CHAPITRE IV LE CLERGÉ, L'ARMÉE, I,A MAGISTRATURE
Pour travailler efficacement à la régénération d’un pouple, l'homme d’État doit se recruter un triple armée de collaborateurs : prêtres zélés, soldats fidèles, magistrats intègres. Le prêtre enseigne la vérité, la justice, la moralité: | le soldat les garde ; le magistrat les venge au besoin. Ainsi la société se trouve en possession de ces biens fondamentaux qui produisent et sauvegardent les biens de second ordre, La Révolution, véritable incarnation du mal, haït d’instinct ces trois agents de civilisation : le prêtre, elle l’affame, l'exile, ou l’assassine : le soldat, elle en faitun bandit à sa solde ; le magistrat, un exécuteur de ses basses œuvres. Garcia Moreno en savait quelque chose, car la démoralisation des grands corps de v'État avait, durant sa première présidence, stérilisé en partie ses efforts pour le bien, Il résolut de profiter de son prestige et de l'autorité que lui assurait la nouvelle constitution, pour élever l’homme public, prêtre, soldat, magistrat, à la hauteur de ses sublimes fonctions.
La réforme du clergé, sa préoccupation principale de 1862 à 1865, avait langui durant les quatre deruières, années pr suite de l'abolition des tribunaux ecclésiastiques, du mauvais vouloir des autorités civiles, et peut-être de la. condescendance du délégat apostolique, trop conciliant pour lutter avec avantage contre les volontés opiniâtres jusqu'à
la rébellion. Il fallait reprendre à tout prix cette œuvre de régénération si gravement compromise. Garcia Moreno exposa les difficultés aux eaint-père, qui le remercia do son zéie pour la religion et lui envoya un nouveau délégat, chargé de concerter avec le gouvernement et l'épiscopat les mesures nécessaires ‘“ pour arriver, disait Pie 1X, au but que nous désirons de tout notre cœur et que vous poursuivez avec un si louable dévouement ?”. A cette occasion, les ennemis de Garcia Moreno ont insinué que le délégat avait été renvoyé honteusement et grossièrement ; calomnie ridicule que Mgr Tavani prit soir. de démentir luimême, en remerciant le président, lors de son audience de congé, de la déférence et du religieux respect dont on l'avait entuuré durant ses sept années de séjour à l’Equateur.
Sous l'impulsion du président, qui les favorisait de tout son pouvoir, plusieurs conciles provinciaux firent refleurir la discipline ecclésiastique. De sages règlements appliquèrent les cleres à l'é'ude des sciences sacrées ainsi qu'à la prédication des vérités saintes, non seulement dans les paroisses plus importantes, mais jusqne dans les agglomérations les plus pauvres et les plus abandonnées. Une fois les t 1bunaux ecclésiastiques remis en vigueur solon les dispositions concordatuires, le troisième concile de Quito, en 1873, s'occupa d'établir le code de procédure, et d'assurer la moralité par le châtiment sévère des délinquants. Nul n’eût osé regimber contre l'autorité légitime des officialités, car, à côté de l’évêque désarmé se trouvait l'évêque du dehors décidé à lui prêter mainte-forte. La réforme fit ainsi de rapides progrès, non sans exciter des oppositions violentes ct des récriminations parfois scandaleuses,
Un religieux, de grande éloquence et de on jugement, prêchant un jour à Latacunga, s'oublia jusqu’à formuler devant ses nombreux auditeurs un véritable réquisitoire contre le président, Te discours se terminait par un appel à l'insurrection très peu déguisé, Devant l'émotion de la foule, l’orateur comprit si bien sa faute que, le len-
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ÿ demain, il alla présenter spontanément ses excuses au gou- D -vorneur de la villo. Mais uno pareille incartade ne pouvait » rester impunie ; trois jours après, le gouverneur réçut du président l’ordre d'arrêter le fougeux tribun et de procéder contre lui conformement aux rè ‘es canoniques. Bien qne D leslibéraux fissent grand brui, de cet emprisonnement, lereligieux coupable, traité par ses juges avec les plus grands égards ot bientôt gracié par Garcia Moreno, confessait volontiers que la faute avait de beaucoup dépassé Ia } peine. Revenu de ses erreurs “et de ses préventions, il ne cessa de prêcher la nécessité de la réformco et d'exalter le président qui, non content de l'entreprendre, avait eu la main assez ferme pour la mener à bonne fin.
