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vertueuse mère : sans tenir compte de la position inférieure que les évènemenns lui avaient fäite, ils furent très-heureux de voir leurs fils s'attacher à cetécolier d'avenir, aussi recommandable par ses vertus que par les nobles qualités de son esprit.
Le ler septembre 1837, don Gabriel entra au collège San-Fernändo, pour y étudier la philosophie, les mathématiques et-les sciences naturelles. Durant trois années, l’adolescent allait sucer le lait fortement séculari sé de l’Alma mater.
Jadis fondée par les Espagnols et pourvue par l'Église de l'institution canonique, l'Université de Quito avait joui dans l'Amérique du Sud d'une grande célébrité, surtout par son dévouement aux doctrines thomistes. Mais, une fois émancipée de l'Espagne. l'Amérique: avait cru devoir s'émanciper de l'Église et de son enseignement traditionnel (1). L'ange de l’école, à Quito comme à Paris, ce ne fut plus saint Thomas, mais le novateur Descartes. Aussi demanda-t-on à grand cris la sécularisation, ou, comme on dirait aujourd'hui. la laïcisation de l’Université. De fait, excepté la théologie qui restait sous la direction de l'Église toutes les falcultés, lettres, sciences, droit, médécine, avaient été confiées à des laïques imbus des nouvelles doctrines. La philosophie s’enseignait au collège San-Fernando, ‘propriété des dominicains, que le président Rocafuerte, grand sécularisateur, avait trouvé à sa convenance et baptisé sans plus de façons du nom de Collège national de l’Université. Fort heureusement les maîtres valaient mieux que les institutions, et le tempérament chrétien des élèves réagissait contre les influences de cette atmosphère viciée. Garcia Moreno échappa, lui, à tout danger, grâce aux fortes préoc-
cupations qui dominèrent son âme dès cette époque de sa vie, 5
1 Il est vrai de dire que, même sous les derniers monarques espagnols, l’Université laissait à désirer en matière de doctrine, Sur les questions relatives à POUEIUS civile, elie exhalait déjà une forte odeur de régalisme.
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A cause de l’éminente supériorité dont il avait fait preuve durant ses humanités, le gouvernement lui octroya une des bourses dont il disposait, à la condition de professer la grammaire, tout en assistant au cours de philosophie. Il continua aussi de surveiller les élèves avec plus d'autorité qu'un maître de discipline rompu au métier. On se demandait comment il menait de front ces différentes besognes et parvenait à éclipser ses émules ; mais, ce qui attira surtout l’âttention durant sa première année de philosophie, ce fut un progrès très sensible dans la piété. On le voyait assister aux exercices religieux avec plus d’assiduité et de ferveur, s'approcher chaque semaine des sacrements, et prendre à cœur, avec plus d'amour que jamais, tout ce qui pouvait contribuer au service de Dicu ou à la gloire de l'Église.
Son esprit était en ce moment envahi par l’idée que Dieu l’appelait à l’état ecclésiastique. Il lui paraissait beau de se faire soldat du Christ et champion de l'Église en ce temps de révolution où les braves auraient sans doute à livrer de rudes combats. Ils'en ouvrit un jour à l'évêque désigné de Guayaquil, Mgr Garaïcoa, qui se trouvait à Quito pour la cérémonie de son sacre. Connaiïssant la pieuse famille et les antécédents si honorables de son diocésain, l’évêque, non seulement l’encouragea duns ce qu'il croyait être sa vocation, mais vu les renseiguements qui lui parvinrent de tous côtés, il lui conseilla même d'entrer immédiatement dans la cléricature. Quelques jours après le sacre, don Gabriel recevait de la main du nouveau pontife la tonsure et les ordres mineurs,
Dès ce jour il tint à honneur de porter la .couronue cléricale et le collet distinctif des clercs. Déjà même il s'était procuré la soutane dont il devait se revêtir au jour où l’évêque lui conférerait les ordres majeurs. Ce saint habit était précicusement serré dans sa chambre, comme un signe extérieur destiné à lui rappeler sans cesse l'excellence et les obligations de son état. Il se trouvait bien parmi ses camarades quelques loustics disposés à plaisanter le
jeune tonsuré, maïs on n'allait jamais au delà de quelqnes
quolibets inoffensifs dont il était le premier à rire : aucun
n'eût osé pousser plus loin la pointe, car dès lors don Gabriel était le clérical qu'on m'attaqua jamais en face sans
avoir à s'en repentir.
