangea derrière lui pour résister à l'insurrection. On parvint ainsi à composer une armée qui, bien commandée, aurait pu tenir tête à l'ennemi, mais le malheureux Borrero, toujours défiant à l'endroit des conservateurs, écarta les généraux capables. Les troupes, campées à Guaranda, restèrent un mois dans l'inaction. A ce moment, ayant terminé ses préparatifs d'invasion, Vintimilla s'avança vers Guaranda à la tête d'un corps d'armée, pendant qu'Urbina en dirigeait un second sur Riobamba. Le général Saenz, qui commandait les troupes de Borrero, ne laissa au camp de Guaranda que les forces nécessaires pour le garder, et se porîa, ainsi que le gros de son armée, à la rencontre d'Urbina. Celui-ci l'écrasa dans les champs (le Galte, tandis que Vintimilla, passant sur le corps des détachements laissés à Guaranda, arrivait triomphalement à Quito. La République tombait aux mains des radicaux. Borrero, jeté en prison, s'y morfondit pendant

demi mois ; puis, oxilé à Lima, il se consola de ses déboires en vantant les douceurs de son gouvernement et en traçant, pour la postérité, le portrait de Yintimilla,^ que nos lecteurs ont admiré plus haut.

Et voilà le grand génie qui se trouvait humilié de vivre sous un Garcia Moreno ! Hélas ! que de Borrero parmi nos modernes politiciens ! Que de libéraux français, soi-disant conservateurs et catholiques, en haine delà monarchie chrétienne et par amour des immortels principes, ont jeté leur pays dans les bras de Yinlimilla-Gambetta •

* Dans ce chapitre comme dans les précédents, lorsque nous avons critiqué des catholiques politiquement opposés à Garcia Moreno, nous n'avons entendu contester ni leur parfaite honorahilité, ni leurs intentions, ni leur catholicisme, ni leur piété. Nous disons cela de tous, mais on particulier de don Antonio Borrero, dont les sentiments religieux sont connus de tous les équatoriens. (leci posé, nous croyons que les catholiques plus ou moins libéralisants ont des idées fausses sur les devoirs des gouvernants, et qu'en pratique, par suite de leurs idées libérales, ils aboutiront au radicalisme. Il faut donc respecter leur vie privée, mais blàmor leur conduite publique comme funeste à la religion et à la patrie.

LE DICTATEUR VINTIMILT A

Sous lo nom de régénération, Vintimilla apportait à son pays la ruine et la mort. Laiss»? à lui-môme, peutêtre se fùl-il contenté de manger tranquillement les revenus de l'Etat, mais ses conseillers intimes, Urbina et Carbo, avaient à se venger de l'Kglise et des conservateurs.

Un décret du 1" février 1877 sur la sécularisation de l'enseignement inaugura l'ôre de persécution. Les athées sont partout les mômes : une fois maîtres d'un pays, ils n'ont rien de plus pressé que de laïciser lesi enfants, c'est-à-dire de les rendre athées comme eux. Les pasteurs, l'évèque de Riobamba à leur tôte, réclamèrent contre ce décret tyrannique. De quel droit privait-ou l'Eglise, mère des chrétiens, du soin d'instruire et d'élever ses enfants ? On leur répondit par un/ déluge de pamphlets injurieux, dans lesquels les sectaires professaient le libéralisme le plus absolu, demanT daient la séparation de l'Eglise et de l'État, et s'attaquaient môme aux fondements du christianisme. Pour marquer son assentiment et donner une plus grande publicité à ces écrits outrageants, le gouvernement les reproduisait dans les colonnes du journal ofliciel, ce qui

