LE ROY BOIT
Le Roy boit! le Roy boiti Seulement, ce n'est pas rhypocras qu^on verse à grands flots dans leurs hanaps, c'est une éponge imbibée de fiel qu'on leur présente au bout d'une pique. Les roses de leurs couronnes se fanent et les épines pointent en-dessous.
Jadis, en leur honneur, on brûlait l'encens et la myrrhe; aujourd'hui on leur brûle de la poudre sous le nez et on leur décharge des revolvers à bout portant.
Il semble que rien n'arrête ni ne retient plus le régicide. On le voit partout. On dirait qu'il existe une académie de tueurs de rois, comme autrefois il y avait des académies de bretteurs.
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Un souverain désarmé et confiant traverse la foule et voilà que tout à coup la lueur sinistre d'un revolver éclaire une figure livide d'assassin. — Ils apparaissent en tous lieux, en Russie^ en Allemagne, en Espagne et en Italie. Au Nord et au Sud. Chez nous, au temps de l'Empire, il s'en présentait à peu près un tous les ans. Il faisait le voyage exprès pour tuer l'Empereur. Pourquoi? On n'en sait rien. Pour se faire la main probablement.
Pourquoi cette nouvelle cible? C'est donc à la mode ? Quel est leur but, et^ en dehors de l'échafaud ou de la potence, quel bénéfice en retirent-ils ?
Meurtrier imbécile, à quoi bon tuer le roi puis* qu'il y a le Dauphin; pourquoi frapper le czar, puisque le czarewitch le remplacera ?
Le régicide ne récolte que le contraire de ce qu'il sème. La haine contre les princes est le mobile qui le pousse, et son attentat les fait plaindre et aimer davantage.
Orsini, avec ses bombes, voulait faire sauter l'Empire.
Eh bien I s'il avait réussi à frapper le père, aujourd'hui le fils régnerait I
Ce ne sont pas les coups de revolver qui font fié*chir les têtes couronnées!...
Qui sait si aujourd'hui, jour des Rois, quelque
insensé ou quelque furibond n^offrira pas la mort à l'un d'eux en guise de compliment ou de bouquet?
En plein jour, on arrête les souverains dans leur capitale comme Fra Diavolo détroussait les étrangers sur les grands chemins.
Qui donc exalte ces esprits affolés et arme leurs mains maladroites? Le Progrès espère-t-il donc qu^on sonde l'avenir avec un poignard, comme autrefois avec un couteau les entrailles des victimes f La Fraternité par la mort, la violence dans la douceur !
Les gouverneurs des jeunes monarques ne devront plus désormais apprendre à leurs élèves comment il faut se présenter à son peuple avec grâce et avec dignité, mais bien plutôt comment il faut s^ effacer •
Décidément, le temps est au régicide^ comme la mode est aux chapeaux à cabriolet.
Le Trône est une dangereuse guérite, et il faut du courage pour y faire faction. — Vilaine époque ; courant détestable ; avenir qui effraye ! Ce Rot que vous exécrez, il a un fils qu*il aime, une femme qui lui est chère, des gardes fidèles qui Tentourent, un peuple honnête qui le salue ; alors avec vos bombes , vos machines infernales, vos tromblons à douze coups, vous allez taper dans le tas et, d'habitude, n'en manquer qu'un seul... celui que vous visez.
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Non ! il n'y a rien de cruel comme un imbécile, si ce n'est celui qui lui monte la tête et lui fait voir rouge !
Epiphanie veut dire apparition. Quels sont ces trois mages qui^ du fond de l'Orient, guidés par PEtoile, sont venus pour adorer l'Enfant-Dieu dans son dénuement et son humilité !
Selon Tertullien, c'étaient trois marchands idolâtres, partis de l'Arabie Heureuse, ou, selon saint Léon, trois rois de Perse. — Cette dernière fable a prévalu, car les artistes y ont trouvé leur compte: Ils ont préféré peindre des manteaux de pourpre, des turbans de cachemire et des sabres à poignées de diamants, que le mince équipage de simples vendeurs de parfums.
De nos jours, trois mages d'un nouveau genre : Tun sec, l'autre enflé, le troisième entre les deux, trois présidents, guidés par une étoile... du Théâtre- Français, viennent de se mettre en route, cherchant le Messie d'une religion nouvelle qui, dit-on, doit nous arracher à la servitude. La première strophe de son Credo sera : Je ne crois en rien...
194 ^^^^ ^^ jambes!
Jacques d'Oronville raconte qu'à la cour de Louis III, duc de Bourbon, on choisissait un enfant de huit ans, le plus pauvre de tous : « La Majesté le faisait vestir en habit royal, octroyait tous ses officiers et faisait à la table d'honneur bonne chère à icelui roy pour révérence de Dieu. Après, lui baillait le vrai roy quarante livres, chaque chevalier delà cour chacun un franc, et les escuyers un demi-franc, montant de la somme d'aucune fois près de cent livres en écus. d
Au temps de l'Université, les écoliers de Paris célébraient la fête des Rois avec des comédiens et des bateleurs. — Vous voyez donc bien que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'avocats et acteurs se réunissent et se réjouissent ensemble. — Ils chantaient et dansaient des airs profanes et, après boire, couraient les rues avec ribaudes, fifres et tambourins.
De nos jours, on fait tout cela en chambre.
«En un dimanche de l'Epiphanie que pour se faire fête et amusement, le roy François I" tentait avec des boules de neige l'assaut de l'hôtel de M. de Saint- Pol, il reçut dans l'œil un tison enflammé et par la main du capitaine de Lorges, seigneur de Montgom-
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mery, nom fatal aux Valois, puisque le fils de ce même roi devait recevoir dans un tournoi, et aussi dans rœil, la latice du fils de ce même capitaine et en mourir! »
Henri III faisait de M^*^ de Pons de Bretagne une reine de la fève. Parée^ frisée et gaudronnée, il la conduisait le lendemain matin à la messe, Tayant à son côté droit. Ensuite, on revenait en grande pompe au Louvre, les sonnettes et les tambours sonnants.
Le roi de la fève, c'était le roi de la Balle !
Cette doublure de roi constitutionnel que nous avons à présent n'est-il pas un peu le roi de la fève ? Comme lui, on le tire au sort; seulement au lieu de gouverner un jour, il règne cinq ans et ne gouverne jamais.
Béranger a dit :
Grâce à la fève, je suis le roi, Nous le voulons, versez à boire.
Ça, mes sujets, couronnez-moi, Et qu'on porte envie à ma gloire.
A Tespoir du rang le plus beau.
Point de cœur qui ne s'abandonne. Nul n'est content de son chapeau, Chacun voudrait une couronne !
