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et finalement à proclamer Urbina chef suprême de la Ré publique. Habitués aux pronunciamentos, les officiers 8e laisssèrent acheter ; les soldats applaudirent ; Urbina con. sentit à prendre sur ses épaules le fardeau du pouvoir et répondit à l'adresse de ses complices par une proclamation cynique, dans laquelle il transforme ces vendus en ‘“ vaillants et incorruptibles soldats de la liberté. Ils n'avaient pu voir sans frémir la présence de Florès au Pérou, la réinstallation scandaleuse de ses séides dans tous les emplois, en un mot, la trahison perfide du gouvernement. Incapables de rester indifférents à l’asservissement de la patrie, ils avaient poussé le cri redoutable qui l'avait sauvée en 1845. ” Ces braves étaient d'autant moins indifférents que, chefs et soldats, avaient reçu un fort pourboire aux dépens de la trésorerie de Guayaquil.
Cependant le vieux Noboa, toujours radieux malgré les inquiétudes de son entourage, avait franchi les pentes du Chimborazo, et se préparait à descendre majestueusement le cours du Guayas. Un vapeur, orné comme aux grands jours de fête, l’attendait à Bobahoyo. Une garde d’honneur le reçut avec force démonstrations enthousiastes. Don Diégo monta sur le vaisseau, s’applaudissant d’avoir fermé l'oreille aux insinuations des craintifs. Dans l'excès de sa joie, il ne vit point une barque: légère descendre rapidemment le cours du fleuve, pour annoncer à Urbina que sa proie ne pouvait lui échapper.
En approchant du quai, le vaisseau qui portait le président vira de bord inopinément, et se dirigea vers un bâtiment à voiles qui semblait l’attendre. Avant que Noboa eût pu demander compte de cette manœuvre, le capitaine des gardes mit la man sur lui, en disant : *“ Président, je vous arrête — Vous m'arrêtez ! s'écria le vieillard stupéfait, et en vertu de quel droit ?—ÆEn vertu du mandat que m'a donné le général Urbina, le nouveau chef suprême ! ” Au nom de l’Iscariote, Noboa baissa la tête comme un homme frappé de la foudre et ne fit entendre aucune protestation. On le transborda dans le vaisseau à voiles qui leva l'ancre
aussitôt et gagna la haute mer. Durant plusieurs mois, Noboa erra sur l'Océan, sans que personne, pas même les ‘membres de sa famille, pussent savoir ce qu'il était devenu, ‘On apprit plus tard, quand Urbina n'eut plus rien à craindre de la réaction, que l’ex-président avait été jeté sur les côtés du Pérou pour y passer le temps de son exil.
Sans perdre de temps, Urbina fit ratifier ce brigandage par un semblant de réunion populaire, puis se laissa conduire triomphalement à l'Hôtel de Ville où il jura sur l'Évangile fidélité à la nation. Quelques jours après, il lança un corps d'armée dans la montagne pour soumettre les provinces de l’intérieur, qui se rendirent après quelques escarmouches. Une convention composée presque exclusivement de ses créatures, inaugura le règne de la terreur, en rapportant toutes les lois conservatrices émanées du pouvoir déchu.
Naturellement, pour satisfaire sa haine autant que pour payer sa dette à la Nouvelle-Grenade, le persécuteur s'acharna contre les jésuites. Il voulait à toute force un décret d'expulsion ; mais pour ne pas assumer sur lui la responsabilité d’une mesure absolument impopulaire, il fit rendre ce décret par sa convention. Au dernier jour de leur mandat, en séance secrète, comme des criminels qui assassinent dans l'ombre, les députés votèrent la déportation des jésuites malgré les cris d'un peuple exaspéré, malgré d'innombrales pétitions couvertes de milliers de signatures, Encore une fois, qu'importe à ces hommes la volonté de ce peuple qn'ils appellent ironiquement leur souverain ?
