‹ Gare les jambes!Chapitre 13 sur 25 · VOILA L'HIVER · texte numérisé non relu

VOILA L'HIVER

On vient de peindre, vernir, décorer et meubler à neuf le Palais-Bourbon. Tout a été passé à la brosse et à Pencaustique; le vieux a disparu sous les nouvelles couches, et il n'y a pas jusqu'aux statues de Minerve et de Sully qu'on n'ait badigeonnées de jaune pour faire croire aux passants que ces nobles personnages sont encore de notre temps, et qu'en France, à la place des Roys, régnent toujours la sagesse et les grands Ministres.

Bien des députés vont se retrouver dans cette même salle où, tant de fois, — il n'y a pas déjà si longtemps de cela, — ils ont protesté devant un autre de leur dévouement et de leur fidélité.

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Ah ! si les échos de jadis ne s'étaient point tus pour jamais, nous entendrions, quand vont parler certains de nos honorables, de drôles de scènes de ventriloquie.

Vive la République ! crié dans la salle des séances donnerait au fond des couloirs trop sonores et par la même voix : Vive l'Empereur! L'emp.. .

Heureusement que tous sont morts : échos. Maître, dévouements et protestations... La fidélité seule a survécu !

J'avoue que c'est très bon d'être confortablement assis, bien rente, bien payé, considéré et honoré ; mais pour en arriver là, il a fallu faire beaucoup de promesses.

Eh bien ! ce sont ces promesses qu'il est temps de tenir aujourd'hui.

L'heure est venue. Car si l'État a reconquis sa capitale, un hôte gênant, un compagnon désagréable a franchi la barrière en même temps que les courtisans : c'est l'hiver !

Lui aussi, avec messieurs les députés, est entré à Paris suivi de son lugubre cortège, le froid, la faim, l'obscurité, le chômage, les jours si courts et les nuits si longues I

Pour les uns, l'hiver, c'est l'époque des fourrures, des bals et de l'amour!

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Pour d autres, c'est la saison des guenilles, des batteries et de la crève-de-faim.

Les dernières feuilles jaunes enroulées par la bise et vernies par les gelées blanches se sont envolées depuis longtemps déjà; lèvent souffle à travers les serrures ; le froid frappe aux portes, et le claquement des sabot5 s'entend sur les trottoirs.

Ah I je le reconnais, voilà l'hiver !

D'ici la moitié de janvier, les deux Chambres ne feront rien... Si elles se réunissent pendant quelques séances, ce sera seulement pour prendre langue, et ensuite... prendre la clef des champs.

Alors pourquoi rentrer, puisque c'est pour sortir tout de suite? Comment I déjà des vacances! On dit qu'ils en reviennent !

A quoi bon ces congés et ces ajournements perpétuels! Mais c'est une comédie, et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on paye pour la voir I

Il me semble que, pour MM, les députés, le moment est venu de se mettre au travail, de lutter, de se débattre, de tenter quelque chose, enfin, d'accomplir leur mandat 1

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Voilà dix ans qu'ils ne font rien.

Je sais bien qu'alors ils étaient en province, astreints à beaucoup de dérangements, pris par leurs nombreuses affaires, occupés dans de grandes Compagnies ; et puis, il y a, — comme on dit au pays de bohème, — des années oU on n'est pas en train. Mais enfin, il faut mettre un terme à tout cela ; les propriétaires en imposent bien un à leurs locataires...

Nos législateurs ne sont pas élus seulement pour défaire ce que les autres ont fait, causer, se chauffer, aller à la buvette, fumer des cigares, voter le budget et... reprendre des vacances! S'ils consentaient à tourner la tête, ils verraient derrière eux une population tout entière qui gémit, grelotte et... attend autre chose que le renvoi des Jésuites !

Cette année, le rendement du blé est d'un quart moindre que Tannée passée; les foins coupés humides, se sont noircis et pourris sur terre; c'est à peine si le regain a été rentré. — Le sac de pommes de terre est à dix-neuf francs, et les haricots de cet été coûtent trente sous le litre.