Lorsque, en' république, un parvenu arrivera au pouvoir, il agira toujours un peu à la façon de la comédie italienne.
Quand Arlequin est roi, il ordonne à Truffaldin, son ministre, qu'à dix heures — puisque Sa Majesté a faim — toutes les horloges de son royaume sonnent midi, heure de son dîner.
Puisque notre nouveau roi à nous, le président de la République, ne règne pas et ne gouverne pas^ à quoi est-il bon et pourquoi ce soliveau? Préside-t-il la France ou préside-t-il à nos destinées? Ah f comme M. Grévy en connaissait bien l'inutilité, lui qui est Tauteur d'un amendement fameux à ce sujet, et qui — à sa plus grande gloire — portera éterneU lement son nom.
Je parie qu'il en est encore bien plus convaincu aujourd'hui!
Le Président, cette espèce de roi de carreau, forcé de porter le grand cordon de la Légion d'honneur, hochet qu'il réprouve ; ce roi de la Basoche, obligé au même cérémonial, au même apparat ei aux mêmes ennuis que les têtes couronnées, me semble le martyr du pouvoir. ^- Au milieu des souverains... ses collègues, il a l'air d'un homme de bonne volonté qui fait l'intérim. Figurez- vous sur la scène de la Comédie-Française un acteur jouant Alceste en habit
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noir, quand tous les autres sont en grandes perruques de l'époque, en petit tablier de satin et en veste à l'enfant!
On arrache un pauvre homme à ses habitudes bourgeoises, à la modestie de son intérieur, à son jeu d'échecs ou à sa partie de billard, et cela pour le planter dans un palais comme une potiche sans conséquence tnMt deux hallebardiers.
Jadis, au moins, ceux qui étaient appelés à rendre ce rôle avaient le prestige que donne la naissance et le milieu dans lequel ils avaient grandi. Ils naissaient Roys, et, à quinze ans, ils savaient déjà Vétat.
Ce qu'on leur reproche particulièrement c'est l'hérédité. Seulement en réfléchissant, et même rien qu'en se rappelant un peu, il suffira de se convaincre sur-le-champ que cette crainte est chimérique. Les révolutions et la constance des Français se chargent de nous mettre à l'abri de cette inquiétude.
En France, depuis Louis XV^ quel roi est mort roi? Louis XVIII, je l'avoue, mais il avait été chassé de sa patrie deux fois, et s^il est resté sur le trône, c'est qu'on était très las, qu'il était très lourd et vraiment tros gros pour pouvoir passera travers la porte.
Nous sommes aujourd'hui comme nous étions sous la meilleure des Républiques. S'il y a du chan-
gemcnt, c'est en pire. — Toujours 11 y a des privilégiés et des dupes, des exploiteurs et des exploités, des maîtres et des serviteurs.
Que de radicaux cbezles quels les domestiques ne sont pas à la noce !
Décidément, j'aimerais mieux un vrai Roi qu'un roi de la Fève I Croyez-vous qu'au moment où, sous le pied de la Prusse, nous nous débattions dans Tago* nie, si un roi, un Bourbon, un petit-fils de Louis XIV avait crié: « A moil » la vieille monarchie d'Europe n'aurait pas tiré Tépée pour lui porter secours.
C'est M. Thiers qui a fait l'ouvrage. — Vous vous souvenez comme il a été accueilli ! <-* Pour le récompenser, on Ta coulé en verre. Dans l'avenir, il ne nous apparaîtra plus que, sous la forme d'une bouteille : La liqueur du bon patriote.
Quand jadis on vous saisissait vos frusques, l'huissier mettait sous la main du Roi, aujourd'hui c'est sous la main de la République.
Toujours le même papier timbré, c'est-à-dire la peste et le précurseur de tous les fléaux.
Pourquoi le suffrage universel, qui est la seule chose qui distingue la République de la Monarchie constitutionnelle, ne fonctionne-t-il pas également pour tous ?
On ne s'en sert que pour le fretin, -r- Le Prési-
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dent et le Sénat ne dépendent pas de lui I Cest la bourgeoisie qui les nomme^ c'est plus distingué.
Encore une réflexion à propos du suffrage universel.
Pourquoi défend-on la loterie, en France, puisque c'est le moyen dont on se sert pour nommer nos gouvernants ?
L'élu est toujours le plus gros zéro.
Condorcet, qui avait étudié la mécanique sous Vâucanson, sous l'abbé Mical, auteur des têtes parlantes, et sous le baron de Kemplen, qui a fait le joueur d'échecs, promettait de construire en quinze jours un roi constitutionnel. Le souverain sanction* nerait les décrets à la pluralité des voix de son conseil, et signerait les ordres que ses 'ministres lui présenteraient. G)mme on sait qu'en suivant la saine politique il doit toujours se déterminer d'après le vœu du parti qui a la majorité, il eût été très aisé d'imaginer une mécanique au moyen de laquelle le roi recevrait la liste des ministres des mains du président du Conseil avec un air de tôte plein de grâce et de majesté.
20O GARE LES JAKBES!
Il y a quarante ans, M . Royer-Collard a dit : c La France est centre gauche. > Cette appellation est renseigne de tous les égoismes, de toutes les platitudes et de toutes les niaiseries. C'est le parti libéral qui a inventé le Champ-d'Âsile, dépouillé le saule de Sainte-Hélène, prisé dans les tabatières Touquet et fait... les trois glorieuses. — Le centre gauche, c*est le frondeur, c'est le ligueur, le gobeur et surtout l'éternel jobard f
Il a passé sa vie à faire le jeu des autres, et la seule gloire qu'il ambitionne, c'est qu'on dise de lui : Il était de l'opposition !
Ce serait drôle, si cet impardonnable lâcheur qui, de gaieté de cœur, a toujours sacrifié les Valois aux Bourbons et ceux-ci aux d'Orléans, et ceux-là aux Bonapartes, et enfin ces derniers à la République, allait être, à un moment donné, mis sous clef par l'Opportunisme !
Si un jour le chef des Opportuns emportait tous ces niais dans sa poche ! Ah I parole d'honneur, j'en rirais fort !
Comme ce gros homme a de luxueux instincts, de gros appétits^ de grands besoins, un coffre solide et qu'il n'est pas de ceux qui se grisent avec un gargarisme, le jour de l'Epiphanie, son bon peuple, sans
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craindre de se tromper, pourrait encore crier à table : le Roi boiti le Roi boit!
Vous remarquerez, cher lecteur, que, dans cette circonstance, je n'ai pas écrit Roi avec un y.