Le décret rendu, le peuple s’obstinait à croire que Garcia Moreno pourrait en empêcher l'exécution, En ce mois de décembre 1852, celui-ci s'était blessé gravement à la jambe en déchargeant un révolver. Comme il revenait un soir à domicile, marchant péniblement appuyé sur un bâton, il se vità coup entouré d'une grande foule qui le suppliait d'agir en faveur des victimes ; mais Urbina comprit le danger des manifestations populaires, Le lendemain, ordre fut donné au soudard Franco et à cinquante de ses bandits
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d'expulscr les jésuites de leurs résidences sans leur laisser aucun délai, sans même leur permettre d'emporter avec eux les effets nécessaires au voyage. Comme on pouvait craindre dans les grands centres l'explosion d’une indignration difficile à contenir, on traîna les exilés par des chemins déserts vers le petit port de Naranjal, où, sans s'inquiéter de la destination choisie par eux, on les jeta sur un vaisseau qui les conduisit à Panama.
Dès ce moment, l'Equateur fut traité en pays conquis. Le despote s'installa dans sa capitale comme un sultan dans son sérail, sous la garde de ses mameluks, les célèbres Tauras, espèces de sauvages qu'il appelait plaisamment “ ses chanoines ”. Roblez et Franco, les principaux instruments du pronunciamento qui avait renversé Noboa, surveillèrent les provinces maritimes en qualité de gouverneurs de Guayaquil et de Manabi. Le vol, le pillage, l'assassinat, le sacrilège, furent à l'ordre du jour, aussi bien que les contributions forcées et les déportations au Napo. L'Equateur goûtait les douceurs du radicalisme démocratique, c’est-à-dire de l’état sauvage, Armés de lances et de poignards, les Tauras vagabondaient à leur aise, attaquant les citoyens inoffensifs, insultant les femmes. assassinant sans piété quiconque osait se défendre. Si l’on s'enhardissait jusqu'à porter plainte contre eux, le tyran répondait qu'à partir de six heures un honnête homme devait se renfermer dans sa maison, et qu'en tout cas il ne répondait point de l’ordre après le coucher du soleil. ?our mener joyeuse vie avec ses prétoriens, Urbina épuisait le trésor public et commettait les plus infâmes exactions contre les particuliers. La convention, avant de se dissoudre, avait décidé qu'un si grand homme était au-dessus de tout contrôle, et qu’on ne pouvait sans affront lui demander des comptes. Comment d'ailleurs mettre sur la sellette cet usurpateur éhonté, quand la moindre aliusion à ses crimes était punie journellement de la prison ou de l'exil ? La tête courbée sous le joug, les conservateurs recevaient en silence l:4 coups de cravache du tout-puissant dictateur.
Il y a dans la vie des peuples modernes de ces moments d'expiation douloureuse, Comme Adam, ils ont réjeté Dieu pour être libres : ils deviennent comme lui les esclaves du serpent révolutionnaire, qui les fascine jusqu'à leur faire perdre l’idée de la vraie liberté. Alors on voit les bornes de l’avilissement se reculer comme à l'infini. Les uns encensent bumblement les tyrans au pouvoir, les autres mendient platement ses faveurs ; ceux-ci prêchent la conciliation entre Bélial et Jésus : il faut céder quelque chose à Bélial pour ne pas l'irriter davantage et l’amener doucement à récipiscence ; ceux-là prétendent que, de nos jours, le meilleur moyen de sauver le monde, c'est de hurler avec les loups en arborant franchement le drapeau de la Révolution. Si quelqu'un relève le drapeau du Christ de dessous les pieds ignobles qui le foulent, on l’accuse d’exagération et de témiérité, on le dénonce comme un ennemi public.
