LE DEUIL
La mori do Garcia Moreno à peine connue, toute la ville se couvrit spontanément de deuil. Les rues se tendaient de noir, les drapeaux funèbres flottaient aux fenêtres de chaque maison, les cloches sonnaient le glas, le canon mêlait d'heure en heure ses lugubres grondements à ce triste concert, les larmes coulaient de tous les yeux : on eût dit que chaque famille venait de perdre un de ses membres. Au lieu de se trouver eu révolution, comme on aurait pu le craindre, la capitale tomba dans une inexprimable consternation. La feuille officielle interpréta parfaitement le sentiment public en disant « que, sous le poids de la douleur, le mouvement de la vie s'était comme arrêté, les lèvres restaient muettes et les cœurs défaillants. » Elle exprimait en même temps la certitude que l'ordre ne serait pas troublé : « En immolant notre chef, une bande de scélérats a cru immoler du même coup la religion et la patrie, mais l'esprit de Garcia Moreno restera avec nous, le martyr du haut du ciel priera pour son peuple. »
De fait, il n'y eut pas même un semblant de désordre. Les assassins durent s'enfuir au plus tôt pour no pas tomber sous les coups de la vengeance publique.
En vcrlu des dispositions constilulionnolles, lo vicoprésident, don Javier Léon, so déclara chef du pouvoir exécutif et mit la République en état de siège. Par une circulaire adressée aux gouverneurs de province, il donna l'ordre d'employer tous les moyens possibles pour s'emparer des meurtriers. S'adressant à l'armée, il fit appel à son amour pour le chef immortel qu'elle venait de perdre : « Officiers et soldats, disait-il, des mains encore rouges de son sang vous présenteront peut-être un autre drçipeau que celui de la religion et de la patrie, mais vous vous souviendrez des enseignements de votre illustre généralissime, vous serez fidèles aux lois de l'honneur. Braves soldats, tournez vos yeux vers le ciel, voyez sur la tête de celui que vous pleurez la glorieuse couronne du martyre, et jurez de défendre les institutions pour lesquelles il a donné sa vie. » De Cuenca, dcGuayaquil, aussi bien que de Quito, arrivèrent des protestations de dévouement à la patrie, mêlées aux explosions de la plus vive douleur. Le corps diplomatique tout entier voulut s'associer au peuple et à l'armée dans ces touchantes manifestations du deuil national.
L'ordre ainsi assuré, un décret du pouvoir exécutif fixa au \^ août les funérailles du président. «'Considérant, disait justement ce décret, que rExcellcntissime don (iabriel darcia Moreno a été l'un des plus grands hommes de l'Américjue, et, par ses importantes réformes, le patriotique autour de la prospérité dont jouit la République ; que sa mort prématurée sera pour tout le peuple un sujet d'éternelle douhuir ; que les nations ont le devoir d'honorer les hommes assez généreux pour consacrer leur vie au service de la patrie: les obsèques de l'Hlxcellentissimr (iabriel (lai'cia Moreno s(M'ont so- Icnnidlemcnl célébrées dans l'église métropolitaine . 8ur Iccatafahiue, on lira ces mots qui résument sa vie:
Au rkjénvrotp.ur de la y aine, à l'invincible défenseur de la foi catholique. » Durant les trois jours qui s'écoulèrent entre la niorl et les fiiriérailles, le corps fut exposé dans une chapelle ardente. Assis sur un fauteuil, revêtu des insignes de sa charge, entouré de ses gardes, on l'eût dit simjilcment assoupi. Les assassins avaient criblé son corps de blessures, mais respecté son noble visage dont chacun pouvait reconnaître les traits expressifs et la mâle physionomie. Les visiteurs afiluèrent sans interruption durant ces trois jours, non seulement (le la capitale, mais de dix lieues à la ronde. En se rendant au congrès, les députés rencontraient sur leur route des processions interminables d'hommes, de femmes et d'enfants, qui avaient prié près du cadavre et sen retournaient en pleurant à chaudes larmes. «Nous avons perdu notre père, disaient-ils ; il a donné son sang pour nous. » Jamais, s'écrient les témoins oculaires, on ne vit spectacle plus navrant.
Le jour des obsèques , sur un magnifique catafalque <iressé dans la cathédrale, le cadavre du président, en costume de général, la tète découverte, apparut une dernière fois à la foule immense qui remplissait l'église ot ses abords. Bientôt on vit entrer l'archevêque avec son clergé; les membres du gouvernement, entourés des autorités civiles et militaires, prirent place à leur tour. Tous les yeux se portèrent alors sur l'estrade d'honneur occupée par le président dans les cérémonies publiques, et le peuple la voyant vide se mit à sangloter, et à gémir. L'émotion redoubla quand don Vincent Cuesta', traduisant le sentiment général, appliqua au nouveau Judas Machabée, ces paroles de l'Ecriture, si bien appropriées à la circonstance : le peuple d'Israël pleura ioules ses larmes^ et le deuil dura de longs jours, et ils
* Doyen de la cathédrale de Iliobamba cl sénateur,
disaient: Comment est-il tombé, le vaillant qui sauvait Israël? « Si le silence, s'écria l'orateur, est l'expression des grandes douleurs quand il s'agit d'une infortune privée, à plus forte raison quand survient un de ces terribles événements qui accablent tout un peuple. Que dire dans celte lugubre cérémonie, en présence des restes de ce chef illustre dont la vie féconde et l'héroïque trépas laisseront un éternel souvenir dans les annales de l'Equateur? 0 Dieu des nations, pourquoi donc avez-vous permis que la sentinelle de votre maison, le défenseur de votre Eglise, l'orgueil de votre peuple, tombât ainsi à l'improviste, baigné dans son propre sang ? 0 mon Dieu ! prosternés devant votre infinie majesté, nous ne pouvons qu'adorer vos inscrutables desseins. Vous nous l'aviez donné, vous nous l'avez enlevé, que votre saint Nom soit béni ! Nous étoufferons dans notre cœur tout sentiment de vengeance, nous ne voulons pas même dire aux assassins : Gains, qu'avez-vous fait du sang du juste ! »
Les sanglots de l'auditoire étoulïaient la voix de l'orateur. Laissant de côté les actes publics du président, « comme appartenant aux annales de l'E(|ualeur, à l'histoire de l'Amérique, à la galerie des grands hommes de ce siècle, » il rappela ses vertus intimes, sa foi, sa piété, son zèle et sa noble protestation contre l'envahissement des Etals pontificaux « qui avait attiré sur une nation ignorée de tous, les regards du monde entier.. Pie IX lui-même avait fixé son œil reconnaissant sur ce petit peuple dos Andes, au milieu du(juel, en ce temps d'apostasie générale, avait paru le seul homme assez fort pour brandir dans ses vaillantes mains l'épéo de (jonstantiu, <h; Oliailcniagnc et de suint Louis, Et ces mains, ajouta-l-il, ont été lacérées par h; crime! Le soldat de Dieu est inoit luarlyr de son zùle et de sa foi V ..