Dans la séance du 21 janvier, grand combat à | mains plates, entre trois adversaires redoutables.
On luttait pour savoir si^ oui ou non^ on internerait nos filles dans une enceinte fortifiée de latin et hérissée de grec*
Uinternat est resté sur le carreau*
D'un côté, M. Camille Sée, ancien sous-préfet de Saint'^Denis^ et surnommé VAmi des dames, de Tautre, M. Paul Bert, auteur de la Greffe animale^ in-4°, i863, et en face, M. Jules Ferry, dit leProtecteur des Jésuites.
La question était celle des lycées de demoiselles, et la discussion portait sur ce point: Y aurait-il des.
LES LYCÉES DE DEMOISELLES. 2o3
internats ou seulement des externats ? Mais le but, le vrai, le seul, c'était de substituer Técole au couvent.
L'article 7 pour les femmes comme pour les hommes. -*- L'article 7 partout I
M. Paul Bert veut qu'on crée des bahuts libres pour que les jeunes filles puissent y potacher leurs spéciales et leurs transcendantes chez un marchand de soupe, jusqu'à ce qu'elles soient susceptibles d'en^ trer à PÉcole polytechnique, aux Mines ou à Saint-* Cyr.
M. Camille Sée désire au contraire que ce soit la République qui se charge elle-même de faire les femmes savantes. Elle les tiendra sous les verrous, les habillera, les nourrira, les couchera et leur fera faire l'exercice.
Le grand établissement de la Légion d'hontleur de Saint-Denis, qui jusqu'ici n'a produit que des lys de candeur et des roses de pureté, servira d'étalon pour toutes les autres écoles.
Assis au banc des ministres et écrasé sous les cascades de chiffres qui découlent des lèvres de VAmi des dames, le grand maître de l'Université sourit avec esprit, prend des airs dédaigneux et enfin, las d'écouter, finit par s'écrier :« Tout cela est delà plus haute fantaisie I d
204 G^^B L^s jambes!
Le rapporteur a tellement le don d'agacer Son Excellence, qu'aujourd'hui, pour faire pièce à l'importun, elle se range du côté des communautés et des évêques.
Peut-être aussi M. Ferry a-t-il été consulter une somnambule, et pressent-il les hautes destinées promises au projet dont l'écroulement doit rendre son nom à jamais illustre I
Au dire de M. Camille Sée, chacun de ces internats coûtera cinq cent mille francs aux communes de ces demoiselles, moi je crains que plus tard ça ne coûte bien plus cher... à leurs maris.
C'est toujours le même but qu'on poursuit : Pextermination de l'idéal. C'est une guerre à mort que ces gens-là ont déclarée à tout ce qui nous élève, nous console et nous emporte loin des si tristes réalités de la vie.
Ils veulent que nos femmes soient libres-penseuses, c'est-à-dire qu'elles ne croient à rien . Il serait cependant préférable que, sur la route, elles se raccrochassent à quelque chose qu'à... quelqu'un!
Le sentiment religieux est chez la femme la plus
solide armure contre la tentation ; et pour Thonneur du mari, il vaut mieux un paroissien sur le priedieu que la Clef des Songes ou Mademoiselle de Maupin sous l'oreiller.
L'âme de rincrédule est un gouffre où la sonde ne saurait trouver de fond.
L'homme raisonne et la femme éprouve. Lui est fait avec des forces, elle avec des nerfs. En lui enlevant la foi, vous lui laissez le rêve, et ces rêves-là, d'habitude, prennent malheureusement un et souvent plusieurs corps.
Libres-penseurs que vous êtes, quand vous aurez enlevé toutes idées de foi et de croyance chez vos femmes, serez-vous plus certains que vos enfants sont à vous, et parce qu'ils seront le fruit d'une incrédule, ces jeunes athées de l'avenir en seront-ils plus sûrement vos fils?
Vous voulez que les femmes soient instruites; très instruites; moi je les trouve assez savantes comme cela! — Je dirai même plus, elles en savent trop ! A force de les bourrer de science, elles deviendront grosses des œuvres de tout le monde!...
A quoi bon les obliger à lire Platon dans le texte et leur faire commenter VArt d'aimer! Il n'y a pas besoin de les y mettre de si bonne heure; elles ont
bien le temps d'apprendre cette langue-là et d'y devenir... maîtresses es sciences.
Que voulez-vous donc faire de la femme? Un sénateur ou un député? Je la vois d'ici, faisant une tournée électorale I Que de promesses tenues et que de libertés permises !
Allons I Tout cela est grotesque, et il faut notre époque affolée, titubante et sans boussole, pour oser porter la main sur la dernière chose sacrée, la famille!
Quoi t vous allez transplanter en pleine lumière cette fleur délicate, qui ne demande que la solitude, le mystère et ne saurait grandir droite et pure qu'à Tombre du regard maternel I Mais si vous n'êtes pas tout à fait ignares et maladroits, vous savez cepen* dant que, comme les vierges de la dernière heure, elle aussi porte la vertu dans un vase fragile !
Entourez^a donc de soins, de sollicitudes et..* d'ignorances, car sa seule vocation est de devenir la mère de vos fils, la compagne de votre vie, l'amour du foyer et l'honneur de la maison I
Au lieu de perdre leur temps à essayer Tinutile, nos législateurs feraient bien mieux de chercher un moyen pour que la pauvre fille du peuple puisse vivre honorablement de son travail, elle qui se traîne si péniblement dans ce chemin creux, étroit,
âpre, dur, plein d*épines que lui a tracé notre civilisation, et que borde, des deux côtés, le précipice presque inévitable de la prostitution.
Pourquoi donc, par exemple, dans les immenses magasins d'aujourd'hui où on vend de tout, ne se* raient-ce pas les femmes qui offriraient à l'acheteur les gants, la parfumerie, les foulards, les cravates et mille autres objets qui ne demandent ni déploiement de force, ni une trop grande activité ?
Ce sont œuvre et travaux de femme, et si à ces pauvres créatures on permettait ce moyen de vivre, la plupart d^entre elles n'iraient pas le demander à un autre.
Au contraire, ce sont de grands dadais avec la raie derrière la tête et les moustaches en crocs qui aunent les rubans, font miroiter la soie, présentent la pommade et chiffonnent les dentelles.
Qu'ils forgent le fer, creusent le bois, façonnent la terre, mais offrir un bâton de cosmétique ou un mouchoir de poche avec des mains de ce gabarit-là, et le tout accompagné d'un sourire vainqueur, avouez que c'est par trop ridicule.
