‹ Garcia Moreno, président de l'Equator [microform]Chapitre 16 sur 97 · L'ESPAGNE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L'ESPAGNE EN AMÉRIQUE

Des traditions plus où moins authentiques font remonter le royaume de Quito aux premiers siècles de notre ère. Diverses tribus venues du nord se seraient fixées sur le pla- ‘teau des Andes, et la plus puissante, celle des Quitus, aurait fini par absorber les autres : d’où le nom de Quito 4onné à Ja principale résidence du chef.

Quoi qu'il en soit, au milieu du XVe siècle, l'inca (2), c'est-à-dire l'empereur du Pérou, battit dans un combat sanglant ses trop remuants voisins et réunit leurs terres à son immense domaine ; bien plus, afin de les tenir sous sa main, il abandonna son aneienne capitale pour s'installer à Quito, où il régna trente-huit ans, non moins habile dans l’art de gouverner les peuples que vaillant à les conquérir.

En dehors des forets du Napo où ne vécurent jamais que des tribus sauvages, les indiens de l'Équateur, dont le nombre s'élevait à cinq ou si millions, jouissaient sous les incas d’une certaine civilisation. Simples et docile comme des enfants, ils suivaient sans mot dire l'impulsion donnée par leurs chefs, adoptant toutes les superstitions idolâtriques auxquelles donnaient créance les traditions du pays ou les calculs de la politique. Ils considéraient comme leur grand dieu ce soleil qui dardait perpendiculairement ses rayons sur leur tête ; la lune était son épouse, et les incas qui les gouvernaient, les augustes fils de ces deux astres. Leurs princes avaient senti d’instinct que, pour obtenir -Obéissance sur terre, l'autorité doit descendre du ciel. La société se divisait en quatre classes : nobles, fonctionnuires, agriculteurs et artisans, Au-dessus de tous planait l'inca,

2 Il s'appelait Huanacapac.

personnage mystérieux, presque divin, devant lequel on ne paraissait que nu-pieds, les yeux baissés, la tête profondément inclinée. Il rendait bonne et prompte justice, et surveillait les magistrats à tous les degrés de la hiérarchie. Dans ce pays aux mines inépuisables l'or et l'argent abondaient, Les indiens en usaient pour la confection d'ouvrages d’'orfévrerie et l’ornementation de tissus précieux qui aujourd’hui encore défient l'imitation. Leurs temples, leurs forteresses prouvent qu'ils possédaient quelques connaissances en architecture ; toutefois, leur occupation principale consistait dans le travail des champs: les incas avaient le bon sens de considérer l’agriculture comme la sourçg féconde de la richesse et du bonheur.

Or, malgré les splendeurs de leur dieu-soleil, ces peuples restaient depuis leur origine assis dans les ténèbres de l'idolatrie et courbés sous le poids des vices les plus dégradants, lorsque, à la fin du XVe siècle, il plut à leur Père du ciel de leur revêler Jésus-Christ, le rédempteur et le: sauveur de toutes les nations, le divin soleil qui illumine et purifie toutes les âmes. Mais quel sera l’apôtre choisi pour” porter la croix à ses pauvres tribus indiennes ? Dieu promena son regard sur ses fils aînés, les chrétiens d'Europe. Au lien de messagers disposés à étendre son règne, il trouva sur presque tous les trônes des princes apostats, en guerre ouverte contre son Eglise. En Allemagno, les empereurs persécutaient depuis plusieurs siècles le pontife romain ; en France, les rois n'avaient que trop développé les germes de révolte semés per Philippe le Bel, le persécuteur du pape Boniface VIII ; en Angleterre on voyait poindre Henri VIII; partout les souverains proclamaient leur absolutisme, et préludaient ainsi aux crimes de Luther et des antechrists qui lui ont succédé.

Restuit cependant, au fond de l’Europe, un vrai chevalierde la croix, le peuple espagnol. Descendu des Asturies avec: Pélage, ilavait reconquis pied à pied, durant une croisade de: huit siècles, le terrain usurpé par les Sarasins, IL comptait des saints parmi ses rois, le cid Campéador parmi ses gloi-

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res, Il aimait avec passion l'Église catholique, ses évêques, ses prêtres, ses temples, ses cérémonies saintes : aussi poursuivait-il sans pitié le juif déicide, l’héritique rénégat, et ces fils odieux de Mahomet, qu'il venait de chasser de Grenade, leur dernier boulevard.

