‹ Gare les jambes!Chapitre 1 sur 25 · AGENT GENERAL DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

AGENT GENERAL DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES

Après avoir longtemps roulé dans les rues, sur les routes, au bord de l'eau, et depuis les grèves de VOcéan où je suis né y un matin, jusques aux rives de la Méditerranée où je voudrais être enterré un jour, la destinée, me donnant un grand coup de pied, me précipita tout meurtri dans un fossé de la forêt de Fontainebleau.

La mousse X pousse partout, il/ en a jusque sous la queue des faisans et sur les cornes des cerfs; eh bien! vois ma malchance, quoique py sois resté quatre ans blotti . immobile sous un chêne, jamais je n'ai pu en amasser le moindre brin. Je nai attrapé que des rhumatismes.

Je suis, paraît' il, d'un grès réfractaire/flussi, désireux de faire mentir le proverbe, j'ai repris ma course et en

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dégringolant des hauteurs de Montmartre à travers les curieux, les oisifs , les affairés et les indifférents, je crie : Gare les Jambes.

En passant sous tes fenêtres, je f appelle et je te dis: Bonjour! — Réponds^moi : Bon voyage!

Ton nom en tète de ce livre est pour que chacun sache que depuis bien longtemps déjà nous faisons ensemble commerce d'amitié, et je ne crois pas que ce soit de la camelote que nous nous soyons jamais vendue l'un à l'autre,

Pierre Quiroul

Bois-le-Roy, le i" Mars z88i.

MONSIEUR LE R. P. HYACINTHE

Dernièrement on lisait sur le registre d'an des hôtels de la Suisse: M. Loyson, sa femme et leur fils. Ce M. Loyson qui était en villégiature avec Madame Loyson et le jeune Loyson, c'était le R. P. Hyacinthe, le carme déchaussé qui, pendant plusieurs années, prêcha avec un si grand retentissement ïAvent et le Carême dans la chaire de Notre- Dame.

Un dimanche, il y a douze ans, une foule énorme se pressait dans la vieille cathédrale, pour entendre un moine annoncer la parole de Dieu ; il était deux heures de l'après-midi. La nef, les bas côtés, les chapelles regorgeaient d'auditeurs. Dans le chœur >

gark les jambes!

assis sous un dais de velours, le cardinal- archevêque, couvert de la barrette, revêtu de la robe rouge et du rochet, était entouré de son clergé et de son chapitre. Les orgues, touchées par une main puissante, préludaient au sermon en inondant l'ancienne basilique de leurs chants célestes et de leurs plaintes mélodieuses.

Il y avait autour de nous comme un courant d'élévation et de grandeur : La majesté du lieu, les effluves d'harmonie qui, nous arrachant à nous-mêmes, nous lançaient dans l'idéal, au loin le maître-autel piqué de mille feux et se détachant en lumière sur le fond noir de Tabside, tous ces prêtres immobiles dans leurs stalles, et cette foule immense attendant silencieuse et recueillie, todt cela formait un grand et imposant spectacle !

Tout à coup, venant du fond, apparut un religieux vêtu de laine brune, le front ceint de la couronne monastique, portant le manteau blanc et marchant les pieds nus. Il s'avança respectueusement vers le prélat, et, s'étant agenouillé, reçut la bénédiction. Puis, à pas lents, les yeux baissés et les mains tenant son rosaire, il traversa l'assistance, précédé du suisse, dont les coups de hallebarde accentuaient, chaque pas. Attentive et révérencieuse, la foule s'inclinait

MONSIEUR LE R. P. HYACtNTHK.

devant ce moine, admirant son caractère et honorant sa pauvreté !

Parvenu à la chaire, il plia le genou, appuya la tête dans ses mains, invoqua le secours du ciel, et ensuite s'étant relevé, il commença son prêche.

Ce jour-là, le R. P. Hyacinthe parla contre Tor-

gueil.

