JULIETTE LAMBER
La première fois que je vis M"® Adam, ce fut peadant le siège, à l'ambulance du Conservatoire ; elle soignait des soldats blessés à Châtillon. Sa grande beauté me frappa vivement, mais quand je l'entendis parler, j'écoutai avec plus d'attention encore que je n'avais regardé avec admiration.
Son âme vibrait comme une lyre! Les désastres de nos armées et les humiliations de la Patrie lui arrachaient des cris et des accents vraiment superbes. Elle racontait les nouvelles, disait les efforts tentés et s'emportait contre les fautes commises; puis elle allait vers ses malades, se penchait sur eux, les calmait, les consolait, et son sourire rafraîchissait leur fièvre.
La tête haute, la taille cambrée, elle marchait vite et parlait par saccades; la parole était imagée et le geste rapide. Je me la rappelle très bien. Il y avait surtout une longue boucle de ses cheveux châtains, qui, sans cesse rejetée en arrière, revenait sans cesse sur ses yeux. Irritée, elle s'arrêta, la roula sur ses doigts, puis l'enfonçant avec violence derrière Toreille, elle dit: Te tiendras-tu tranquille enfin! On sentait sous cette femme un esprit libre et une âme ardente. Tout en elle était grâce; et de sa personne, il s'échappait comme un charme exquis.
Son mari, Edmond Adam, était un homme dans la grande acception du mot. Esprit droit, cœur ferme, pour lui l'honneur passait avant tout, et le respect de lui-même était la preniière vertu. — Inaccessible aux mesquines ambitions et à aucun compromis de conscience, il marchait rigide et doux dans une ligne inflexible. Républicain de Técole du National, il lit sa route dans la droiture et la vérité, et la mort seule put le faire manquer à ses amis.
Edmond Adam était un caractère, et c'est rare par le temps qui court !
M°" Adam et son mari passaient les mois d*hiver dans leur villa du golfe Juan. Quand, à travers les lacets de la montagne, bordés des arbres des tropiques, on arrivait à leur demeure embaumée des par-
fumsde l'oranger et des senteurs des roses, on s'apercevait tout de suite que le calme et le bonheur habitaient là. Cette maison respirait Tordre et la paix. Les mains et les cœurs y étalent tout grands ouverts!
Habitation délicieuse au reste^ et à Taménagement de laquelle une femme de haut goût avait seule pu. présider. Asile charmant conquis par le travail et où on devait se laisser vivre dans la sécurité et le repos. D'un côté, les chaînes de l'Estérelle, de l'autre le cap d'Antibes, devant soi, les îles Sainte-Marguerite et à vos pieds la Méditerranée reflétant un ciel toujours bleu et qu'on voit à l'horizon se noyant dans l'immensité.
Un jour, un hôte inattendu vint trapper à cette porte. Il y avait là trop de bonheur pour un homme, aussi la mort entra-t-elle chez lui et lui fit-elle signe de la suivre !... C'est en vain qu'aujourd'hui les longs eucalyptus balancés par la brise de mer se penchent sur la route pour regarder si le maître revient !...
M™* Adam n'est plus retournée, je crois, sous les mimosas et les chênes verts. D'autres verront jaunir les oranges et s'épanouir les roses 1 On ne retourne pas seule, là où on a vécu ensemble î...
i6 gâre les jambes!
M"' Adam habite sur le boulevard Poissonnière, et tout Paris défile devant elle. Depuis qu'elle demeure là, que d'espérances et de désillusions n'a-telle pas vues passer sous ses fenêtres ; que de gloires et que de désastres! Le vaincu du jour est si souvent le triomphateur de la veille!
M"* Adam est une républicaine qui vient en ligne directe de l'Acropole, et la République athénienne de M. Gambetta aurait bien pu prendre naissance au quatrième étage de l'hôtel Sallandrouzel
M"® Adam, qui écrit sous le nom de Juliette Lamber, se montre partout amante passionnée de la Grèce; elle en parle la langue, en chérit la forme et se désaltère à ses poètes. Sa pensée et ses livres sont pleins de souvenirs grecs. Elle erre aux bords de rilissus et va sans cesse des Propylées au Parthénon. Elle vous guide dans les Jardins, écoute Platon à l'Académie et, défenderesse de ses idées, s'assied sur la seconde marche d'argent de l'Aréopage. Pleine de séduction elle-même, elle recherche toutes les élégances, et sa beauté si gracieuse se trouve à l'-aise dans ce pays des rêves et du beau. Elle voudrait appeler ses amis Praxitèle, Phidias, Démosthène et Al-
cibiade. Nouvelle Cuméenne, elle essaye de déchiffrer l'avenir dans les livres sibyllins I
Je crains bien que cette république, qui se dit athénienne et essaye — mais en vain — d'en avoir la délicatesse et la grâce, n'en ait que la frivolité. Oui, nous sommes bien d'Athènes, car les toutes petites choses qui occupent nos gouvernants les empêchent toujours de penser que nous, hommes libres, sommes encore les esclaves de l'ignorance, le pire des despotes et le plus épouvantable des tyrans. — A Athènes aussi, à côté des splendeurs et des merveilles qui la peuplaient, on ne voyait que masures étroites, guenilles immondes, rues puantes et ilotes grouillant dans les ruisseaux.