n'empôcha pas les évéques de les condamner ni les prédicateurs de les flétrir. Indigné d'une pareille audace, Yintimilla décréta, le 2 mars, que « les ecclésiastiques convaincus d'avoir, par mandements, sermons, ou autres moyens, alarmé les consciences et poussé à la rébellion, seraient bannis de la république. » Là-dessus, l'archevêque de Quito, Mgr Ghéca, qui jusque-là avait cru prudent de se taire, entra en lice. « Le décret disait-il, s'appuie sur un faux supposé, car aucun évêque, aucun prêtre n'avait envie de renverser le j^ouvernement. En tout cas, les causes épiscopales, en matière criminelle, d'après le concile de Trente et le concordat, ne relèvent que du Suint-Siège. » Dans sa réponse, le ministre Pedro Carbo maintint l'accusation de sédition et déclina le recours au Saint-Siège, sous prétexte que la rébellion doit être réprimée sans délai. L'archevêque répliqua qu'avant d'agir il ferait bien de relire la bulle Apostolicse Sedis, laquelle fulmine l'excommunication contre tout homme assez criminel pour chasser un évoque de son diocèse. « D'ailleurs, ajoutait le vénérable prélat, il en sera ce que Dieu voudra, mais je continuerai de toutes mes forces, et par tous les moyens en mon pouvoir, de m'opposer à la propagation de l'erreur. C'est mon devoir : avec la grâce de Dieu, je saurai le remplir. »

Quinze jours après, la secte maçonnique débarrassait le gouv(;rnement de ce sermoncur iniporluii. Le vendredi-saint, 30 mars, Ms"" Chéca montait à l'autel pour y remplir les saintes fondions. A peine eut-il pris le vin des ablutions que, saisi d'horribles soull'rances, il e'écria : « je suis eiTipoisonné ! » On l'emporUi idiez lui: une heure après, il expirait dans de violentes convulsions. Les assassins avaient mêlé douze grammes d« fclrychiiiiio au vin du sacrilicc. Le ministre C-arbo ordonna (les poursuites contre l'auteur d'un crime inouï.

disait-il, dans les annales d'un pays « dont les habitants se sont toujours fait remarquer par leur caractère plein de douceur et de suavité. » Evidemment Pedro Carbo n'avait jamais entendu parler des monstres qui avaient assassiné Garcia Morono, jamais il n'avait lu les polémiques de Monlalvo ! On devine sans peine que la police ne trouva pas les meurtriers de l'archevêque. Pouvait-il les rechercher sérieusement, ce gouvernement qui favorisait à cette heure-là même deux des assassins du 6 août 1875 ?

Ce drame sacrilège ameuta le peuple contre Vintimilla sans pourtant ralentir le feu de -la persécution, lln^nouveau décret prescrivit que, «< pour honorer le» martyrs des principes sacro-saints du libéralisme, un service funèbre serait célébré, le 4 9 avril, dans toutes les églises de l'Equateur, en mémoire des citoyens tombés, depuis le 49 mars 1869 (date de l'insurrection de José Vintimilla), victimes de leur dévouement aux institutions libérales et de leur haine contre la tyrannie. » Chacun sait que, dans l'argot maçonnique, on entend par ti/ranniP iowi gouvernement régulier, et par instiluliona libérales toute dictature plus ou moins semblable à celle de Vintimilla. Les martyrs des principes sacro-saints du libéralisme, ce sont les scélérats morts, le fusil ou le poignard à la main, en flagrant délit de conspiration contre l'autorité civile ou religieuse. Comme on devait s'y attendre, les évoques refusèrent de prêter leur ministère à cette indigne boulTonnerie. (f Les principes du libéralisme, dirent-ils, étant formellement condamnés par l'Eglise, en les appelant sacrosaints, le gouvernement commet un blasphème. On ne peut honorer sans injurier Dieu et l'Eglise ceux qu'il appelle des martyrs, ni procéder à la cérémonie commandée par le décret sans scandaliser tout le peuple catholique. » Ce refus exaspéra Vintimilla, qui dut

étouffer sa colère pour ne pas soulever le peuple, mais jura de se venger.

