‹ Garcia Moreno, président de l'Equator [microform]Chapitre 69 sur 97 · L'ASSASSIN CORNEJO · texte numérisé non relu

L'ASSASSIN CORNEJO

La Révolution était battue en fait et en droit; en fait,

L' par l'évènement de Garcia Moreno au pouvoir malgré les D «forts desespérés do la secte ; en droit, par la nouvelle cons- » titution qui ruinait tous ses principes. Laissera-t-elle éta-

blir le règno de Dieu et détrôner Satan, sans recourir au

} moyen supiême ? C'était le cas ou jamais d’assassiner Gar-

cia Moreno, le téméraire assez audacieux pour s'attaquer à la très haute et très puissante majosté devant laquelle tous les souverains s'inclinent,

Depuis leur échec du 19 mars,les révolutionnaires nourrise &ient cette idée fixe qu'une insurrection devenait impossible avant la disparition du président. S'il fau: en croire un

! fotur assassin, en s’embarquant pour l'Europe à la suite de

l'échaffourée de Guayaquil. Ignacio Viutimilla recommanda vivement aux sectaires de se débarrasser du tyran par

un coup de poignard. ‘ Donnez, aurait-il dit, cette bonne

leçon à tous les despotes de l'Amérique. Brutus tua César en plein sénat, sans autre loi que le devoir de venger la liberté romaine, sans autre formalité que vingt-trois coups d'un poignard bien effilé. Est-ce que liberté vaut moins à Quito qu’à Rome, ou bieu la rave de Brutus serait-elle épuisée (1)? ”

(1) Déposition de Cornejo.

de déblatérer dans les cercles et les journaux contre la constitution maudite. Les cinq cents qui, le jour du plébiscite, avaient refuxé de ratifier le vote des chambres se mirent à la besogne avec fureur. Ils espéraient d’abord gagner leur cause la jeunesse dissolue, dont l'oreille s’habitue vite aux airs de la liberté; puis, enrôler peu à peu tous les conservateurs plus ou moins teintés de libéralisme. Ils savaient que ces trembleurs, ralliés un instant à l’homme qui les tire de l’abîme, s’empressent une fois le danger passé de rentrer dans les rangs de l'opposition.

On reprochait surtout à Garcia Moreno d'avoir inféodé l'État à l'Église, Il répondit avec Henri IV : ‘“ Ce pays est incontestablement le royaume de Dieu; il li appartient en propre, et il n'a fait autre chose que le confier à

ma sol!icitude. Je dois donc faire tous les efforts possibles

pour que Dieu règne dans sou royaume, pour que mes commandements scient subordonnés aux siens, pour que mes lois fasssent respecter ses lois (1.) ” Le bon sens du peuple cathol‘que applaudit à ces maximes, mais les libéraux frémirent à l'idée du règne de Dieu, car, tout en disant comme chrétiens : “ Seigneur que votre règne arrive ! ” ils n’en proscrivent pas moins la royauté du Christ comme attentatoire aux droits de l'État.

On disait aussi que la nouvelle constitution anéantissait toute liberté, Garcia Moreno réédita sa maxime favorite : ‘ Liberté pour tous et pour tout, excepté pour le mal et les malfaiteurs. ” Il n'avait sacrifié aucune liberté vraie : la liberté du père de famille et celle du propriétaire étaient garanties ; la liberté de la presse et la liberté d'association existaient, à condition de respecter la religion, la morale, et l’ordte public. Que voulait-on de plus ? La liberté de l’impiété, de l’immoralité, de la séditivn, de la destruction ? Le mal et les malfaiteurs n'ont aucun droit à la liberté, Encore une fois, le peuple applaudit mais ie libéralisme,

(1) Citation emprunté à lÆstrella de Mayo.

Pour prérarer les esprits à la réaction, le mot d'ordre fut

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brdre fut essentiellement fondé sur le droit des malfaiteurs à la liberté,

trouvait ces doctrines intolérables.