Quand on entendit cet orateur, à la parole imagée €1 puissante, fulminant contre le péché qui précipita du ciel le plus beau dts anges, on trouva que cela lui allait bien de lancer l'anathème contre l'orgueil, à lui qui avait fait abnégation de sa volonté entre les mains d'un autre et s'était condamné à une éternelle obéissance.

On se disait : Ce prêtre, dont tant de fidèles écoutent la voix, admirent le talent et reçoivent la parole, tout à rheure il rentrera dans son couvent, et le prédicateur, dont la tête semble être en ce moment dans le ciel, ne sera plus alors qu'un simple religieux obligé à une règle sévère et astreint aux travaux les plus humbles et parfois lôs plus humiliants!

Pendant deux heures, on s'était cru transporté dans un autre monde. La parole enflammée du moine, la membrure immense de l'immense cathédrale, les tableaux de sainteté pendus au mur, et,

éclairant cette scène, la lumière filtrant à travers les splendides rosaces du transept et s'y déchirant en mille couleurs, tout cela, dis-je, vous avait précipité du milieu de chaque jour dans un tourbillon imaginaire qu'on n^eût su ni décomposer ni décrire.

Quand on se retrouva sur la place et un peu plus loin, en plein Paris, c'était comme si on fût sorti dMn songe où $e seraient agités les fantômes et les visions des siècles évanouis.

, Il y a près d'un an — c'était aussi un dimanche — au bas de la rue Rochechouart, dans un café-concert, La Tertullia, je vis entrer quelques personnes dont Tallure me semblait différente de celles qui, d'habitude, fréquentent ces sortes d'établissements. J'entrai.

Ce café était devenu une église, mais une église bien étrange et bien bizarre. Des restes de fresques peintes sur la toile des galeries laissaient apercevoir encore le carquois de TAmour, les cuisses d'une nymphe, la batte d'Arlequin, et un bout de la bosse de Polichinelle. Sur les tablettes devant lesquelles s'asseyaient les fidèles, on voyait encore les traces

MONSIEUR LE R. P. HYACINTHE

reluisantes des ronds siroteux qu'y avaient imprimés les bocks, les sodas et les grogs I

Un monsieur vêtu d'une redingote noire, cravaté d'un col ourlé de blanc et portant de longs cheveux, s'appuyait sur la barre de l'orchestre et parlait. Cet homme, nouveau prêtre d'une religion nouvelle, avait la parole mielleuse,U'oeil boursouflé, des chairs molles et la face empâtée.

C'était le même prédicateur que celui de Notre- Dame ! Seulement aujourd'hui il ne se nommait plus le R. P. Hyacinthe, mais... Monsieur Loyson !

On écoutait d'un air distrait; beaucoup riaient ou causaient entre eux; lui. allant toujours son train, se débattait, discutait avec lui-même, ne comprenant rien à ce qu'il y avait de ridicule et de grotesque dans ce nouvel avatar I

Près de lui se tenait une dame ; je demandai à mon voisin quelle était cette personne. Il me répondit : c'est sa femme I

Pauvre homme! tomber du Carmel et dégringoler jusque à la Terturllia I

Jeune, plein d'enthousiasme et d'ardeur, emporté par la foi et affamé d'idéal, un homme se jette au fond d'un cloître, heureux de s'offrir en holocauste et d'y murer sa vie; mais voilà qu'un jour, les illusions s'envolent, les réalités implacables se dressent

devant lui ; il se meurtrit au contact de ceux qui Tentourent, la règle le blesse, l'esprit se révolte, la chair bondit sous Taiguillon des désirs^ rimaginatîon remporte et le doute le plonge dans la nuit ; alors, ne se sentant plus la force d'être un sainte il veut redevenir un homme!

Tout cela est juste, légitime et humain, aussi la loi pleine de sagesse a-t-elle laissé grandes ouvertes les portes des monastères. Mais quand on a vécu là la moitié de sa vie, quand |on a vieilli sous ce costume, quand on a été sacré prêtre et qu'on a porté la parole dans le Temple, se laisser choir de Notre- Dame à l'avant-scène d'un café-concert, et cela au milieu des éclats de rire de tout un monde, il faut vraiment être stupide ou absolument fou.... de vanité!