Cette transformation du clergé, jointe à l’arrivée de re, D ligieux étrangers que Garcia Moreno préposait à ses œu. vres de moralisation et d'instruction, mirent en fureur les > libéraux de l'Equateur et de la Nouvelle-Grenade, Dans D leurs journaux et leurs clubs, ils montrèrent l’Eghse as- 1 ærvie au président théocrate ; les évêques, les curés, et » même lee sacristains, transformés en dosiles instrnments L de sa politique. Ils s’indignaient, ces ten::ts du patronat b de voir ‘le sacerdoce avili, la prédication évangélique amoindrie, les ministres du culte exposés aux outrages et aux vexations d’un pouvoir despotique, ” L’archevêqne de » Quito se crut obligé de répondre à ces déclamations inju- : rieuses qui afteignaient du même coup le gouvernement et Je clergé. “ L'Église est libre, dit-il, quand ses ministres Rnenvert exercer sans contradictions les pouvoirs qu’ils » dennent de Jésus-Christ, c'est-à-dire, quand les droits inhé- > rents à sa constitution divine ne sont ni méconnus ni con- - fsqués par l’autorité civile, Or, tel est précisément, depuis l concordat, l’état de l'Eglise à l'Équateur. Autrefois, les évêques ne pouvaient ni juger librement leurs sujets, ni } gouverner selon les saints canons, ni promulgüer une constitution synodale, ni se réunir en concile, sans l'agrément -des pouvoirs publics : c'était le temps de l'esclavage. Aujourd’hui les évêques jouissent de toites les prérogatives
qu'ils tiennent du droit divin : c'est le temps de la liberté, Et l'on abuse du langage quand on appelle ce régime un régime d’oppression: non seulement l'Eglise est libre, mais elle est protégée par le pouvoir, Nous devons. gloriier le président de la république qui remplit si dignement les obligations de tout chef d'Etat, duns un temps où tant d’autres les foulent aux pieds, Si vous qualifiez d'oppression cette noble corduite, je bénis l'oppression de toute mon âme (1).”
* L'archevêque comuniqua cette apologie au président qui l'en remercia, ajoutant toutefois que la liberté de l'É.
glise à l'Équatour constituait ün fait ass9z notoire, pour :
permettre à tous de mépriser les iudignes pamphlets que les francs-maçens de Colombie ne cessent de produire, ‘Quant à moi, ajoutait-il, j'en fais autant de cas que des miasmes pestilentiels de leurs lointains marécages, ”
Du prêtre qui répand la bonne semence et du soldut qui garde le champ de la patrie, le services sont, sinon égaux, du moins également nécessaires. L'un est le droit; l’autre la force avec laquelle un chef d'État fait triompher le droit, Nous avons dif comment la milice de l'Équateur, trop souvent commandée par des hommes voués à la Révolution, se distinguait par son libertinage, son mépris absolu des institutions, ses violences effrénées, Lors de son court passage au pouvoir, Garcia Moreno avait essayé de l’astrendre aux lois de la moralité et de lui faire contracter des habitudes de discipline ; mais quand le mal aiteint certaines limices, il est plus facile de transformer que de réformer. Le président entreprit une réorganisation radicale de l’armée. |
N'étant pas d'humeur conquérante, il ne sentait pas le besoin de s’ontourer de forces considérables. Quelques milliers de soldats lui suffisaient en temps de paix pour mainte-
nir l’ordre et veiller sur les frontières. Pour avoi. sous :
la main, en cas de guerre, des troupes nombreuses et suffi.
(1) El Nacional, 16 avril 1873.
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… sammont exercées, il créa une garde nationale, com posée
de tous 18 hommes aptes à porter les armes depuis dix-huit jusqu'à quarante-cinq ans, [ncorporés d’abord dr ns la garde nationale active, les citoyens prenaient part à des exercices militaires périodiques, pour être versés au besoin, comme réserve, dans les cadres de l’armée, Plus tard, simples auxiliaires, ils servaient de garnison en cas de mobilisation des bataillons actifs, Pur cette combinaison, le président se trouvait armé pour la défensive, tout en économisant sur le budget de la guerre des ressources considérables, dont les agriculteurs et commerçants avaient: plus besoin que de parades militaires.