Les gémissements redoublèrent quand l'orateur, s'ccria en terminant : « Garcia Moreno ! tes yeux ne voient pas nos larmes, tes oreilles n'entendent pas les lamentations de ton peuple, ton noble cœur ne bat plus dans ta poitrine, mais ton àme nous comprend. Ali ' de cette région bienheureuse où t'a conduit ton héroïque vertu, jette un regard sur tes enfants, n'abandonne pas ton pays à l'anarchie, demande à Dieu de susciter un homme qui continue ton œuvre et sache dire comme toi : Adveniat regniwi tiinm ! »
La cérémonie s'acheva sous une impression de terreur. Le bruit coiuut dans l'assistance qu'on venait d'attenler à la vie du petit Gabriel, tilsdu président défunt, bruit heureusement faux, mais qui devait s'accréditer facilement après l'horrible assassinat commis en plein jour sur la place de Quito. On disait aussi que des jeunes gens avaient déterré le cadavre de Rayo pour l'inhumer en terre sainte et poussé le cynisme jusqu'à demander un service funèbre pour ce monstre, qu'ils appelaient le libérateur de la patrie. Sous l'empire de ces appréhensions, les restes mortels de Garcia Moreno furent déposés provisoirement dans un caveau inconnu, afin de les soustraire au danger de sacrilèges profanations.
(^es infamies firent naître une telle exaspération que le peuple voulut à toute force s'emparer des assassins. Déjà deux d'entre eux, Campuzano et Polanco, étaient sous les verrous. Ce dernier avait espéré qu'un pronunciamcnto radical suivrait immédiatement l'assassinat du président, mais, en voyant l'indignation du peuple et la fureur des soldats, il courut se réfugier dans une boutique, d'où il sortit précipitamment pour gagner une retraite plus sûre. A son air étrange, à ses démarches inquiètes, les soldats devinèrent un criminel et le jetèrent en orison. Plus heureux, le ieune Cor-
ncjo avait roussi à so cacher pendant deux jours dans une maison amie, où il raconta que, tout en conspirant, il n'avait point cessé de feindre un grand dévouement pour Garcia Moreno, et que, la veille encore, il était allé chez lui pour lui recommander de prendre garde aux assassins. « Je voulais par là, dit-il, égarer ses soupçons et me rendre ainsi la besogne plus facile. » Il ajouta qu'au moment du crime, après avoir reçu le premier coup de coutelas, le président avait fixé les yeux sur lui comme pour implorer du secours. Le malheureux lui avait répondu par un coup de revolver, que Dieu ne voulut pas laisser impuni. Comme on poursuivait les meurtriers avec activité, Cornejo craignit avec raison d'être découvert, s'il restait dans la ville. rro(ilantdc l'obscurité de la nuit, il gagna les montagnes, s'enferma dans une hutte au milieu des bois, et se crut sauvé, mais il comptait sans la divine justice.
Quelques jours après le meurtre, un domestique fidèle qui lavait accompagné dans sa fuite, revint à Quito s'informer de la marche des événements et recueillir certains objets nécessaires à son mailre. Ayant trouvé la maison déserte, car les parents de (Cornejo, inconsolables du crime commis par leur fils, avaient disparu, il se mit à parcoui-ir les chambres au milieu di? la nuit, une bougie à la nuiiti. pour recueillir les hardes du fugitif. Un voisin d'eu face, surpris de celte promenade nocturne dans une maison qu'il savait inhabitée, suivit l'inconnu à son départ et le dénonça au premier poste qu'il rencontra. Le domestique fut arrêté et condamné, 80US peine d'être fusillé sur l'heure, i\ guider une escouade de soldats vers lacachelte de ('ornejo. l'outefois, grâce i\ la vigilance d'un indien (jui lui donna l'éveil à, l'approche des sbires, Cornejo parvint à s'évader ; h^s soldats se mirent h sa poursuite, et le gouvernement, averti par courrier, donna l'ordre de cerner le bois (pii
lui servait d'abri. A celte nouvelle, le peuple en masse, hommes, femmes, enfants, accoururent de la ville et des villages voisins, pour enfermer le meurtrier dans un immense cercle et lui couper ainsi toute retraite; mais on avait compté sans les buissons et les taillis d'où il leur fut impossible de le déloger. Dans sa fureur, le peuple mit le feu au bois, afin de forcer le fugitif à se rendre ou à périr. Voyant les flammes s'approcher, Oornejo se blottit dans le creux d'un arbre jusqu'au moment où la foule désespérée se décida cà reprendre le chemin de la ville. Déjà il levait la tête pour respirer, quand un soldat resté en arrière l'aperçut, poussa un cri, et rappela la foule, qui faillit mettre l'assassin en pièces. Livré au conseil de guerre, Cornejo fit des aveux complets. Il résulta de ses déclarations que le crime était le résultat d'une conspiration dont Polanco était lame. C'est lui qui avait entraîné les conjurés et distribué les rôles au moment du drame. Condamné à mort, Cornejo se convertit sérieusement et écrivit à sa mère une lettre pleine de résignation : « Je suis heureux, dit-il, de mourir pour expier mon crime, et de mourir maintenant, après avoir eu le bonheur de me réconcilier avec Dieu. Si j'avais échappé, je serais perdu pour toujours. » Elevé par des parents chrétiens, la Révolution l'avait perdu : d'un jeune homme plein de bons sentiments, elle avait fait un assassin.
Avant lui. Campuzano avait payé sa dette à la justice. On dit qu'après sa condamnation, on lui promit la vie sauve s'il voulait révéler le nom de ses complices. <( C'est inutile, s'écria le malheureux : mes compagnons, eux, ne me foraient pas grâce. J'aime mieux être fusille que poignardé. »
Le docteur Polanco, l'organisateur du complot, en fut quitte pour dix ans de réclusion. Encore s'échappal-il de prison deux ans après, au moment d'une bataille
entre conservateurs et radicaux. Se jetant aussitôt dans la mêlée, il vomissait des blasphèmes et commandait aux soldats de tirer sur une bannière du Sacré-Cœur, lorsqu'une balle Tatleig-nit au front et l'étendit raide mort. Dieu est quelquefois moins patient que les conseils de guerre'.