Souvenons-nous que La Fontaine a dit :
Nous sommes tous d'Athène en ce point, et moi-même,
Au moment où je fais cette moralité, Si Peau-d'âne m'était conté J'y prendrais un plaisir extrême!
On nous raconte trop Peau-d'Ane !...
M"* Adam reçoit tous les mercredis : Révolutionnaires devenus opportunistes, républicains attendant la République, bonapartistes convertis mais
l8 GARE LES jambes!
non changés, bourgeois devenus démocrates et démocrates devenus bourgeois. Tout ce qui a un nom, une notoriété dans la politique, les arts ou les lettres, y est accueilli avec l'affabilité la plus courtoise, et le tact le plus parfait.
Ne croyez pas qu'on s'y coudoie et qu'il y ait cohue. Chaque nom que le domestique annonce «st le nom d'une force ou d'une valeur. Que feraient là les imbéciles l L'ennui les changerait en potiches.
C'est un des rares milieux où l'on cause et où parfois on se plaît à écouter parler. Beaucoup de rêves, beaucoup d'espérances, mais aussi peut-être bien des illusions ! Dans ce salon , on sent courir comme un souffle d'apaisement et de bienveillance, et si parfois la passion vous soulève et vous emporte, ce n'est pas très loin^ car le regard et le sourire de la maîtresse de la maison calment à l'instant vos petites colères et les ramènent tout de suite au diapason d'harmonie.
L'appartement, fort simple, est cependant marqué au meilleur coin. La salle à manger est d'une gaieté extrême; aux lumières, tout y flambe et tout y rit, depuis les convives jusques aux Délit et aux cloisonnés. Autour de cette large table on fait excellente chère. Une cuisinière, de la grande école des Carême et des Gouffé, y Jivre, tous les mercredis, en faveur
de sa maîtresse, la plus intéressante des batailles. Aucun insuccès à craindre, aucun manque à prévoir; ce cordon-bleu possède le froid et le ]point de sauce^ et... elle s'appelle Victoire !
Le salon est en velours rouge, et quoique d'une grande sévérité bourgeoise, on y retrouve l'artiste en maints endroits. Sur lu cheminée, un superbe buste en marbre, celui d'Edmond Adam. Quand oa regarde ce mort, avec son grand air et sa mâle figure, on se sent tout de suite en présence du maître de la maison I
A sa suite, en enfilade, se trouve une autre pièce garnie de tableaux, de gravures, d'armes et entourée de divans. Au fond, tout à fait au bout de l'appartement, le salon des intimes et où d'habitude se tient M"® Adam.
Jadis, quand tout le monde était parti et qu'il ne restait plus que quelques amis, c'était là qu'un gros^ monsieur d'infiniment d'esprit et de la plus entraînante bonne humeur, parlait, causait, bavardait et riait à gorge déployée. Aujourd'hui, assis dans son fauteuil présidentiel, comme il doit souvent se rappeler ce petit salon gris où l'amitié lui avait fait de si bonnes heures! Dans la vie, c'^est comme cela, oa a beau aller, venir, toujours on revient !
En commençant cette étude, Je disais que, quand je vis pour la première fois M"® Adam, je fus vivement frappé de sa grande beauté. — Cette beauté est restée la même : l'œil, d'un gris bleuté et plein de lumière^ est aussi éclatant, la bouche aussi ferme et l*ovale aussi pur; toujours, comme autrefois, elle a dans les joues ces deux fossettes qui font que, quand elle rit, elle semble rire deux fois. — Mince et très élancée, la taille est tellement souple que la femme semble plus grande qu'elle ne Test en réalité. La voix est douce et métallique. Quand elle parle, le mot sonne ferme et bien timbré. Elle raconte avec un charme infini. Je ne sais pas qui lui a vendu de l'esprit, mais, à coup sûr, on ne lui a pas volé son argent; ce sont ses auditeurs qui redoivent. — A travers tout cela, une façon de se pencher en arrière et de regarder très haut qui lui sied à merveille.