Le recrutement de l'armée s’opérait jusque-là comme en pays sauvage. Une escouade de troupiers battait le pays, pénétrait violemment dans les familles, et traînait à la çaserue tous les hommes à sa convenance. Les gens aisés se rachetaient à prix d'argent, mais il arrivait qu'une autre bande de chasseurs d'hommes envahissait le pays à son tour et forçait l’exonéré à débourser une seconde fois une somme versée pour sa rançon. Aussi, quand on prévoyait ue nouvelle levée, les jeunes gens fuyaient-ils dans les montagnes ou dans les bois, n'ayant d'autre ressource pour vivre que de se cacher dans les haciendas les plus retirées et d'y travailler pour gagner leur vie. Pour mettre fin à ce brigandage, Garcia Moreno avait obtenu du congrès, dès & nremière pr'sidence, une loi de conscription qui ménageai , tous les intérêts, en autorisant le remplacement ; mais grâce aux intriguesïdes libéraux, cette loi resta lettre morte. Ils persuadèrent au peuple, qu’une fois le prix du remplaçant tombé dans les coffres du gouvernement, les recruteurs feraient main basse sur les jeunes gens comme par le passé. La classe riche, qui s’exemptait du service moyénnant quelques piastres, fit cause commune avec les libéraux,
» De toutes parts, s'éleva un tel tolle contre la loi que Garciu
Moreno, déjà impliqué dans de gruves difficultés, ne crut
pas pouvoir en poursuivre l'exécution. Toutefois, il dé-
truisit les abus du systéme ancien, en chargeant de l’enr6-
lement, non plus des soldats recrutours, mais les dépoitaires de l'autorité civile, Les cas d'exemption furent dé. terminés avec précision, les illégalités sévèrement réprimées les violences référées aux tribunaux,
Cette armée, d'un effectif très restreint, lo président la voulait forte, disciplinée, morale, instruite, pleine d'abné. gatiou et de patriotisme, Pour la former aux vertus militaires ainsi qu'au maniement des armes, son premier soin fut de la pourvoir d'officiers capables et dévoués, En attendant la création d’une école militaire, il fonda l’école des cadets, pépinière de lieuténants et de sous-lieutenants, sorte de Saint-Cyr où les jeunes gens des meilleures famiiles s'iaitiaient aux mathématiques et à la tactique. Dirigés par d'excellents chefs, ils en sortaient solidement instruits et ornés de coutes les qualités qui font du soldat un vrai patriote, un héros même, quand sonne l'heure des ; : \nds dévouements,
L'armée s'enrichit ainsi chaque année d’offiviers sérieux, résolus à faire de la carrière des armes une profession honorable entre toutes. Le président stimula leur zèle en détruisant un fléau qui depuis longtemps déconsidérait l’état militaire : je veux dire la prodigalité des grâces. Au lieu de les conférer à l'ancienneté comme en Prusse, à l’ancienneté et au mérite comme en France, on les accordait à la faveur, à 14 crainte, ou encore au besoin de recruter des complices pour tenter une aventure quelconque. Pas d’incident insignifiant qui ne donnât lieu à de nouvelles promotions. De là beaucoup de lauriers, mais peu de cueillis au champ d'honneur. On se moquait de ces mendiants sans vergogne, cousus de titres et de décorations dûs souvent à des actes de basse courtisanerie, quelquefois à de honteux méfaits. Garcia Moreno mit fin à ce scandale qui tuait dans
leur germe l’'émulation et l'honneur. Les distinctions ré-
compensèrent désormais les services rendus et lo vrai mérite. Tout acte de partialité était tellement odieux au président qu'il suffisait de solliciter une faveur pour ne pas l'obtenir.
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Parfaioment renseigné sur les progrès modernes, il ne craignit pas de faire des dépenses considérables pour substituer à l'armement ancien les armes de précision adoptées en Europe. De plus, il envoya des officiers expérimentés suivre les manœuvres des armées étrangères, surtout en Prusse, afin d'étudier les modifications de tactique que l'usage des armes perfectionnées a rendues nécessaires, Aussi sur un champ de manœuvres, ses troupes équipées à la françqaise, parfaitement armées et exercées, ne le cédaient en rien pour l'aspect gucrrier, l’ordre et la précision des mouvements, à nos meilleures troupes européennes,
Faut-il le dire ? Elles leur étaient sous d'autres rapports bien supérieures, Il semble admis aujourd'hui, dans notre France, qu'une caserne doit se transformer nécessairement en cloaque d'impiété et d'immoruiité ; autrement, comment expliquer qu’à des jeunes gens de vingt ans, privés de fumille, condamnés au célibat, on ôte le frein de la religion en les privant d’aumôniers et d'exercices religieux ? (rarcia Moreno ne se croyait pas le droit d'enlever au père et à la mère l'enfant élevé dans la vertu, pour en faire une espèce de monstre sans Dieu et sans pudeur, Ilfit instituer par le pape une aumônerie milituire en règle. Les prêtres atta. chés par l’Archevêque aux différentes sections de l’armée avaient pour fonction, non seulement de célébrer le dimanche une messe à laquelle tous les soldats assistaient, mais de leur donner l’instruction religieuse et de les préparer à la réception des sacrements. Outro les excrcices pieux de chaque semaine, une retraite spéciale était prêchée ‘chaque année à ces soldats chrétiens. qui se faisaient un plaisir et un devoir d’en profiter. La première de ces retraites pro-
-duisit sur ces jeunes gens, peu habitués à réfléchir, des effets
si extraordinaires, que la plupart en contractèrent depuis, à la grande édification du public, des habitudes de piété et de parfaite régularité. Dans leurs temps libres, au lieu de se livrer à l’oisiveté et au libertinage, ils fréquentaient les écoles que leurs zélés aumôniers ou de dévoués adjoints ouvrirent en leur faveur. 1ls apprenaient à lire, à écrire,
à calculer, où se perfectionnaient dans l'étude de la doctride chrétienne et des siences profanes. Ainsi assainie, : caserne devint un foyer de régénération, au lieu d'être comme presque partout, une sentine de corruption.