La victime cette fois fut le docteur Arsenio Anrlrade, vicaire c^pitul.'ure de Quito. En plusieurs circonstances Aïidrade avait dû tenir tête au président, et notanmient à l'occasion des funérailles de l'archevêque. Vintimilla eût voulu que les obsèques se fissent dans l'èsîlise méti'Opolilaine, interdite par suite du crime du vendredisaint et non encore réconciliée : Andrade s'y opposa énergiqucment. Il profita même de cette discussion avec le chef de l'Etal, pour lui reprocher son libéralisme persécuteur. De plus, obligé par devoir de poursuivre les îissassins de l'archevêque, il fulmina la sentence d'excommunication contre tous ceux qui refuseraient de les dénoncer, eux et leurs complices. A tout prix il fallait écarter ce prêtre au zèle intolérant et intempeslif.

L'occasion ne se fait pas attendre à ceux qui la cherchent. Le 20 mai, se produisit dans les provinces du nord un mouvement insurrectionnel contre riiuniiliante dictature que subissait l'Equateur. Des jeunes gens sans armes, décidés à mourir plutôt que de vivre esclaves, se groupèrent dans les environs d'ibarra pour combiner un plan de résistance ; mais quelques bataillons eurent l)ientôt anéanti ce que le gouvernement apjx'Iail pompeusement « larmée révolutionuaiie de la réaction. »

Fier de ce triomphe, Vintimilla connnanda de mettre en branle toutes les cloches de la capitale pour célébrer la gloire des vainqueurs. Il ignorait sans doute, lui aussi, que les cloches sont consacrées au culte et (jue Tautorité civile n'a aucun droit sur elles. Le vicaire capituliiin^ lui reprocha celte nouvelle usurpation des droits de l'Eglise, et défendit aux curés d'exécuter les ordres donnés par le gouvernement. Dans sa fureur, Vintimilla inlligeu une amende aux curés récalcitrants ainsi qu'au vicaire «-ajjilulaire : Andrade défendit de j)ayer cette

ïimende, à laquelle nul ne pouvait se soumellre sans se rendre complice de la violation des immunités ecclésiastiques. Alors, ne gardant [dus de bornes, le dictateur ortlonna à ses sbires d'appréliender nuitamment l'intrépide Andrade et de le déporter dans les provinces du nord.

Vintimilla ne s'attendait pas au coup qui allait le frapper. Prévoyant qu'on l'arracherait à son troupeiiu, Andrade avait laissé dans les mains du chapitre un décret d'interdit sur toutes les églises de la capitale, décret qui devait être publié vingl-(|uatre heures après son départ, si Vintimilla ne révoquait point ses ordres. A l'heure fixée, l'interdit, promulgué et exécuté, sema ilans toute la ville le deuil et la consternation. Quand, les églises fermées, on n'entendit plus les cloches appeler au saint sacrifice, les fidèles se rassemblèrent sur les ])laces publiques en poussant des sanglots, et organisèrent des processions de pénitence pour désarmer la colère de Dieu. Et voilà qu'après deux jours passés dans une désolation voisine du désespoir, le peuple se réveilla tout à coup au bruit de détonations formidables.

Le Colopaxi faisait entendre sa voix de tonnerre ; ses cratères en éruption lançaient des tourbillons de tlammes, des avalanches de pierres, des nuées de cendres qui obscurcissaient l'air à quatre-vingts lieues de distance ; de ses lianes déchirés s'échappaient une telle quantité d'eau que les ponts s'écroulaient sous la pression des torrents, les vallées se changeaient en lacs, les haciendas et les villages disparaissaient dans ce nouveau déluge. Plusieurs autres volcans mêlaient leurs sourds grondements à la grande voix du Cotopaxi, vomissant comme lui des nuées de cendres. Durant trois jours, d'épaisses ténèbres couvrirent le pays, si bien que de Guayaquil à Quito, et du Carchi au Macara, le peuple épouvanté croyait assister aux préludes du jugement •dernier.