C'est à ce peuple profondément catholique que Dieu confia l'évangélisation de ses millions d'enfants ensevelis jusque. là dans le sein de la mer ténébreuse. Depuis dix-huit ans déjà, Christophe Colomb, le génie mystérieux à qui Dieu avait fait pressentir l’existance de mondes inconnus. crrait de royaume en royaume, cherchant un: prince qui voûlut bien être le messager du Christ ; mais partout, à Gênes, à Venise, en France, en Angleterre, on l'avait traité de visionnaire et d'aventurier, Dieu le conduisit enfin à la cour d’Espagne où Isabeile la Catholique, non moins zélée que lui pour le salut des âmes, favorisa son expédition. Quelques mois après, Colomb découvrait l'Amérique, et le souverain Pontife, au nom du Christ, roi de tous les peuples qui sont sous le soleil, donnait au roi d'Espagne l'investiture de toutes les îles et continents nouveaux ‘à conditien pour eux de faire connaître Jésus-Christ dans ces lointaines contrées, et d'envoyer à cette effet aux îles et terres susdites des hommes probes et craignant Dieu, pleins de doctrine, de sagesse et d'expérience, pour instruire les habitants dans la foi catholique et les former aux bonnes mœurs (1) ”

Les rois d'Espagne s’acquittèrent avec fidélité de l’auguste mission que leur avait confié le Vicaire de Jésus-Christ. Chrétiens, ils se préoccupaient du salut de leurs sujets ; politiques, ils comprenaient qu'il n’,7 a point de colonisation possible sans la fusion des races, ni le fusion sans une reli- , gion commune à tous. Aussi chaque vaisseau quittant les côtes d'Espagne emportait-il avec les colons de nouveaux missionnaires de la croix, des évêques, des prêtres séculiers, des dominicains, des franciscains, des religieux de la Merci, des jésuites, des augustins. Chaque évêque créait un nou-

veau centre pastoral, les prêtres séculiers rappelaient leurs

(1) Bulle inter cœtera, 1493

bas

devoirs aux colons et aux indiens déjà baptisés, les missionnaires s’en allaient à la recherche des tribus nomades,

Qui racontera les voyages, les souffrances, le martyre de ces héros du christianisme, dignes des premiers apôtres ? Au sein de cesfmmensités, de ces fleuves, de ces montagnes, de ces forêts vierges sans ombres de routes, sous les feux d’un soleil brûlant, ils couraient comme Jésus-Christ après les brebis égarées. En 1581, saint Turibe, archevêque de Lima, écrivait au pape Clément VIIT : “ J'ai visité plusieurs fois mon diocèse. Je préchais aux Espagnols et aux Indiens, à chacun d’eux dans leur propre langue. 11 m’a fallu pour cela faire plus de cinq mille deux cents lieux de marche, d’autres disent sept mille lieues, le plus souvent à pied,

dans des sentiers raboteux et difficiles. J'ai dû traverser de très larges fleuves, franchir de hautes montagnes, dans une grande disette et nécessité de toutes choses. Souvent je ne trouvais rien à manger ni à boire, et je couchaissur la terre nue, Néanmoins j'ai pu pénétrer dans lés parties les plus reculées de ces provinces, où habitent les Indiens convertis, toujours en guerre avec les infidèles et les sauvages (1.) ”

Des ouvriers comme ce Xavier de l'Amérique, qui confirma de sa main plus d’nn million d'hommes, plantèrent la croix en moins d’un siècle au Pérou, à l'Équateur, à la Nouvelle-Grenade, au Chili, partout où la race conquérante établissait sa domination. L’Amérique devint une nouvelle ï Espagne où l’on vit s'élever comme par enchantement de nombreuses villes, des universités florissantes, des collèges, des écoles, des établissements religieux destinés à répandre, avec les bienfaits de l'instruction, les secours de la charité.

Dans toutes les classes de la société, la vie chrétienne se développa d’une manière remarquable au moyen de pieuses confréries d'hommes et de femmes ; et bientôt, sur ces montagnes, naguère le théâtre d’odieuses superstitions, l'œil de Dieu se renosa sur des âmes vraiment saintes, des prêtres

- héroïques, des missicnnairrs toujours en quête d’une âme à sauver, des religieux comme le B. Martin de Porrez, et le

(1) Vie de Turibe, par Dom Berangier, page 80.