La femme qui n'est pas obligée au travail pour vi-
vre doit demeurer à la maison, car c'est de là qu^elle rayonne. Elle n'a besoin d'aucune influence au dehors ; chez elle la sienne est assez grande. Son titre est d'être mère, sa couronne, les cheveux qu'elle natte sur la tête de sa fille, et sa gloire, de faire de son fils un homme f
Notre mère est notre suprême tendresse et le dernier souvenir qui résiste en nous. Quand le père n'a plus guère d'influence et d'autorité, la parole de celleci a force de loi toujours.
Le fils, devenu homme, écoute encore pieusement cette voix, lors même qu'il n'entend plus l'autre. Elle seule a toujours le droit de commander et de se faire obéir. Cela se comprend, le père nous a engendré, mais la mère nous a enfanté, allaité^ soigné, défendu et aimé.
L'homme sait et se souvient qu'il est autant sorti de son cœur que de ses entrailles I
La mère, c^est la bonté, la douceur, la faiblesse; celle qu'on ne craint jamais et qu^on aime toujours !
Envoyez les demoiselles au collège, j'y consens, — je n'ai pas de fille, — mais quelque savante, quelque instruite et quelque gradée que soit le professeur, elle ne saura jamais leur apprendre ce que savent si bien inspirer les vraies mères ! Le devoir, le dévouement
If&S LYCÉES DE DEMOISELLES. 2O9
et l'abnégation f -f- A la femme il faut plus que des qualités, il lui faut des vertus.
A quoi bon pour elle la rhétorique, les sciences et les certificats des hautes écoles ? La philosophie n'est point sa ; vocation, et si j'avais à choisir, j'aimerais encore mieux que ma fille préfçrât une robe neuve aux mathématiques.
Mieux vaut bien additionner son livre de dépenses^ que de savoir réduire une équation I
Molière fait dire à Chrysale :
C'est à vous que je parle, ma sœur, Le moindre solécisme en parlant vous irrite.
Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.
Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune.
Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous.
Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes
Q.u'*une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs Tesprit de ses enfants.
Faire gUer son ménage, avoir l'œil sur ses gens.
Et régler la dépense avec économie
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez.
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse
Les femmes d'a-présent sont bien loin de ces mœurs ; Elles veulent écrire et devenir auteurs.
Alors quand la jeune fille sera internée et que la République l'aura prise en pension, le père rentrera dans une maison vide» il regardera tristement la place inoccupée, et comme il n'entendra plus le ramage charmant des bons jours et le rire aux éclats argentins, il prendra sa canne, son chapeau et... la clef des champs !
Excellent moyen que vous avez trouvé là, pour empêcher Thomme d'aller au cercle et au café !
La grande étude pour ma femme est de savoir ce que j'ignore et de faire ce que je ne pourrais. Comme ma situation m'oblige à vivre dehors pendant le jour, elle doit garder ma demeure, veiller sur mes intérêts et me protéger dans ma maison.
Je ne lui demande que la science du cœur et je doute que ce soient les lycées qui la lui donnent. — Nous nous sommes mariés, moi pour l'aimer, elle pour me le rendre. Mais quant à l'entendre me lire l'Iliade à livre ouvert, j'avoue que je n'y tiens pas. — Je préfère un plat sucré.
Jadis on apprenait aux jeunes filles la grammaire, l'orthographe, les quatre règles et un peu d'histoire, mais elles savaient commander le dîner, ravauder
les bas, repriser le linge et faire les confitures. Aujourd'hui, elles ne savent même plus broder... si ce n^est des mensonges.
Depuis longtemps, on leur donne une éducation déplorable. Elles n'ont pas seize ans qu'elles saven tout. Les conversations qui sans discrétion setiennen devant elles leur ont appris combien telles ou telles actrices ont de diamants et d'amants, et jusqu'au chiffre auquel se monte la pension qu'on leur sert.
Elles parlent de tout, causent de tout, envient tout et n'ignorent plus rien.
Quand leur fiancélesconduità l'autel, c'est l'homme qui' tremble ! — Et il a raison.
Coquettes et frivoles, lorsqu'elles deviennent mères, on prend une nourrice, et chaque nuit, pendant que l'enfant crie, pleure et suce le lait d'une étrangère — qui, elle, a abandonné son petit pour cause de pau^ vreté — la mère court au bal ou va au théâtre.
Je vous jure, madame, que vos charmes se faneraient moins vite à nourrir votre fils qu'en les prodiguant chaque soir sous toutes les lumières et à tous les regards.
Les bonnes mères font les épouses fidèles.
Voilà ce qu'a produit l'éducation libre que depuis longtemps déjà on donne aux filles.
Aujourd'hui, on trouve que ce n'est pas encore assez et on veut les mettre au collège.
Mais nous y sommes tous allés au collège, et nous savons ce qu'en vaut l'aune.
Puisque à la messe, aux études simples et à la vie fermée de famille vous préférez les livres lus en cachette etles causeries intimes dans les coins... A votre aise !
Madame, gardez votre fille près de vous; apprenezlui tout ce que voire cœur vous suggérera ; qu'elle ne quitte ni votre jupe ni vos regards, qu'elle marche dans votre ombre ; peut-être aussi sa pudeur, ce voile des vierges, ne sera-t-elle troublée par aucun souffle.
Alors, quand viendra la chercher celui que son cœur aura choisi, 1 ame de la fiancée sera plus blanche encore que sa couronne.
Les perles ne se forment qu'au fond de la mer I
Ces jours derniers, à propos du retour des amnis* tiés, j'ai très souvent pensé aux ouvriers de Paris. J'en ai connu beaucoup jadis, une grande quantité d'entre eux ont défilé devant moi; j'ai assisté à leurs luttes et à leurs efforts, j*ai été témoin de leurs faiblesses, j'ai reçu leurs confidences et j'ai surpris leurs ambitions. Je les ai vus à l'atelier, dans leurs réunions, au cabaret, chez eux, un peu partout, et si je sais leurs fautes, je connais aussi leurs grandeurs.
Je désire parler aujourd'hui de ces instruments si dociles entre les mains des ambitieux, de ces outils indispensables pour les révolutions, et que le meneur, après le succès ou la défaite, abandonne toujours
avec une si grande tranquillité d'âme à toutes les chances du hasard.
Je les diviserai en trois catégories :
Ceux qui parlent ;
Ceux qui s'amusent ;
Ceux qui travaillent.
En France, et surtout à Paris, les ouvriers ont toujours beaucoup aimé les belles paroles; ils se sont toujours plu très fort à écouter et à parler; le faiseur de pallas est tenu en haute estime dans le peuple. Cependant, le type que je veux essayer d'esquisser ici ne date guère que de 1848.