M"" Adam travaille depuis le matin jusques à deux ou trois heures après minuit. A part ses relations de monde, ses réceptions et ses amitiés, tout son temps est pris par un labeur obstiné et opiniâtre. Elle adore le travail. — Heureuse femme... Et comme je voudrais en dire autant !
Elle voit tout, s*occupe de tout et s'intéresse à tout. Elle est au courant de tout ce qui se fait, se dit ou s'imprime ; d'un esprit sagace et de bon conseil, elle jouit dans son parti d'une énorme influence.
Très désintéressée, il tombe de son cœur et de ses mains une immense bonté.
Femme, et par conséquent coquette, elle garde toutes ses séductions pour la masse ; elle préfère parler avec plusieurs que de causer avec un seul. Douée d^un tact parfait, elle sait complimenter d'un succès et mieux encore panser une blessure. Chez cette républicaine, rinfortune est accueillie avant le bonheur I
On a voulu la comparer à M""® Roland ; ces deux femmes ne se touchent par aucun point, et penser le contraire serait les bien mal connaître. Elles sont toutes deux de leur époque et aussi différentes Tune de l'autre que nos hommes politiques d'aujourd'hui sont différents de ceux de ce temps-là. Entre cette Grecque et cette Romaine, il n'y a rien de commun que l'amour de la patrie.
En terminant, parlons de Juliette Lamber. Elle a écrit beaucoup de livres ; ne pouvant parler de tous.
je m'occuperai ici de deux volumes seulement : D'abord le Journal d'une Parisienne. C'est un mémento <iu siège. Dans ces pages écrites à la hâte, on voit deux femmes dans Técrivain, la mère et la patriote. Au milieu des tortures causées'par le froid et la faim, la mère crie vers sa fille, et la PVançaise pleure sur •son pays. On y trouve des pages d*une élévation extrême et surtout des appréciations sur les hommes et les événements qui font très souvent la lumière sur cette terrible époque. — Ce livre est un récit plein de larmes, l'histoire de Tagonie d'une ville, et l'écho d'un râle que chaque jour on pensait le dernier.
Le volume que Juliette Lamber vient de publier il y a deux ou trois mois s'appelle Grecque. Il est dédié à Henner, le grand peintre que chacun sait. Je copie sa dédicace : « Vous aussi, vous avez deux religions que vous pratiquez tour à tour dans vos <]euvres et que vous confondez dans votre coeur; vous avez comme moi le culte de l'Alsace et celui de la Grèce. J'ai mis dans l'âme d'une Grecque la tristesse -et la passion alsaciennes, essayant de décrire ce que vous avez peint. Je vous dédie ce livre. »
Ida Pandion est une Cretoise exilée de nos jours aux bords du Golfe de Naples ; elle y rêve Tindépen- <iance de sa patrie. Hellen, son fiancé, un jeune Cypriotei est bien plus épris de son amante que de son
pays. Il le lui dit au reste avec une sincérité extrême, et avec une telle passipn que, si j'étais Ida Pandion, ça me donnerait à réfléchir.
Ida étouffe son amour et lance son amant sur les bataillons turcs ; mais Hellen est lâche et revient vers celle qu'il adore. La Grecque le méprise et se consacre à Apollon. Hellen, furieux et jaloux, ébranle la statue du Pythien et meurt écrasé, comme un sacrilège, sous la poitrine brisée du Dieu!
On a beau être bachelier, avoir traduit Sophocle et se souvenir d'Homère, tant de science vous trouble
et vous aveugle
Juliette Lamber vient de fonder L^ Nouvelle Revue. Ce sera l'organe de son parti. Voici le dernier paragraphe de son avertissement au lecteur :
« La violente amour que nous avons de la Gaule, notre sentiment de fraternité latine, notre passion pour la liberté, notre obéissance aux lois codifiées par les sciences vivantes, sont-elles de la doctrine ? N'est-ce pas plutôt des dogmes que tous les cultes français reconnaissent et auxquels, un à un ou contondus, nous ferons une large place dans une église que nous ne bâtissons point petite ? »
Juliette Lamber est une païenne, elle est née la
deuxième année de la soixante-quinzième olympiade, à Agréa, petit bourg de l'Attique, à douze stades de l'Acropole et près du temple de Diane Agrotera.
La Déesse et Apollon présidèrent à sa naissance et lui firent chacun un cadeau; l'une lui donna le charme, l'autre l'éternelle jeunesse !