Ce grand fait religieux domina cette première année de philosophie, marquée d'ailleurs par les plus brillants succès, Déjà sa mère, en vaillante chrétienne, le félicitait de sa dé: termination ; son frère aîné, alors curé de Monte Christi dans le diocèse de Guayaquil, s'offrait à pouvoir à tous Îles frais de son éducation ecclésiastique, lorsqu'une passion puissante, tyrannique, absorbante comme toutes les passions, vint l'arracher à ses préoccupations religieuses et <aptiver son âme.
À dix-huit ans, le jeune homme subit généralement une crise. Souvent d'ignobles instincts s'emparent de l'étudiant et le jettent, pieds et poings liés, dans l'égout de la volupté. Heureux ceux qui échappent aux enchantements de Circé, et ne se laissent point, comme les compagnons d'Ulysse, métamorphoser par elle en animaux immondes. Trop élevée, trop pieuse aussi pour ramper dans le vice, l'âme ardente de don Gabriel se laissa dominer et comme posséder par la noble passion de la science.
Durant ces dernières années, à Quito comme à Guayaquil, il avait attiré l'attention de ses maîtres par un amour extraordinaire de l'étude ; mais ni ses facultés, n'étaient assez développées, ni l'objet de son travail assez attrayant pour subjuguer son âme. Aujourd’hui qu'à l’aide des notions élémentaires, il pouvait se mettre en rapport avec la vérité elle-même, contempler dans ses études philosophiques Dieu, l'âme, le monde matériel avec ses innombrables substances, descendre par l'analyse scientifique jusqu'aux éléments de ces êtres mystérieux, il entra pour ainsi dire dans une sorte de ravissement qui augmentait à chaque instant sa soif de connaître,
Il visait en effet à une universalité de connaissances dont
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le besoin s'explique par la trempe particulière de son âme. Contrairement à ces spécialistes dans lesquels un don quelconque prédomine au détriment des autres, ses facultés également puissantes, parfaitement équilibrées, se prétaient un mutuel appui. Intelligence d’une pénétration presque intuitive, raison vigoureuse et logique, mémoire facile et tenace, imagination brillante, âme de feu, il possédait cet assemblage de qualités départies par la Providence à certains hommes exceptionnels. Sollicité par chacune de ses facultés, il voulut tout savoir, tout creuser, tout approfondir, la Littérature et l’histoire, la philosophie et les sciences exactes, les sciences naturelles aussi bien que léloquence et la poésie, De fait, il cultiva chaque branche de l'enseignement avec l'amour et l'acharnement d’un spécialiste. Doué d’une surprenante facilité d’assimilation, il alliait les études les plus contradictoires et quelquefois s'y alonnaït à la même heure, On le vit suivre les démonstrations d’un professeur, tout en lisant un livre traitant d’autres matières. Appelé inopinément au tableau pédagogique, il laissait sa lecture et poursuivait aussitôt l'opération commencée,
On comprendra maintenant que Garcia Moreno ait pn être à la fois orateur incisif, poëte entraînant, polémiste vigourenx, homme d'état incompurable, mathématicien et chimiste sans rival. S'il.eut dans ses études une prédilection quelconque, ce fut pour les mathématiques «et la chimie, Pendant ses années de philosophie, il leur consacra ka majeure partie de son temps et finit par dépasser ses maîtres, ce qui donnait lieu parfois à des anecdotes moins amusantes pour eux que pour leurs élèves. Dans un examen de mathématiques, comme personne ne trouvait la solution d’un problème, d’ailleurs très difficile, le docteur Angulo, professeur émérite, s'approcha du tableau pour faire lui-même sous les yeux des étudiants l'opération demandée. Et déjà il atignait les chiffres avec toute l’assu-
rance que donne le savoir, quand tout à coup du groupe .
des spectateurs silencieux part une voix stridente : ‘“ Le
professeur se trompe. ” C'était la voix de Garcia Moreno.