Andrade et Moncayo, cachés en pays étrangers, ne reparurent à Quito qu'après le triomphe de Vintimilla^. Au grand scandale de la population, le gouvernement radical les laissa circuler librement : Le peuple ignore encore que les loups ne se mangent pas entre eux. Cependant, malgré le bon vouloir des autorités, ces deux criminels durent fuir devant le mépris et les menaces des honnêtes gens, trop fidèles au souvenir de Garcia Moreno pour vivre en paix avec ses assassins.
Ces démonstrations d'attachement au héros chrétien, de colère contre ses meurtriers, de deuil inconsolable, se renouvelèrent dans toutes les villes de l'Equateur. Partout, à Guayaquil, à Cuenca, à Loja, à Ibarra, à Guaranda, le peuple accourut en foule aux obsèques solennelles; partout la chaire rolentit d'éloges en l'honneur du président défunt ; partout, aux larmes, aux sanglots de l'assistance, on put constater qu'il s'a-
< Chose digne de remarque : les assassins de fiarcia Moreno ineurtMit tous do mort violonte. Nous venons df voir comniont ont disparu llayo, Campuzano, Cornejo el Pol.uioo. Sanrliez périt à, Maiiabi, en 188:}, sous les coups de fusil d'Alt'aro, lors de la réaction contre Vintiinilla. Manuel tlornejo Cevallos, l'assassin du 14 décembre 1860, mourut i\ Paris, écrasé par un frajj;nient de corniche (jui lui tomba sur la tête. M. Maldonarlo, compromis dans cette mémo conjuration, au moins d'après les dé|)Ositions de Manuel Cornejo, mouiiit à Latatuinga, frappé d'une l)alle, en 1884. Qui sait ce (pie Dieu réserve à Moiitalvo, le principal instigateur de l'assassinat du 6 août, 'i Andrade, à Moncayo, et aux autres complices de ce grand crimi;? I*uisse-t-il, ([uelle ipie soil leur mort, leur inspiriîr, comme au jeune (".ornejo, des sentinienls du repentir avant de Ifs appeler à son Iriliunal !
^ Knjuillet 1877.
gissait Jion d'une cérémonie officielle, mais d'un acte de piélé filiale inspiré par l'amour et la reconnaissance. Toutefois, pour montrer l'union parfaite de la nation à son chef, il convient d'ajouter à ces témoignages populaires le témoignage plus solennel encore des représentants du peuple réunis au congrès.
Quelques jours après les funérailles, eut lieu l'ouverture de la session législative. Le vice-président Léon fit part aux députés et aux sénateurs des mesures prises pour sauvegarder l'ordre public, et leur annonça <{ue le décret relatif à l'élection d'un nouveau président paraîtrait dans les délais légaux. « C'est au champ électoral, dit -il, que les hommes d'honneur doivent se donner rendez-vous. Il faut laisser aux infâmes celui de la révolte et de l'assassinat. Quant à moi, je n'aspire qu'à rentrer dans la vie privée ; je préférerais Texil au pouvoir suprême, en voyant comment on récompense les plus généreux sacrifices. Ministre, ami, compagnon du président, je n'ai plus qu'un désir, c'est de pleurer en paix au sein de ma famille l'homme le plus pur et le plus vertueux que j'aie jamais connu. »
Le ministre de l'intérieur présenta ensuite au congrès le message que Garcia Moreno portait sur lui au moment de l'assassinat. Impossible de rendre l'impression qu'éprouva l'assemblée en voyant, tout couvert de taches sanglantes, ce manuscrit dans lequel le grand homme avait consigné sa pensée suprême; le père du peuple, sa dernière volonté. On en écouta la lecture dans un religieux et solennel silence :
« Il y a quelques années, disait Garcia Moreno, l'Equateur répétait chaque jour les tristes plaintes que le libérateur Bolivar adressait dans son dernier message au congrès de 1830 : Je rougis de l'avouer : l'indépendance est un bien que nous avons conquis, mais aux déoens de tous les autres.
« Depuis que. mettant en Dieu noire espérance, nous nous sommes éloignés du courant dimpiété et d'apostasie qui entraine le monde en ces jours d'aveuglement et que nous nous sommes réorganisés en 1869 comme nation vraiment catholique, tout va changeant jour par jour pour le bien et la prospérité de notre chère patrie.
« L'Equateur était autrefois un corps duquel se retirait la vie, et qui se voyait dévoré comme les cadavres par cette multitude d'insectes hideux que la liberté de la putréfaction fait toujours éclore dans l'obscurité du sépulcre; mais aujourd'hui, à la voix souveraine qui tira Lazare de la tombe, il se ranime et marche en avant, bien que traînant encore ses liens et son suaire, c'est-à-dire les restes de la misère et de la corruption dans lesquels nous étions ensevelis.
« Pour justifier mes paroles, il suffira que je vous rende un compte sommaire de nos progrès penchint ces dernières années, m'en remettant aux informations spéciales de chaque ministère pour tout ce qui concerne les documents et les détails. Afin qu'on voie exactement le chemin parcouru durant cette période de régénération, je comparerai l'état actuel avec son point de départ, non pour nous glorifier, mais pour glorifier Celui à qui nous devons tout et «[lie nous adorons comme notre Itédemptcur et notre Père, comme notre protcclour et notre Dieu. »
11 parcourait ensuite les différentes branches de l'administration, enseignement, bienfaisance, travaux pubhcs, finances, missions : établissant, preuves en main, l'immense développement qu'avait pris la civilisation, sous le rapport inleneclu»*!, n»oral et matériel, depuis» que la religion prèsidail aux destinées du pays. C'est du reste ce remanniable documeni (lui nous a fourni les renseignc^menls et les chillVcs dont nous nous sommes servi pour exposer les œuvres du président. Il
— ib,
terminait par cette déclaration qui arracha des larmes aux membres du congres :
« J'achève dans quelques jours la période du mandat qui m'a été confié en 1869. La République a joui de six années de repos, et durant ces six années elle a marché résolument dans le sentier du progrès, sous la protection visible de la Providence. Bien plus grands eussent été les résultats obtenus, si j'avais possédé pour gouverner les qualités qui me manquent malheureusement, ou si, pour faire le bien, il suffisait de le désirer avec ardeur.
