‹ Gargantua dans les traditions populairesChapitre 1 sur 103 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

JjAISONNEUVE ET C", EDITEUR

J5, auil VOLTJJKU, li

Toui Jroili rèMTvii

INTRODUCTION

^»çi'«j/ plus âe deux cents ans après la piihiiy^b calian du livre immortel <fe Rabelais, que ■'^™ l'on voit formuler pour la première fois Vidée que Gargantua pouvait bien n'fire pas sorti, comme Minerve, totil armé de son cerveau. La pensée n'en vint mime pas aux noiabreux commentateurs qui dipatsèrsnt tant d'ingéniosité à soulever h voile des allusions rabelaisiennes, et ils auraient dédaigneusemetti souri rien qu'en enlcndatit émettre la proposition qu'une tettvre de génie avait bien pu avoir pour point de départ un tbime popu-

Au commencement de ce siècle seulement, h gués-

warai»

U INTRODUCXIÛN

tian fut posée "h fjoaaaam ihme U^enierBctuSUeià h fays de Ret^.par Humas de Saint Mars (qf, i li^mde f, ^j Supiseai volume). Eloi Jdhanm dans une note h la suite, émît V opinion que Garg tua était V Hercule Pantophage des Gaulois.

Plus tard, dans la préface de V édition Varior de Rabelais, il affirma que Gargantua était emprt à la tradition populaire :

« Rabelais n'est point Vinventeur du personn mythologique de Gargantua; la tradition de exploits était répandue particulièrement en Tourat en Anjou (i) et dans le duché de Ret:^, bien av qu'il ne songeât à faire de u héros gigantesqm prototype de son roman. Sa fable et sa légende j encore populaires dans toute la France et peut^ dans toute VEurope, et font partie de la BïbliotU bleue depuis un temps immémorial. » (T. I, p. 3

En iSsçj Pbilarite Chastes disait : a II y m eu Touraine un Gargantua dfscur et chimérique avait une grossière légende; Rabelais emprunta

(1) Vaffirmation de popularité particulière des exploits de gantua en Touraine et en Anjou est contredite par ^enquête q bkn voulu y faire pour moi plusieurs satimts de ces pays ; ainsi U verra (pp. i6j d 169), il n'est guère d'ancienne provin France qui ait donné des résultais plus minces, et pourtant le voisins possèdent des légendes gargantuines asseï nombreuus.

INTRODUCTION m

peuple ce héros fabuleux, » (Tableau de la littérature française au xvie siècle).

Dans la deuxième édition de la Mjrthologie allemande (iS^y)^ le savant Jacques Grimm y vit une tradition qui remontait à Vépoque celtique.

Ce fut aussi la conclusion de Bourquelot, qui con" sacra au Gargantua populaire toute une month graphie, où abondent les détails curieux. Voici des extraits de la partie théorique de sa dissertation :

9 Le nom de Gargantua est connu de tout le monde : les nourrices V apprennent aux petits enfants, les hommes s* en souviennent et le répètent parce qu*il représente pour eux une idée de puissance et de grandeur extraordinaires. Gargantua est un typ$ particulier qui a plusieurs analogues, mais auquel rien ne ressemble complètement, ni le cyclope antique, ni le géant pourfendeur, ni l'ogre du moyen dge. Chacun s'est -créé en soi-même une image de Gargantua; clncun sait quelque épisode de sa hi:^arre histoire. Bien que sa nature soit une de celles auX" qudles notre imagination attribue une supériorité physique ou morale sur les hommes, le peuple songe à lui sans terreur et parle de lui auec une sorte de bienveillance respectueuse ; c'est une puissance éteinte, mais qui vit encore dans les souvenirs. Sa popularité

rV INTRODUCTION

est grande, surtout dans les campagnes, au fond des villages et des hameaux,

<r Quelle est l'origine de ces souvenirs d^un personnage conservés en tant de lieux différents ? Uoù nous sont venus ce nom de Gargantua qui s'est perpétué dans la mémoire de tant d'hommes, cette image du géant, si caractérisée, si populaire, cette histoire dont les fragments sont éparpillés dans les campagnes, et dont on pourrait en quelque sorte composer un tout uni et compact ? Quel lien rattache aux choses de la vie réelle cette bi:(arre tradition que nom trouvons encore vivante et jeune au milieu de notre époque d'insouciance et d'oubli ? Les gens qui la racontent n'en savent rien et n'ont jamais songé à s* en instruire, Ceux^qui l'écrivent et la commentent affirment que Gargantua est né au XVI^ siècle, dans la féconde et railleuse imagination de Rabelais; c'est lui seul qui Vaurait à jamais rendu populaire, et qui, par ses écrits, aurait promené à travers le monde et à travers les siècles le nom et les aventures de Gargantua,

ff J'avoue que si l'origine du personnage de Gar^ gantua était devant moi mise en question, je répondrais hardiment : Rabelais n'a point créé le type de Gargantua.

ff Je suppose la question posée et je démontre.

