‹ Gargantua et PantagruelChapitre 23 sur 51 · COMMENT RONDIBILIS, MÉDECIN, CONSEILLE PANURGE · texte numérisé non relu

COMMENT RONDIBILIS, MÉDECIN, CONSEILLE PANURGE

Panurge, continuant son propos, dit : « Le premier mot que dit celui qui écouillait les moines burs * à Saussignac, ayant écouillé le frai Cauldaureil -, fut : « Aux autres »! Je dis pareilment : « Aux autres » ! Ça, monsieur notre maître Rondibilis, dépêchez-moi'. Me dois-je marier ou non?

— Par les ambles de mon mulet, répondit Rondibilis, je ne sais que je doive répondre à ce problème. Vous dites que sentez en vous les poignants aiguillons de sensualité. Je trouve en notre faculté de médecine, et l'avons pris de la résolution ♦ des anciens Platoniques, que la concupiscence charnelle est refrénée par cinq moyens.

« Par le vin...

— Je le crois, dit frère Jean. Quand je suis bien ivre, je ne demande qu'à dormir.

— J'entends, dit Rondibilis, par vin pris intempérément, car, par l'intempérance du vin, advient au corps humain refroidissement de sang, résolution ^ des nerfs, dissipation de semence générative, hébétation* des sens, perversion des mouvements; qui sont toutes impertinences "^ à l'acte de génération. De fait, vous voyez peint Bacchus, dieu des ivrognes, sans barbe et en habit de femme, comme tout efféminé, comme eunuque et écouillé. Autrement est du vin pris tempérément. L'antique proverbe nous le désigne, onquel est dit : « que Vénus se morfond sans la compagnie de Cérès et Bacchus ». Et était l'opinion des anciens, selon le récit de Diodore Sicilien, mêmement ' des Lampsaciens, comme atteste Pausanias, que messer Priapus fut fils de Bacchus et de Vénus.

« Secondement, par certaines drogues et plantes, lesquelles rendent l'homme refroidi, maléficié et impotent à génération. L'expérience y est en nymphéa heraclia, amérine, saule, sénevé, périclymènos, tamaris, vitex, mandragore, ciguë, orchis le petit, la peau d'un hippopotame, et autres ; lesquelles, dedans les corps humains, tant par leurs vertus élémentaires que par leurs propriétés spécifiques, glacent et mortifient le germe prolifique ou dissipent les esprits qui le devaient conduire aux lieux destinés par nature, ou oppilent* les voies et conduits

I. Vêtus de bure. — 2. Frère chaude-oreille. — 3. Expédiez-raoi. — 4. Solution. — 5 Dissolution. — 6, Affaiblissement. — 7. Impropriétés. — 8. Particulièrement. — 9.. Obstruent.

par lesquels pouvait être expulsé. Comme, au contraire, nous en avons qui échauffent, excitent et habilitent ^ l'homme à l'acte vénérien.

— Je n'en ai besoin, dit Panurge, Dieu merci, et vous, notre maître? Ne vous déplaise toutefois. Ce que j'en dis, ce n'est par mal que je vous veuille.

— Tiercement, dit Rondibilis, par labeur assidu, car en icelui est faite si grande dissolution du corps que le sang, qui est par icelui épars pour l'alimentation d'un chacun membre, n'a temps, ni loisir, ni faculté de rendre celle résudation séminale et superfluité de la tierce concoction 2. Nature particulièrement se la réserve, comme trop plus nécessaire à îa conservation de son individu qu'à la multiplication de l'espèce et genre humain. Ainsi est dite Diane chaste, laquelle continuellement travaille à la chasse. Ainsi jadis étaient dits les castres ', comme castes ♦, esquels continuellement travaillaient les athlètes et soudards. Ainsi écrit Hippocrates, lih. de Aère, aqua et locis, de quelques peuples en Scythie, lesquels de son temps plus étaient impotents qu'eunuques à l'ébattement vénérien parce que continuellement ils étaient à cheval et au travail, comme au contraire, disent les philosophes, oisiveté être mère de luxure. Quand l'on demandait à Ovide quelle cause fut pourquoi Egistus devint adultère, rien plus ne répondait sinon qu'il étaitocieux^. Et qui ôterait oisiveté du monde, bientôt périraient les arts • de Cupido, son arc, sa trousse et ses flèches lui seraient en charge inutile, jamais n'en férirait' personne, car il n'est mie* si bon archer qu'il puisse férir les grues volants par l'air et les cerfs relancés par ^ les bocages comme bien faisaient les Parthes, c'est-à-dire les humains tracassants *<> et travaillants. Il les demande cois, assis, couchés et à séjour ".De fait, Théophraste, quelquefois interrogé quelle bête ou quelle chose il pensait être amourettes, répondit que c'étaient passions des esprits ocieux. Diogènes pareillement disait paillardise être l'occupation des gens non autrement occupés. Pourtant Canachus Sicyonien, sculpteur, voulant donner entendre qu'oisiveté, paresse, nonchaloir, étaient les gouvernantes de rufiennerie 1*, fit la statue de Vénus assise, non debout, comme avaient fait tous ses prédécesseurs.