« Si j'ai commis dos fautes, je vous en demande pardon mille et mille fois, et ce pardon, je le demande avec des larmes très sincères à tous mes compatriotes, les priant de croire que ma volonté n'a jamais cessé de poursuivre leur bien. Si au contraire vous croyez que j'aie réussi en quelque chose, altribuez-cn d'abord le mérite à Dieu et à limmaculée dispensatrice des trésors de sa miséricorde, puis à vous-mêmes, au peuple, à l'armée et à tous ceux qui, dans les dilîérentes branches du gouvernement, m'ont aidé avec tant d'intelligence et de fidélité à remplir mes difficiles devoirs. »
Le congrès se montra digne d'un tel message. Il répondit, non au président qui ne pouvait plus l'entendre, mais à la nation, par un manifeste en l'honneur de Garcia-le-Grand, a grand non seulement aux yeux de l'Équaieur, mais de l'Amérique, mais du monde entier, car le génie appartient à tous les peuples et à tous les siècles ». Il montra dans Garcia Moreno un génie tourmenté par deux idées divines, ou plutôt par deux divines passions : l'amour de la patrie et l'amour du catholicisme. Après avoir mentionné les progrès constatés par le message, le manifeste rappelle la glorieuse intervention du président dans les affaires de l'Eglise : « Voyez, s'écrie-t-il, voyez votre éminent ma-;
gîstrat, debout au milieu de la tempête qui sévit contre Rome; de tous les chefs de peuple, seul attaché au roc inébranlable de la papauté, seul loyal, seul fidèle, en face de l'apostasie et de la trahison qui se disent modernes mais qui sont aussi vieilles que l'ingratitude et la lâcheté. La Révolution renverse la croix du Rédempteur : lui la prend dans ses mains, se prosterne devant elle, et, du sommet des Andes, la présente au monde comme l'étendard sacré. La "calomnie l'accuse, l'impiété le maudit, la haine et l'envie le poursuivent : le héros chrétien lutte sans reculer d'un pas et force l'histoire à le compter parmi le petit nombre d'hommes qui honorent le genre humain. Jamais le monde n'oubliera avec quel courage il protesta contre l'usurpateur de la plus auguste des couronnes et cela quand un indigne silence scellait les lèvres de tous les rois et potentats de la terre; avec quel dévouement il embrassa la cause du Pontife captif et dépouillé, partagea ses douleurs, et voulut boire à son calice d'amertume ! Les ennemis de Dieu se sont moqués de cette filiale protestation lancée à la face du siècle par le représentant d'une république infime : insensés! si petit qu'il soit, un fils ne mérite pas le dédain quand il compatit aux infortunes de son père et proteste contre les maudits qui le dépouillent et l'outragent ! » Puis, les représentants adressent en terminant de vives félicitations au peuple assez intelligent de ses devoirs et de ses intérêts pour re[)Ousscr avec horreur les assassins et les anarchistes. « Ils ont voulu noyer la religion, la morale, les institutions de la patrie, dans le sang de l'auguste régénérateur, mais sur son tombeau la croix apparaîtra plus resplendissante que jamais, car c'est pour la sainte cause de la religion qu'il a versé son sang. Laissez donc ces scélérats se réjouir de leur forfait : les oiseaux de proie dans lu nuit poussent des cris sauvages à
l'odeur des cadavres. Enfants de la lumière, nobles fils du glorieux champion de la civilisation catholique, serrez-vous autour du gouvernement et répétez avec Garcia Moreno : Liberté pour tous et pour tout, excepte pour le mal et les malfaiteurs. )>
Non content d'avoir ainsi glorifié le héros de l'Equateur devant tout son peuple, le congrès voulut perpétuer sa mémoire en élevant dans la capitale un monument qui rappelât ses bienfaits. Dans la session du iC» septembre, il édicta le décret suivant, cité en partie dans notre introduction, mais que nous reproduisons en entier, comme le plus glorieux et le plus fidèle résumé des grandes œuvres accomplies par notre héros. « Considérant :
(( Que l'ExcelIentissime don Gabriel Garcia Moreno, par sa vaste intelligence comme par ses hautes vertus, mérite d'occuper la première place parmi les enfants de l'Equateur;
« Qu'il a consacré sa vie et les dons si rares de son esprit et de son cœur à la régénération et à la grandeur de la République, en basant les institutions sociales sur le fondement solide des principes catholiques;
<( Qu'avec la magnanimité dos grands hommes, il affronta sans crainte la diffamation, la calomnie, et les sarcasmes impies, donnant ainsi au monde le noble exemple d'une inébranlable fermeté dans l'accomplissement du devoir ;
« Qu'il aima la religion et la patrie jusqu'à souffrir pour elles le martyre, et légua, de la sorte, à la postérité une mémoire illustrée de l'immortelle auréole dont Dieu couronne les plus héroïques vertus ;
« Qu'il combla la nation d'immenses et impérissables bienfaits dans l'ordre matériel, intellectuel, moral et religieux;
« Et qu'enfin la nation doit honneur, gratitude et
respect aux citoyens qui savent l'ennoblir et la servir sous l'inspiration du plus pur et du plus ardent patriotisme ;
« Le sénat et la chambre des députés décrètent :
« L'Equateur, par Tenlremise de ses représentants, accorde à la mémoire de TExcellentissime don Gabriel Garcia Moreno l'hommage de son éternelle gratitude, et, pour le glorifier selon ses mérites, lui décerne le nom de Régénérateur de la patrie et de Martyr de la civilisation catholique.
« Pour la conservation de ses restes mortels, il sera élevé, au lieu que désignera le pouvoir exécutif, un mausolée digne de ce grand homme.
« Afin de recommander son nom glorieux à l'estime et au respect de la postérité, une statue en marbre, érigée en son honneur, portera sur son piédestal l'inscription suivante : A Garcia Moreno, le plus îioble des enfants de l'Equateur, mort pour la religion et la patrie y la République reconnaissante.
« Dans les salles des conseils municipaux et autres assemblées officielles figurera également un buste de Garcia Moreno, avec l'inscription : Au régénérateur de la patrie, au martyr de la civilisation catholique.