Ces calamités vengeresses auraient dû faire trembler ceux qui les avaient provoquées, mais les ennemis de Dieu, comme les démons, tremblent sans cesser de haïr. Encore sous le coup du cataclysme, ils ne craignirent pas de river de nouveau aux mains de l'Eglise les chaînes brisées par Garcia Moreno : un décret du 28 juin déclara le concordat suspendu et la loi du patronat remise en vigueur. C'était défier Tépiscopat, qui se leva tout entier pour protester. L'évêque de Riobamba prononça l'excommunication contre tous les fidèles de son diocèse, ecclésiastiques ou laïques, qui, méconnaissant les lois concordataires, se soumettraient ea matière spirituelle à la loi schismalique du patronat. Andrade avait levé l'interdit par pitié pour son peuple aux abois, et renoncé même à la charge de vicaire capitulaire afin de ne point attirer sur son église de nouvelles vexations ; mais, à la lecture du décret, il s'empressa de retirer une démission non encore acceptée, ne voulant pas rejeter sur un autre le devoir de la lutte et les angoisses de la persécution. Caché dans les bois du Pichincha, il y vécut en anachorète et ne cessa de gouverner de sa pauvre hutte la vaillante église de Quito.

Le président prit alors le parti d'afTamer ce clergé qu'aucune tribulation ne pouvait réduire. Comme si les biens de l'Eglise lui eussent appartenu, il décréta « que tous les évèques et j)rètres rebelles seraient priv<''s des revenus ecclésiastiques. » Des curés, des chanoines, des évèques, se virent réduits à la mendicité pour la moindre désobéissance; aux caprices du tyran. Le 8 septembre, anniversaire de sa révolution r^ijénvratrice, il lui prit fantaisie de demander à révécjue de Guayaquil un Je Deum d'actions de grâces. « Comment voulez-vous, lui répondit TévAquo, que nous fassions entendre dos cliants de réjouissance au milieu de l'E-

quateur en deuil, alors que votre révolution n'a procuré que des offenses à Dieu, des larmes à l'Eglise, et des persécutions à ses ministres ! » Le gouvernement lui supprima ses revenus, ce qui amena de nouvelles et plus ardentes protestations. L'évéque de Riobamba notifia une seconde fois au président la sentence d'excommunication qu'il encourait comme sacrilège usurpateur des biens ecclésiastiques. L'év^-que de Cuenca, un vénérable vieillard, s'autorisa de son âge pour essayer do faire naître quelque remords dans cette Ame endurcie : « Ces biens de l'Eglise sont des biens sacrés, s ecriait-ii, dont vous ne disposez en aucune manière. Vous encourez anathème sur anathème, excommunication sur excommunication. Avez-vous donc oublié, général Vintimilla, que vous avez une àme? Seriez-vous arrivé à co comble de stupidité de ne plus croire en ce Dieu qui bientôt vous demandera compte de vos actions? Avezvous fait un pacte avec la mort, ou pensez-vous qu'on ne brûle plus en enfer? Lisez les pages de Lactance sur la mort des persécuteurs : que de pages on pourrait de nos jours ajouter à son livre ! Evêque et citoyen, je proteste contre tous et chacun de vos attentats. Puisse le Dieu de miséricorde, jetant sur vous un regard de pitié, oublier les iniquités commises par vous contre notre sainte religion ! »

Vintimilla fit la sourde oreille, mais le peuple catholique écoulait, frémissant d'indignation. On se rappelait les beaux temps de Garcia Moreno ; certains libéraux regrettaient publiquement leur injustifiable opposition à sa politique si cbrétienne et si patriotique ; en présence des tyrans de l'Equateur, on commentait ces paroles prophétiques du héros-martyr aux conservateurs libéraux qui le menaçaient de lui retirer leurs suffrages : « Je n'ai pas besoin de vous, disait-il, mais vous avez besoin de moi. Quand je ne serai plus là pour vous

protéger, vous deviendrez la proie du radicalisme. » Que n'était-il là, le grand capitaine, pour se mettre à la tête de son peuple et chasser les oppresseurs du pays ? Inspirés par son souvenir, les patriotes de Quito, les jeunes gens surtout, se groupèrent autour du général Yépez, et se jetèrent comme des désespérés sur les casernes de Quito. Durant plusieurs heures, patriotes et soldats se battirent dans les rues de la capitale, jusqu'à ce qu'enfin, ayant brûlé leurs dernières cartouches, Yépez et ses braves dussent quitter le champ de bataille.