Un voleur renommé dans tout le pays expiait en prison ses trop longs brigandages. (Grarcia Moreno lui fit dire que s’il se convertissait et contractait des habitudes de travail et d’honnêteté, il réduirait sa peine. Docile aux exhortations du président, le condamné mena pendant longtemps unè vie irréprochable et mérita d'être gracié, Mais, à sa sortie de prison, on le concuisit à Garcia Moreno, qui luidit: “ Sije donne lu liberté, tu vas reprende ton ancienmétier, tu tomberas de nouveau dans {es mains de la justice, et nous serons obligés de te fusiiler. Comme je veux t'éparguer cette disgrâce et. faire de toi un honnête homme, je t’enrôle dans la milice. Sois bon soldat, et tu monteras en grade, ” Le prisonnier servit très loyalelement dans l’armée, et comme il n'était pas sans capacités, il y obtint même le grade de lieutenant.
Dans cette armée de soldats chrétiens, la moralité s'élevait à la plus exquise délicatesse. Dans une ronde noturne un lieutenaat d'infanterie trouva au milieu de la rue une liasse de billets de banque, qu’il s’'empressa de remettre le lendemain matin entre les mains du président. Celui ci fit rechercher le propriétaire des billets, un commerçant étranger, qui de ns l'élan de sa joie et de sa reconnaissance offrit au loyal militaire cent piastres de gratification. A sv grande surprise, l'officier refusa ce don malgré ses instances réitérées, et même en dépit des pressantes sollicita, tions de Garcia Moreno. ‘“ Vous n’avez aucune raison, lui dit-il, pour refuser un présent qu’on vous offre très volontairement et pour reconnaitre un acte de loyauté et G’honneur.—Senor presidente, répordit l'officier, c’est précisément mon honneur qui me défend d'accepter : je n'ai fait que mon devoir, je ne mérite aucune récompense.— Très bien, reprit le président ému jusqu'aux larmes en voyant un si noble cœur, mais moi aussi j'ai le droit “de donner quelque
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Ainsi rent au sévérité, châtiées dévouen comme névessit( blessé:
ment « aperçu L se prom qu'il ail soldat, :
un moi:
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S'adress crie-t-il fisse foi le trés0 cette re ment le gligeni songe.
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ciens embr:
doctriinie, ja d’être
prison fit dire des de ile aux pendant gracié, Loreno, prendie ains de mme je honnête Idat, et loyale-
naalïliés Fr It6s,
té s'éle- | noturrue une lettre le Celui ci merçant :issAnce ion, À ses insollicita, on, lui volon- &'honsément it que s bien, un Si uelque
chose que vous ne pouvez refuser. ” Et ce jour-là même il fit délivrer au lieutenant le brevet de capitaine.
