‹ Gargantua dans les traditions populairesChapitre 2 sur 103 · PARIS MAISONNEUVE ET 0% ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS MAISONNEUVE ET 0% ÉDITEURS

25, QUAI VOLTAIRS» 2$

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INTRODUCTION IX

ff Enfin une dernière objection s'élève. Généralement, dit-on, Torigine de toutes les choses grandes et extraordinaires est rapportée à Gargantua, et le nom de ce géant n'est appliqué aux monuments celtiques qu'à cause de l'impression d'étonnement produit par leurs énormes dimensions Le Gargantua des légendes est distinct des autres géants et ses caractères particuliers en font un personnage typique; en second lieu, on trouve en dehors des restes druidiques certains objets décorés du nom de Gargantua ; mais les monuments celtiques n'en restent pas moins les plus importants des nombreux ouvrages auxquels le peuple rattache le souvenir de leur héros favori,

« Peut-être l'Hercule gaulois est-il une première forme de notre Gargantua; peut-être le géant des traditions représentât-il quelque autre héros dont le souvenir ne s'est conservé dans aucune histoire écrite. Peut-être enfin Gargantua doit-il être regardé comme une sorte de personnification de la race gauloise en lutte avec les Romains, Les peuples italiques avaient paru aux Gaulois, lors de leur invasion au-delà des Alpes, de petits et chétifs soldats ; (fest par cette idée qu'on pourrait expliquer le type de Gargantua comme représentation de la force celtique. Une légende du

INTRODUCTION

centre de la Gaule qui, du reste, semble avoir été un peu arrangée par les savants, viendrait à Vappui de cette explication,

tf Dans tous les cas, quelque explication que Von adopte au sujet du personnage primitif de Gargantua, on doit reconnaître qu*il se lie essentiellement avec Vhistoire de la race celtique, H est remarquable aussi que la Beauce, principal théâtre des exploits de Gar^ gantua, dans le roman de Rabelais, est comme un centre de culte druidique, que les monuments celtiques y sont très nombreux, et qu'on y trouve à chaque pas , la mémoire de Gargantua conservée par les habitants du pays,

(f Jusqu'au moment où Von aura découvert un monument écrit qui mentionne le nom de Gargantua antérieurement au XVI* siècle, le système que j'ai soutenu trouvera des incrédules et des contradicteurs. Cependant je ne doute pas que la preuve complète de ce que j'ai avancé ne s'offre un jour, »

Après Bourquelot, M, Henri Gaidox, publia une dissertation sur Gargantua, à laquelle il donna comme sous-titre : Essai de mythologie celtique (i). En voici les passages essentiels :

(i) Revue archéologique, septembre 1868, p. 172-191.

INTRODUCTION XI

ff Quel que fut le succès du roman de Rabelais, on ne peut y voir Vorigine de ces nombreuses appellations où entre le nom de Gargantua.

ff Une œuvre littéraire ne pénètre pas assex^ avant dans les croyances populaires, pour que le nom de ses héros s'attache aux monuments des anciens âges et en remplace les dénominations anciennes. Dans ces dénominations gargantuines d'un grand nombre de nos monuments mégalithiques, on ne peut voir que V importance et l'universalité de ce mythe encore inexpliqué.

<r Mais, dit M. Baudry, trouve-t-on écrit quelque part avant le XVI^ siècle le nom de Gargantua ? la chaise de Gargantua que Von montre dans les environs de Rouen s'appelle Cathedra gygantis dans les chartes du Xllh siècle. Ce silence ne prouve rien, car la pensée de coucher par écrit une superstition populaire eût fait sourire de dédain un scribe du moyen âge, comme il ferait aujour^hui sourire le bourgeois voltairien et demi-lettré de nos campagnes.