Un homme cependant ne put se résigner à contempler froidemment le meurtre d’une nation. ‘ Incapable de res er indifférent entre la victime et le bourreau ”, Garcia Moreno était non moins incapable de rester silencieux, Il savait par cœur toutes les raisons des prudents ; mais il pensait qu’il est toujours opportun de troubler le repos des méchants en donnent une voix à la conscience publique ; que plus les voleurs aiment le silence, plus on a raison de faire du bruit ; et qu’enfin à force de patience, les peuples habitués au joug, finissent par s'endormir dans le plus abject matérialisme. Au milieu d’un peuple terrorisé, alors que la presse était bâillonnée et la chaire muette, il ne craignit pas de clouer au pilori le tout-puissant dictateur. TL'indignation dont son cœur débordait fit explosion dans une satire d’une virulence sans égale, et dont chaque trait restera comme un honteux stigmate sur le front du coupable, La pièce signée et adressée ‘au général Urbina, ” portait cet en-têf: :
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d'hui leur colère sur l’auteur supposé de je ne sais quelle pièce satirique. Ces écrivains de taverne, qui chantent vos louanges à tant par jour, devraient bien se contenter de faire leur besogne avec l’irrésistible logique et le gracieux langage qui les distinguent, sans attribuer à un mien ami une œuvre dont il est aussi innocent que je le suis des vôtres. Ne croyez pas que le repentir ou la crainte me dictent cette rectification, car, avec votre permission, je vais ajouter à la susdite pièce un autre essai que vous pour. rez appeler défectueux, prosaïque, illisible même ; toute: fois, comme il est signé de ma main, vos illustres apologistes ne pourront plus équivoquer sur le nom de l’auteur. ”
Après cette préface, où le poëte se livre aux vengeances d'Urbina, vient cet épigraphe de Moratin : ‘“ J'ai vu d’audacieux tyrans s'élever de ia poussière, régner un instant et périr. ” Puis la flagellation comnience sous la forme antique d’une ode ‘ à Fabius. ”
“ Fuis loin d'ici, vertueux Fabius, si tu veux préserver du vice ton âme candide encore. Ici, tu le vois, le crime lève bien haut son front déshonoré ; ici, l’astucieuse ambition, après s'être roulée dans la fange des égouts, monte subitement au pouvoir comme ces miasmes infects qui s'élèvent en empoisonnant les airs. Ici, sous des oripeaux guerriers, se cache l’infâme !... Son bras énervé brandit le fer immaculé, que n’empourpra jamais le sang d’un ennemi Son pâle visage est marqué de stigmates indélébiles (1)...
Aucun des vices qui ont souillé l'humanité en de longs siècles de perversité ne lui est inconnu : trahison, parjure, escroquerie, brigandage, barbarie, sauvagerie, rien n’y. manque. Son ignoble vie est racontée, chapitre par chæ pitre, dans les articles du code !
“ Et ce composé de toutes les corruptions, ce monstre qui par son cc ’act déshonorerait jusqu'à l’échafaud, il triomphe, il règne, il vit en paix ! De sa voix perfide, il fait
(1) Nous retranchons plusieurs vers contenant des allusions à is vie privée.
‘ appel au peuple imbécile, pour l'outrager ensuite avec un cynisme brutal. Et le peuple ainsi torturé pleure et... se résignc. La probité proscrite est réduite à so cacher, tra: quée pour délit d'innocence, exposée aux embûches du déla: teur vendu qui l'espionne,
“ Fuis loin d'ici, te dis-je, et ne tarde pas. N’espère point améliorer par la patience ta condition misérable : le sentier de l’honneur ne mène point à la fortune. Celui qui pour. suit sa marche audacieuse jusqu’au sommet des hautes montagnes, n'obtient d'autre résultat que de s'approcher de la foudre ; mais, s'il laisse les Andes pour les vallées £'*1n. des de la terre de feu, il arrête bientôt ses regards enchantés sur les campagnes fleuries et les bois verdoyants, Ansi, l'homme intrépide qui gravit les cimes orageuses de la vertu marche sûrement à sa ruine, tandis que le méchant, dans les sentiers de l’ignominie, recueille fortune et jouisgances.