« La route nationale et le chemin de fer, œuvres principales du président défunt, porteront le nom de Garcia Moreno. »
Il faut remonter bien loin dans l'histoire pour rencontrer un homme assez grand pour mériter de pareils éloges, un peuple assez juste pour les lui décerner. Nulle part dans notre siècle où les catastrophes de toutes sortes ne sont pas rares, un chef d'Etat n'a été si unanimement honoré et pleuré. « Et ce n'est point assurément une chose ordinaire que nous voyons là, s'écriait ù cette occasion un grand polémiste chrétien : un peuple reconnaissant envers h; chef qui ne l'a point
spolié; qui n'a trahi ni son corps, ni son âme ; qui, au contraire, a audacieusement voulu le délivrer de l'ignol'ance, des menteurs, des hommes de proie ; qui l'a conduit devant Dieu dans la lumière, dans l'innocence et dans la paix ; et qui enfin a donné sa vie pour son salut ! Il y a donc aujourd'hui sur la terre un lieu petit et obscur, mais pourtant visible, oii la louange du Juste est partout proclamée. On le pleure, non seulement à l'autel, mais en pleine rue. Nous en concluons qu'il y a encore une justice parmi les hommes; et quand la justice parle quelque part au milieu du monde, c'est assez pour que le monde ne soit pas perdu. La justice qui parle dans l'Equateur est un grand service rendu au genre humain, le plus grand peut-ôtre que l'Amérique ait rendu jusqu'ici ^ »
Nous pouvons ajouter à l'honneur de l'humanité, que la couronne de gloire fut posée en ces jours sur la tête de Garcia Morcno, non seulement par le peuple au milieu duquel il a vécu, mais par toutes les nations catholiques sans exception. Comme l'Equateur, le monde civilisé porta le deuil du noble chevalier de la civilisation chrétienne. Les feuilles libérales tentèrent d'organiser le silence sur l'assassinat de Quito, afin de n'avoir ni à blâmer les assassins ni à louer la victime. Les radicaux, plus cyniques, vomirent tous leurs blasphèmes contre le catholicisme et son intrépide champion, mais l'explosion de douleur et d'admiration qui éclata d'un bout du monde à l'autre étouffa toute voix discordante. Ce n'était pas le bruit tumultueux organisé par une faction pour soulever l'opinion publique ; ni l'un de ces triomphes de parade en l'honneur des poètes et des tribuns de l'anti-cléricalisme, oiî chacun joue son rôle en riant, au milieu de spectateurs imbéciles ; mais l'im-
< Louis Veuillot. Univers, Il octobre 1875.
mense cri de douleur poussé par des millions d'âmes devant la tombe de l'hercule chrétien qui, durant quinze ans, n'a cessé de combattre pour Jésus-Christ, pour son Église, pour le salut des peuples. A genoux devant celte tombe, ouverte si prémalurémcnt par un crime, le peuple de Jésus-Christ se mit à pleurer comme il pleurait autrefois devant la tombe des martyrs, puis entonna un concert de louanges devant lequel s'elïacent tous les panégyriques. Qu'on nous permette d'en détacher quelques notes avant de clore ce récit.
Les républiques américaines glorifièrent à l'envi le héros-martyr. A la Nouvelle-Grenade, un de ses adversaires politiques, Madicdo, polémiste vigoureux, lui rendit ce solennel hommage : « Homme d'un grand caractère et d'une énergie à toute épreuve, Garcia Moreno fut le chef d'une nouvelle école : l'école de la sécurité. .... Or, il faut le dire comme oraison funèbre sur la tombe de ce grand homme, entre la liberté de l'anarchie et l'autorité d'un gouvernement (jui fait respecter le droit même à la Sixte-Quint, nous sommes pour le gouvernement. La prophétie de Bolivar s'accomplit à notre grand désenchantement : « il n'y a plus de foi en Amérique, ni entre les hommes ni entre les nations. Les constitutions et les lois sont des feuilles de papier; les élections, des exercices de pugilat; la liberté, un brigandage, et la vie, un enfer. » En somme, le critérium de toute loi politique, c'est la sécurité. Si la démocratie n'est qu'une invasion de scélérats et la république une farce nauséabonde, autant vaut la liberté comme en Russie ou en Turquie... Garcia Moreno était né pour gouverner un grand peuple : il se passera du lemps avant (jue l'Kquateur produise un génie comme celui-lj\... Ils l'ont assassiné, mais les martyrs ne meurent pas : ils passent de la prison au trône et de l'échafaud h la gloire. »
Le Chili, seconde patrie de (iarcia Moreno, multiplia
les démonstrations en l'honneur de ce sincère et généreux ami. Un journal semi-officiel de Santiago, La Republica, avait fait sur l'assassinat des réflexions abominables : <c Gomme toutes les œuvres du despotisme, disait-il, l'œuvre de Garcia Moreno disparaîtra avec lui. Malheureusement il y faudra quelque temps, car si le poignard a tué l'homme, il a prolongé la durée du système en posant la couronne du martyre sur un front qu'aurait dû couvrir le bonnet du forçat. » L'Etendard catholique répondit à la feuille gouvernementale par un brillant éloge de Garcia Moreno : « Le régénérateur a montré au monde qui abhorre le catholicisme ce que doit être un chef d'Etat. L'P^juateur ne se distinguait en rien des autres peuples, si ce n'est peut-être par plus de misère et de corruption. Un homme d'inteUigence et de volonté a suffi pour transformer le pays. Mais il ne savait pas, cet homme de cœur, applaudir à la négation de Dieu pour s'attirer les apj)lau(lissements de l'impiété : de là les anathèmes de la presse irréligieuse, qui ne rougit pas de l'appeler un monstre et un tyran. Ils poursuivent de leurs invectives le catholique Garcia Moreno, et ils réservent leurs éloges pour Guzman Blanco, le proscripleur des sœurs de Charité. Le grand homme de l'Equateur n'était pas de ces lâches vulgaires qui sacrifient tout à la popularité ou à l'intérêt du moment : il allait droit son chemin en regardant le ciel. One de fois nous avons vu sur ses lèvres le sourire du mépris quand il parlait de ces hommes qui veulent à toute force se donner un renom de libéralisme! Libéral? disait-il : est-ce qu'il ne suffit pas d'être catholique? »
Dans la capitale comme dans les principales villes du Chili, des services funèbres auxquels le peuple se porta on foule olïrirenl l'occasion de faire connaître à tous la vie et les vertus de Garcia Moreno. A la Conceo-