C'est l'ouvrier ambitieux qui, de lui-même^ se place au-dessus de ses camarades, les enrégimente, les discipline et les condamne à le subir. Cet ouvrier est le fléau des industries et souvent la ruine des patrons. Il travaille peu de ses mains, mais parle toujours, marche sans cesse et va partout.
Délégué par je ne sais quel comité occulte, il veut l'élévation des salaires, vous oblige à la révision des tarifs et exige la diminution des heures de travail.
Il est pourtant bien désintéressé dans la question puisqu'il ne travaille pas I
Jamais il ne se lasse ni ne s^arrête, et quand il a obtenu ce qu'il réclame, — ce qui arrive la plupart du temps, — il recommence le lendemain et rede-
mande encore autre chose. Froid, calme, respectueux dans son attitude et ses paroles, il impose un ultimatum au malheureux patron, qui^ pris à la gorge, est obligé de céder, puisqu'on le ruine si le débat se prolonge.
Avec une énergie féroce, une persistance effroyable, parlant au nom de ses frères qui n'y sont pour rien, le délégué creuse tant de trous dans la carcasse du navire, que le bateau, faisant eau de toutes parts, finit par sombrer, ^ engloutissant capitaine, équipage et cargaison.
Demander Timpossible, menacer sans aigreur, et faire, lui Légion, la loi à un seul homme, il appelle cela exercer ses droits !
Je Tai dit, cet ouvrier ne travaille presque jamais : il court, il va, il parle, il ergote et il domine. C'est lui qui commande les grèves et oblige les autres à faire relâche.
Ces manches de Toutil sont, parmi les ouvriers, les hommes les plus à craindre.
Ce ne sont jamais eux que nous rencontrons derrière une barricade. Pendant que ceux qu'ils y ont conduits s'y font tuer, les délégués sont dans une réunion, font partie d'un comité, grimpent les escaliers d^une mairie, mendient un poste, attrapent un
2l6 GARE LES JAMBES !
morceau de galon^ et s'habillent d'un semblant d'autorité.
Déjouant la justice en quête de la situation et prêts à fuir à la première alarme, vous ne les avez point vus revenir de la Nouvelle-Calédonie. Ils étaient en exil à l'étranger 1
Seulement^ comme en Belgique, en Angleterre ou ailleurs, les ressources manquent et qu'il est difficile de tenter la besogne qu'ils faisaient en France^ ils se sont mis à travailler pour vivre. Alors, n'ayant pas de vices^ mais de gros défauts seulement, ils ont pioché dur, se sont créé des ressources, ont monté un commerce ou une industrie, et aujourd'hui les voilà riches !
Parlez donc, à cette heure, d'augmentation de salaire à cet ancien fauteur de grèves, aujourd'hui travaillant à son compte, vous verrez de quel air il vous recevra et comme vous serez accueilli.
Je vous promets bien que si par hasard vous rencontrez un jour derrière un tas de pavés, — ce qui n'est pas probable, — ce révolutionnaire qui a voulu jadis brûler Paris pour se faire rôtir une poularde, ce sera du côté où se trouveront les plus bourgeois et les plus conservateurs !
L'autre, c'est Vouvêrier! Insouciant, traînard, n'ayant aucun goût pour son état, il roule, sans s'arrêter, d'un atelier dans un autre ; rien ne le retient ; rien ne le fixe et son séjour à Paris ou à la banlieue est une promenade perpétudle. Aujourd'hui il travaille à Montmartre, demain à Grenelle; tous les quartiers lui sont bons, pourvu qu'il s'y trouve un marchand de vin. — C'est ce que dans ma jeunesse on appelait le bambocheur !
D'habitude, il quitte sa femme légitime pour se mettre avec une autre, — c'est le mariage en détrempe. — Le plus souvent, la femme abandonnée prend, elle aussi, un autre homme. Alors, au milieu de ce fouillis abominable, enfants légitimes et enfants adultérins grandissent pêle-mêle dans une promiscuité hideuse. Les deux lits sont sous le même rideau.
Rarement ouvrier habile, il ne travaille qu'en rechignant et parce qu'il faut se faire une raison. Dépensant tout à l'auberge, quand il rentre on le dispute, et lui cogne ; c'est une mêlée de coups, de cris, d'injures et d'outrages ; la femme hurle, lui bave, les enfants pleurent, le chien aboie, et puis, après tout cela, un grand silence : c'est le lourd sommeil de l'ivresse qui vient de s'abattre sur lui
Demain, ça recommencera; aussi n'aime-t-il guère
2l8 GARE LES JAMBES !
son intérieur I Les disputes ne lui plaisent que dehors, parce qu'il y a la réconciliation... au coin.
Il n'est pas méchant. Il rosse sa femme, roue de coups ses enfants, mais à part cela, il ne ferait pas de mal à une mouche !
Il observe toutes les fêtes du calendrier... au cabaret; il n'en chôme pas une. Il est de tous les baptêmes, de tous les enterrements et de toutes... les noces I
Quand il a de l'argent, il régale. On étou£fe une volière de perroquets et on casse les reins à de grosses douzaines d'huîtres. — Je suis toujours étonné^ vu le prix qu'on les vend, de la quantité de coquilles d'huîtres qui se trouvent à la porte des marchands de vins !
A l'atelier, notre homme est un bousilleur ; il assomme le travail. Dame, l'ouvrage l'assomme tellement! — C'est entre eux deux une lutte à morti A qui tuera l'autre !
Rien ne saurait égaler l'abondance de ses discours, si ce n'est l'incohérence de ses paroles. Pour lui, riea n'est sacré, tout est de la blague ; il n'a ni foi ni croyance, ce libre-penseur ne croit qu'à une divinité, mais il l'adore. . . La loupe !
Il a toujours soif, on dirait qu'il a avalé le Vésuve I
Quand il est soûl^ il braille politique ; sa marotte est de parler de nos malheurs : a Un Français en vaut dix I On nous a trahis I Si nous avions été à Berlin, nous ne nous en serions pas retournés comme Eux qui sont partis de chez nous avec leur courte honte ! Oui, monsieur^ et c'est moi qui vous le dis, si vous ne le savez pas : on exploite le peuple I... »
Ce fainéant, ankylosé dans sa crasse, crie contre le sort et n'accuse que la chance. Il n'a jamais eu de veine I
Au reste, l'extérieur ressemble au dedans; partout la même anarchie : regard atone, teint hâve, démarche cassée, linge sale, tignasse rêche et moustache humide. La coiffure est effondrée, le pantalon s'en va, la blouse a mille trous et le soulier gémit ei recule à chaque pas.