Ainsi élevés et disciplinés. officiers et soldats s’attachèrent au président comme à leur père. Ils craignaient sa sévérité, car les moindres infractions à la disciphne étatent châtiées sans miséricorde, mais ils l’aimaient à cause de son dévouement à leurs intérêts. Il leur prodiguait ses xoins comme s'ils eussent été ses enfaats, s'inquiétait de leurs névessités, pourvoyait par des pensions aux besoins des blessé: où des infirmes, surtout ne souffrait pas que le payement de la solde subît un instant de reurd. Ayant un jour aperçu sous les fenêtres de son bureau un vieil invalide qui se promenait depuis plusieurs heures, il lui demanda ce qu'il attendait : “ J'attends Votre Excellence, répondit le soldat, pour la prier de me faire payer ma solde. Voilà un mois que je n'ai rien reçu, et je meurs de faim. ” Le président interroge le trésorier, qui affirme être en règle. S'adressant au vieux troupier : ‘ Vous mavez trompé lui crie-t-il avec colère. Vous mériteriez que je vous fisse fouetter, ” L'invalide riposte tranquillement : ‘“ Si le trésorier dit vrai, ses livres en feront foi. ” Frappé de cette remarque, le président se fuit apporter immédiatement les livres de comptes et constate que le trésorier négligeni, et non le soldat, s'était tiré d'affaire par un mensonge. Montrant alors au coupuble la page des recettes : “ Écrivez, lui dit-il : reçu du trésorier de la nation cinquante piastres, comme umende infligée par le président de la république en punition d’un vil mensonge. Le trésorier paya l'amende, heureux encore de s’en tirer à si bon marché, et le vieil invalide se félicita d’avoir un chef assez compatissant pour s'intéresser à la détresse d’un pauvre soldat, assez équitable pour lui rendre justice.
Un autre trait, où la compussion s’unit également à la justice, fit comprendre à l’armée que jamais chez lui la sensibilité ne le’mporterait sur le devoir. Un de ses anciens serviteurs, auquel il portait un grand intérêt, ayant embrassé la carrière militaire, s'emporta dans un mouve-
re, mais le président exigea que la justice suivit son courx. Naturellement le conseil de guerre pro nOnça la peine de mort. Aussitôt recours en grâce ; ne
plication des parents, des amis, du public, en faveur Hi malheureux soldat. Convaincu que c'en était fait de la discipline militaire s’il céduit au mouvement de son cœur le président resta inflexible, tout en laissant voir sa profonde émotion : “ Je voudrais faire grâce, dit-il, mais ma cons. cience s'y oppose. ” Le jour de l'exécution, pour ne pas entendre les coups de fusils, il se retira dans l'église d'un faubourg, où il resta en prières, agenouillé sur le sol, ju
qu'après le moment fatal. du
Restait à créer des magistrats pour compléter la série des agents civilisateurs. Sans doute on ne peut affirmer avec Garcia Moreno dans son message indigné de 1865, qu'il n’y avait à l'Equateur ni véritable justice, ni magisgistrats dignes de ce nom : la mémoire der Pablo Vascones, des Augustin Salazar, de Manuel Espinssa et d’autres
illustrations judiciaires protesterait contre cetle assertion !
trop absolu, mais on ne peut nier qu'il y eût de grandes réformes à opérer. Les codes étaient incomplets ou injustes : le président entreprit la tâche immense de les conformer au droit naturel et canonique et d'en combler les laçunes. ÀAfin d'effacer jusqu'aux derniers vestiges de la législation oppressive dont l'Église avait tant souffert durant un demi-siècle, il priu les évêques de lui signaler les articles du code qui leur paruîtraient en contradiction avec les dispositions concordataires, et, dans sou message au congrès de 1873 il en sollicita l’abrogation. ‘“ Puisque nous avons le bonheur d’être catholiques, dit-il, soyons-ie logiquement et franchement, dans la vie publique comme dans la vie privée, dans nos discours comme dans nos œuvres. Effagons de nos codes jusqu'à la dernière trace d'hostilité contre l'Église, jusqu'au dernier vestige de l'antique régalisme espagnol. Tolérer plus longtemps ces lois
ment de colère jusqu'à frapper le chef de sa : compagnie. .