cion, l'orateur, don Vicente Chaparro, ne craignit pas de l'appeler « le plus grand homme que l'Amérique latine ait produit. » — « Un personnage, dit-il, réunissant à un si haut degré les qualités et perfections qui constituent l'homme éminent, l'homme accompli en tout genre, je ne le rencontre pas même dans l'histoire des siècles, et Dieu sait que je n'exagère pas. Naissance illustre, talent extraordinaire, science très vaste, érudition immense, éloquence entraînante, organisateur de génie, diplomate habile, militaire exercé, économiste distingué, administrateur incomparable, et par-dessus tout, valeur indomptable, patriotisme à toute épreuve, vertus morales et chrétiennes éminentes : rien ne manque à cet homme extraordinaire que Dieu créa tout exprès pour la mission transcendante qu'il voulait lui confier. » Après avoir montré que cette mission (la résurrection du peuple équatorien à la vie matéricllo, intellectuelle et morale) Garcia Moreno l'avait accomplie grâce à son ardent catholicisme, l'orateur établit que sa mort fut un véritable martyre : « Je ne veux point, ditil m'arroger une autorité que possède seule l'Kglise infaillible, ni par conséquent prononcer un jugement déAnitif, mais, sans sortir des limites de la simple probabilité, serait-il téméraire d'affirmer que Garcia Moreno est mort martyr de la religion ? La théologie nous enseigne qu'il y a martyre quand la mort, iniligée en haine de la foi ou de quelque autre vertu chrétienne, est acceptée librement par la victime. Or, selon toute probabilité, notre héros fut assassiné en haine de ses principes religieux et de sa conduite en tout conforme à ses principes, c'est-ù-dire de sa vie chrétienne. Qu'il ait librement accepté la mort, cela paraît indubitable, car il la prévoyait depuis longtemps, il en parlait fré- ([ueininent , il savait ponnjuoi ses ennemis l'avaient condimiiK'', cl iii':iiiiii()iiis il pi'isishiil dans sa manière
d'agir. Je me permets donc, sauf l'obéissance due à l'Eglise, de placer provisoirement la palme du martyre dans les nobles mains de Garcia Moreno. »
Un autre panégyriste prononça des paroles plus éloquentes et plus élogieuses, si c'est possible ^ «Il n'est pas mort comme meurent les lâches, ainsi que parle l'Ecriture. Héros et Martyr, il appartient à la race de ces géants qui s'appellent Constantin , Charlemagne, saint Louis, Thomas Morus, 0' Connell, nés pour tirer de son tombeau l'humanité déchue et la faire monter, à l'ombre de la croix, dans la voie du progrès. Le nom de Garcia Moreno apparaîtra désormais aux générations de l'Equateur en lettres de sang: Voici, dira-t-on, le héros rédempteur de sa patrie, voici son berceau et voici sa tombe , toutes deux glorieuses, l'une par la foi qui le fit chrétien, l'autre par la croix qui le fit martyr. Le monde entier l'a proclamé le héros par excellence, le défenseur de la grande famille, de la patrie commune. Quand un chef d'Etat s'élance au combat contre les ennemis de l'Église, tous les catholiques doivent jeter des fleurs sur son passage ; quand il proteste contre les oppresseurs des papes, il doivent lui crier : Frère, merci : vous avez été notre interprète à tous ! Seul de tous les souverains, Garcia Moreno a pris en main la cause de FEglise, notre mère : honneur à sa mémoire ! »
De Buenos-Ayres, de Lima, des villes de rAméri(|ue centrale, les populations catholiques saluèrent du nom glorieux de martyr le héros tombé sous les coups des sectaires. Dans l'Amérique du Nord, les manifestations furent plus éclatantes encore. « Si les États-Unis possédaient un homme de cette valeur, disaient les journaux, on ne trouverait pas sur leur immense territoire un
\Don Salvator Donoso, curé del Espiritu Santo, Chili.
autre homme pour l'assassiner. » De fait, aucune insuite, aucun blasphème ne se mêla aux hymnes de louange. Le Freeman de New-York, publia les résolutions suivantes , prises par l'association de Saint-Michel : « Considérant que le président de FE^quateur vécut et mourut en confesseur de la foi catholique; qu'avant de succomber sous les coups de la franc- maçonnerie, cette peste des républiques américaines, il se recommanda au souverain pontife, implorant sa bénédiclivm à l'elîet d'obtenir la grâce de verser son sang pour la foi catholique; enfin, qu'il mourut de la mort héroïque ambitionnée par lui, victime de son glorieux attachement pour l'Eglise : l'association de Saint-Michel, brûlant de rendre les plus grands honneurs à cet illustre martyr de la foi. sans anticiper sur les droits de notre mère la sainte Eglise , décide qu'elle célébrera chaque année le glorieux anniversaire du 6 août par une messe solennelle à laquelle assisteront les membres de la société. L'intention sera de demander à Dieu, par l'intercession du défunt, que son héroïsme pénètre les cœurs des catholiques d'un bout de l'Amérique à l'autre. »
L'ancien monde, pourtant si blasé sur les révolutions et les assassinats, se réveilla do sa torpeur en apprenant la mort de Garcia Moreno. L'Europe tressaillit comme l'Amérique à la pensée (ju'un homme avait pu, de nos^ jours, sacrifier sa vie pour défendre les droits do Dieu cl de son Eglise. Les journaux calholi([uos d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne, d'ilalie célébrèrent h l'envi les œuvres et la gloire de Garcia Moreno, son intrépide défense du pouvoir temporel, la mort plus intrépide encore du iiéros-marlyr. Un Espagnol, Hosollo, publia sous la dictée de son co'ur et de sa foi Le Martyr det'Lquatciir, œuvre de poésie ol (roli)([uonce doslinée îi mettre on lumière l'ucliou civilisalrice et les morveil-
leiises vci-lus rlu défunt. En Allemagne et en Suisse, des compositions dramatiques initièrent les foules aux épisodes de sa vie, aux scènes émouvantes de sa morl, aux nobles sentiments de son cœur. Mais c'est surtout en France, où le caractère chevaleresque de Garcia Moreno avait de longue date passionné les âmes restées chrétiennes, que l'impression de sa mort fut plus vivemont ressentie. Des obsèques solennelles furent célébrées à Saint-Sulpice, au lîiilieu des notabilités civiles et ecclésiastiques. L'orateur de Notre-Dame ' de Paris, prêchant sur le naturalisme et sa haine des droits de Dieu, signala le meurtre de Quito : « Regardez, dit-il à ses auditeurs, les deux pôles du monde moderne. A Home, voici un pape qui proclame les droits de Dieu ; sur le Paciliquc, un grand chrétien qui en fait la règle de son gouvernement. Pie IX est prisonnier au Vatican, et le chrétien tombe baigné dans son sang, sous le couteau d'un infâme assassin. Reconnaissez le juste de ce siècle : Garcia Moreno ! » Plusieurs mois durant, les journaux catholiques, les Semaines Religieuses entretinrent leurs lecteurs des œuvres et des vertus du président de l'Equateur, revenant toujours à cette conclusion déjàformulée en Amérique : « Il faut compulser l'histoire de la souveraineté et du martyre pour rencontrer une figure aussi héroïque et aussi sublime. A l'Eglise seule de consacrer le martyre et le miracle par sa décision suprême, mais nous pouvons espérer que le sépulcre oii sont déposés les restes immortels de Garcia Moreno deviendra un sépulcre glorieux. La postérité verra briller comme un astre au firmament de son Eglise celui que Dieu a fait grand aux yeux de ses contemporains 2. » Nous ne pouvons rappeler les hommages rendus par
< LeH. P. noiix. s. J.
^ Seinuiiu' Ik'Ujicu.'ie de Moalpcllioi-.
la France au martyr de l'Equateur sans emprunter quelques pages à un autre chevalier du Christ dont la plume, vaillante comme l'épée de Moreno, esquissa de lui un portrait si magnifique et si ressemblant qu'il fit le tour des journaux de France et du monde.