Dans la vie de ces prêtres qui rompent d'une façon si éclatante avec leur croyance et leur passé, il doit se trouver une heure suprême et vraiment terrible : c'est celle qui précède la formule de l'apostasie. Pour Martin Luther, c'est cette longue nuit avant l'ouverture de la Diète d'Augsbourg ; pour Lamennais, la minute où, franchissant les portes du Vatican, il creusait, entre le catholicisme et lui, l'abîme insondable; pour M. Loyson, le jour où il prit femme, répudiant dans un seul mot tous ses vœux de moine

MONSIEUR LE R. P. HYACINTHE

et de prêtre! Avant d'en arriver là, pour eux que de combats, que de luttes et que d'angoisses! Quels effrois et quelles insomnies !

On a essayé de comparer labbé Loyson à M. de Lamennais. Ah ! quel autre homme que ce vieux titan foudroyé! Vivant dans la solitude, se cloîtrant dans le travail, savant merveilleux, dialecticien terrible, esprit plein de ressources et génie plein de grandeur, c esta coup d'orgueil que lui, essaya d'oublier; mais ce prêtre resta chaste, car il savait que toute force est là !

M. Loyson, sans conviction et sans pudeur, court l'Europe et essaye de l'occuper à tout prix de sa personnalité ridicule. On sent que la redingote le gène et que les bottes blessent ses pieds habitués à marcher nus.

Pour lui, que de nuits fiévreuses, que de songes agités; comme les hallucinations du rêve doivent lui représenter fréquemment les tableaux et les souvenirs d'autrefois ! Tout le passé se représente sans cesse à sou esprit; les longues processions dans les cloîtres, la cadence monotone des psalmodies, les chants des clercs et les grands silences des prières de

nuit. Il doit se retrouver encore traversant les foules et dominant tout un peuple de fidèles. Il entend sa propre voix, il se regarde lui-même à la clarté des cierges et dans la fumée de Tencens.

Tout à coup, le bruit d'une porte qu'on ouvre l'arrache à cette vision; c'est sa femme qui entre et lui dit : Mon ami, que ferons-nous ce matin pour déjeuner? Nous avons mangé du gigot hier...

Quand un homme a été prêtre et a vécu au milieu des prêtres, rien ne saurait lui enlever le geste, la voix, la démarche et l'air du prêtre. La soutane est la robe de Déjanire, il a beau l'avoir quittée, il la sent quand même et toujours brûlante sur ses reins. Le prêtre sécularisé parle et pense toujours comme un prêtre. Toujours, et quoi qu'il arrive, il a dans le geste, dans l'allure et dans la parole, un quelque chose qui le différencie des autres hommes.

Le couvent et le séminaire les coulent dans un moule unique ; dans ces maisons, il y a une façon de sourire, de hocher la tête, d'écouter, de se promener de long en large et de faire tourner une clef sur ses doigts qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Les réfractaires ont beau tenter et essayer le contraire, c'est inutile, le pli est pris et ils ne sauront jamais l'effacer.

MONSIEUR LE R. P. HYACINTHE

Un prêtre peut avoir une haute intelligence, mais il ne formulera jamais ses idées à la façon des hommes du monde ; il y a chez eux de la scolastique partout, ça manque de simplicité et de grâce, c'est tout à la fois sec et solennel — je ne sais pas — mais c'est vieillot. — Le geste est maigre et le mouvement contraint. S'il a de l'esprit, — et beaucoup en ont et du meilleur — il ne s*en servira pas de la même manière que les autres ; il ne le pourrait pas. — Le trait n'est jamais lancé de la même façon et n'a jamais la même portée. La règle dans laquelle est enfermé le prêtre est tellement rigide, qu'il ne se sent jamais complètement à l'aise au milieu des séculiers. — Son habit, ses devoirs et le respect qu'il impose, le placent absolument à l'écart des autres hommes.