1. Rendent apte. — 2. Digestion.— 3. Castrats. — 4.. CasH, chastes (latiniane). — 5. Oisif. — 6. Artifices. — 7. Frapperait. — 8. Point. — 9. Parmi, — lo. Allant et venant. — II. De loisir. — 12. Débauche.

« Quartement, par fervente étude, car en icelle est faite incrédible ^ résolution ^ des esprits, tellement qu'il n'en reste de quoi pousser aux lieux destinés cette résudation générative et enfler le nerf caverneux, duquel l'office est hors la projeter pour la propagation d'humaine nature. Qu'ainsi soit, contemplez la forme d'un homme attentif à quelque étude. Vous verrez en lui toutes les artères du cerveau bandées comme la corde d'une arbalète, pour lui fournir dextrement esprits suffisants à emplir les ventricules du sens commun, de l'imagination et appréhension, de la ratiocination * et résolution, de la mémoire et recordation ♦, et agilement courir de l'un à l'autre par les conduits manifestes en anatomie sur la fin du rets admirable auquel se terminent les artères, lesquelles de la senestre armoire ^ du cœur prenaient leur origine, et les esprits vitaux affinaient en longs ambages pour être faits animaux. De mode qu'en tel personnage studieux vous verrez suspendues toutes les facultés naturelles, cesser tous sens extérieurs, bref vous le jugerez n'être en soi vivant, être hors soi abstrait par extase, et direz que Socrates n'abusait du terme quand il disait philosophie n'être autre chose que méditation de mort. Par aventure est ce pourquoi Démocritus s'aveugla, moins estimant la perte de la vue que diminution de ses contemplations, lesquelles il sentait interrompues par l'égarement des œils. Ainsi est vierge dite Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges, ainsi demeurent les Charités en pudicité éternelle. Et me souvient avoir lu que Cupido, quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi il n'assaillait les Muses, répondit qu'il les trouvait tant belles, tant nettes ^, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à composition poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il débandait son arc, fermait sa trousse et éteignait son flambeau par honte et crainte de leur nuire, puis ôtait le bandeau de ses yeux pour plus apertement ' les voir en face et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenait le plus grand plaisir du monde, tellement que, souvent, il se sentait tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces, et s'endormait à l'harmonie. Tant

I. Inooyable. — 2. Dissolution. — 3. Du raisonnement. — 4. Souvenir. — 5. Ventricule gauche, — 6. Pures. — 7. Ouvertement.

s'en faut qu'il les voulût assaillir ou de leurs études distraire.

« En cetui article je comprends ce qu'écrit Hippocrates on * livre susdit, parlant des Scythes, et au livre intitulé de Geniiure. disant tous humains être à génération impotents, esquels l'on a une fois coupé les artères parotides, qui sont à côté des oreilles, par la raison ci-devant exposée quand je vous parlais de la résolution des esprits et du sang spirituel, duquel les artères sont réceptacles : aussi qu'il maintient grande portion de la géniture sourdre du cerveau et de l'épine du dos.

« Quintement par l'acte vénérien

— Je vous attendais là, dit Panurge, et le prends pour moi. Use des précédents qui voudra.

— C'est, dit frère Jean, ce que frai Scillino, prieur de Saint- Victor-lès-Marseille, appelle macération de la chair, et suis en cette opinion (aussi était l'ermite de Sainte-Radegonde au-dessus de Chinon) que plus aptement ne pourraient les ermites de Thébaïde macérer leurs corps, dompter cette paillarde sensualité, déprimer la rébellion de la chair, que le faisant vingt-cinq ou trente fois par jour.