‘On tenta de soustraire le coupable au conseil de
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abusives ce serait, de notre part, une honteuse contradic-
- tion et une misérable inconséquence. ” Sous la direction de “cet homme d’audace et de génie, le congès ne re“ula point devant une révision généralo du code, harmorisant tons
les droits de manière à réaliser la maxime du Maître :
4 Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à “Dieu. ” Si l'on ne biffa point de la législation jusqu'au dernier décret plus ou moins empreint de l'esprit régalien ou révolutionnaire, c'est que le congrès, moins clairvoyant
que son chef, ne distingua pas toujours le virus sous l'écor-
ce d’un texte en apparence inoffensif,
Après avoir épuré le code, il fallut le compléter. Garcia Moreno se plaignit à bon droit, durant quatre ans, de l’insuffisance des lois, tant pour endiguer le flot révolutionnaire que pour réprimer les désordres moraux. On n’a vait pas tenu compte de ce principe si bien formulé par Donoso Cortès, que plus le thermomètre de la conscience descend, plus le thermomètre de la répression doit monter, sous peine de voir la société sombrer dans un déluge de crimes. Sous l'inspiration de Garcia Moreno, le congrès appropria le code péal à l’état moral du monde moderne, en y introduisant des dispositions sévères contre les blasphémateurs, les concubinaires, les ivrognes, les débauchés, les perturbateurs du repos public, et en général contre tous ceux dont la conduite porterait atteinte à l’ordre ou à 1a moralité,
Souvent les criminels échappaient à la vindicte des lois, grâce aux articles sur les circonstances atténuantes. Le code admettait comme circonstances diminuant la gravité du délit ‘ la colére, la crainte, l’indigence, un indice favorable sur le caractère du prévenu. “ Un jury tant soit peu clairvoyant découvrira toujours dans n'importe quel malfaiteur des symptômes d’irritation ou de ciainte, ou du moins quelque indice favorsble à son caractère, n'eût-il fait qu'un acte de politesse en sa vie. Aussi la peine de mort n’existait plus que pour mémoire, et les monstres les plus exécrables se tiraient d'affaire avec quelques années
de détention, Garcia Moreno obtint du congrès de modifier
cet article, ‘“ comme altérant et annulant toutes:les autres dispositions du code par l'impunité qu'il assurait aux criminels. ”
Vint alors l’épuration des juges, plus nécessaire encore que l’épuration des lois. Trop souvent on ne rendait point les arrêts, on les vendait au plus offrant, Avocats ct mggistrats s’entendaient pour tirer du client jusqu'à sa dernière piastre. Du reste, les uns et les autres auraient pu allé guer, comme excuse, la nécessité de gagner sa vie en fai. sant son métier. Les avocats pullulaient à l'Équateur, comme un peu partout, d’abord parce que le barreau menait aux emplois, ensuite parce qu'on s'élevait au diplôme sans avoir les ailes de l'aigle. Il suffisait de suivre durant un temps déterminé les cours de l’université, de se bourrer la tête d'un certain nombre de textes, et surtout d'avoir des parents assez riches pour payer le grade. Alors on courait les emplois, ou, pour arriver plus vite, les aventures 1évolutionnaires. Réduit à plaider pour vivre, l'avocat exploitait les malheureux qui se jetaient dans ses filets, embrouillait les causes les plus claires, et le procès se terminait par la ruine du client. Quant aux juges des tribunaux ordinaires, ils étaient si peu rétribués qu'ils se voyaient réduits à faire un métier ou à vendre leurs sentences, Dans les juridictions supérieures, la politique révolutionnaire influençait trop souvent les jugements. Deux fois, Garcia Moreno lui-même fut victime de ces iniquités, dans l'affaire de Quinche où la cour suprême libéra des anarchistes pris en flagrant délit de rébellion, et à l'occasion du guet-apens de Lima, quand un verdict du tribunal le poursuivit comme assassin de son agresseur, En 1868 profitant d’une affaire irritante qui soulevait la population contre les résidents colombiens, certains jeunes gens attaquèrent ceux-ci à coups de bâton et les maltraitèrent gravement pour satisfaire des vengeances particulières. Il se trouva des jurés pour abscudre ces criminels, ce qui amena des difficultés avec le gouvernement de lu Colombie, Au
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congrès de 1871 Garcia Moreno ne put s'empêcher de dé-
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sables et l'arbitraire de certains alcades qui violent les lois et se moquent de la justice jusqu’à compromettre les relations internationvles. Souvenez-vous, ajoutait-il, qu'il n'y a point de liberté là où il n’y a pas de justice, et prenez les moyens efficaces pour prévenir les abus, ou du moins pour les réprimer par des châtiments sévères, ”
Garcia Moreno s’occupa de cette réforme de la maistrature durant toute sa seconde présidence. Pour atteindre le vice capital de l'institution, il exigea du candidat aux grades une étude sérieuse du droit ; la faveur et l'argent cessèrent d'exercer leur influeuce sur les examens, en sorte que la multitude des paresseux et des vicieux, ne pouvant plus s’affubler du bonnet doctoral, dut avoir recours à une autre industrie pour vivre. Il assistait lui-même aux examens et’posait des questions aux candidats. Un jour, un aspirant au doctorat avait répondu aux examinateurs d’une manière très satisfaisante. ‘“ Vous connaissez votre droit, monsieur, lui dit le président, mais savez-vous votre catéchisme ? Pour administrer la justice, un magistrat doit connaître avant fout la loi de Dien. ” Eë il interrogea l'étudiant, qui resta muet. ‘“ Monsieur, lui dit gravement Garcia Moreno, vous êtes reçu docteur, mais vous n’exercerez pas votre profession avant de savoir le catéchisme. Enfermezvous pour l’apprendre chez les franciscains. ” Le gouvernement intervint dans la nomination des juges, exclusivement réservée jusque-là au corps législatif. IL lui fut dès lors facile d’écarter les incapables ou les indignes, et de confier enfin cette sublime fonction d'admimstrer la justice, non pas à des trafiquants sans conscience, mais à de vrais magistrats, Du reste, afin de prévenir autant que possible toute tentation de prévarication, les juges inférieurs, déclarés justiciables de la cour suprême, répondirent devant elle de leurs arrêts, et se virent, en cas d’injustice flagri:ate, suspendus de leurs fonctions ou même destitués. Les
avocats convaincus d’avoir accepté une cause notoirement | mauvaise, encouraient aussi de graves pénalités.