On esseya surtout d'épouvanter les ignorants en représentant l'étal de siège, dont le peuple entendait parler pour la première fois, comme un droit monstrueux, dévolu au

“président pour rétablir l’Inquisition, traîner ses ennemis

devant le conseil de guerre, et organiser la terreur. Il fut facile aux conservateurs de montrer que l'état de siège n’avait d'autre but que de protéger les bons et de faire trembler les méchants.

Néanmoins, après trois mois de discussions passionnées, comptant sur un certain nombre d’esprits crédules, les conjurés crurent le moment venu d’exécuter leur infime dessein. Au commencement de décembre, plusieurs jeunes gens, à la tête desquels se trouvait un certain Manuel Cornejo, parent du révolutionnaire Espinel, tinrent un conciliabule dans la maison de ce dernier, pour concenter le moyen d’assassiner le président et de s'emparer des éasernes de Quitto pendant que leurs affidés insurgeraient Guayaquil et Cuenco. Il leur parut que, pour ne pas manquer le coup la manœuvre la plus sûre était d'envelopper le président dans un cercle de meurtriers qui le frapperaient tous à la fois, mais Espinel n'approuvera point cette tactique, qui, selon lui exposait les conjurés à se blesser les uns les autres. Mieux valait attaquer de front en se précipitant sur la victime avec ensemble. Le président abattu, les assassins avaient l'intention de s’élancer immédiatement sur la caserne avec un certain nombre des complices, de massacrer le général Soënz, qui commandait les troupes, et de proclamer Urbina chef du pays. Toutefois le brave Espinel leur conseilla, s’il se présentait le moindre danger, de remettre à un autre jour l'attaque de la caserne. Il ne fallait pas renouveler l'erreur de Maldonaldo, qui manqua son <oup faute de précautions. ÆEspinel ajouta que si Garcia Moreno ne tombait pas sous leurs coups, il n'avait plus, lui, pauvre vieillard, qu'à quittér sa famille pour errer, sans ressource, en pays étranger. N’étaient son âge, ses enfants,

Mas ren bd

ne — #10 —

et la crainte qu'on ne l'accusêt d'avoir satisfait une ven.

geance personnelle, il guiderait lui-même les conjurés, le poignard à la main (1). Quel excellent homme que cet Espinel, et comme ces bandits sont bien venus à hurler contre l'état de siège !

La Providence déjoua encore une fois ces trames inferna. les. Le 14 décembre, au moment d'en venir à l'exécution, un des initiés, Lanchez, cédant aux remords qui déchi. raïent son cœur, découvrit au président son fatal secret et le nom des assassins. Tous furent saisis, excepté le vieux d’'E pinel qui s’évada au premier cri d'alarme. Cornejo et ses complices traduits devant le conseil de guerre, s’entendireut condamner à mort : mais l'adolescent Cornejo, on va le voir, avait dans les veines du sang d'Espinel.

4 conduit à la caserne pour y attendre l'heure de l'exécution, Cornejo pleurait à chaudes larmes. Vers une heure du matin, le colonel Dalgo, faisant sa ronde, le vit avec étonnement tomber à ses genoux, puis le supplier par tous les saints du ciel de lui obtenir à l'heure même une audience de Garcia Moreno. Le pauvre condamné voulait, avant de mourrir, faire des révélation intéressant la sûreté de l'État ; révélations qu'il n'avait pas eu le courage de livrer uu conseil de‘guerre,ce dontil était désolé jusqu'au fond de l’âme. Dalgo eut beau lui faire observer qu’il n'orait à pareille heure troubler le repos du président, Cornejo insista, supplia, pleura tant.et si bien que le brave soldat, touché de compassion, prit sur lui de réveille: Garcia Moreno pour présenter la requête de sonprisonnier. Flairant une ruse, le président refusa d’abord : ‘“ Ce jeune homme ne cherche qu’à me tromper daus ses mensonges, dit-il : il sera toujours temps de l’entendre demain dans la matinée ”. Mais Dalgo fit à son tour tant d'instances en faveur de son protégé, que le président finit par céder.