— Je vois Panurge, dit Rondibilis, bien proportionné en ses membres, bien tempéré en ses humeurs, bien complexionné en ses esprits, en âge compétent, en temps opportun, en vouloir équitable de soi marier. S'il rencontre femme de semblable température', ils engendront ensemble enfants dignes de quelque monarchie transpontine '. Le plus tôt sera le meilleur, s'il veut voir ses enfants pourvus.

— Monsieur notre maître, dit Panurge, je le serai, n'en doutez, et bientôt. Durant votre docte discours, cette puce que j'ai en l'oreille m'a plus chatouillé que ne fit onques. Je vous retiens de la fête. Nous y ferons chère et demie, je vous le promets. Vous y amènerez votre femme, s'il vous plaît, avec ses voisines, cela s'entend. Et jeu sans vilenie. »

COMMENT RONDIBILIS DÉCLARE COCU AGE ÊTRE NATUREL- LEMENT DES APANAGES DU MARIAGE.

« Reste, dit Panurge continuant, un petit point à vider. Vous avez autrefois vu on gonfalon ♦ de Rome, S. P. Q. R., Si Peu Que Rien. Serai-je point cocu?

I. Au. — 2. Tempérament. — 3. D*outre-raer. — 4. Sur la bannière

— Havre de grâce ! s'écria Rondibilis, que me demandezvous? Si serez cocu? ISIon ami, je suis marié ; vous le serez par ci après. Mais écrivez ce mot en votre cervelle, avec un style de fer, que tout homme marié est en danger d'être cocu. Cocuage est naturellement des apanages de mariage. L'ombre plus naturellement ne suit le corps que cocuage suit les gens mariés, et, quand vous ouïrez dire de quelqu'un ces trois mots : « Il est marié », si vous dites : « Il est donc, ou a été, ou sera, ou peut être cocu », vous ne serez dit impérit * architecte - de conséquences naturelles.

— Hypocondres de tous les diables ! s'écria Panurge, que me dites- vous?

— Mon ami, répondit Rondibilis, Hippocrates, allant un jour de Lango en Polystylo visiter Démocritus le philosophe, écrivit unes ' lettres à Dionys, son antique ami, par lesquelles le priait que, pendant son absence, il conduisît sa femme chez ses père et mère, lesquels étaient gens honorables et bien famés, ne voulant qu'elle seule demeurât en son ménage. Ce néanmoins qu'il veillât sur elle soigneusement, et épiât quelle part * elle irait avec sa mère et quels gens la visiteraient chez ses parents ; « Non, écrivait-il, que je me défie de sa vertu et pudicité, laquelle par le passé m'a été explorée ^ et connue, mais elle est femme. Voilà tout. » Mon ami, le naturel des femmes nous est figuré par la lune, et en autres choses et en cette ^ qu'elles se mussent '', elles se contraignent et dissimulent en la vue et présence de leurs maris. Iceux absents, elles prennent leur avantage, se donnent du bon temps, vaguent, trottent, déposent leur hypocrisie et se déclarent, comme la lune, en conjonction du soleil, n'apparaît au ciel, ni en terre, mais en son opposition, étant au plus du soleil éloignée, reluit en sa plénitude, et apparaît toute, notamment au temps de nuit. Ainsi sont toutes femmes, femmes.

« Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait, que nature me semble (parlant en tout honneur et révérence) s'être égarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toutes choses, quand elle a bâti la femme. Et, y ayant pensé cent et cinq cents fois, ne sais à quoi m'en résoudre, sinon que, forgeant la femme, elle a eu égard à la sociale délectation de l'homme et à la perpé-

I. Inhabile. — 2. Arrangeur. — 3. (Sens du singulier). — 4. Côté. — 5. Découverte. — 6. Entre autres raisons parce qu'elles. — 7. Se cachent.