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B. Pierre Claver, s'installant au lit des pestiférés ; des , vierges arrivées au sommet de la perfection, comme sainte: Rose de Lima et cette bienheureuse Marianne de Jésus que ses contemporains surnommèrent le lys do Quito, Ë C'est ainsi que, fidèles à leur mission divine, los monarques espagnols firent du nouveau monde lu terre de la Sainto Croix, Tierra de Santa Cruz, comme on l’appelait au XVIo siècle, Ces peuples conquis par lour épée, ils les ont doté do ! la vraie foi et de la vraie civilisation; et cette foi, nous en verrons bien souvent la preuve, ils l'ont tellement ancréo dans les cœurs, qu'il semble impossible de l’en arracher. Pourquoi faut-il qu'après ce juste hommage rendu aux rois d'Espagne, les premiers colonisateurs du monde (1), nous soyons obligés de signaler la grande faute qui prépara la ‘4 ruines de ces admirables colonies, le plus beau fleuron de < leur couronne ?

RÉGALISME ET RÉGICIDE.

Au siècle dernier, dans l’odieux dessein de fomenter 4

l'insurrection et de ruiner le catholicisme aux colonies, les 4

encyclopédistes accablèrent d’anathèmes les monarques : E, espagnols qu'ils accusaient d’avoir tyrrannisé pendant troissiècles les indiens et les colons du Nouveau-Monde. Et l'on. trouve encore aujourd’hui des catholiques qui, sur la foi de ces faux humanitaires, nous parlent sérieusement des ‘ trois siècles d’esclavage ”.

Admettons qu'aux jours troublés de la conquête, des

(1) “Il ÿ a une grande différence entte les colonies fondées par les Français, les Portugais, les Espagriols, et celles formées par les Anglais et les Américains des Etats-Unis. Les trois premiers peuples ont laissé partout des germes abondants de catholicisme et de civilisation, tandis que, si les Anglais et les Américains se retiraient de leurs possessions, il ne resterait après eux que des ruines dans un désert et Ja nuit de l’erreur. ” (Manning, Aiscours prononcé

* à Mill-Hill, 1869.) Avis à nos modernes colonisateurs de l’Algérieet du Tonkin.

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chercheurs d'or venus en Amérique à la suite de ces chercheurs d’âmes dont nous venons de rappeler les dévouements sublimes, se soient deshonorés par des actes de bar. barie, ainsi que le prouvent les protestations immortelles bien qu'un peu déclamatoires du dominicain Las Casas : est-il juste de faire retomber sur les rois d'Espagne ou sur la nation espagnole la responsabilité de ces méfaits individuels ? L'histoire vraie démontre, au contraire, par des faits irrécusables que Ferdinand et Isabelle, Charles-Quint et Philippe IT, ont employé toute leur puissance à sauvegarder la liberté et le bien-être des indigènes. Qu'on lise dans le reencii des lois espagnoles les règlements contenus sous le titre de Bon traitement des Indiens (1), et l'on verra que ces dispositions ont été dictées par un amour profond de l'humanité et de la justice. Pour assurer le respect et l'observation de ces lois, les rois catholiques créèrent un protectorat spécial des indiens, protectorat dont furent investis les Frères-Pêcheurs, qui toujours s'étaient montrés les ardents défenseurs des onprimés. Quant aux exacteurs et aux malfaiteurs, il les purent autant que le permirent l’éloignement et l'étendue des provinces conquises,

S'ils ont autorisé les répartitions ou distributions de travailleurs entre les colons, c'est que, dit le protestant Robertson, de cette question du travail, longtemps débattue, dépendait l'avenir et même l'existence des colonies. Le grand ministre Ximénés, d'accord avec Las Casas, envoya sur place une commission de religieux et de jurisconsultes pour la résoudre. Or, après de longues informations, et de mûres délibérations, ces commissaires reconnurent ‘ que les Espagnols établis en Amérique étaient en trop petit nombre pour exploiter les mines ouvertes et cultiver le pays ; que pour ces deux genres de travaux, ils ne pouvaient se passer-des indiens ; que, si on leur ôtait ce secours, il faudrait abandonner les concuêtes, et qu'enfin, sans l'autorité d’un maître, il n’y avait aucun moyen assez puissant pour faire surmonter