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“çans l’offens un conseil, consciense.
Le président surveillait les moindres infractions et les punissait avec une inexorable sévérité. Une femme célé. bre par ses dérèglements ayant commis un meurtre, les jurés, personnages d’ailleurs très honorables, pour sauver cette misérable créature, épiloguèrent selon leur coutume sur la nature du crime et la condamnèrent à quelque mois d'exil. Révolté d’un pareil scandale, mais impuissant à le ET, réparer par les voies judiciaires, Garcia Moreno résolut Doumait LE du moins de flétrir la lâcheté de ces malheureux jurés. Les M plaindr ayant fait comparaître en sa présence, il leur tint ce langa- orait def
ge : “ Vous avez condamné à quelques mois d’exil nne cri: daleuse. à bé minelle notoirement coupable d’assassinat, Il faut main- POLE IER tenant exécuter la sentence, Comme mes soldats sont oc- se, complic cupés, la loi m'autorise à requérir les simples citoyens pour 4 de le Tév le transport des condamnés. C’est vous que j'ai choisis gistrat plei
pour conduire cette femme àla Nouvelle Grenade, ” Sans RD COnpGIUE
se permettre aucune remontrance, les jurés honteux s'en | fsordre ce allèrent préparer leurs chevaux pour le voyage, mais le RASOomp s. président avuit aussi pensé aux montures. On umena de- 2 Cost VOUR-T
vant eux des mulets boiteux, mal équipés, ridicules : “ Vous ( telle persot
allez faire un service public, leur dit-il et partant, voyager sé dans l'ai aux frais du gouvernement. Ne vous plaignez pas de ces por dial mulets : ils sont moins boiteux que vos arrêts.” Et force l'ordre. leur fut de traverser les rues de la ville, la criminelle au pb Dans la milieu d’eux, sous une grêle de sifflets et de quolibets, 2 magistrat Malgré sa rigidité, le président eut à lutter jusqu'à la % ch: 11 mort contre les iniquités et les dénis de jnstice des jurés, Abuse au-point que, dans son message, il demanda formellement À é: é au congrès d'autoriser le pouvoir exécutif à suspendre l’ins- Do: PRE titution du jury, ‘“ là ou les jnsticiables, effrayés de l'impu- pra an nité accordée aux malfaiteurs, réclament d'autres juges. Mn f Sans rectitude dans les jugements, dit-il, il n’y a plus de w. $ Ne justice, et la société s'écroule. ” mie notot rencontra
Non seulement il exigait des magistrats l'intégrité professionnelle, mais, surveillant leur conduite morale, il
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L Î ni leur prestitolérait aucun désordre capable de düninuer P ou d'enracher leur honorabilité Comme le prêtre,
» disait-ii, le magistrat doit être irréprochable. On lui ap- > prit un jour qu'un juge de ses amis, distingué par ses ta- » Jents non moins que par ses services, entretenait des rela- > tions suspectes avec une personne de son voisinage. M - depuis quelques années, cet ami s'exposait tout naturelle-
ment aux commérages du public. Désireux de l'éclairor
# 4 se L4 2e t : ‘sans l’offenser, Garcia Moreno lui demanda familièremen
un conseil, pour calmer, disait-il, les ‘inquiétudes de sa consciense, Il avait parmi ses ermployés un homme qu'il aimait beaucoup, dont :l n'avait jamais ev à sæ plaindro, mais qui malheureusement se déshonorait depuis quelque temps par ne vie scandaleuse. Son cœur luidisait de faire l’aveugle, mais sa conscience lui reprochait de se rendre, par cette faiblesse, complice du scandale. Était-il obligé d avertir cet ami, et de le révoquer s’il restait sourd à I monition ‘4 Le magistrat plein de droiture, répondit qu'un chef (LE tat doit en conscience veiller sur ses subordonnés et réprimer tout désordre public. “ Permettez-moi donc, Jui dit le président, d'accomplir ce que vous estimez un devoir : ce scandaleux, c'est vous-même. On critique à bon droit vos relations avec telle personne, en feriez-vous autant si vous n étiez intéressé dans l'affaire ? ” Le magistrat le remercin de sa charité: non moins que de sa discrétion, et dès ce jour rentra dans ’ }