<* Saluons cette noble figure : elle est digne de l'histoire. Les peuples sont accablés d'éphémères fastueux et chiches dont la minute semble ne s'épuiser jamais. Des séditieux, des intrigants, des avortés, des fantômes vides, viennent insolemment tromper les disettes publiques. Devant chacun d'eux on a crié : « Voici l'homme providentiel ! » On le pèse, il n'a pas le poids ; il n'y a point d'homme !.... Telle est l'histoire commune des présidents de république : quelques crimes plats, infiniment de sottises plates, rarement l'honnt^e et plate vulgarité. Rien pour le présent, rien pour l'avenir. Point d'amour pour ces particuliers sans flamme et sans idée. Ils font des affaires, surtout leurs affaires; ils s'ennuient, ils ennuient. Métier sans fruits, sans fierté, sans force, et dont les suites les plus heureuses ne peuvent être que les suites ordinaires d'un négoce adroit : du pain, de l'oubli, et, si l'on a de la conscience, du remords. Garcia Moreno était d'une autre espèce, et la postérité le connaîtra. Il a été admiré de son peuple. Il a échappé au crime, à la vulgarité, à l'oubli ; il aurait échappé môme à la haine, si Dieu pouvait permettre que la haine ne suivît pas la vertu. On peut dire qu'il a été le plus antique des modernes, un homme qui faisait honneur à l'homme. Non pas un homme de Plularquc, ce ne serait pas assez. Sur un petit théâtre, il a t'ait tout ce que IMutarcjuc raconte de ses meilleurs héros. 11 l'a lait par un mouvement naturel de son caractère et par un engagement irrécusable de la règle qu'il avait embrassée. Il se l'ùl indigné contre lui-m^me do n'être qu'un honiiue de i*lul;ir(|U('. il ;iv;iil une notion
plus vaste de la grandeur. Suivant son grand el saint devoir, s'élevant sans cesse, il osa tenter ce que l'époque estime impossible, et il y parvint. Il fut *lans le gouvernement du peuple un homme de Jésus- Christ.
« Voilà le trait marqué et suprf'me qui le met hors de pair : homme de Jésus-Christ dans la vie publique, homme de Dieu. Une petite république du Sud nous a montré cette merveille : un homme assez noble, assez fort et assez intelligent pour persévérer dans ic dessein d'être, comme on le dit, « homme de son temps », d'en établir les sciences, d'en accepter les mœurs, d'eii connaître et d'en suivre les usages cl les lois, et cependant de ne pas cesser d'être un homme de l'I'^vangile exact et fidèle, c'est-à-dire un exact et fidèle serviteur de Dieu, bien plus, de faire de son peuple, pareil lorsqu'il en prit la conduite à tous les peuples de la terre, un peuple exact et fidèle dans le service de Dieu.
«... C'était un chrétien tel que les postes souverains n'en paraissent plus comporter, un chef tel que les peuples ne paraissent plus dignes d'en avoir, un justicier tel que les séditieux et les conspirateurs n'en paraissent plus craindre, un roi tel que les nations en ont perdu le souvenir : On vit en lui du Médiciset du Ximénès : Médicis moins la fourberie, Ximénès moins la pourpre et l'humeur romaines. Il avait de l'un et de l'autre l'étendue du génie, la magnificence et l'amour de la patrie. Mais on retrouvait davantage dans sa physionomie les traits admirables des rois justes et saints, la bonté, la douceur, la justice, le zèle de la cause de Dieu...
« Dès qu'il fut connu, la secte, si puissante en Amérique, et dont il se déclarait hardiment l'ennemi, le condamna à mort. Il sut que l'arrêt prononcé en Europe avait été ratifié dans les conciliabules d'Amérique et serait exécuté. Il s'en inquiéta peu. Il était catholique
et avait résolu de l'être partout et toujours : catholique sans remède, de la race aujourd'hui inconnue parmi les chefs officiels des peuples, qui se tourne d'abord vers notre Père qui est aux cieux et lui dit à haute voix : Que votre règne arrive!
« Cet homme de bien, ce véritable grand homme à qui ses ennemis ne reprochaient que de vouloir régénérer son payset eux-mêmes par un indomptable amour de la lumière et de la justice, n'ignorait pas qu'il était guetté par des assassins. On lui disait de prendre des précautions ; il répondait : « Comment se défendre contre des gens qui vous reprochent d'être chrétien? Si je les contentais, je serais digne de mort. Du moment qu'ils ne craignent pas Dieu, ils sont maîtres de ma vie; moi je ne veux pas être maître de Dieu, je ne veux pas m'écarter du chemin qu'il m'a tracé. » Il suivait son droit et rude chemin qui allait à la mort du temps et à la vie éternelle; il répétait son propos accoutumé : Dieu ne meurt pas!
« lia été tué dans la rue par un homme de rien qu'il avait accueilli, obligé et renvoyé comme indigne ou incapable ; l'homme que les sectaires trouvent ordinairement, pour ces coups-là. Il a été tué sur le seuil de l'église et rapporté dans la chapelle de Notre-Dame des Sept-Douleurs, objet de sa dévotion particulière. Il y est mort après quelques instants. Sa dernière parole a été : Dieu ne meurt pas !
« Nous osons dire que Dieu lui devait celte mort. Il devait mourir dans sa force, danssa vertu, dans sa prière, aux pieds de la Vierge des Sept-Douleurs, martyr de son piMiple et de sa foi, pour lestiuols il a vécu. IMe IX a piilili(|ii('ni('ijt lionoré ct^ fils digne de lui ; son peuple, plongé dans un long deuil, le pleure comme l'ancieni IsraiM pleurait ses héros ol ses justes. Que man(]iuvl-il à sa gloire? Il a donné un exemples iiiiinue dans lo
monde et dans le temps au milieu desquels il a vécu : Il a été l'honneur de son pays : sa mort est encore un service : peut-élre le plus grand : il a montré à tout le genre humain quels chefs Dieu pourrait lui donner et à quels misérables il se livre lui-même par sa folie'. » Pie IX a publiquement Iionoré ce fils digne de lui! Terminons cette revue, très incomplète, des manifestations catholiques en l'honneur de Garcia Moreno par l'hommage du pontife suprême auquel fait allusion l'article magistral que nous venons de citer. Le pape des zouaves, celui qui versa tant de larmes sur les martyrs de Castellldardo, ne pouvait manquer de pleurer le croisé de l'Eglise, assassiné par la Révolution. Le pontife-roi devait un éloge qui sanctionnât tant déloges funèbres à l'unique chef d'Etat qui se fût levé pour défendre son trône. Le 20 septembre 1875, dans sa prison du Vatican, Pie IX adressa aux pèlerins de Laval une de ces harangues justicières dont il flagellait quelquefois, lui leur captif, les odieux persécuteurs de l'Eglise. Il montra la secte maçonnique exerçant ses fureurs contre le Saint-Siège en France, en Allemagne, en Suisse ; dans les républiques américaines, emprisonnant les évoques, expulsant les religieux, confisquant les biens ecclésiastiques ; puis, sa voix, indignée jusque-là, se remplit de larmes : « Au milieu de ces gouvernements livrés au délire de l'impiété, la République de l'Equateur, dit-il, se distinguait miraculeusement de toutes les autres par son esprit de justice et par l'inébranlable foi de son président, qui toujours se montra le fils soumis de l'Eglise, plein de dévouement pour le Saint-Siège, et de zèle pour maintenir au sein de la république la religion et la piété. Et voilà que les impies, dans leur aveugle fureur, regardent comme une
^ Louis Veuillot, L'Univers, 27 septembre 1875.