“ Veux-tu à toute force arriver à l'opulence ou au pouvoir ? Tu n’as qu'à regarder autour de toi pour découvrir le secret. Sois menteur, calomniateur, voleur ; profane à tout propos les noms de patrie et de liberté ; bassesses ignobles, adulations hypocrites, noires dissimulations, n'é pargne rien, Fais du sordide intérêt ta loi suprême, et tes infortunes disparaîtront comme les terreurs d’un songe.
“ N’entends-tu pas le cynique Espino entonner l’Aosanna triomphal sur les pas du vainqueur du jour ? Que le malheureux monte au Golgotha, Espino le poursuivra de ses cris de mort. Eh bien ! de trahison en trahison, sa vie ge déroule paisiblement, comme un torrent de lave impure s'écoule, au milieu .'es cendres et des quartiers de roche, sur les flancs déchirés du Sangaï, Et Corredor, et Viperino et tous ces rebelles qui doivent leurs galons, non aux luttes guerrières, mais aux lâches séditions ; et ce renégat de Tüurpio Vilio, qui se donne à tous les partis pour les vendre tous ; n'onl-ils pas fini par émerger de la poussière, et par conquérir la célébrité de l'ignominie ?
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u Sur cette terre de malédiction, à quoi servent la loyau 4, la bravoure, la constante honorabilité, l'héroïsme d’un grand cœur qui poursuit la gloire, même au prix de la vie ? L'ingratitude l’abreuve de son fiel, l'envie lui distille ses poisons, et trop souvent le poignard d'un assassin !.… Telle est la récompense que l’Equateur réserve à la vertu. Malfaiteur ou malheureux, pas d'autre alternative : choisis bien vite, avant que la sombre disgrâce ne t’enveloppe de son voile funèbre.
4 Mais non ! intrépide et magnanime, méprise ces lâches calculs. Incline la tête sous le couteau, jamais sous Paffront. Que la grande voix de l'ouragan résonne, que la foudre éclate et tombe : reste immobile et sans peur. Ils pourront te traîner à l’échafaud, maïs non t’avilir.
“ Je sais, oui, je sais le sort qui m'attend. De sombres présages attristent mon âme, des images sanglantes tourbillonnent autour de moi dans mes nuits agitées, Je vois, je vois l'avenir qui s'ouvre devant moi; je sens les dures épines qui vont blesser mon front. J'approcherai de mes lèvres le calice des douleurs ;.. la balle d’un scélérat me percera le cœur ! … Mais si ma pairie, délivrée de l'oppression qui l'étouffe, pout enfin respirer librcment c'est avec joie que je descendrai au tombeau. ”
Il est difficile de se figurer l'impression que produisit cette espèce d'éruption volcanique sur des natures équatoriales, inflammables comme la poudre, à ce moment surtout où personne n'osait espérer un vengeur. Plusieurs fois déjà, Garcia Moreno avait exercé sa verve satirique aux dépens des puissants, jamais avec cette énergie solennelle d’un homme qui, à défaut de juges, 8e fait lui-même grand justicier. On lut cette pièce comme on va voir les criminels marqués à l'épaule. C'était bien le despote dans sa hideuse laideur ; c'étaient bien ses séides, peints au naturel et très-reconnaissables sous le voile transparent du pseudonyme, On éprouva l’intime satisfaction que durent ressentir les cœurs honnêtes lorsque l’anathème tom bu des lévres du Maître sur les hypocrites pharisiens.
La
Urbina frémit de rage, mais devant l’effervescense publi. # | que il crui prudent de dissimuler, Poursuivre Ga'cia Mo.