Sans énergie, sans courage, il suit ceux qui le mènent et marche où on le pousse. — Celui-là fait une révolution comme il fait un enfant à sa femme.». pour rigoler.
Si j*ai parlé de ces deux types, c'est qu*ils sont malheureusement trop vrais; mais j'ai hâte d'arriver
au troisième f qui est, lui, le véritable ouvrier de Paris; les deux premiers ne sont qu'une exception.
Il se lève tôt, se couche tard et travaille tout le jour. Personne, ni en province, ni à l'étranger, ni dans la campagne, ni dans les villes, ne fournit par jour une somme de travail aussi considérable que l'ouvrier de Paris.
Il se marie de bonne heure; donc, très jeune encore, il est chargé de famille. Il faut élever tout cela, faire vivre tout ce monde ; il y arrive, mais au prix de quels sacrifices et de quelles fatigues!
Il marche dans la vie sans joies et sans plaisirs. Les distractions coûtent cher^ et les obligations du moment absorbent le salaire de la quinzaine. A la merci du chômage ou de la maladie, chaque jour est une bataille ; aussi lorsqu'il s'arrête et se couche, est-ce presque toujours pour mourir !
Combien travaillent même le dimanche et n'ont jamais vu le lundi qu'à travers les fenêtres barbouillées des ateliers I
Ce qui me frappe dans son existence, c'est la mo* notonie ; je n'aperçois pas d'horizon plus borné que le sien; d'un pas rapide il va de chez lui au travail et en revient de même ; s'il veut voir, regarder, s'iniéresser à quelque chose, c'est pendant sa route ; mais c'est bien difficile puisque, presque toujours, il la
fait de nuit. L^ouvrier ne marche guère qu'à là lueur du gaz.
Voué à un travail continu^ dans un milieu pénible^ écrasé de chaleur^ su£foqué par cette atmosphère que produit toujours une grande réunion d'hommes, le malheureux éprouve par instant des besoins fous d'air, de liberté et de soleil ! Aussi quand il prend une distraction à la ville, il la lui faut tapageuse et bruyante ; on remue, on crie, on chante, on se dé« mène. Le'grand air le grise plus que le vin I — Alors, quand il parle, il s'entête dans des idées fausses, se . complaît dans des rêves impossibles et vous confie des ambitions irréalisables. Vous découvrez en lui une parfaite bonne foi et souvent des appréciations d'une grande justesse sur certains hommes et certaines choses, puis tout à coup des folies, des trous, des lacunes immenses!... Son cerveau manque absolument d'équilibre I — Ce n'est pas sa faute ; chaque jour on le gorge de politique et on s'acharne à lui faire concevoir des espérances qui pour lui ne se réaliseront jamais I
Il est essentiellement gobeur; il croit à tout. Ce gouailleur pleure en entendant une romance sentimentale.
Il y a des mots, des phrases avec lesquels certains lui feront tout faire. Ditesrlui: « Fraternité! Justice!
Liberté ! Tyrannie ! Association des peuples ! » Et il ira mourir!
Il y en a qui le savent bien!
Ce brutal a des délicatesses exquises, et on trouve en lui des timidités d'enfant.
D^babitude peu scrupuleux et mal embouché, aussitôt qu*il a rencontré la jeune fille qui deviendra sa femme^ il a pour elle tous les respects et toutes les tendresses. Il y a entre eux des serrements de mains, des silences et des extases perdues qui durent tout un soir.
Lui s^en revient silencieux et assommé par Témo tioni
Ah ! cette foi qu'ils s'engagent au coin de quelque vieux mur lézardé, au bruit des marteaux, des métiers ou de la chanson du compagnon qui se perd au loin^ comme elle me touche et nt 'émeut! Dans une mutuelle étreinte, cet homme et cette femme viennent de se jurer le serment du travail et des larmes !
Voyez un ouvrier de Paris arriver dans la vraie campagne ; il est inondé, absorbé, écrasé ! On dirait que c'est trop grand pour lui. Tout d'abord cet immense spectacle l'oppresse et l'étoufFe; ce n'est que
peu à peu qu'il s'y fait. Mais quand il s* est habitué
à tant d'air et à un horizon aussi vaste, il respire et
hume à grands coups et les parfums des haies et
râpre senteur des herbes. — Il veut tout regarder et
tout sentir ; il touche à tout; ses mains calleuses
épluchent les aubépines piquantes^ et ses gros doigts
cueillent les violettes sans les écraser. Quand il se
roule sur le gazon, c'est avec une telle béatitude
qu'il semble que lui aussi, le grand producteur, veut
embrasser dans une étreinte immense la terre qui le
nourrit. — Une force en étreignant une autre.
Le soir on s'en va ; les enfants accrochés aux jupes
de leur mère et traînant des branches de lilasl Lui
est songeur: il faudra encore reprendre le carcan demain !
On dit qu'il est sceptique. Erreur! C'est un
croyant; seulement il est inconscient de l'immense
besoin d*idéal qu'il porte en lui. — Tout ce qui est
beau et pur l'émeut et Pélectrise I Un exemple entre
mille :
Un dimanche, je rencontrai l'un d'eux à Saint- Sulpice. — Il fut comme honteux d'être vu là : « Je suis ici par hasard, me dit-il, mon petit garçon fait sa communion aujourd'hui... Je sais bien que ça ne sert à rien... mais la mère l'a voulu... Moi je n'ai
jamais fait la mienne et je ne m'en porte pas plus mal... Mais, vous savez, les femmes!... » Tout à coup les orgues se mirent à chanter, et les enfants, comme des voix célestes, entonnèrent un cantique de triomphe. Alors, à travers le flamboiement des lumières, les fumées de l'encens, le parfum des roses nouvelles et les lourdes volées des cloches, les communiants commencèrent à défiler sous la nef, les garçons avec leurs cierges, leurs brassards, et les petites filles toutes blanches, enveloppées de ce long voile de tulle qui, quand il se soulève, semble des ailes d'ange déployées.
Le père avait découvert son fils dans les rangs; le cou tendu, l'œil avide, il buvait ce spectacle, jusqu'à ce jour inconnu de lui. Tirant sa femme par sa robe : « Regarde I le vois-tu ? Il est au second rang. » Et ce malheureux, pour lequel — je le savais — la vie avait été si dure, se mit à verser de grosses larmes.
— Monsieur, essayait-il de me dire en me désignant du doigt son fils, je ne lui ai jamais vu ces yeux-là I
Je regardai et je vis un enfant du peuple, un peu grêle comme sont les enfants de Paris, une jolie figure avec des cheveux blonds coupés ras. La tête se détachait sur une boiserie brune, et le soleil ve-
nantd'en haut la nimbait d'or. Fra Angelico de Fiesole a parfois rendu de ces lumières !