Cette prise d'armes, qui aurait pu être fatale au gouvernement, exaspéra les radicaux contre les évêques. soupçonnés davoir inspiré et favorisé la révolution d'Yépez. Déjà l'évèque de Loja avait passé la fronlière pour ne pas tomber dans les mains de Vintimilla; l'évoque de Guayaquil mourut subitement d'une maladie qui ressemblait fort à un empoisoifiiement ; l'évèque de Uiobamba, plus détesté que tous les autres à cause de sa guerre au libéralisme et aux usurpations sacrilèges du pouvoir, n'eulquc le tem[)s de gaguer les montagnes pour échapper aux assassins. Avec ces prélats, des prêtres, des magistrats, des généraux et autres notabilités du parti conservateur, furent condamnés à s'expatrier. On espérait (jue le peuple, ainsi privé de ses chefs, s'endormirait dans l'esclavage ; mais ce peu])le catholique, ce peuple de Garcia Moreno, témoigna si haut son indignation, cria d'une voix si forte et si nu'naçante : « A bas Vintimilla ! vivent les évê(|ues ! vive la religion ! » que le dictateur se vit dans l'alternative ou de virer de bord, ou de sombrer sous le Ilot grossissant de la réprobation publi(|ue. Il s'em|)ressa de virer de bord.

Du reste, Vintimilla ne cherchait qu'une occasion de se réconcilier avec l'Eglise ot les conservateurs. AtFanié de pouvoir pour jouir, non pour faire le mal, s'il avait persécut)'; cétait comme inslruuient passif

^ su —

<l*Urbina ot de la bande radicale. Quelques mois auparavant, à Guaranda, dans une conférence avec l'évoque de Riobamba, en présence de deux cents témoins, il avait pris l'engagement « d'interdire dans le journal officiel toute publication injurieuse pour la religion, d'annuler les décrels rendus jusque-là contre les droits de l'Eglise, et de remettre en vigueur le concordat. » Après une promesse explicite d'user de toute son inlluence pour empocher la future convention de légiférer contre l'Eglise catholique, apostolique et romaine, il jura même devant toute l'assemblée que jamais il n'autoriserait la liberté des cultes. On dit bien qu'en face des frères et amis il nia ses engagements, mais il avait commis sous l'induence d'Lrbina des actes de faiblesse bien autrement graves. Toujours est-il que, voyant le lerrain s'efTondrer sous lui, il prit la résolution de se débarrasser de la tutelle compromettante des L'rbina et des Monlalvo, Sans être un aigle, il comprenait parfaitement que jamais il ne reconquerrait un grain de popularité, tant qu'on le croirait l'esclave d'Urbina, riiomme le plus exécré de l'Equateur. Les journaux libéraux eux-mêmes lui disaient tous les jours : « Vinlimilla ne serait point détesté comme il l'est, s'il ne prenait son mot d'ordi'e près du chef des Tauras. H faut qu'il lui enlève à, tout prix la direction des affaires. Pour cela, il n'est pas nécessaire de le déporter, mais simplement de lui donner à boire et à manger, plus une bonne solde pour ses menus plaisirs. » Gomme Urbina dans ses accès de violence, menaçait de quitter le pays, une feuille libérale promit, s'il exécutait ses menaces, de lui faire élever une statue avec cette inscription : « Au sauveur de la patrie », et même d'ouvrir une sousci'iption dans ses bm'eaux pour payer les fi'ais du voyage. « On ne peut trop payer, dit-elle, pour se ■débarrasser de l'homme qui nous an'ivait, i'-an dernier,

la besace sur l'épaule et des sandales aux pieds, et qui aujourd'hui mène un Irain d'empereur. . . à nos dépens' ». Evidemment, si conservateurs et libéraux jugeaient ainsi ses conseillers, il ne restait à Vintimilla d'autre moyen de salut que de se soustraire à leur tutelle.