“en. ‘tai. attirer l'attention sur le portrait sorti de sa
et pur là même en multiplier les exemplaires ; le der. sans aucune forme de procès, c'étuv peut-être provoquer un ‘nsurrection. Il voua une haine implacable à l'homme qui venait de le fustifiger devant taut le pays, at tendant toutefois pour se venger une occasion moins com: promettante,
Garcia Moreno n'était pas «'1Y"neur à le faire attendre longtemps. L'ode “à Fabius ‘ snaugurait une guerroà outrance, dans laquelle il ne reculerait pas devant le sacrifice de sa vi pour délivrer sa patrie, Familiarisé, comme il le dit lui-même, avec les ‘“ images sanglantes, ” il pré.
voyait qu'un jour “ le poignard ou la balle d’un scélérat” !
lui percerait le cœur, Cette sinistre perspective, il l'a bien montré depuis, ne pouvait l’'émouvoir. 1]l entreprit donc de continuer l'agitation au moyen de sa vaillante plume, afin de réveiller dans les masses, avec la honte de la servitude, les nobles passions qui donnent le courage de s’en affranchir.
Un mois à peine après le cri d'alarme qui avait retenti dans tous les cœurs, il fonda de concert avec quelques amis un journal hebdomadaire intitulé : La Nacim (1). Ce ti tre indiquait suffisamment l'idée des rédacteurs ; la nation esclave allait tous les huit jours agiter ses chaînes r* protester contre l’oppresseur.
Dans le premier numéro, Garcia Moreno traçait un programme net et fier. On relevait de dessous les pieds du président le drapeau de la civilisation catholique, le vrai drapeau de la patrie. On l'arborait intrépidement en face de l'ennemi, ‘ Il était temps, disait-on, de déchirer tous les voiles et de montrer au pays que, sous le gouvernement des radicaux, la loi constitutionnelle n’est qu’un leurre, la
souveraineté du peuple une chimère, et les garanties léga. !
ci) La Nacion parue le 8 mars 1853,
les de gali.6s qui co étaient glante.
4 Vo Nacion Boùn vidu ; matéric révolut progrè dans le trices »
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Urbi ble ma pu tolé feuille de son Garcia La Na déporté du Nar esCOUA requt l
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les de ridicules ficüons, ” On apportait en preuve les illégalités sans nombre, les proseriptions, les crimes honteux qui composaient l'histoire du dictateur. Les principes étaient fermes, le style nerveux, le ton d'une ironie sanglante.
“ Vous parliez de progrès et civilisation, s’écriait L/ Nacion : sachez-le donc, point de progrès ni de civilisatioi à où ne progressent pas simultanément la société et l'in :vidu ; nul progrès social Ià où règue le mépris du presrès matériel, où la misère dévore la population, où l’astu révolutionnaire devient le seul moyen de s'enrichir. Nul progrès individuel là où l'intelligence abrutie se: 51 dans les bras de l'ignorance, où lea doctrines désorganisatrices relâchent chaque jour les liens de lu morale, et éteignent avec une rapidité terrible la brillante lumière des révélations divines ”.
Urbina comprit que La Nacion allait devenir une véritable machine de guerre contre son gouvernement. Il avait pu tolérer une poésie fugitive, mais la seule pensée d’une feuille périodique d'opposition le rendit furieux. En vertu de son pouvoir discrétionnaire sur la presse, il informa Garcia Moreno que, s’il osait lancer un second numéro de La Nacion, lui et ses complices seraient inexorablement déportés, ce qui signifiait internées au milieu des sauvages du Napo, ou fusillés dans un défilé quelconque par une escouade de Tauras, Le commandant général de Quito reçut l'ordre de lui notifier cet ukase.
— “ Ditesà votre maître, lui répondit Garcia Moreno, qu'aux nombreux motifs de continuer le journal, se joint maintenant celui de ne point me déshonorer en cédant à ses menaces. ”
La ville entière, vivement surexcitée, observait avec attention ce duel d'un nouveau genre. Au jour marqué, parut le second numéro de Za Nacion, plus fort, plus agresgif que le premier. Comme on avait pas longtemps à vivre, il fallait s'expliquer clairement, Sous ce titre : “ Po-
litique du cabinet, ” on lisait en tête du ‘ journal une crit} que violente des actes du gouvernement depuis son origine: puis, Garcia Moreno libellait contre Urbina ce formidable réquisitoire :
“ {1 y a longtemps que le pouvoir -est débarrassé des pé rils extérieurs qui lui servaient de prétexte pour couvrir acs fautes ct colorer ses erreurs. Une invasion inattendue (1,) moins redoutable par les forces de l'ennemi que par les mécontntements d’un peuple opprimé, fuisait oublier en partie les horreurs dela dictature. Quand une nation combat pour «on existence, les autres intérêts deviennent secondaires, Ceci soit dit sans vouloir excuser les spolis. tions et autre agissement ‘ démocratiques ” qui ont valu aux agents du gouvernement une juste célébrité. Je crois, au contraire, que ces exactions ont créé un péril iminent et que les autorités, eussent-elle été payées par l'envahisseur, v'auraient pu lui rendre un plus grand service que de pous: ser la population au désespoir en la broyant sous leur pieds.