Le clergé français est remarquable. Les défections y sont très rares, et quand un prêtre oublie ses devoirs et abandonne l'autel, c'est presque toujours dans le mystère, loin du diocèse où il a vécu et sans scandale. Parfois le fardeau est trop lourd, les obligations au-dessus des forces, et la chair terrasse l'esprit; je trouve qu'il est alors digne et honnête de se découvrir plutôt que de continuer à porter un masque qui cacherait l'hypocrisie et le mensonge.

Mais, de là à battre la grosse caisse et à chanter de

nouveaux psaumes sur Tair de la Belle Hélène^ c'est pousser trop loin Tirrévérence et la maladresse ; aussi le bon sens public en a-t-il fait immédiatement justice !

Désormais abandonné de tous et même de lui^ l'abbé Loyson, sans guide et sans but, semble perdu dans Ja vie. Il est comme un homme ivre, titubant en plein soleil et trébuchant à chaque pas. C'est la chute d'un ange... bouffi.

Pourquoi, après son abdication, ne s'est-il pas voilé d'ombre et n'a-t-il point été habiter l'inconnu .>^

Ah ! la vanité 1 le besoin de paraître ! la passion de parler! Et puis, il faut le dire, il y a M"* Loyson î Les femmes , c'est diablement dangereux surtout pour, les hommes qui vieillissent.

L'abbé Loyson n'a même pas dans son affaire le mérite de l'invention ; ce n'est qu'un simple plagiaire ; avant lui avait opéré l'abbé Chatel.

Le schisme de celui-là avait commencé par un grand accès de colère; il avait cm des mots avec le Pape, et Sa Sainteté refusant de mettre les pouces, Chatel s'en était vengé en fondant Y Eglise fran-caise.

M. Loyson appelle la sienne Eglise gallicane.

C'était dans un bal que Chatel officiait lui aussi, rue Saint- Honoré, à la salle Valent i no. Ce sont tou-

MONSIEUR LE R. P. HYACINTHE. II

jours dans des endroits de ce genre que œs machineslà s'établissent.

Ce renégat avait placé sur la porte une enseigne apprenant aux passants l'existence d'une boutique oîi, était-il dit, on faisait concurrence au culte reconnu et salarié par l'Etat.

Ceci nous rappelle ce que le chansonnier Brazier disait de cet illustre prélat, en i836.

Air de Cadet Roussel

L'abbé Chatel est bon enfant, Il permet plus qu'il ne défend; L'abbé Chatel ne défend pas Le vendredi de faire gras.

C'est pour s'amuser qu'il confesse, C'est pour rire qu'il dit la messe; Bien! Bien!

Ça va très bien, Pourquoi donc se gêner en rien ?

A cette époque, un certain Fabré-Pallaprat, marchand de bouchons de son métier, avait lui-même reconstitué la religion des Templiers, cet ordre de moines guerriers détruit par Philippe le Bel. Il s'était fait nommer Grand Maître — par qui? grand Dieu 1 — et croyait de la meilleure foi du monde descendre en ligne directe de Jacques Molay.

Chatel et lui s'entendirent, et le Primat des

Gaules reçut du chevalier marchand de bouchons la consécration épiscopale !

Plus tard, Sa Grandeur Chatel, à bout d'inventions et de ressources, fut nommé par Louis-Philippe, à un bureau de poste d^un chef-lieu de canton de Saône-et- Loire.

Plus tard encore, après avoir épousé une très jolie somnambule — sujet des plus lucides — le Pape de V Eglise française se fit magnétiseur ! Vous voyez qu'il ne changea pas d'état....

Quant à M. Loyson, les journaux disaient ces jours-ci que, revenu d'Aix-les-Bains — son Jourdain à lui — il avait commencé à trouver des clients et s'efforçait de les marier; seulement, puisque les frais du culte sont lourds, et que le loyer de son Temple est cher, je demanderai la permission de lui donner un conseil, et ce conseil le voici : Payer une redevance à la maison Boyer et vendre, avant l'office et pendant les entr'actes, de l'eau de mélisse des Carmes.

Ce sera de la vraie, celle-là !

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