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aux indiens leur aversion naturelle pour toute espèce de travail (1.) Pour tous ces motifs, ils jugèrent nécessaire de tolérer les repartimientos. ” Et cependant les rois n'y consentirent qu'après avoir édicté de nouveaux règlements pour empêcher les abus, “ Nous vous ordonnons, écrivait Charles-Quint à l'évêque du Pérou, nommé protecteur des indiens, de faire toutes les perquisitions nécessaires pour vous assurer du bon traitement des indiens. Si les colons qui les ont en garde abusent de leur autorité, nous vous donnons le droit de les punir, soit par la prison, soit par une amende péeuniaire.: “ Donc si l’on commit des crimes au Nouveau-Monde, il faut en accuser, non les rois catholiques qui ont tout fait pour les prévenir, mais cette auri sacra fames, cette maudite passion de l'or qui désole le monde ancien et courbe aujourd'hui l’Europe esclave, en

dépit des lois républicaines ou monarchiques, aux pieds de:

quelques banquiers juifs.

De là aussi l'importation des nègres dans les colonies. Les rois catholiques s’y opyosèrent d’abord, mais on leur représenta que les portugais et les anglais faisaient sans scrupule ce commerce de chair humaine. Pourquoi ne pas utiliser ces africains que les négriers amenaient aux Antilles? Plus robustes et plus courageux que les indiens, ils donneraient leur travail et recevraient en échange les bienfaits d’une civilisation à laquelle, dans lenr pays, ils resteraient fatalement étrangers. Débordés par les nécessités d’un empire qui s'étendait du Mexique au détroit de Magellan, les rois d’Espagne tolérèrent chez eux un ordre de choses “établi partout. Les papes seuls, Léon X, Paul IIT, Urbain VIIT, Benoit XIV, qui, au nom du droit naturel, proscrivirent l’infâme traite des noirs, peuvent leur reprocher cette tolérance, car les colonies portugaises, anglaise, françaises, regorgaient de nègres aussi bien que les, colonies espagnoles, Le grand apôtre de l'humanité, Voltaire, s’en-

(1) Aujourd’hui encore, après trois siècles de civilisation, les propriétaires d’haciendas sont obligés de recourir aux moyens de <oertion pour vaincre l’incroyable paresse de l’indien.

richissait en faisant la traite des noirs. et ce trafic souriait si bien au philosophe Mably qu'il proposait d'établir l’esclavage en Europe pour améliorer la culture.

Enfin, pour ne rien dissimuler, on a reproché à la mèrepatrie un système économique qui, pour lui être commun avec d’autres pays, n'en était pas moins funeste au progrès matériel des colonies. Tout pour la métropole et par la métropole, semblait être la devise du Grand Conseil des Indes, De là centralisation de toutes les affaires ecclésiastiques, militaires et commerciales, créations de monopoles et de prohibitions préjudiciables aux intérêts de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, et par suite plaintes et récri- ‘ minations des colons assez forts, après deux siècles de travail et d'organisation, pour sortir de l'enfance et voler un peu de leurs propres ailes.

Telle était la tendance des esprits au milieu du dix-huitième siècle, mai, il faut le reconnaître, entre cette adolescent, qui réclame de sa mère un peu plus de liberté, et le ‘ rebelle qui, les armes à la main, demandera tout à l'heure indépendance et séparation, il n’y a un abîme. L’américain aimait l'Espagne, il aimait ses rois, il leur faisait d’humbles remontrances, mais jamais il ne lui vint à l’idée de se déclarer indépendant à leur égard avant qu’eux-mêmes se fussent déclarés indépendants de Dieu, du Christ et de son Église. Le Roi du ciel avait donné l'Amérique aux rois catholiques, il l’enleva aux rois philosophes et régaliens.

C'était le temps où, sous l'impulsion donnée par les Luther et les Machiavel, continuée par les Buchanan et les Pithou.le césarisme antique relevait la tête sous le nom de régalisme. Oublieux du Christ et du vieux droit chrétien, les princes

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maient libre de tout contrôle ici-bas, L’Allemagne,la Suisse, l'Angleterre, la Suède, le Danemark, avaient rompu avec le pape pour fonder des églises nationales sous la juridiction du roi redevenu l'imperator et pontifex du vieux paganisme. Les caprices du monarque se transformèrent en lois d'État, selon la formule du droit absolutiste : “ Ce qui plaît au roi

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a force de loi (1.) ” Au nom du droit de Dieu, les pontifs réclamèrent contre cette nouvelle invasion d’un despotisme qu’on croyait mort à jamais. Louis XIV leur déclara dans ses quatre articles de 1682 : “ que les papes n'ont aucun pouvoir direct ni indirect sur le temporel des rois, et que d'ailleurs le concile l'emporte sur le pape, dont les actes sont limités par les saints canons et les jugements réfo:msbles. ” C'était la confiscation de l'autorité pontificale au profit de l'absolutisme royal.