Enr la pensée du président, la réforme des lois et de ‘a magistrature devait aboutir à la réforme des mœurs. Gréce aux nouvelles dispositions du code, le gouvernement pouvait extirper des villes les vices dégradants qui en sont la honte, tels que la prostitution, le concubinage, 1 SVFOgRee rie. Sans doute, à l’Equateur, on répugne encore EUp aux pratiques de lu civilisation européenne, pour tolérer à des maisons officielles de débauche ; on y estime assez lu dignité du baptême pour ne descendre jamais à cet état d'infamie notoire et permanente ; mais, comme partout, il Fe rencontrait dans son sein des personnes éhontées qui, spé-
vendre que de travailler. Un règlement de police mii ordre à cette industrie d'une manière si ubsolue que des jeunes filles de famille en renum, convaincus de mauvaise vie, furent internées sans piété dans une maison de correction. Quant aux concubinaires, avant de les livrer aux juges, le president les faisait comparuître en sa présence, leur renrochait leur conduite, et les mettait en devoir de choisir entre le matiage et Ja séparation.‘ Vous êtes libres de vuss perdre, leur disait-il, mais non de scandaliser le public par vos désordres. ” Cédant à ses objugations les ecpables coutractaient une union légitime ou se séparaient, avec promesse sous caut'on de ne plus cohabiter, mais il comp. tait si peu sur les promesses des personnes vicieuses, que souvent il les forçait ou à rompre leurs liens ou à se marier séance tenante. Avant un jour, dans un de ses voyages, mendé à sa barre un de ses couples criminels, insensibles aux avertissements comme aux menaces, il reprocha vivement, surtout à la femme plus âgée que son complice, l'ignominie de sa vie déréglée. La malheureuse se mit à fondre en larmes, pendant que le jeune homme promettait de légitimer au plus tôt cette situation, [nquiet à bon droit sur l'avenir, Garcia Moreno obtint de l’évêque les dispenses nécessaires et fit célébrer le mariage avant son départ, La femme, plus enchantée peut-être que le mari, vantait à tout venant la sagesse du president et sa manière expéditive de traiter les affaires.
L'ivrognerie le préoccupa plus encore que le libertinage, en raison de la dégradation et de l'abrutissement que ce vies engendre et développe, surtout au sein des populations ouvrières. Le, ivrognes de profession perdaient, de par la constitution, leurs droits de citoyens; mais, les voyant disposés à supporter cette privation avec patience, Je président édicta contre eux toute une nomenclature de peines. Les individus surpris en état d'ivresse dans les cafés, tavernés, et autres lieux publics, subissaient une amende et un emprisonnement de plusieurs jours ; en cas
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mit “qutre province l'ivrogne incorrigible, Les cabaretiers, . des complices, de ces dégradés, payaient leur complaisance aise d'une assez forte amende ; la récidive entraînait la ferme- 0EERES ture du cabaret, Néanmoins, malgré cette législation sé- Juges, vère, appliquée partout avec constance et vigueur, Garcia , leur Moreno dut avouer, en 1875, l'insignifiance des résultats ob- ‘hoisir , nts sur les ivrognes de profession, ‘ Le vice de l’ivrogne-
° VUS rie, dit-il au congrès, a plutôt besoin d’un traitement cura- IC par tif que de répression. Il est temps d'adopter le parti que pables conseillent la prudence et l'humanité ; c’est-à-dire de . ‘éer ut. une espèce d'hospice pour cette classe de fous volontaires, comp: comme il en existe pour les idiots et les lépreux. CAE Dans cet asile, les ivrognes incorrigibles, soumis à un réages, gime hygiénique et au salutaire exercice du travail agricole, sibles deviendront susceptibles de réforme et finiront par se tourvive- né vers Dieu.” e, l'i Grâce à cette régénération dans l’ordre religieux, milimit à taire et judiciaire, l'Équateur se trouva donc en posses. ettait sion des biens fondamentaux, religion, justice, moralité, droit d'où résultent l’ordre et la paix. Appuyé sur ces bases de )enses tout vérit “ble progrès, il pouvait, à la suite de son glorieux t. La chef, s'élancer à de nouvelles conquêtes. À tout re de nage, e ce pulaient, . les nee, * de es une
cas