LES FRERES
Jean-Êaptiste de La Salle^ fondateur de la congrégation des Frères de la Doctrine chrétienne, naquit à Reims en i65i.
Louis-François de La Salle, son "père , était conseiller du Roy au siège provincial de cette ville.
Sa famille, originaire du Béarn, était de très antique noblesse* Au ix* siècle, on trouve un La Salle «îombattant avec Alphonse le Chaste, roi d'Aragon; Ils portaient « d'azur à trois faces d'argent. » Jean-Baptiste de La Salle avait donc trouvé en entrant dans la vie ce que tous convoitent et recherchent avec tant d'ardeur : — noblesse et fortune ! — Mais comme son âme voyait plus haut, ses yeux re-
gardèrent en bas, et quittant alors les sommets où l'avait placé sa naissance, chaque jour le vit se rapprocher davantage des humbles et des malheureux ; puis, enfin, pour les toucher de plus près encore, il se fit prêtre !
Son esprit, ses études et son monde le désignaient de droit comme devant être une lumière et une puissance dans le clergé.
La Charité, le prenant par la main, Tentraîna loin de ces pompes et de ces splendeurs.
Alors, après une longue route de méditations^ s'arrêtant, elle lui désigna la route à suivre : c'était le Calvaire I
A vingt-cinq ans, il quitta le camail violet du- chanoine, et au lieu de Taumusse et de l'hermine, il se revêtit lui-même de cette lourde robe noire et de ce grand manteau de deuil, dont il venait de couvrir ceux qu'il avait appelés pour combattre ensemble le grand combat de l'abnégation et de la pénitence.
Entre le monde et le religieux, l'habit est une barrière. La tentation s'écarte de son passage.
Comme le soldat, le moine a son armure, car tous deux sont toujours prêts à combattre.
Le costume des Frères a des airs de linceul.
Pour le monde, ils sont morts !
Apfèsavoir fait le sacrifice de sa vie et s'être donné
i68 GAKE LES Jambes!
tout entier, âme et corps, aux pauvres et aux abandonnés, une chose, entre toutes, préoccupa l'abbé de La Salle.
L'ignorance du peuple.
Vous n'avez rien inventé, messieurs les démocrates, vous qui parlez sans cesse de l'éducatien gratuite et obligatoire, la promettez à chaque élection à vos électeurs et ne la leur accordez jamais!
L'instruction gratuite et obligatoire, l'abbé de La Salle l'a préchée de sa parole et l'a prouvée de ses œuvres.
Seulement, je suis obligé d'avouer qu'elle n'était pas laïque!...
Ce fut parmi les plus humbles et les plus obscurs qu'il choisit ses disciples.
Dans cette voie si pénible d'abaissement et de mortification, l'esprit du chef les élevait et sa sain-^ teté les sanctifiait.
. Six années ne s'étaient pas |écoulées, que, malgré calomnies, haines, misères et embûches de toutes sortes, cinquante apôtres avaient, entre les mains de l'abbé de La Salle, fait vœu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance.
Les hommes leur rendaient, en échange, outrages, j^ersécutions et mépris !
Je l'ai dit, les premiers m'rphytes furent d'hum-
bles servants, sachant seulement lire et écrire, tous gens de pauvre mine et de mince apparence, mais ils portaient en eux la foi qui éclaire et la charité qui rayonne !
On les appela Frères.
Cétaient bien des frères, en effet, les frères de tousl
Cène fut pas sans luttes, sans combats et sans dan^ gersque ces malheureux arrivèrent à établir quelques écoles, et à pouvoir jeter un grain de semence ou faire pénétrer un filet de lumière dans les cerveaux obscurs et bouchés des enfants du peuple.
A peine étaient-ils installés, que l'édit d'un ar** chevêque ou la jalousie des laïques venaient les chasser de leurs classes, de leurs cellules, et les jeter nus ei sans ressources sur le pavé.
Le 7 février 1704, par exemple, deux commissaires, accompagnés d'un sergent et porteurs d'une ordonnance du lieutenant de police, arrivent saisir tout ce qui dans Técole sert à écrire, laissant après eux un papier timbré assignant les Frères à compa-roître devant la Chambre de police pour s'entendre condamner à la confiscation du 'mobilier saisi et « à
Tamende par surcroît. »
Déjà du papier timbré et des exploits I
Comme les chênes, les huissiers sont éternels I
lyO GARE LES JAMBES !
