L'AUTOPSIE D'UN SUICIDÉ
Autrefois, dans je ne sais quel pays, lorsqu'un cadavre était découvert sur la voie publique, les magistrats de la ville rassemblaient tous les habitants, et chaque citoyen était tenu de jurer, la main étendue sur la victime, qu'il n^était pour rien et n'avait ni volontairement ni involontairement trempé dans le crime.
Il y a deux ans, à pareille époque, dans un petit logement de la rue Saint-Georges, un homme a été trouvé mort chez lui par le concierge delà maison. Sur un méchant canapé en loques, il gisait la mâchoire fracassée par une balle. Le suicide remontait au moins à quatre jours, car la décomposition commençait, et
^e ne fut qu'à l'odeur cadavérique qui s'exhalait de la chambre qu'on s'aperçut de la fin tragique de ce malheureux.
Jurisconsulte de premier ordre et surtout un des plus grands écrivains de son temps, cet homme avait quarante-cinq ans et s'appelait Maurice Joly.
Eh bieni j'appelle aujourd'hui certains de nos gouvernants et de nos ministres, et je leur demande à eux qui avaient été ses camarades d'espérances, ses confrères au barreau de Paris^ ses coreligionnaires politiques, ses collaborateurs dans les journaux et surtout à celui qui était son bâtonnier et... son compatriote, s'ils oseraient étendre la main sur ce cadavre et jurer qu'ils ne furent jamais pour rien ni dans la lente agonie, ni dans la mort de cet homme!
La première fois que je rencontrai Maurice Joly, ce fut en 1866, à Sainte- Pélagie,]où je subissais quatrevingt-dix jours — comme un billet à ordre — de détention pour délit de presse. Lui avait été condamné à dix-huit mois de prison pour ^voirécritlelivreleplus sanglant et le plus crâne de son époque : Dialogue aux enfers entre Montesquieu et Machiavel.
Machiavel représentait la politique de la force à
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côté de Montesquieu représentantla politique du droit.
Machiavel citait Napoléon III peignant lui-même sa politique.
Maurice Joly était un Jurassien de haute taille, avec une charpente osseuse. Les traits longs, gros, heurtés, mal équarris, semblaient avoir été façonnés à coups de serpe dans une racine au cœur sombre. Mais au-dessus d'une allure timide et de gestes indécis, grimpaient une grande fierté et beaucoup de hauteur. La tête, penchée en avant, paraissait lourde pour les épaules.
Depuis longtemps déjà le malheur, qui avait enfoncé ses ongles dans ce visage, l'avait flétri et dévasté.
De son regard perçait comme de la gêne et des soupçons ; son œil interrogeait, et l'écrivain d'habitude voilait sa timidité sous un rictus dédaigneux ou sous un pli d'ironie.
Ceux qui ne regardaient que cette enveloppe sèche et rugueuse, ignoraient qu'au fond de ce cœur dormait un lac d'amertume, mais ceux qui le connaissaient davantage, voyaient parfois le fiel monter jusqu'aux lèvres.
On eût dit que cet homme était fait de déceptions et que c'était en une nuit de blasphème qu'il avait été conçu.
Il éprouvait des besoins immenses d'activité, d'air et de soleil^ aussi la prison lui était-elle affreusement dure^ mais il la supportait d'une façon stoïque.
Personne ne demandait à le visiter. La police correctionnelle l'avait jeté là, sans ami^ sans relation^ sans argent.
Pendant trois mois, je n'aperçus chez lui qu'une heure de détente. Sa mère, qui habitait le Jura, fit le voyage et vint le voir. C'était une femme déjà âgée, triste, rigide et vêtue de laine noire. Sans mot dire, elle embrassa son fils et pleura longtemps.
Quand elle fut partie il monta dans ma cellule... 11 souriait et il y avait comme un rayon de lumière douce éclairant cette face dure.
— Je viens de voir ma mère, me dit-il. Ah! que de pleurs nous avons versés !
Cette vieille femme, en appuyant ce roc sur son cœur, l'avait fendu, et les larmes, breuvage divin^ avaient coulé de la blessure !
M. Mettetal, le chef de division de la préfecture de police, arriva un jour et lui dit : Monsieur Joly, il faut sortir d'ici : ne demandez pas votre grâce, mais écrivez seulement que vous êtes malade et le soir même vous serez là-bas.
— Merci, monsieur, répondit Joly, mais, quoique très souffrant, je ne dois pas écrire cela.