Il le fit en se plaçant sous l'égide de la convention qu'il venait enfin de réunir, au commencement de 1878, après quinze mois de dictature. Malgré la pression exercée sur les électeurs, la majorité de l'assemblée se composait de libéraux ennemis de toute violence contre rÉglise. Certains districts, comme Guayaquil, avaient élu pour les représenter la fine fleur du radicalisme, mais, en revanche, d'autres, comme Cuenca, avaient choisi d'excellents catholiques. Dans son message apologétique, Vintimilla apprit aux députés « qu'à la mort de Garcia Moreno, n'ayant aucun espoir de faire triompher un Pur, le parti libéral avait jeté les yeux sur Borrero, comme un naufragé s'attache à la première planche qui Hotte sur l'eau, si fragile quelle paraisse. La glorieuse révolution du 8 septembre avait dû jeter à la côte ce retardataire obstinément attaché à la charte d'esclavage, et entreprendre la régénération du pays. Cette œuvre, entravée par l'hostilité des partis, la convention allait la mener à bonne fin. » Sauf quelques phrases sur l'abus de l'excommunication, destinées à contenter les radicaux, le message n'avait rien d'agressif.

La convention commença par fabriquer une constitution, la niMivième depuis \WM). Sur la (juestion religieuse, IV'dro Carbo j)roposa do supprimer l'article qui déclare « la religion catholique religion do l'Etat, à l'exclusion de tout autre culte ». Mais ses amis eux-

< La Can'lela, avril 1878.

m<^mes trouvèrent la proposition souverainement inopportune. « Demander une pareille réforme au peuple équatorien, tel que l'a fait Garcia Moreno, disait La Candela, c'est le comble de l'inhabileté parlementaire. Aussi le vice-président de l'assemblée, Julio Castro, se contenta d'opposer à Carbo ce simple argument de bon sens: «Le gouvernement doit protéger le fait actuel, qui est l'unité de croyance ; si un jour les diiïércnts cultes ont beaucoup d'adeptes à l'Equateur, la tolérance s'imposera, comme en France, comme à Rome même, où les papes tolèrent la synagogue, qu'ils y ont trouvée. Pourquoi sacrifier sans raison ce bien sans égal de l'unité religieuse ? Introduire comme par force dans notre pays ce que les autres nations ont regardé comme un mal nécessaire, c'est faire une besogne antipatriotique. » Les amis de Vintimilla volèrent l'article malgré les cris des radicaux.

Vingt-huit députés s'entendirent ensuite pour proposer l'abrogation du décret suspendant le concordat. Les intimes de la présidence étaient gagnés à ce projet, mais Urbina menaça la majorité de partir pour (juayaquil et d'y faire une nouvelle révolution si l'on rétablissait le concordat. «Qu'au moins, pour l'honneur de la chambre, la motion soit mise en délibération, s'écria un orateur. — Pas même cela!» répondit Urbina en accentuant ses menaces. Par prudence, on ajourna cet acte de justice.

La question de la liberté de la presse mit en émoi tous les orateurs. On fit de magnifiques discours en son honneur, puis on vota, comme toujours, des lois restrictives ; ce qui faisait dire à un journaliste libéral que les députés chantaient comme des cygnes et votaient comme des chauves-souris.

En somme cette constitution d'un libéralisme très modéré déplut singulièrement aux radicaux, qui ne lui

ménagèrent ni leurs critiques ni leurs injures. «La constitution que viennent de bâcler les eunuques d(^ Vintimilla, s'écriait l'un deux, est plus rétrograde et plus méprisable encore que celle de Garcia Moreno, dont ils ont copié servilement les plus mauvais articles. »