— “ Je ne me trompe nullement, ” répond le docteur un peu piqué.—Voulez-vous que je vous montre l'erreur ? réplique l’audacieux ; et d’un bond il s’élance au tableau, saisit le crayon, signale la bévue du professeur, et résout le problème avec tant d’exactitude et de rapidité que tous les, assistants éclatent en applaudissements. Un ingénieur français, le docteur Wyse (1), dont il devint bientôt l'ami, lui enseigna en ce temps les hautes mathématiques, IT avouait aussi que son élève le stupéfiait par la facilité avec laquelle il faisait les calculs les plus longs et les plus compliqués. Pendant que ce savant distingué cherchait la s0lution d'un problème au moyen des règles ordinaires, don Gabriel, par des méthodes personnelles et les ressources de sa prodigieuse mémoire, arrivait au résultat bien avant :e maître,
Toutefois, même avec des aptitudes exceptionnelles, ik
est impossible de mencr de front des études si nombreuses
et si variées, sans se livrer à un travail excessif, Don Gabriel vivait comme un reclus au milieu de ses livres : pour lui ni fêtes ni congés, ni sociétés, ni plaisirs d'aucune: sorte. Il se reposait d'un travail plus sérieux par l'étude des langues étrangères, le français, l'anglais, l'italien, qu'il parlait avec aisance ; s’il se délassait avec quelques amis, c'était. en commentant au milieu d'eux quelque ouvrage nouveau de littérature ou d'histoire (2). La nuit, quand la ville entière était endormie, il veillait, à la clarté d’une pauvre lampe, courbé sur un volume de philosophie ou d’algèbre. Vaincu enfin par lu fatigue, il enlevait de son lit ma-
() M. Sébastien Wyse fut appelé à l’Équateur en 1839. On l'ui doit une carte topographique du pays et plusieurs traités scientifiques très estimée.
(2) Dans ses lectures en commun, ses compagnons eurent bien -souveut l’occasion’ de constater sa vaste érudition et la sûreté de sa. mémoire. Il s’inscrivit un jour en faux contre une citation de Tacite par M. Nettement, et rétablit de mémoire ce qu’il disait être le vrai texte de l’historien romain, On ouvrit un Tacite et l’on vit, non sans ébahissemnent, qu’il avait raison.
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telas et couvertures et se couchait tout habillé sur les planches, pour ne pas s’exposer à prolonger son sommeil au delà des limites qu'il s'était fixées. A trois heures du matin il étuit debout et à l'œuvre. Si ses paupières se fermaient malgré lui, il se lavait le visage ou passait de longues heures les pieds dans l’eau froide pour réveiller ses sens engourdis. Ces excès longtemps prolongés lui occasionnèrent des maux d’yeux, des névroses et d'autres désordres graves, dont il ne se débarrassa que par les traitements les plus douloureux.
Nobles excès que la raison condamne sans doute, mais qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, surtout quand on rapproche ces nuits de travail, ces nuits fécondes, de ces nuits infâmes où tant de jeunes gens usent leurs forces et abêtissent leur âme dans l’orgie et la débauche ! Garcia Moreno avait vingt ans, il était libre, il n'avait à craindre ni les yeux, ni les reproches d’une mère qui vivait à quatrevingts lieues de lui de l'autxe côté des montagnes. Les passions, dont les jeunes gens se disent forcément esclaves, bouillonnaient aussi dans son cœur, mais à ces sirènes il opposait Dieu et la science. C’est alors qu'il écrivait des poésies, que ses compagnons n’ont point oubliées, et dans lesquelles on trouve cette strophe bien significative :
Je vis loin, oui, bien loin des beautés décevantes, Loin de l’amour trompeur, Loin des fêtes bruyantes, Où trop souvent l'on rit en pleurant dans son cœur (1).
Le jeune homme aux mœurs sévères, à l'âme grande et pure, devinait le monde avec ses douleurs et ses hontes, Que l'Éurope sortirait vite des six pieds de fange où elle est ensevelie, si tous ses quartiers latins possédaient dix étudiants de sa taille et de sa trempe |
(1) Amores no quiero,
Hermosas muchachas, Amores que solo
Dan penas al alma.
Naturellement, avec de tels efforts, don Gabriel obtint dans tous ses cours des succès hors ligne. Son nom acquit une véritable célébrité dans la ville de Quito. Les professeurs le désignaient de préférence pour soutenir les thèses publiques. de sorte qu'on eut l'occasion à diverses reprises de remarquer l'étendue de son savoir, l'inflexible logique de ses raisonnement, la finesse et la vivacité de
ses réparties, et surtout son laconisme insicif et pénétrant,
fidèle expression de son caractère, Pour ses maîtres comme pour le public, il fut dès lors bien établi, que, dans n'importe quelle carrière, ce jeune homme arriverait prochainement à jouer le premier rôle,