“ Quoi qu'il en soit, depuis le mois de uillet, les obsts cles à l’action régulière du gouvernement ayant dispart, on pouvait croire qu'il chercherait un titre de légitimité dans le bien qu’il ferait au peuple. Vain espoir ! Plein de témérité et d'insanité, il veut dominer par la terreur ; il voile son impuissance sous les apparances de la force : il met sa gloire à insulter l'opinion. Fier de récolter la haine
pourvu qu’il sème l’effroi, il dirait volontiers comme Tibè re : Oderint dum metuant (2) !
“ Dans notre système actuel d'administration, on n’aper: goit pas le moindre atôme d'esprit, de cœur ou de bon sens, Le trésor est à sec, le budget de l’année courante dévoré le soldat sans solde, N'importe ; au lieu d'introduire dans
(1) L’invasion de Florès, dix mois auparavant. Le 14 mars 1869, après le renversement de Noboa, Florès avait en effet paru devant Guayaquil avec quelques vaisseaux équipés au Pérou ; mais, le juillet, ses braves condotiieri livrèrent la petite flottille à Urbins.
(2) Qu’on me hafsse pourvn qu’on me craigne.
les fina militai:
ruineus mainti sante } pauvre des air que pa rapace devien trat d’ ce qu Apr Moren tamm gnied che cc d'un é patior toutes ment l'infûr ment huis-c existe pas er Il stig cond ses vi tait-il bles En d'arti sans | marc toute
nal une criti s son origine:
e formidable
rrassé des pé pour couvrir on inattendue nemi que par fuisait oublier nd une nation its deviennent ser los spolis.
’ qui ont vah ité. Je croi, ril iminent et l'envahisseur > que de pous:
t sous leur
ot, les obstsyant dispart, de légitimité oir ! Plein de la terreur ; il la force : il olter la haine comme Tibé
on, On n’aper:
a de bon sens, rante dévoré troduire dans
14 mars 1854, et paru devant rou ; mais, le 4 ille à Urbins.
les finances une économie sévère et de réduire les dépenses militaires, on continue es dilapidations, les négociations ruineuses, les malversations les plus révoltantes, On maintient sur pied une armée déguenillée et affamée, insuffsante pour une geurre extérieure, écrasante pour un pays pauvre et ruiné, Avec tout cela, le gouvernement affecte des airs belliqueux. qui font pitié, S'il se rencontre quelque part uu jeune rodomont aussi court que rapace,- aussi rapace qu'insolent, on peut être sûr que ce propre à rien deviendra gouverneur d’une province ou premier magistrat d’un canton. Il volera, il écrasera le peuple jusqu'à <e qu'il ait enfin lassé sa stoïque patience, ”
Après ce tableau de la politique gouvernementale, Garcia Moreno rappelait les crimes commis contre l’Eglise et notamment la scandaleuse et brutale expulsion de la Compagnie de Jésus. Il montrait comment ‘un perfide et léche conspirateur n'avait pas craint d'acheter la protection d'un état voisin au prix du sang du juste et de l'honneur national ; comment une assemblée prostituée, romposée de toutes les incapacités, plus platement servile que le parlement de Cromwell, n'avait pas reculé devant l’éxécution de l'infime complot tramé par un assasin et un traître ; comment elle avait voté son décret de proscription, dans Île huis-clos d’une session secrète, à la dernière minute de son existence, et comme én se bouchant les orcilles pour ne pas entendre les cris de réprobation d’un peuple exaspéré, ” Il stigmatisait enfin la barbarie de l'exécution et l’ignoble conduite d'un gouvernement assez éhonté pour calomnier ses victimes avant de les torturer, ‘ Honte éternelle, ajoutait-il, àces lâches oppresseurs de l'innocence, à ces implacables persécuteurs de la vertu ! ”