(f Si sur le continent nous ne pouvons trouver avant le XVI^ siècle aucun document écrit sur Gargantua, il s'en présente en Grande-Bretagne dès le

XII^ Je ne puis m' empêcher de reconnaître h

géant Gargantua dans ce Gurguntius filius nobilis illius Beleni (Giraldi Cambrensis, Topographîa

XII INTRODUCTION

Hibemiae, II, n© 8), qtie Giraud de Barry, dit Giraud le Gallois, écrivain du Xlle siècle, assure avoir régné sur la Grande-Bretagne bien avant Varrivée des Romains,

<r La Chronique, qui sUmprimait encore à Troyes au commencement de ce siècle, nous a conservé de ce nom (de Gargantua), une forme que je considère comme plus archaïque : Gargantuas. Gargantua me semble, en effet, venir d'une forme Gargantuas-atis, comme Nantua (Ain) est venu d'une forme Nantuas-atis, comme Cruas (Ardèche) est venu de Crudatus, etc. (i), A mon sens, Gargantua est formé avec le suffixe uas atis, d'un thème Gargant, participe présent di garg, forme intensive formée par redoublement de l racine Gar « avaler, dévorer, » Du même thèn participial, mais avec un autre suffixe, est formé nom de Gurguntius, et le Brut T3rsilio a gardé forme primitive en affaiblissant le premier sl en

Gurgant La racine redoublée se retrouve sou

forme abrégée garg dans le latin gurges, gurgîds

(i) M. Gaido^ m'écrit en date du 20 jamfier i88j. * J rais plus aujourtPhui r^arder Gargantuas (atfec s finale) wu forme plus ancienne du nom et comme remontant à gauloise. En linguistipte, f hypothèse est facile et facikmei eiable.»

INTRODUCTION XHI

Oest à cette racine que je rapporte l'espagnol et le languedocien Garganta cr gorge, » littéralement Vavaleuse, et aussi Vancien anglais gargate et le breton gargaden qui ont le même sens. Gourgandine n'est évidemment qu'une variation dialectale de Gargantîne, le nom de la mère de Gargantua, dans La Chronique de Troyes, Ine étant un suffixe de diminution, Gargantine et Gourgandine signifieraient donc étymologiquement « petite mangeuse », Le masculin correspondant à Gourgandine se retrouve dans le provincial Gargandin, garnement que donne le comte Jauhert dans son Glossaire du centre de la France. Ajoutons les mots provençaux Gargantuan (t homme, bête vorace; » Gargaou « gavion, gosier, »

et l'espagnol garganton cr glouton » J'explique

donc le thème Gargan (i) que nous a conservé le nom

(i) « Dans une autre parité de la France, nous retrouvons cette appellation de Gargantua, J'apprends, en effet, de M. E. Ltnormant, qu'à Bpuen, le jour de la fête de Saint-Romain (2^ octobre), on vendait de petites figures de deux ou trois centimètres de hauteur, Représentant des hommes grotesques pourvus de l'insigne de Priape. On appelait ces figures des Gargans, et les jeunes filles en achetaient qu'elles mettaient dans leur corsage dans l'espoir de trouver plus facilement un mari. B y a une quini^jaine d'années, la vente de ces objets indécents a été interdite par la police. On peut voir au musée de Saint-Germain un exemplaire de ces Gargans. Outre l'appendice priapique, le Gargan était muni d^une double paire £yeux (Note de M, Gaidù^). »

XIV INTRODUCTION

de Gargantua, comme signifiant le dévorant (i), «r Gargantuas est donc une épithète ajoutée au nom d^un dieu, épithète qui, séparée de son substantif, est devenue une divinité par eUe-^nime. Cette même racine gar a fourni à la mythologie indoue le nom d'un dieu que Von regarde comme la personnification de la lumière, le dieu Garuda, le vainqueur des serpents Nagas.