Il y a bien longtemps de cela ; je n'ai jamais plus revu le père. Qu'est devenu cet enfant blond, dont le regard semblait chercher un Dieu dans son extase?... Peut-être revient-il aujourd'hui de l'île des PinsI Peut-être a-t-il été frappé d'une balle au coin de quelque rue obscure! Peut-être est-il un des électeurs de M. Ferry ! . . .
Pourquoi la République, qui est démocratique, ne fait-elle pas quelque chose pour cette grande armée des travailleurs? Pourquoi, après un si long labeur, après une vie faite de sacrifices et de devoirs, l'ouvrier, devenu vieux, n'est-il pas sûr du gîte et du vivre ? La plupart du temps, brisé, exténué, sans force, on le voit traînant le long des murs ses guenilles et ses derniers jours!
Aux Expositions, l'ouvrier est la gloire de son pays; son œuvre est couronnée, médaillée, décorée, mais c'est dans la personne d'un autre, car lui qui l'a produite, lui, le véritable auteur, n'est même pas nommé! Sic vos non vobis,.. Il paraît qu'il en sera toujours ainsi !
Donnez des Invalides aux ouvriers comme aux
soldats, et pensez que si ceux-là meurent pour leur
pays, bien souvent les autres meurent à la peine !
A force de balayer^ les branches du bouleau s'useront et il ne leur restera bientôt plus dans la main que le manche. Alors un troisième larron apparaîtra^ saisira la trique, et après leur en avoir administré une bonne volée, achèvera l'épuration à Veau de Ja^ velle.
C'est à ce moment-là que commencera la danse et que le bourgeois imbécile, qui aujourd'hui regarde faire tout cela en riant, finira par en pleurer.
C'est l'habitude en France : à force de se frotter les mains, on se les met à vif.
Tranquille et indifférent on assiste aux spectacles les plus faux et les plus dangereux sans jamais
penser aux conséquences. On croit que la comédie durera toujours et que jamais le rideau ne tombera.
Seulement, après ce sont des colères, des récriminations et des affolements plus risibles encore que Tindifférence n'a été grotesque.
Ah ! vraiment, ce peuple le plus spirituel de l'univers est tout de même par trop béte I
Puisqu'à toute chose la nature impose des bornes, pourquoi n'y en a-t-il point pour un peuple qui court stupidement à Tabîme ? — Fluctuât nec mergitur est un mensonge que notre vanité a écrit elle-même au-dessus du cartouche de Paris.
Demandez-le plutôt à l'Hôtel de Ville oïl cette devise était inscrite si abondamment et en si gros caractères.
Puisqu'on parle latin, il y a un exergue qui nous conviendrait bien mieux et depuis longtemps. — Quos vultperdere Jupiter demeniat.
Les Dieux ont-ils donc juré notre perte qu'ils nous frappent ainsi de démence !
Rien ne nous corrige. — Les plus grandes calamités ont fondu sur nous, nous avons été fusillés et ruinés de tous les côtés, par les étrangers et par nousmêmes, le désordre et l'ignorance ont été les deux principales causes de notre ruine ; eh bien I quand
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nous pouvions peut-être vivre en paix et espérer en un avenir moins néfaste, voilà que nous recommençons à tout changer et à tout démolir.
Impossible à nous de demeurer tranquilles ; nous déménageons tous les trois mois. -^ Cependant, les contribuables payent exactement leurs centimes additionnels, et l'administration ne donne pas quittance sans argent.
Emménageons donc une bonne fois, car, à force de transporter nos meubles et de changer de propriétaire, nous n'aurons plus ni une chaise valide pour nous, ni MU fauteuil pour le Maître de la maison.
Voilà des gens qui, depuis vingt ans, occupaient la même profession, ils connaissaient tous les rouages de leur administration, en avaient étudié toutes les difGcultés et étaient arrivés à les vaincre, eh bien! pas du tout! Sans leur dire gare, voilà qu^on les met à la porte !
Avaient-ils crié : « Vive le Roi » dans leurs bureaux, mangé la grenouille, ou refusé d'aller à l'exercice ? Non I Seulement quelques-uns, disait-on, étaient un peu tièdes au sujet des Messieurs qui nous gouvernent !
La République qui règne aujourd'hui veut être aimée pour elle-même ; elle ne ptrmet ni un souve-
nir au passé ni un regret à Fancienne maîtresse. — Elle n'accorde la liberté de penser... qu'en matière de religion.
Depuis le nouveau ministère ce sont des hécatombes de préfets, de juges, de payeurs généraux et d'employés supérieurs.
Que vont devenir tous ces gens-là ? La destitution, le retrait d'emploi, la permission de faire valoir ses droits à la retraite, voilà donc la récompense de toute une vie de probité, de labeurs et de devoirs ?
Ce n*est pas son pays qu'il faut servir et aimer, c'est le gouvernement. Qu'importe que vous soyez un bon patriote si vous n'êtes pas un bon démocrate?
On devrait publier un livre qui s'appellerait le Parfait Radical^ manuel pouvant servir à toutes les professions...
On destitue M. un tel, parce qu'il y a quinze ans il a été nommé surnuméraire par TEmpire. Mais si pendant ces quinze ans Tadministration a été bonne et bienveillante à son égard, si on a été juste pour lui, si on a récompensé son intelligence et ses efforts, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il aime le gouvernement qu'il a servi et qui a été assez adroit pour se créer des fidèles et des sympathies... Vous voulez qu'aujourd'hui il le déteste, qu'il vomisse des injures contre lui et qu'il aille à travers tous les couloirs de
23 GARB LES JAMBES !
son ministère criant etvociférant contre ceux qui ont été ses bienfaiteurs.
C'est contre vous qu'on fera tout cela, quand vous n'y serez plus I
Maintenant, à la place des refusés qui nommet-on?
Il n'y a pas de peuple au monde où il y ait plus de fruits secs et de déclassés que chez nous. — Ces bons à tout ne sont bons à rien. — L'instruction qu'on nous donne, les études qu'on nous impose, nous jettent la plupart du temps dans un milieu sans issue. Aussi combien de ces réfractaires sont à la piste de toutes ces destitutions, se pressant, se poussant et mendiant, pour occuper le fauteuil encore tout chaud du malheureux destitué.
Ils ne savent rien, ne connaissent rien, sont incapables d'accomplir la besogne, mais ils auront la place I Les employés inférieurs feront le travail et le chef signera...
Etre préfet ou receveur général ne demande pas, paraît-il, de grandes facultés, mais cela rapporte de beaux revenus.