INTRODUCTION

ff Ma première preuve est tirée du grand nombre de traditions qui sont relatives à Gargantua et des monuments auxquels son nom est appliqué. Le roman de Rabelais a eu, je le sais, une immense popularité ; mais ce livre savant, composé par un savant, ce livre rempli d'allusions politiques, est-il jamais descendu asse:(^ avant dans les campagnes pour y avoir laissé des traces profondes ? Au XVh sikh, lorsque si peu de gens savaient lire, le héros de Rabelais a-t-il pu par Vinfluence seule du roman être connu non seulement des hommes éclairés, mais des paysans, non seulement dans les villes, mais dans les hameaux mêmes les plus grossiers ? Les éditions nombreuses des Chroniques gargantuines ont-elles pu rendre Gargantua asse:^ illustre, pour que le peuple Voit érigé en fondateur des grands monuments dont il ne savait et ne comprenait pas Vori^ine ?

«r Toutes les personnes de bonne foi diront avec moi : Non cela n'est pas, cela n*est peu possible. On ne concevrait pas non plus, si les traditions de Gargantua venaient de Rabelais, que Gargantua eût été le seul personnage adopté par le peuple, parmi les nombreux types que renferment les romans du curé de Meudon. Pantagruel, géant comme son père, a une importance pour le moins aussi grande que celle de Gargantiui,

VI INTRODUCTION

et personne dans nos campagnes ne connaît le nom et les gestes de PantagrtteL Et Grandgouster, Gargameile, Panurge, etc., il i^ en est pas non plus question dans les récits du peuple,

«r En supposant même le roman beaucoup plus populaire qt^il n'a dû Vitre, on ne saurait admettre qu'il ait pu servir de hase à des croyances aussi vivaces, aussi multipliées que celles dont Gargantua est V objet. Ce serait le seul exemple d'un roman d'imam gination d'un intérêt asse:^ puissant, pour faire adopter ses personnages aux gens de la campagne comme des types curieux ou encore des réalités passées,

« Les traditions ne sont pas, ne peuvent pas être

purement imaginaires toujours elles procèdent de

quelque chose de réel. Les types, les personnifications, sont dans les idées avant de prendre place dans les livres, en sorte que, quand on rencontre sur le même sujet une légende et un roman ou un poème, on peut être assuré que la légende a précédé le roman, et qu'avant la légende il y a eu dans le même ordre d'idées quelque chose dont les esprits ont été frappés.

<f H y a certaines figures que l'imagination même d'un homme de génie ne suffit pas à créer; il est de ces types qu'un écrivain retrouve, qu'il conserve, mais qu'il ne peut inventer. Tel est à notre sens h

INTRODUCTION VH

Gargantua de Rabelais, En lisant les Chroniques gai^antuines, on sent qu'il y a au fond de Thistoire du géant quelque chose d'archaïque, et dans Vinvraisemblable grandeur de cette histoire le travail naïf des imaginations populaires,

« A ceux qui objectent qu'on ne trouve avant le XVI^ siècle aucun monument écrit, je réponds : La tradition de Gargantua a très bien pu ne se produire et ne se propager que par le récit oral, Rabelais serait le premier qui l'aurait écrite et renouvelée en la rendant littéraire,

(f Nous avons signalé de nombreux monuments celtiques auxquels se rattachent le nom [de Gargantua et diverses traditions relatives à ce personnage. Ce fait nous semble d'autant plus caractéristique que parmi les restes antiques, les monuments de la religion celtique sont presque les seuls qui aient reçu ce nom et qui soient l'objet de ces traditions,

«r Les traditions relatives à Gargantua nous paraissent donc remonter à l'antiquité celtique. Nous ne voulons pas dire que le nom du géant et les faits qui le concernent aient été appliqués aux dolmens et aux menhirs, pendant que la religion des druides était encore en vigueur; il est évident, au contraire, que cette application n'a dû avoir lieu que longtemps

VUI INTRODUCTION

après les Celtes, et lorsqu'on avait perdu le souvenir historique des hommes qui avaient élevé ces monuments. Nous soutenons uniquement la contemporanéité des monuments et de V objet de la tradition ; si Von admet que toute légende a pour hase un fait réel, comme rien ne ressemble à Gargantua chè:( les Gallo- Romains, ni cheT^ les Barbares établis dans les Gaules; comme le nom de Gargantua n'est point prononcé dans l'histoire de ces peuples, il faut omettre que la tradition de Gargantua est antérieure à la domination romaine et qu'elle remonte aux Celtes,

<( On objecte, contre l'induction que nous tirons, que ce géant est très populaire dans le midi de la France, et qu'il y a là peu de traces du druidisme. Mais ce fait prouverait seulement que les Romains, établis dans la Gaule méridionale, ont pu y renverser les pierres élevées par les anciens habitants et qu'ils ne sont pas parvenus à y détruire les idées et les croyances,

«r On dit encore que la classe des géants, à laquelle appartient Gargantua, a été de tout temps et che^ tous les peuples crainte ou vénérée, et qu'il n'y a pas de raison d'attribuer la légende de Garganttia aux uns plus qu'aux autres.

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