« Ce nom de Gargantua « le dévorant » convient bien à un géant; les géants de V Allemagne portaient autrefois une désignation analogue,

« Gargantua nous semhU lire un dieu gaulois transformé en géant ; car nous avons peine à croire qu'il ait pris naissance au moyen âge. Ce mythe, en effet, ne rentre pas dans Vhistoire comme les légendes où Charlemagne a remplacé d'anciennes divinités germaniques. Il ne rentre pas non plus dans les traditions chrétiennes ; il vit en dehors d'elles, et n'a

(x) On peut t^omier aux mok dik par IL Qaido^, lu mnmOs fut Bourqueloi iomu «v neU t

«Latin du moyen dge :Gtxg/aâu,G0i^aàkam; Français :G*TgÊXit ou Gagaite; Lalien : Gargattt , ^Mrgaotone ; Espagnol : Gat' ganta, Garganter; En Oasam : Gtu-gaauila; En Toulousaitu Gargante, p, 14.»

En HauU-BretagnekgaUot^iUfp.Ufiirg€,^on iffj[g»Xtt,igcrgir, li dialecte romain a gargante, glouton.

INTRODUCTION XV

aoec elles aucun point d^ contact. Mais dans Gargmntua nous avons un type pré^hrétien.

4t II nous semble que V imagination populaire d'une mce devenue chrétienne n'aurait pu crier un type qui m tient au christianisme par aucun côtL

« Ce qui plaide aussi en faveur de V antiquité dâ la tradition gargantuine, c'est son universalité. Elle se rencontre dans les provinces les plus diverses de notre France, elle se retrottve en Grande-Bretagne. Ce n'est pas une légende locale, (fest un souvenir qui appartient à toute une race. En Grande-Bretagne même, nous trouvons son nom associé à un nom qui est bien évidemment celui d'une divinité v Gurgunr dus ûlius nobilis illius BelenL j» Comment ne pas reconnaître dans £e prétendu roi de la Grande- Bretagne /'ApoUo Belenus des Gaulois, dont h culte était si. répandu ?

4( Mais quelle divinité était Gargantua, ou pour parler plus exactement, à quelle divinité j^était attachée cette appellation qui, comme nous l'avons vu, signifie le Dévorant?

« L'idée maîtresse du tyjie de Gargantua est la force. Le dieu qui r^ésente la force étant Hercule, nous regardons Gargantua comme un développement de l'Hercule gaulois. Mais d'où Hercule aurait-il

'Il

XVI INTRODl

reçu cette épithète de Dév sacrifices humains qi^on h on brûlait les victimes (on niti les dévorait), et si un autre Vhofnmage de victir cette façon, la terrible épi Rappliquer à ce Moloch celt « ly accord avec M. Li reste de ces sauvages coutmr coutume de brûler à Pa appelait le Suisse de la Suisse que Von brûle en gi un dédoublement du feu de en effet, qu'en beaucoup d* jeter dans le jeu de la Si osier contenant des animau témoignages que brûler des chose fréquente chef:^ les Ga risés à penser que, dans le animaux ont, à une époqu '. ' les victimes humaines. Le

César et Stràbon (liv. IV, date, devait donc se faire c : auquel on donnait Vépithèti

|i qv^on adorait au solstice t

INTRODUCTION

hahlcnicnt des ^ plus souvent ' que la divi- • 'H plus qu'un ^ offertes dé 'oiant devait

voyons un êtres dans la equin qu'on rs. Dans h itous avotis n. On sait, ^g^ était de paniers en ^ d'anciens aines était nmes autot-Jean, les

remplacé ntionnent donner la et le dieu tait celui

un dieu

solaire, H se pourrait donc que Gargantua fût originairement une personnification du soleil.

9 Disons donc pour conclure :

«r 10 Que Gargantua est certainement un type antérieur à Rabelais, et que ce mythe est celtique, puisqu'on le retrouve répandu en France, en Gratule- Bretagne et non ailleurs;

«r 20 Que Gargantua est probablement le développement populaire d'un Hercule gaulois ;

<r ^o Que Gargantua est peut-être un mythe solaire.