En guise de conclusion, il dépeignait avec son pinceau d'artiste les terreurs et les affolements de ce gouvernement sans boussole, ‘“ C’est, disait-il, un homme ivre, à la démarche incertaine, à la vue trouble, à la voix balbutiante,
Il fait mille détours pour trouver son chemin, heurte à toutes les bornes, et attribue ses vertiges à la hauteur des
édifices. Toujours vacillant, il se plaint qu'on lui fait per. dre l'équilibre. Ilroule des yeux hagards, lève la main pour saisir une ombre tenace, sans se douter qu'elle est produite par son propre corps. Il accuse le soleil et se plaint qu'il fait nuit on plein midi, parce que ses yeux obs- lirme curcis ne distinguent plus les objets, Épouvanté, il aftr. sonb me que le sol tremble, parce qu'il netient plus sur ces Évidé jambes, jusqu'à ce qu'enfin, haletant, somnolent, n'en pouvant plus, il tombe et s’endorme pour cuver son vin, C'est la parfaite image de notre gouvernement : il prépare sa chute, et sa chute, sera celle d'un ivrogne (1). ”
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Garcia Moreno ne se faisait aucune illusion sur le dénoûment de cette tragédie. Avec un dévoñment digne des anciens romains, il sacrifiait à l'amour de la patrie son repos et son bonheur, Il avait trente-deux ans ; il venait d'épouser une femme digne de lui ; un avenir brillant s'offrait à ses regards, Lancer sa feuille, c'était l'exil, mais c'était aussi pour l'homme néfaste qui égorgeait son pays un coup de massue capable de l'étourdir. La persécution qui allait l’atteindre rendrait le persécuteur plus odieux encore et réveillerait dans les cœur la noble passion du devoir, Sans hésitation, il lança sa feuille et attendit le bourreau.
La Nacion parut dans la matinée du 15 mars 1853 : deux heures après, Urbina signait l'arrestation de Garcia Moreno. L'irritation du président ne connaissait plus de bornes, mais l’exaltation du peuple croissait aussi, Averti que la police avait reçu l’ordre de le saisir, Garcia Moreno sortit de sa demeure, escorté de deux complices comme lui décrétés d’exil, et se rendit sur la place publique afin de forcer les spires à l'appréhender en pleine rue devant toute la population. De fait, on vit arriver bientôt les agents de la force publique, en nombre respectable, Après qu'ils eurent exhibé le mandat d'arrêt, les trois prisonniers montèrent à cheval sans opposer de résistance ; puis, saluant
Voir La Nacion du 15 mar 1853.
ui fait per.
ve la main qu'elle est soleil et se yeux obsté, il aftir.
us sur ceg , n'en pou- * SON vin, il prépare ”
r le dénoûdigne des rie son re- ; il venait ‘illant s'of- ’exil, mais t son pays ersécution lus odieux ion du delit le bour-
rs 1853 :
de Garcia it plus de i, Averti ia Moreno omme lui e afin de vunt toute les agents près qu'ils \iers mons, saluant
leurs amis, ils sortirent de Quito sans savoir où leur escorte allait les conduire,
Au silence de mort qui accueillit cette nouvelle infamie, à la sombre indignation peinte sur tous les visages, aux larmes qui coulaient de tous les yeux, Urbina put savoir combien il était craint, muis aussi combien il était détesté, Évidemment le cœur du peuple accompagnait l’exilé, et tous allaient l'attendre comme ur libérateur.