Introduit devant l’homme dont il avait juré ‘la mort et qui maintenant disposait de sa vie, le pauvre Cornejo 8e

(1) Déposition de Manuel Cornejo.

jeta par terre avec 1

Besorte de désespoir, se roulu aux pieds du président,! ï mes ses genoux, poussa des sanglots à fondre l'âme. ‘ Suffoqué par les larmes, il n'articulait qu’un mot : “ Pardon ! pardon ! ” et menagçait si bien de s’évanouir que Garcia Moteno, appelant au secours, lui fit donner une potion tortifiante. Mais, pour lui rendte la parole, il fallait un tonique plüs efficace : son agonie ne prit fin qu’au moment où Ie président, vaincu par l'émotion lui fit grâce de la vie. Alors se répandant en effusions de gratitude et de repentir, il fit l’humble confession de ses crimes et y ajouta celle de ses complices. Garcia Moreno renvoya ce pénitent contrit ét humilié, sans lui imposer d'autre peine qu’une expiation de huit années,

Le candide Cornejo n’oublia point son bienfaiteur, Arrivé à la frontière, il publia contre Garcia Moreno un abominable pamphlet où il le traite de criminel, de tyran, de patjure, et déclare au nom de la religion et de l’histoire, que ‘ l'assassinat d’un tel monstre est tout simplement un acte de légitime défense, un droit sans lequel la liberté dont Dieu a doté l’homme deviendrait une immense duperie. ” Il est bon de connaître en détail les faits ot gestee de ces hypocrites et lâches scélérats pour se convaincre que si Garcia Moreno a commis une faute, c'est le jour où il leur fit grâce.

Pendant qu'on arrêtait à Quito les meneurs de la Révolution, leur programme s'exécutait à Cuenca, où de jeunes séditieux fallirent assassiner le gouverneur, don Carlos Ordonnez. On se rappelle avec quel acharn-meont les libéraux et radicaux de cette ville avaient combattu la candi. dature de Garcia Moreno. Devenu président, ils s’attaquèrent à ses œuvres, même à celles qui les intéressaient tout particulièrement, comme la route carrossable de Cuenca au port de Naranjal. Le gouverneur Ordones, tout dévoué au président, ayant réquisitionné pour travailler à cette route, un certain nombre d’indiens attachés aux haciendasn du voisinage, les propriétaires mécontents ourdirent contre lui de mésirables intrigues, et le signalèrent à l’ani-

madversion publique, dans l'espoir de arracher sa démission ou même de provoquer s$destination. Mais le gouverneur resta ferme à son poste, soutenu par le président, qui n’enteudait pas sacrifier ses loyaux serviteurs aux rancunes d'une coterie.

En travaillant à discrédite#le représentant du gouvernement, les libéraux, toujours dupes, ne'se doutaient pas . qu'ils faisaient le jeu de leurs ennemis. Le mercredi, 15 ‘décembre, à la date choisie par Espinel et Cornejo pour révolutionner la capitale, une troupe de jeunes exaltés résolurent de tuer Ordonez et de saccager la ville de Cuenca. Leur chef, Jeronimo Torrès, annonçait bien haut que les populations de la côte étaient en pleine insurrection. Perçant de sa lance un portrait de Garcia Moreno, il affirma que, ce jour-là même, le président aurait cessé de vivre. Vers deux heures, une centaine de ces forcenés, presque tous débauchés et criblés de dettes, sachant la place dégarnie de troupes, se rassemblèrent devant le palais du gouvernement et dérarmèrent la garde. Le gouverneur travaillait avec ses employés quand Torrès, suivi de ses -complices, pénétra dans la salle où il se trouvait, le fit prisonnier avec tout son monde, et l’enchaîna comme un criminel, Toute la nuit, ces misérables accablèrent leur victime de vexations et d’ountrages. Ils ne le quittèrent que pour remplir leurs poches en dévalisant les caisses publiques. “ Il nous faut de l'argent, écrivait Torrès, de l'argent et toujours de l'argent ; peu imperte par quels moyens. Sus aux propriétaires ! ” Il imposa au gouverneur une amende de dix mille piastres.