9 Peut-être pourrait-on y rattacJjer le Gayant de Douai, le Graulli de Met:i^, la Gargouille de Rouen, la Chair Salée de Troyes, etc. »

En i86^, M. Léo Desaivre, adoptant les conclusions que M. Gaido^ avait données sous une forme dubitati'Oe, publia ses Recherches sur Gargantua en Poitou avant Rabelais, et M. Duval, archiviste de V Orne, fit paraître son Gargantua en Normandie; aux monographies du Poitou et de la Normandie, fat reproduit toute la partie légendaire de ces deux bonnes contributions à V étude du sujet qui nous occupe;

XVIH INTRODUCTION

mais au point de vve théorique elles ne renfermetit rien de nouveau.

Dans un article de la Revue critique, 1868, pp. J26 et suivantes. M, Gaston Paris émit des doutes sur les conclusions de M. Gaidor^ :

(( Que le nom de Gargantua soit antérieur au livre connu sous le nom de Chroniques gargantuines, cela n'est pas prouvé; nous n'avons de ce livre aucune édition antérieure à i^^2 ; mais on sait combien sont rares les exemplaires de ces livres populaires qui sont arrivés jusqu'à nous,

(( Pour un certain nombre de lieux dont il s'agit, on possède d'anciennes dénominatiotis qui parlent simplement d'un géant; il est naturel que Gargantua étant devenu pour le peuple le type du géant, son nom se soit substitué,

a Tous les traits supposés par M, Gaido\ se rangent en deux catégories : 10 conséquences nécessaires de l'idée d'un géant ou broderies populaires sur ce motif une fois admis ; 2P attribution à un personnage d'une taille et d'une forme gigantesques (A, d'accidents de terrains qui semblent représenter des objets à l'usage de l'homme dans des proportions colossales; B, monuments qu'on trouve trop grands pour avoir été élevés par des hommes). Je ne pense pas

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qu'il y ait un seul des traits cités par M, GaidoTi qui ne se rencontre hors de France (i),

(i) On a comparé Gargantua à divers héros ou géants anciens ou étrangers ; mais, sauf Hercule, aucun n'est pour ainsi dire comme lui un héros national :

« La fantaisie populaire représente Hercule comme un être gigantesque et monstrueux, comme une sorte de Gargantua d'une force incroyable, d'un appétit vorace (pamphagos, polyphagos), rude buveur qui ne connaissait pas de bornes d ses désirs (Maory, Qroyances du Moyen âge, p. SS3)-

c On peut encore rapprocher de la légende de Gargantua le mythe des Cyclopes, personnification de la foudre et des feux volcaniques qui furent de même transformés par la légende hellénique en une race de géants auxquels l'imagination populaire fit remonter l'origine des antiques constructions, et, comme au moyen âge, dit M. Alfred Maury, elle attribuait aux géants, aux génies, au diable, les restes de constructions celtiques dont Vaspect rappelle celui des constructions pélagiques. (Ibid., p. 17).

Voici encore, d titre de curiosité, trois fragments les deux premiers antérieurs et le dernier postérieur d Rabelais, qui, tous Us trois, ont des points de contact avec la Légende gargantnine.

« U après Apollodore, cité par Cerquand, Taranis lithobole p. /7, Poséidon lançait des pierres comme les géants ennemis de Zeus, Au milieu de la lutte, il détache de Vile de Cos une pierre immense dont il veut écraser Polyboiés. Mais il manque son coup; la roche tombe dans la mer et devient Vile deNisyros (cf. p. 40, 41 du présent livre).

9 Lorsque cet enfant (Porphyre) eut un jour, il mangea un biscuit, lorsqu'il eut cinq jours, il en mangea une fournée. Lorsqu'il eut trente jours, il sortit et dit avec fierté : Je suis amoureux d'une jeune fille, et t^est la fille de l'Empereur, » Les exploits de Digénis Akritas, épopée byzantine dn v* siècle. Édît. Sathas et £înile Legrand. Paris, Maisonneuve, 1S7S. Introduction, p. CV.