Ils n'étaient point au bout de leurs surprises. A peine élu par la convention président définitif, \'intimilla, devenu subitement conservateur, nomma aux emplois des hommes notoirement hostiles à sa dictature, et qui même avaient combattu contre lui sous les drapeaux d'Yépcz. Sa conduite envers les exilés trahit plus encore sa volte-face. Avec son assentiment, la convention avait voté le rappel pur et simple des émigrés, mais Urbina réclama contre celte mesure équitable et obtint que nul expatrié ne rentrerait sans l'autorisation du pouvoir exécutif. Vinlimilla s'empressa d'accorder cette autorisation à tous les prêtres qu'il avait expulsés: « Voulant inaugurer son pouvoir en jclant un vollo sur le passé, dit le décret du 4 8 juin 1878, le président daig^ne ordonner que le docteur Andrade ot les autres ecclésiastiques poursuivis pour motifs politiijues jouissent d'une pleine et entière liberté. » De sa rciraile inconnue, le courageux Andrade répondit « (|uil avait été persécuté, non |)<)ur motif polili(iue, mais, tout l'h^qualeur pouvait l'attester, pour avoir défendu les droits de Dieu et de son Kglise. I*]ri lui attribuant d'nulrcs intentions, le gouvernement se rendait coupable d'injure grave à son égard. Si la fidélité à Dieu, à la religion, au devoir, constitue un, crime, disait-il, alors je m'avoue coupable, mais comme les ap('\tres envers la synagogue, comme; les nuirlyrs envers les proconsuls romains ». Cepen<lantil remerciait Dieu d'avoir ramené le président dans la voie de la justice, exprimant l'espoir que, ré(M)ncilié avec l'Kglise, Vintimilla lui restituerait les droits dont il l'uvuit injustement dépouillée.

— 8ir> —

Ce retour à la justice, dont les catholiques fôlicitaienl le président, lui attirait de la part des révolutionnaires des bordées dinvectivcs cl de menaces. A de certains indices on pouvait croire qu'une levée de boucliers se préparait contre le « transfuge ». Vintimilla en protita pour se faire donner par la convention des pouvoirs extraordinaires, en d'autres termes, reprendre la dictature, ce qui mit les rouges en fureur. « Cétait bien la peine, écrivait Montalvo, de maudire le despotisme de Garcia Moreno, pour marcher ensuite sur ses traces. On pouvait sans rougir se courber devant Garcia Moreno, mais devant Vintimilla ! Garcia Moreno! quel homme, quel grand homme si ses instincts ne l'eussent porté vers la tyrannie! Intelligence sublime, bravoure à toute épreuve, génie plein d'ardeur et de fécondité, volonté forte, imj)éricusc, invincible : Garcia Moreno eût été sans contredit le premier homme do l'Equateur, s'il n'eût mis ses puissantes facultés au service de l'oppression ' ». Quel éloge dans la bouche d'un Montalvo ! Quanta Vintimilla, le pamphlétaire lui exprimait son mépris dans les termes les plus injurieux. A Guayaquil, on organisait contre lui des meetings d'indignation; on assassinait lâchement don Vicente Piedrahita, en qui les patriotes voyaient l'homme de l'avenir; on justifiait par toutes sortes de crimes les pouvoirs dictatoriaux que le président s'arrogea pendant la durée de son mandat.

Au fond, plus fort que ne le pensait Borrero, Vintimilla était arrivé au comble de ses vœux : maître absolu du pays, il pouvait jouir à son aise. Aloi*s commença pour les gouvernants une véritable orgie, pour les gouvernés la ruine matérielle et njorale. Durant ces. quatre années, les revenus de l'Elat servirent à enri-

' El desperezo del Regennador, 12 juin 1878, p. 4.

dur des banqueroutiers devenus hauts dignitaires, à entretenir l'armée nombreuse qui servait de garde au dictateur, surtout à payer ses dépenses et celles de l'insatiable Urbina, de leurs parents, amis et connaissances. Celui-ci réclamait cinquante mille piastres, celui-là cent mille, en compensation des dommages subis sous le règne du tyran. Vintimilla faisait payer à la nation cinq mille piastres pour son uniforme et les harnais de ses chevaux, neuf mille pour trois banquets officiels, et vingt-cinq mille pour sa liste civile, tandis <iue Garcia Moreno se contentait de la moitié, et encore la dépensait-il en charités ! La dilapidation des deniers publics fut poussée si loin que jamais ministre des finances n'osa rendre compte des recettes et des dépenses, ni accuser les énormes déficits qui s'ajoutaient chaque année à la dette publique. Naturellement, les travaux commencés restèrent inachevés, faute d'argent. Loin d'ouvrir de nouvelles voies de communication, le gouvernement ne sut pas même entretenir la route nationale de Garcia Moreno. L'instruction publique retomba dans le mépris, comme au temps d'Urbina. L'Université avilie, les professeurs destitués, les élèves opprimés, les collèges fermés, les conservatoires et académies sans objet, et le soudard immoral et indiscipliné remplaçant partout l'homme de science et le lettré : tel était, au commencement de 4 882, dernière année de la présidence de Vintimilla, le spectacle navrant qu'offrait l'Eciuateur.