insulte à leur prétendue civilisation moderne l'existence d'un gouvernement qui, tout en se consacrant au bienêtre matériel du peuple, s'efforce en même temps d'assurer son progrès moral et spirituel. A la suite de conciliabules ténébreux organisés dans une république voisine, ces vaillants ont décrété le meurtre de l'illustre président. Il est tombé sous lefer d'un assassin, victime de sa foi et de sa charité chrétienne envers sa pairie. » Victime de sa foi et de sa charité : Pour Pie IX aussi, la mort de Garcia Moreno fut la mort d'un martyr.
Le pape ne s'en tint pas à des paroles. Quelques jours après, il fit célébrer à ses frais des obsèques solennelles pourl'àmede Garcia Moreno, ainsi que font les pontifes quand Dieu ravit à l'Eglise un de ses enfants privilégiés. Il alla plus loin encore. Des catholiques italiens avaient conçu l'idée d'ériger à Rome une statue à l'invincible défenseur de l'Eglise et du pape : Pie IX applaudit à ce noble dessein et contribua lui-même pour une somme considérable ù l'exécution du monument, qu'il fit placer dans le collège Pio-Latino-Américano, en mémoire du grand Américain. En costume militaire, debout sur son piédestal, GarciaMoreno, proche encore la croisade contre la Révolution. Sur les quatre faces du monument, quatre mots rappellent ses gloires :
Au gardien fidèle de la religion, Au zélé promoteur des sciences, Au serviteur dévoué du Saint-Siège, Au justicier, vengeur des crimes'.
Puis le marbre redit son martyre et le deuil du peuple catholique :
* Hrligionis intfiRcrrimus cuslos, Aiiclor sliidiorutn optinionini, (Jbsoqii('r)lissimiis in (lliristi sodom, JuHliliaj cullur, scetcruiii viiulox.
Gabriel Garcia Moreno
Président de la République de TEquateur
Traîtreusement assassiné. par la main des impies
Le 6 août 1875.
Les hommes de bien dans le monde entier
Ont célébré ses héroïques vertus,
Sa glorieuse mort pour la Coi
Et pleuré le crime qui l'a ravi ^u monde.
Le Souverain Pontife Pie IX
Par sa munificence
Et les dons d'un grand nombre de catholiques
Éleva ce monument
Au brave défenseur
De l'Eglise et de la société*.
Pie IX et Garcia Moreno, tous deux croisés contre la Révolution, l'un martyrisé par elle, l'autre emprisonné ; le prisonnier louant le martyr devant l'humanité qui applaudit, et Dieu, qui ne meurt pas, couronnant l'un et l'autre: nous pouvons rester sur ce grand souvenir.
La renommée de ces deux hommes grandira de jour en jour à mesure que la Révolution grandira elle-même, abaissant les caractères et ruinant les sociétés. A la vue des hommes d'Etat, rois, em[)ereurs, présidents de répu-
* Gabriel Garcia Moreno
Suiunius lleipublicaî Quitensis
In America Praeses
Inipia manu
Per prodilionem interemptus
Nonis Auf,'. a. MDCCCLXXV.
(>ujus virtuteni
Et gloriosa^ inortis causam
Admiralione el laiidibus
Diri casus atrocitatem
Roui omiies prosecuti sunt.
Pius IX J>onl. Max.
Pecunia sua
Et plurim. cathol. rollatione
Egregie
De Ecclesia etllepublioa nierilo.
blique, ministres, qui sortiront des officines de la Francmaçonnerie; les peuples rediront cette parole qiii échappa un jour à deux savanis allemands en voyant les œuvres du président de l'Equateur : « L'Europe est trop grande pour ceux qui la gouvernent, et l'Equateur trop petit pour Garcia Moreno. »
A mesure que ^e développera l'hérésie libérale qui supprime du gouvernement Dieu, Jésus-Christ et son Eglise, les pontifes, à l'imitation de Léon XIII, rappelleront aux nations la Conslitutioyi chrélienne des Etais et foudroieront le libéralisme. Les moins clairvoyants des catholiques seront obligés d'acclamer Pie IX, le docteur du Syllabus, et Garcia Moreno, le premier chef dEtat catholique depuis 1789. Si, malgré l'enseignement de l'Eglise, les conservateurs libéraux s'obstinent à vanter l'Eglise libre dans l'Etat libre, la souveraineté absolue du peuple et des parlements, ils continueront à ouvrir la porte au radicalisme dans tous les étals de l'Europe et de l'Amérique. La France, la Belgique, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, deviendront fatalement et à bref délai, la proie du socialisme. Alors sonnera le glas des sociétés, et l'on dira en cherchant les causes de celle horrible dissolution : Si l'on avait cru Pie IX, si l'on avait suivi l'exemple de Garcia Moreno !
Quand viendront ces calamités, — ou Dieu suscitera un chef chrétien qui orgauisera une croisade générale contre les modernes sarrasins pour délivrer la ïerre- Sainte c'est-à-diro les nations chrétiennes, et le tom- Ixîau des saints apôtres [)vofaiié pai* l'usurpation sacrilège <le la Ville éltM'iUîlle ; en c(î cas, sauv»! du satanisme révolutionnaire, le monde bénira Pie IX et Garcia Moreno, les initiateurs «lu mouvement (•atboli(Hie : — ou bien les chrétiens continueront à baisser la tète devant le» francs-muçons, les loges remplaceront les églises,
Vie lie Gai'cia Moreno
Kohflllo d' 1 8oo«».o<
comme les mosquées de Mahomet s'élèvent sur les ruines des temples chrétiens. Alors, les quelques enfants de Dieu, errants sur les ruines de Jérusalem, diront en pleurant : Nos chefs nous ont perdus parce qu'ils ont refusé d'écouter les leçons de Pie IX, le pontife prisonnier, et de marcher sur les pas de Garcia Moreno, le héros-martyr.