L'imagerie populaire russe, possède aussi un similaire de Gargantua ; mais c'est un simple glouton,

« C'était, attablé devant son pantagruélique repas, Pontiouha Mange-Toujours, qui vint du village d Moskva. Stupéfiant tout le

XX INTRODUCTION

<r Gurgunt n'est représenté nulle part comme un géant, et on ne trouve pas en Angleterre de dénomination populaire locale qui se rattache à Gurguntius,

« Ce qui serait absolument étonnant, (fest qu'un dieu gaulois se fut perpétué avec sa signification mythique, n

H y avait asse:(^ longtemps que je m'occupais des traditions de la Haute-Bretagne, et f avais déjà recueilli plusieurs centaines de contes sans avoir jamais entendu le nom de Gargantua appliqué aux héros légendaires, lorsqu'un jour Vidée me vint d'interroger mes conteurs,

f obtins de toutes parts des réponses qui me prouvèrent que tout le monde connaissait le célèbre géant

monde par sa goinfrerie, il consomme un hceuf entier d son repas, et dest par pouàs qu'il mange des jambons ; un seau de vôtka, tout un mouton, dix pouds de pain, lui suffisent d peine pour un jour s'il peut les accompagner de trois pots de stchi. Du matin au soir il mange, il pousse son ventre, et, buvant la bière d la ^ cuve, il ne devient ni gris, ni saoul, ni rassasié. Il ne laisse pas reposer ses dents. Celles-ci lui demandent grâce. Elles se fâchent contre lui. Quelques-unes même tombent de sa bouche. Calme, il les gronde, car il reste du boeuf, du mouton, du stchi, du jambon, de la bière, et aussi de la vôtka. On s'étonne, on le regarde et chacun achète son portrait : tdle:^-donc, paye^'le deux piatoks, attachez-le au mur, admirez-le, et rie^ pour cent roubles.» (Louis Woaters, Scènes et paysages russes. Paris-Moderne.)

INTRODUCTION XXI

et que ses aventures étaient très populaires. Au lieu de me borner, comme fen avais d* abord eu l'intention, à une simple monographie restreinte à la Haute-Bretagne, je voulus essayer si, par les relor tions que f avais, je ne pourrais pas faire une enquête pour rechercher, dans toutes les provinces de France, les traces de la légende gargantuine. Je fis un queS' tionnaire, que j'adressai aux mythographes avec lesquels j'étais personnellement en relations; j'écrivis même à des savants locaux que je ne connaissais que par leurs travaux et feus la bonne fortune de recevoir de presque partout des communications précieuses. Sauf pour la Haute-Bretagne, oii f ai personnellement interrogé les conteurs, toute la partie inédite de ce livre est due à ces collaborateurs bienveillants, en trop grand nombre pour que je puisse ici remercier chacun d'eux en particulier.

Ainsi qu'on le verra par les nombreuses dépositions qui suivent, il n'y a en France aucun personnage populaire dont le nom soit si universellement connu. Il se retrouve aussi bien dans les pays de langue d'oc que dans ceux de langue d'oil, et un certain nombre de ses aventures sont racontées pour ainsi dire partout, avec légères variantes.

D'un bout de la France à l'autre on trouve son

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nom attaché aux dolmens, aux menhirs et aux hîocs naturels gigantesques ; plusieurs portent ses empreintes.

Il n'est point méchant et rend, au contraire, volontiers service; aussi le peuple, qui le considère comme un être bienveillant, lui a composé tout un ménage proportionné à sa taille et chacun de ses ustensiles de pierre éveille Vidée de force et d'indestructibilité,

n a son berceau, son lit, son siège, ses lunettes, ses sabots, ses souliers, la forme de son soulier, ses bottes, sa canne, son échelle, sa pierre à faulx. On montre sa soupière, son écueïU, son verre, sa cuiller, ses palets, etc.