Le lendemain, 16 décembre, ‘ pour rét£blir l’ordre ” -<oiame disait Torrès, les insurgés convoquèrent les pères de famille à une réunion publique où l’on dévait prononcer la déchéance du gouvernement. Maïs déjà les livéraux provocateurs, de cette émeute, se repentaient de leur imprudence. Trop pusilunimes pour arracher le gouverneur aux mains des assassins, ils refusèrent du moins de 8e faire leurs complicos. Torrès et les siens, abandonnés de tous,

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8 le rési. furieux jusqu'à l’exaspération, traînèrent leur prisonnier eurs sur la place, l’attachèrent à un poteau et firent feu sur lui, Frappés de plusieurs balles, il tomba la face contre terre, ve et allait être infailliblement massacré, quand une centaine | d'hommes, armés de fusils, accourus en toute hâte d'un 4 ES canton voisin, dispersèrent les bandits et rendirent maitres Le du terrain. Ordonez, couvert de blessures, échappa comme ré- par miracle (1).

ACA. j Dès la découverte de la conspiration, le président mit en les { état de siège la province de Quito, mesure qu'il étendit à D or. ] toute la République, en apppenant les désordres de Cuenca. ma . 4 «“ Équatoriens, dit-il, une poignée d'hommes perdus creure. 1 saient de nouveau sous vos pieds l’abîme des révolutions ; que ; mais la Providence divine, l'adhésion du peuple à la consdé- È titution, et la fidélité de l’armée, ont rendu impossible l’asdu É sassinat du 14 de ce mois, prélude d’une série d’horribles eur crimes. Les principaux auteurs de cet attentat sont dans ges | les mains de la justice et subiront la rigueur des lois. Quelpri- + ques traîtres, escomptant l'impunité que devait ‘eur assurer cri- : le lâche assassinat de Quito, ont essayé de se révolter à yic- h ‘Cuenca ; mais l’apparrition d’une compagnie de gardes naque tionaux les a forcés de se rendre ou de rentrer dans l'ombre. bli- Ils recevront le juste châtiment de leurs forfaits. Soyez ent . donc sans crainte, car Dieu vous protège. visiblement. Jus Abrités sous sa sauvegarde, nous répondons de la paix et de ; de la prospérité de notre bien-aimée patrie. ” Les révoltés de Cuenca furent traduits devant un e ” ] conseil de guerre. On essaya d'intimider les juges res en affichant sur les murs des menaces de mort. ‘ Vous , cer allez, disait-on, juger des amis de la liberté, dont le ux crime est d’avoir voulu délivrer leur patrie et la vôtre des m- serres sanglantes d’un lâche oppresseur. Gurdez-vous de ur les condamner, car vos têtes répondront de la leur. À défaut ire d'épée pour combattre un grand jour, le poignard vous frapus, pera dans l’ambre : nous en faisons le serment. ” Les terro-

(1) El Nacional, janvier 1870.

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ristes en furent pour leurs frais ; le conscil de guerre condamna les principaux coupables à la peine de mort, ot les autres aux travaux forcés. . Certains libéraux s’apitoyèrent alors sur le sort de ces sicaires ; pour implorer leur grâce, des dames sensibles envoyèrent au président une lottre de larmes ; elles en reçurent cette réponse indignée : ‘“ C'est sur le sort du gouverneur que les habitants de Cuenca auraient dû s’apitoyer. Quand on reste sourd aux cris des victimes, on perd le droit d’invoquer la clémence en favenr des assassins. ”

Après dix ans de combats, le président restait le maître, Battue trois fois dans ces neufs mois, à Guyaquil, à Quito, à Cuenca, la Révolution comprit enfin que le peuple s’unissait au gouvernement pour donner congé aux anarchistes, Les chefs prirent la route du Pérou ou de la Nouvelle-Grenade, attendant des jours plus favorables aux travaux maçonniques. Le calme le plus complet s'établit dans le pays, ce qui permit à Garcia Moreno de s’adonner tout à son œuvre civilisatrice,

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