Seulement on meurt sous leur ombrage 1...
Ceux qui faisaient saisir^ c^étaient les écoles laïques et les maîtres écrivains. Deux puissances n'enseignant pas grand'chose^ mais ayant une grosse autorité !
Cest extraordinaire! comme toujours, la médiocrité domine.
Un ami« beau garçon, avec de Pesprit, mais ne réussissant à rien, me disait un jour : « Uavenir est aux estropiés ! »
Non ! l'avenir est aux médiocres !
Puisque depuis le commencement des siècles, Jusques à nos jours, on assiste toujours aux mêmes stupidités, pourquoi nourrissons-nous donc cette prétention folle de voir changer les hommes et les choses ?
On n'invente rien, et M. Thiers serait un jour canonisé à la place de Tabbé de La Salle, que cela ne m'étonnerait certainement pas.
Ce sera la famille d'Orléans qui fera les frais de la béatification.
Ayant été heureux toute sa vie, il serait très naturel que ce maître bourgeois fût bienheureux après sa mort 1
De tous temps, les Blanqui ont croupi en prison et les Ferry se sont cramponnés au pouvoir I
LES FRERES DES ECOLES CHRETIENNES. IJt
Au Salon de 1 856, un tableau d'Amand Gautier attira l'admiration de tous.... même de la critique.
Les Frères des Ecoles chrétiennes en prome^ nade.
C'est un jeudi, le temps est sombre, la campagne rêche et le terrain crayeux.
Une dizaine de Frères se promènent deux par
deux, les uns lisant, les autres méditant, d'autres re-
gardant l'infini.
Il m'est resté de cette composition un souvenir qui ne s'est jamais effacé :
La solitude, l'abandon, le délaissement.
Oui, ces hommes sont bien seuls !
Us s'en vont doucement, tranquillement, dégagés de tous et de tout.
On dirait qu'ils n'appartiennent à rien, ni à personne, pas même à eux f
Ce sont des inconnus, des ignorés qui marchent à pas lents dans une ligne inflexible, écoutant une voix qui les appelle et obéissant à un signe qui leur est fait.
Leur démarche lourde, leurs longs vêtements sombres et le silence qui les enveloppe, tout en eux
semble commenter la parole du Maître : Mon royaume n'est pas de ce monde!
Enfants perdus de la Charité, ils passent, ayant pour compagnon leur ombre et pour rêve le ciel !
Combien ce bas clergé me semble haut I ChaqueJFrère des Écoles chrétiennes reçoit, comme salaire de son dévouement et de ses labeurs^ une somme de cinquante-huit francs par mois.
Les élèves qu'ils instruisent ne donnent pas une obole. ^ Bien souvent, ces grands pauvres donnent
à,leurs petits, plus dénués qu'eux encore, un morceau de pain.
Les enfants sont accueillis chez eux depuis 1 âge le plus tendre jusqu'à quatorze ans.
On leur apprend la grammaire^ l'histoire^ le dessin, l'arithmétique et même un peu de géométrie.
Devenus ouvriers, ils en savent assez pour lever un plan^ dessiner une épure, cuber le travail, et faire tous les calculs que réclame leur profession.
Ils sortent de là armés et prêts pour la grande lutte de la vie.
Si on ne leur apprend pas la politique, c'est que probablement on a trouvé la chose inutile!...
LES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES. lyS
Tous les jours, les Frères^ assidus à leur classe^ exercent de nombreuses et difGciles vertus : l'attention, la patience^ la sollicitude et la fermeté.
Et tout cela pour des êtres qui ne leur sont rien, qu'ils ignoraient hier et qui demain ne les salueront même pas dans la rue !...
Enfants qu'ils n'ont- pas engendrés selon la chair^ mais qu'ils protègent, soignent et aiment selon leur Dieu!
Quand toute cette petite marmaille a fini de travailler, comme les pauvres pour se distraire, elle chante 1
Od ces hommes puisent-ils donc tant de vertus et d'abnégation !