Il n'y a ni vin, îTr-piquette; les poires sont pierreuses et les pommes presque toutes attaquées. Je ne parle pas des calvilles et des reinettes, qu'on achète cinquante sous chez Chevet, et des duchesses que Potel. vend quatre francs, — je parle des pommes

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sur lesquelles le paysan boit^ et des poires que le . pauvre fait cuire en guise de beefsteack I

Le 27 de ce mois, jour de rentrée des Chambres^ le thermomètre marquait 6 degrés au-dessous de zéro.

On dit qu'il indiquait Tétage de Tindififérence publique I

Messieurs les députés ! Celui qui souffre et qui va tant pâtir, c'est le peuple votre ami, votre commettant, celui qui vous a envoyés où vous étes^ celui qui vous a faits ses fondés de pouvoir, vous a remis le mandat dont vous êtes investis, celui-là même de qui vous tenez tout, et sans lequel vous ne seriez rien, enfin ce jobard d'électeur auquel vous avez tant promis !...

Je ne sais, mais j'ai l'idée que pour vous le moment est venu de tenir !

Au malheureux transi, claquant la fièvre ou suant la faiblesse, que lui importent l'article 7, la loi sur le divorce, les questions de cabinet ou la comparution du préfet de police devant les quatre-vingts sansculottes du Conseil municipal de la Seine !

Voilà l'hiver ! 11 a froid et il a faim !

Inventez, cherchez, et surtout trouvez quelque chose qui lui permette de manger du pain, quand la micbe est à cinq ou six sous la livre.

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En y réfléchissant, on s'aperçoit que depuis dix ans il n^ a en France que la République de faite... tout le reste est encore à faire.

De loin^ je suis nos hommes d*Etat et je les ob« serve; chez eux, pas un cri, pas un accent, pas une motion généreuse, rien qu'une personnalité impi* toyable et des ambitions féroces.

Leur égoïsme est sans limite !

Égoïsme de parvenus avides de jouir et incapables de donner. Ce n'est que quand il s*agit de se faire renotnmer qu'ils tirent de la poche leurs cœurs, leurs enthousiasmes et leurs dévouements.

Et dire que les malheureux qu'ils abusent, et dont ils abusent, croient encore en eux et continuent à se laisser prendre à ce verjus sucré avec du miel !

Quand on expose tout cela à nos gouvernants : « Nous n'y pouvons rien I » voilà leur réponse.

Cependant, il me semble qu'à l'approche de cette saison si rigoureuse, et en présence de tant d'infortunés se débattant contre le désespoir, un petit discours bien chaud, bien vigoureux — un discours taillé sur le patron de ceux qu'ils font à leurs électeurs — produirait un grand effet à la tribune de la Chambre. Il éveillerait les endormis, réchaufferait les tièdes, galvaniserait les morts, et peut-être fini-

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rait-il par mettre à la mode, dans ce palais-là, un peu de sollicitude pour tant d'abandonnés !

Voilà rhiver!...

Cette année^ il est arrivé tout de suite sans crier gare I Devant lui la pluie et la bise sonnaient du bugle !

Dans les mansardes, Teau se congèle, étreignant les vases qu'elle fait éclater^ et la glace dessine des fougères sur les vitres. •

Alors, on tend la couverture devant la fenêtre pour empêcher Tair glacial de filtrer à travers les jointures bâillantes et les carreaux cassés. Peine inutile I Le froid refoulé entre par la porte I

Le froid, c'est comme la police et les huissiers : ça pénètre partout, les riches seuls savent l'arrêter I

Sur le lit, pour couverte, un drap et des guenilles qui sont le vêtement du jour. — Les pantalons mouillés par la neige et durcis par Id gelée se tiennent debout.

Dans un coin, un petit poêle de fonte, tout dislbqué, présente sa gueule béante. Mais comme on ne lui donne pas de combustible, au lieu de chaleur, son tuyau attire dans la chambre les brumes et les miasmes glacés de l'atmosphère !

La mère inventerait je ne sais quoi pour faire flamber, ne serait-ce qu'une heure, ce trou noir de

fumée. Pour réchauffer ses enfants elle y jetterait ses bardes, mais elle n'a que les malheureuses nippes qui la couvrent.