Les conservateurs se réjouissaient de voir arriver la fin de cette longue et iionleuse dictature, et cependant on n'était pas sans crainte. Les radicaux, tenus en bride jusque-là, n'allaient-ils pas profiter du changement de pouvoir pour s'imposer à la nation par un coup do force ou peut-être au moyen de quelque mano'uvre électorale ? Vintimilla profila do ces inquiétudes, jetée« à

dessein dans le public, pour se faire adresser par ses amis des pétitions, absolument inconstitutionnelles, dans lesquelles on le suppliait de ne point abandonner les rênes aux mains des révolutionnaires. Cette ruse exaspéra les conservateurs aussi bien que les radicaux, mais, n'écoutant que son ambition, le président se rendit à Guayaquil où il fit voter par ses amis, sous le nom d'Acte populaire, un nouveau système de dictature dans lequel il figurait comme chef suprême. Trois mois après, pour amadouer les conservateurs, il recevait solennellement le nonce apostolique et affirmait « qu'interprète fidèle de la nation, il aurait à cœur, non seulement de conserver, mais de resserrer les liens qui l'unissaient au Saint-Siège. Magistral et catholique sincère, il protégerait et ferait respecter la religion du Crucifié. » Comme preuve de sa sincérité, il rendait au concordat sa force obligatoire et faisait cesser le long veuvage de l'Eglise métropolitaine en lui donnant pour pasteur le vaillant évoque de Riobamba, son implacable adversaire d'autrefois. De quoi pouvaient se plaindreles <;atholiques ? Vraiment Borrero a trop cédé à sa mauvaise humeur d'exilé quand il nous présente Vinlimilla comme un stupide : c'est un retors des plus madrés.

Mais il avait compté sans la colère du peuple. On avait supporté le président constitutionnel, on ne trouva pas la force de supporter le dictateur. Conservateurs et libéraux coururent aux armes. Les derniers mois de 1882 se passèrent en escarmouches dans les provinces, mais, le 8 janvier 1883, la capitale elle-même sonna le tocsin. « Aux armes, chers compatriotes, disait-on. Les combats livrés jusqu'ici ont alîranchi plusieurs de nos cités. Le tyran ne règne plus qu'à Quito et à Guayaquil. Joignons-nous aux compagnons du nord et du sud pour terminer l'œuvre de notre rédemption. Jetons-nous sur nos bourreaux et donnons un nouveau

jour de gloire à la patrie des F'iorès, des x'Vscasubi, des Garcia Moreno. Débarrassons-nous des vandales qui ont scandalisé le monde entier par leurs assassinats et leurs brigandapjes. Soldats de Vintimilla, autrefois les défenseurs de la patrie, aujourd'hui les assassins de vos frères dont vous avez répandu le sang à Galte, à Ibarra, à Chambo, à Quito, abandonnez le drapeau du tyran, et joignez-vous à nous pour sauver la patrie en deuil. Si vous le faites, nous oublierons le passé; sinon, nous laverons dans votre sang les hontes de l'Equateur ! » Ce jour-là même, les jeunes gens de la capitale se ruèrent sur le parc d'artillerie, pillèrent l'arsenal, et s'en furent avec leur butin rejoindre l'armée des patriotes, campée dans les environs. Le 40, cette armée pénétra dans la cité et après un combat sanglant de plusieurs heures, força les soldats du dictateur à évacuer la place. Six mois plus tard, le 9 juillet, les patriotes chassaient Vintimilla de Guayaquil, son dernier refuge, comme vingt-cinq ans auparavant Garcia Moreno en avait chassé Franco, le dernier lieutenant d'Urbina.

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