Les laïques gagnent de l'argent, ils ont une famille, des satisfactions et des plaisirs I
Eux, rieni
Si ! La promenade du jeudi, les offices du dimanche, la pauvreté, l'obéissance, la chasteté, l'isolement, et Tefifroyable monotonie de la même journée succédant chaque lendemain à la même journée !
Ce sont des ouvriers à la tâche; laboureurs d'âmes qui doivent du matin au soir — et cela sans interruption et sans repos — défricher, tracer des sillons, arracher les mauvaises herbes et semer la bonne graine.
174 G^R£ LES jambes!
' Seulement, la moisson, ils ne la font pas !
Cent élèves, les yeux fixés sur le professeur, reçoivent son enseignement et s'en pénètrent.
La science se répand alors à la façon de la lumière, et tous du même coup sont éclairés.
Parfois le regard du maître s'élève vers le ciel et les âmes des enfants l'y suivent I
Pourquoi leur reprocher de jeter dans leurs cœurs ce grain d'idéal!
Plus tard^ à travers les douleurs de la vie et les aspérités de la route, ils en auront tant besoin !
Une envolée d'illusions ou une heure de rêves rafraîchissent et consolent mieux le pauvre que le suffrage universel!...
Puisqu'il nous a été donné de trouver tant de dévouement et d'abnégation, soyons donc sinon reconnaissants, — puisqu'on ne veut plus l'être, — au moins pas injustes et implacables envers ces pauvres déshérités qui se créent une famille avec nos enfants et se font des joies avec nos affections l
Cela nous coûte bon marché, puisque nous ne payons rien.
La Congrégation des Frères a été reconnue par un décret du premier Empire. — Donc ils sont inviolables.
Les préfets — voire même celui de la Seine — en ont jugé autrement.
Comme au commencement du dix-septième siècle, un exploit peut les jeter encore sur le pavé !
Quoique autorisés par la loi, ils sont à la merci du bon vouloir de la Ville.
On ne les empêche pas d'ouvrir une école, c'est vrai, mais en les chassant de Timmeuble communal, vous les repoussez dans la rue, incapables d^élever et d'instruire gratis les pauvres, ce à quoi les oblige et les astreint absolument la règle de leur Ordre.
Bien difficile, pour eux, d'aller demander la cha* rite aux portes.
Nous ne sommes plus au temps des moines mendiants, et si un François d'Assise ou un Jean de la Croix, pieds nus et tête rasée, entraient aujourd'hui dans une allée, tendant la main ou implorant la pitié publique, le concierge, à l'instant même, les chasserait à coups d'injures et appellerait les sergents de ville qui les conduiraient au poste !
La mendicité est interdite, excepté le jour du pre« mier de Tan !
A Paris, depuis six mois, vingt écoles des Frères ont été laïcisées...
Ah I si la loi Ferry, qui ne les atteint pas, passait !
Mais elle ne passera pas, je l'espère.
Le bon sens public laissera aux disciples de Tabbé de La Salle la liberté d'instruire les enfants pauvres.
Les Frères religieux tiendront ce que les frères et amis promettent!...
Les membres du Conseil municipal de Paris qui, eux, ne sont pas des maîtres écrivains^ ne voudront pas montrer les mêmes irritations et les mêmes co* 1ères que les basochiens du moyen âge!
Le grand argument contre les congréganistes, le voici : « Ils ne sont pas soldats ! »
Mais il me semble que les maîtres d'école, eux aussi, sont exempts du service militaire.
Ceux qui arguent de cela sont des hypocrites ou des niais. — Il n'y a pas que le canon ou le fusil qui défendent un peuple et le mettent à l'abri de l'invasion...
Il y a la Lumière 1
Seulement^ si tout à coup cette Lumière venait à luire, montrant les détracteurs à nu, j'ai bien peur qu'elle ne les gênât très fort.
Pendant la guerre et aux plus mauvais jours de la Commune, les Frères des Ecoles chrétiennes ont passé les journées sur les champs de bataille et les nuits dans les^hospices et les ambulances.
Insoucieux du danger, a£frontant fusillades et baïonnettes, ils s'en allaient placides et fermes à travers les rangs ennemis, cherchant les cadavres et relevant les blessés.
Soldats obscurs, victimes du devoir et du dévouement, combien d'entre eux sont tombés, ensevelis sous ce long surplis noir, linceul de leur jeunesse 1