En vrais descendants de Louis XIV, les princes espagnols adoptèrent ces maäximes païennes. Abusant du droit de petronage, que les pontifes romains leur avaient bénévolement accordé, ils se crurent trop souvent les maîtres absolus des personnes et bénéfices ecclésiastiques. Cette tyrannie régalienne, doublée d’impiété philosophique, s'afficha d’une manière particulièrement révoltante dans la conduite du roi Charles III à l'égard des jésuites.

On connait l’inique procès intenté à la compagnie de Jésus dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Des parlements jansénistes osèrent condamner des constitutions approuvées par l” felisc, et les courtisans de la Pompadour, incriminer la morale prétendûment relâchée des samts reli. gieux. La vérité, c'est que les jésuites, éducateurs de la jeunesse, orateurs, écrivains, missionnaires, rendaient d'immenses services à l'Église, à l'État et aux familles. On n'avait contre eux d’autres griefs que leur ardente et brillante défense de la papauté durant ces derniers siècles. Protestants, jansénistes, légistes, gallicans, jugèrent donc d’exterminer ces

‘ gardes du corns ” des pontifes romains, ainsi que les appe-

lait Voltaire. Le roi de Portugal, obsédé. par l’odieux marquis de Pombal, con.menga l’exécution aussi bien dans son royaume que dans les colonies de l’inde du Brésil et du Paraguay ; puis,entre deux orgies, le triste Louis XV signa l'arrêt ‘sauvage ; enfin, dans ce massacre des innocents, on vit apparaître le vérituble Hérode,Sa Majesté Catholique Charles III.

La compagnie de Jésus était la gloire de l'Espagne et

(1) Quidquid placuit regi, legis habet vigorem.

des colonies espagnoles. l'Amérique du Sud possédait plus | de cent collèges, dirigés par deux mille cinq cents jésuites. Dans les déserts, cinq cent mille indiens, convertis par ces admirables missionnaires, jouissaient, sous leur conduite, d'une civilisatiou patriarcale qui rappelait les plus beaux temps de l'Église: Or, sans aucune forme de procès, sans même consulter le souverain pontife, voici l’ukase que le roi Charle IIT expédia, de sa propre main, à tous les gou- * verneurs de province tant en Espagne qu'aux colonies :

“ Je vous revêts de toute mon autorité et puissance royale pour vous transporter sur le champ, avec main forte, au | couvent des jésuites. Vous ferez saisir tous les religieux et les ferez conduire d'‘us les vingt-quatre heures au port le plus, r?.pproché, où ils seront esnbarqué sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des À individus, sans permettre à aucun d’eux d'emporter autre chose que ses livres de prière et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l’embarquement, il existe Æ un seul jésuite, même malade ou moribond, dans votre département, vous serez puni de mort. Moi, le roi d’Es, pagne. ”

Est-ce d’un chrétien ou d’un caraïbe qu'émane ec déeret barbare ? Mais que dire de son exécution ? Au jour fixé, 2 avril 1767, sous le coup de minuit, les jésuites furent saisis partout, en Espagne, en Amérique, dans les îles, entassés SS pêle-mèle sur des vaissaux comme des nègres destinés à l’es- ss clavage, et bientôt jetés, morts ou vifs, dans les états du pape. Le jour même, le roi signa un édit déclarant ‘“ que les motifs de cette proscription resteraient ensevelis dans son cœur royal, ” et défendit ‘ de parler ou d'écrire pour la réprouver, sous peine d’être traité comme coupable de lèsemajesté, attendu qu'il n'appartient pas aux particuliers de juger ou d'interpréter les volontés du souverain, ” Néron n'eût pas mieux fait.

Cependant le pape, en apprenant ces crimes, écrit à Charles T1 : “ Tu quoque, fili ! Ainsi le roi catholique, toujours

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