Je les engage cependant à économiser sur leurs traitements et à garder une poire pour la soif, car je n'ai pas idée qu'ils conserveront cette vache à lait bien longtemps.
LE COUP DE BALAI. 23l
Je crois que nos ministres seront usés avant le maroquin de leurs portefeuilles.
Alors^ dans quelque temps, on verra ces choses : M. X..., agent de la Compagnie la Providence, ancien receveur général de...?
En ai-je rencontré sous l'Empire des vieux représentants du peuple, représentant alors une maison de Bordeaux !
Je vous assure que les pauvres diables représentalent bien mal ! Il ne faut pas s'étonner de cela ! Etre un homme politique ne demande aucune aptitude, et c'est une profession toute trouvée pour ceux qui sont incapables d^en occuper une autre.
Combien cela prouve notre faiblesse et le peu de sympathies que nous sommes susceptibles d'inspirer, puisque c'est à coups de balai seulement que nous pouvons forcer la confiance.
On change les hommes, mais on ne détruira pas les abus. La machine gouvernementale aura plus de radicaux, mais pas moins d'imbéciles. Dans l'avenir, comme par le passé, les employés — plus nombreux encore que les sables de la mer — croupiront dans l'incurie, la paresse et l'indolence.
Allons, messieurs les radicaux, puisqu'aujourd'hui
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c*est VOUS qui tenez le manche et que vous êtes en train de remettre tout à neuf, prenez donc une mesure radicale. Changez les choses et non les personnes !
C'est impossible I Ces hommes qui font tout cela^ ces ministres qui devant la France et l'Europe entière s'occupent si activement de cette solennelle mesure de l'épuration, ont un but, un objectif. C'est pour la plus grande gloire du pays qu'ils agissent ; ils ne voient pas là dedans rien que le simple changement d'un homme par un autre homme, ils regardent plus haut, et nous allons voir sortir de leur cerveau, aujourd'hui en pleine gestation , de grandes idées, des mesures étonnantes et surtout un résultat imprévu ! Nos ministres , n'en doutez pas, vont accoucher de quelque chose de considérable et d'immense I
On ne fait pas tout ce remue-ménage seulement pour donner des places à ses amis ou aux maris de ses maîtresses!
Peut-être est-ce nous qui sommes aveugles et qui n'avons pas une intelligence nous permettant d'embrasser, d'un seul coup d'œil , la hauteur de leurs vues et la profondeur de leurs pensées.
Le gouvernement que nous avons est, probable ment, l'aurore d'un grand règne I
L'instant est grave, cependant, et il me semble que le moment psychologique est arrivé.
Pendant que nous désorganisons tout , TÂllemagne, qui nous guette, augmente ses effectifs et se prépare... toujours.
Nous aurions tant besoin cependant d^bommes compétents et rompus aux affaires !
Mais alors, si la guerre nous était déclarée demain, ils préféreraient pour commander en chef le major Labordère à un maréchal de France , et cela sous prétexte qu'il a conquis son bâton — en combattant à l'ombre de notre drapeau, c'est vrai, — mais sous le tyran I
Il leur faut des soldats à eux, des créatures à eux, et si un Français ne les prône pas en tous lieux et ne les admire pas jusque dans leurs fautes, à l'instant même il est frappé d'ostracisme!...
Décidément, la République est jalouse, et quand elle s'approche, il ne faut pas lui refuser le devoir!
Au lieu de s'occuper des questions essentielles, de prendre des mesures sages, pratiques, et d'engager le
pays dans une voie ferme , solide et au bout de laquelle sera sa prospérité et sa force > on ne s'occupe que de questions mesquines^ de discussions oiseuses et de rivalités ridicules.
Dans un pays comme la France , on ne saurait trouver, du jour au lendemain , dix hommes supérieurs prêts à sacrifier leur popularité au pays !
Nous avons employé trois semaines pour dissoudre un ministère et le remplacer par un autre qui déjà n'en peut mais !
Il était bien inutile de perdre tant de temps à cette mauvaise besogne. Il n'y avait qu'à prendrejdans le tas! — Combinaisons sans résultat, escarmouches sans victoire et bavardages sans portée.
Chaque matin^ en ouvrant le journal, on regarde, on cherche, on lit, mais rien, jamais rient
Que s'est-il produit pendant les dix dernières années ? Faites le bilan et vous aurez le total de leurs niaiseries et de nos déceptions ! Tout est à faire et rien ne se fera. Si ! des élections nouvelles... mais pas d'hommes nouveaux.
Nos gouvernants ont donc la bonhomie d'espérer qu'avec une telle façon d'agir ils forceront à aimer la République et consolideront leur pouvoir à eux I
Mais chez tous ces malheureux destitués et jetés par-dessus bord, ce sont des toile d'indignation et de colère ! D'un indiSerend on a fait un ennemi, et non seulement lui, mais les siens, ses proches, ses amis et tous les esprits sincères qui, Tâme navrée, assistent à ces exécutions cruelles et maladroites.
Imposez-vous donc par votre sagesse, votre esprit de justice et votre impartialité, mais ne commandez pas Tamour par la rigueur et les exactions.
Voilà donc oîi nous en sommes et ce qu'a produit cette ardente jeunesse qui jadis s'indignait avec de si fiers mouvements et avait contre le gouvernement qui l'a précédée tant de dédains , tant de mépris et tant de paroles amères I
Vraiment c'est une dérision !
Cependant derrière cette mascarade, il y a tout un peuple qui attend, souffre et... n'espère presque plus!
Maintenant, tenter mieux, essayer autre chose, ne serait-ce pas changer le borgne pour l'aveugle?
Mais je m'aperçois que j'y mets de l'aigreur, et, en y réfléchissant bien, trouverez-vous peut-être que c'est moi qui me trompe.
Qui nous prouve que ces gens dont nous parlons et qui donnent de si larges coups de balai partout et
jusque sous les meubles^ ne sont pas très forts, très adroits et très malins.
Peut-être sont«ils les agents secrets d'une conspiration qui nous est inconnue^ peut-être ne sont-ils que le bras d'une pensée profonde, et leur vaste intelligence s'est-elle vouée au succès d^une grande cause !
Si par hasard ils conspiraient contre la République, et si toute leur prétendue maladresse n'avait pour but que de faire prendre en horreur le gouvernement qu'ils représentent! Brutus conseillant Tarquin, et Fiesque se faisant le compagnon de débauches des Doria !
Quel bruit et quel scandale dans Paris quand tout se découvrira!... «Le général Farre était l'ami du prince et M. Jules Ferry était affilié au couvent de la rue des Postes ! »