Il est si grand que les hauts clochers lui passent entre les jambes comme des brins d'herbes; il franchit les vallées d'une enjambée, joue au palet avec les menhirs ou les tables de dolmens, tantôt seul, tantôt (mais plus rarement) en compagnie d'autres géants.

Les graviers qu'il a dans ses souliers sont des blocs énormes qu'il répand ça et là et qui sont des rochers de la mer ou des pierres immenses. Quand il décrotte ses sabots, il laisse des montagnes de boue.

Son appétit est proportionné à sa taille; chaque province varie quant à la mesure de ce qu'il lui faut pour se nourrir; mais partout on est unanime pour

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constater quelle quantité de nourriture et de boisson lui est nécessaire. Il n'est pas, au reste, difficile sur la qualité des mets et il absorbe dans sa vaste gargate, comme dirait un paysan gallot, les mets Us plus variés.

Quand il boit, il met les rivières à sec et produit dans la mer un si grand déplacement d'eau qu'il avale les navires et les flottes.

Aussi ses déjections forment des collines ou des rochers; il pisse des rivières.

Lorsqu'il meurt, on est obligé de lui creuser un tombeau de dimensions prodigieuses.

Nulle part on ne trouve un Gargantua entier; mais on montre les empreintes de ses mains, de ses pieds, voire même de ses fesses, car, lorsqu'il touche les rochers, ils cèdent comme une cire molle.

Son squelette paraissait si démesuré à l'imagination populaire qu'on n'en cite que des fragments : son petit doigt, ses dents, etc.

Tels sont les traits que lui attribue le plus fréquemment la légende, et ils se rencontrent à peu près partout.

La plupart d'entre eux ne sont pas dans Rabelais; parfois le conte et le roman se rencontrent sur un détail ou un épisode; mais presque toujours les aveti^

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tures du Gargantua du peuple tt du Gargantua littéraire n'ont que des ressemblances passagères, La même observation s'applique aux Grandes Chroniques et aux Gargantuas de la librairie du colpor^ toge. De tous les Gargantuas imprimés, c'est celui de l'imagerie d'ÉpinaJ dont les conteurs reproduisent le plus intégralement les exploits, et encore ils en oublient quelques-uns.

Le Gargantua dont les gestes se racontent un peu partout, mais sans jamais former une biographie complète, développée de la naissance à la mort, est donc différent de celui des livres.

Ses compagnons, quand ils sont nommés, Rappellent Brise-Chénes, Petit-Palet, Samson, etc; jamais Panurge, jamais frère Jean des Entomeures, ce type de moine à allures si populaires ; nulle trace de Dindenault et de ses moutons, ni d'aucun des épisodes étonnants ou comiques dont Rabelais a parsemé sotf oeuvre. Si le peuple a fait à la légende écrite quelques emprunts, à coup sûr ils sont petits et portent surtout sur des traits secondaires.

Pour ceux, et ils forment le plus grand nombre, qu^on ne retrouve que dans les récits, on peut sans témérité les regarder comme antérieurs aux écrits où se trouve pour la première fois le nom de Gargantua,

INTRODUCTION ' XXV

n est certains d'entre eux qui remontent peut-être aux premiers âges de Vhumanitè et, dans leur ensemble, ils présentent des débris, fondus par Vimagination populaire, altérés et transformés en passant de bouche en bouche, de l^endes de provenances très diverses.