RABELAIS — Il

tuité de l'espèce humaine, plus qu'à la perfection de l'individuelle muliébrité *. Certes Platon ne sait en quel rang il les doive colloquer, ou des animaux raisonnables, ou des bêtes brutes. Car nature leur a dedans le corps posé en lieu secret et intestin 2 un animal, un membre, lequel n'est es hommes, onquel ^ quelquefois sont engendrées certaines humeurs salses ♦, nitreuses, boracineuses *, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amèrement, par la pointure ^ et frétillement douloureux desquelles (car ce membre est tout nerveux et de vif sentiment) tout le corps est en elles ébranlé, tous les sens ravis, toutes affections intérinées "', tous pensements * confondus. De manière que, si nature ne leur eût arrosé le front d'un peu de honte, vous les verriez comme forcenées courir l'aiguillette, plus épouvantablement que ne firent onques les Proétides, les Mimallonides, ni les Thyades bachiques au jour de leurs bacchanales, parce que cetui terrible animal a colligence^ à toutes les parties principales du corps comme est évident en l'anatomie.

« Je le nomme animal, suivant la doctrine tant des académiques que des péripatétiques. Car, si mouvement propre est indice certain de chose animée, comme écrit Aristotèles, et tout ce qui de soi se meut est dit animal, à bon droit Platon le nomme animal, reconnaissant en lui mouvements propres de suffocation, de précipitation, decorrugationi", d'indignation, voire si violents que bien souvent par eux est tollu ^^ à la femme tout autre sens et mouvement, comme si fut lipothymie i^, syncope, épilepsie, apoplexie et vraie ressemblance de mort. Outre plus, nous voyons en icelui discrétion *» des odeurs manifeste, et le sentent les femmes fuir les puantes, suivre les aromatiques. Je sais que Cl. Galen s'efforce prouver que ne sont mouvements propres et de soi, mais par accident, et qu'autres de sa secte travaillent à démontrer que ne soit en lui discrétion sensitive des odeurs, mais efficace *♦ diverse, procédente de la diversité des substances odorantes. Mais, si vous examinez studieusement et pesez en la balance de Critolaus leur propos et raisons, vous trouverez qu'en cette matière, et beaucoup d'autres, ils ont parlé par gaieté de cœur et affection ^s de reprendre leurs majeurs *«, plus que par recherche de vérité.

I. Qualité de femme (mot forgé sur le modèle d'humanité). — 2. Interne. — 3. Dans lequel. — 4. Salées. — 5. Boraciques. — 6. Piqûre. — 7. Passions portées au comble. — 8. Pensées. — 9. Rapport. — 10. Contraction. — 11. Enlevé. — 12. Évanouissement. ^ 13. Discernement. — 14. Efiet. — 15. Furieux désir. — 16. Aînés.

« En cette disputation, je n'entrerai plus avant. Seulement vous dirai que petite n'est la louange des prudes femmes, lesquelles ont vécu pudiquement et sans blâme et ont eu la vertu de ranger cetui effréné animal à l'obéissance de la raison, et ferai fin si vous ajoute que, cetui animal assouvi (si assouvi peut être) par l'aliment que nature lui a préparé en l'homme, sont tous ses particuliers mouvements à but, sont tous ses appétits assoupis, sont toutes ses furies apaisées. Pourtant *, ne vous ébahissez si sommes en danger perpétuel d'être cocus, nous qui n'avons pas toujours bien de quoi payer et satisfaire au contentement.

— Vertu d'autre que d'un petit poisson, dit Panurge, n'y savez-vous remède aucun en votre art?

— Oui-dà, mon ami, répondit Rondibilis, et très bon, duquel j'use, et est écrit en auteur célèbre, passé a dix-huit cents ans. Entendez.

— Vous êtes, dit Panurge, par la vertu Dieu, homme de bien et vous aime tout mon benoît saoul. Mangez un peu de ce pâté de coings : ils ferment proprement l'orifice du ventricule, à cause de quelque stypticité - joyeuse qui est en eux, et aident à la concoction ' première. Mais quoi? je parle latin devant les clercs. Attendez que je vous donne à boire dedans cetui hanap nestorien. Voulez-vous encore un trait* d'hippocras blanc? N'ayez peur de l'esquinance ^, non. Il n'y a dedans ni squinanthi ^ ni gingembre, ni graine de paradis. Il n'y a que la belle cinnamome ^ triée et le beau sucre fin, avec le bon vin blanc du cru de la Devinière, en la plante » du grand cormier, au-dessus du noyer grollier ^. »

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