Dans récuelle, la soupe est froide, et, lorsqu'il y a du pain à la maison, on le mange sec. — Quand c'est l'été, on étend au moins dessus un rayon de soleil I

Ah ! le froid, cette chose horrible, qui tombe sur vos reins, vous pénètre, voUs envahit, vous ankylose et vous immobilise incapable de tout mouvement !

On se pelotonne, on se ramasse sur soi-même, la peau se recroqueville, les veines charrient de la glace, et c'est à peine si l'haleine qu'on appelle à son secours réchauffe un instant les mains engourdies et paralysées.

Chez le pauvre, l'hiver c'est le commencement de la mort, car il lui impose les tortures d'une véritable agonie.

Devant lui et autour de lui, partout la misère, le dénuement et la privation de tout.

Le père, sans travail, est immobile, la tête basse et interrogeant l'avenir, qui ressemblera au présent.

La mère, les doigts raides, se tue les yeux à border des boutonnières qui rapporteront vingt sous! Les enfants crient, pleurent et battent la semelle le

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long des lattes moisies de la muraille sans pouvoir se réchauffer!

Un soir^ la fille aînée^ qui a seize ans^ sortira dans la rue et... ne remontera pas !...

Tout cela, cher lecteur, ne vous semble-t-il pas digne d'intérêt, et puisque voilà messieurs les démocrates au pouvoir, ne serait-il pas temps, pour eux, de négliger un peu leurs personnalités, leurs ambitions et leurs idées d'avenir pour songer quelquefois en pensées et en actions à ceux-là sans lesquels ils ne seraient rien ?

Non, rien! Ces messieurs, en somme, n'exercent pas une profession difficile, et les travaux qu'ils accomplissent, les résultats qu'ils obtiennent et les peines qu'ils se donnent, beaucoup s'en chargeraient au même prix.

Oh ! oui, beaucoup I Demandez aux refusés !...

Sous l'Empire, ces messieurs de l'opposition avaient le geste méprisant, la parole amère, et quand ils flétrissaient l'égoïsme parlementaire avec tant de dédain et de mépris, ils étaient loin de croire, j'en suis sûr, qu'un jour viendrait où ils agiraient comme ceux qu'ils anathématisaient alors,

Au reste, faire et se conduire autrement quand on est arrivé aux affaires est peut-être chose audessus des forces des médiocres?

L'optique change avec le milieu^ et sans doute qu'à force de tromper les autres, on arrive à se trôna* per soi-même, avec bonne foi.

M. Gambetta! — comme vous êtes le premier de France, c'est à vous que je m'adresse : — Si, quand vous étiez l'humble secrétaire de M® Laurier, quai Voltaire, n° 3, on vous avait dit qu'un jour vous vivriez [dans le luxe et l'abondance pendant que Paris serait tout près d'avoir faim, vous n'auriez pas eu assez d'indignation au cœur et assez de colère dans la voix pour vous disculper et nous réduire au silence I

Cependant, vous le voyez vous-même, c'est vrai !

Donnez des fêtes, tendez vos (murs de tapisseries de haute lisse, entourez-vous d'une douce [chaleur, obligez Trompette à se rôtir, mangez en aimable compagnie ses excellents dîners, et endormez-vous chaudement dans le lit de M. de Morny, je ne vais pas contre, puisque, comme disent les ouvriers — pas ceux de Belleville — c*est Vétat qui le veut, mais, je vous en supplie, au milieu de vos gloires, ne perdez pas de vue les grelottants et les affamés !

Les tournois de tribune, les grands principes et la

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politique transcendantale sont bien peu de chose pour ceux que la faim étrangle ou que le froid paralyse !

La presse parisienne, poussée par un admirable sentiment de charité, organise une fête splendide au profit des inondés de Murcie.

Q.ue messieurs les députés, à qui appartient le pouvoir et la disposition des fonds du pays, donnent à leur tour, à cette vieille tribune du nouveau Palais législatif, une grande fête de générosité et de cœur.

La France, elle aussi, voit monter cette année une crue terrible ; ses pieds sont déjà atteints par ce flot boueux et glacé qui s'appelle la Misère!

Répandons les secours à pleines mains, votons des subsides, creusons des fossés, alignons des chevaux de frise et dressons tous une barricade immense contre le froid et la faim !

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