De V enquête actuellement faite sur tous les points de la France, il semble résulter qu'il a existé un vaste cycle légendaire dont les héros étaient des géants ayant pour attributs la résidence ou le passage dans un endroit déterminé du pays, la force, Vénormité, V appétit, les grandes enjambées. A ces qualités générales sont venus se joindre des fragments, traits empruntés soit à la légende éP Hercule, soit à celles des géants de VOrient, voire même à des saints. Chacun de ces personnages a eu une existence à part et un nom particulier; puis, à une époque difficile à déterminer exactement, ils ont été, pour la plupart, dépossédés de leur individualité et ont été absorbés par un seul : Gargantua, de même que l'Hercule romain avait fini par prendre les attributs de tous les héros congénères.

Cette hypothèse me semble confirmée par l'existence, en un asse:^ grand nombre de pays, de géants qui ont les mêmes fonctions et les mêmes qualités que Gargantua, bien que leur légende soit plus effacée et

XXVI INTRODUCTION

qtie certains aient perdu jusqu'à leur nom propre» Suivant certains auteurs, Gargantua ne serait autre qu*un dieu solaire oublié et transformé en géant, fai reproduit les parties essentielles de V argumentation de M. H, Gaido:^ qui avait très ingénieusement exposé cette théorie. Mais à part le fragment, page 8), où Gargantua produit de la neige et la fait ensuite fondre, je ne crois pas que les nouveaux documents que fai pu réunir apportent beaucoup d'arguments pour ou contre la thèse, soutenue avec prudence, d'ailleurs, dans Gargantua, Essai de Mythologie celtique.

Ainsi qi/on l'a vu dans la partie linguistique du travail de M, H, Gaido:^^, ci-dessus reproduite, du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, tous les dialectes romans d'origine, et même les dialectes celtiques, possèdent la racine onomatopique Gai, et, quel que soit le suffixe qui la suit, elle éveille l'idée d'avaler. Un nom bien fait et aux syllabes pleines étant formé sur ce radical, se trouvait être compris de tous et éveillait à lui seul un des attributs essentiels du géant,

n avait donc tout ce qu^il faut pour devenir promptement populaire dans les pays oii ces langues sont en usage. Si Gargantua est, en France, une sorte de héros national, que chaque province semble

INTRODUCTION XXVH

revendiquer comme sien en lui assignant une résidence locale, il le doit en grande partie à son nom, Micromégas et Pantagruel n'auraient pu être créls par le peuple, qui, s'il n*a pas inventé le terme Gargantua pour désigner un grand mangeur. Va bien vite adopté, le trouvant conforme à son génie. Il en a fait le géant par excellence qui, peu à peu, a dépouillé ses nombreux congénères de leurs attributs, de leurs exploits et de leur nom même.

Si, comme le pensent les hommes les plus versés dans notre ancienne littérature, Gargantua ne se trouve écrit qi^une seule fois (i) avant les Grandes Chroniques et la Vie de Gargantua et de Pantagruel, il serait téméraire d'affirmer que ce nom est certainement antérieur à Rabelais, et que celui-ci a faif de nombreux emprunts à une légende gargantuine, populaire avant lui. Toutefois il est permis de penser qu'antérieurement au XVI^ siècle il pouvait exister quelque part, en France, un géant appelé Gargantua, dont les aventures étaient répandues dans le peuple, Rabelais, fort au courant des croyances et des traditions de son temps, a pu en avoir connais-

(i) Gargantua qui a cJtepveux de piastre (Charles Bourdtgné, Légende de Maistre Pierre Faifeu, 1526).

XXVm INTRODUCTION

sance et, transformant au gré de son génie le récit confus du peuple, il en a fait V œuvre immortelle que Von connaît. Le retentissement des Grandes Chroniques, ejt surtout de V œuvre de Rabelais, auront fait connaître un peu partout un héros qui, peut-être, n'était d'abord que local; les Vies du fameux Gargantuas, V imagerie populaire sont venues ensuite et, quoique sous une forme altérée, ont répandu ce nom de Gargantua, expressif, compris de tous et facile à retenir, et qui sera peu à peu devenu synonyme de géant»

33 Janvier 1883,

Paul Sébillot.

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