‹ Gargantua et PantagruelChapitre 35 sur 51 · COMMENT NAISSENT LES PROCËS ET COMMENT ILS VIENNENT À PERFECTION · texte numérisé non relu

COMMENT NAISSENT LES PROCËS ET COMMENT ILS VIENNENT À PERFECTION

« C'est pourquoi, dit Bridoye continuant, comme vous autres. Messieurs, je temporise, attendant la maturité du procès et sa perfection en tous membres : ce sont écritures et sacs.

« Un procès, à sa naissance première, me semble, comme à vous autres. Messieurs, informe et imparfait. Comme un ours naissant n'a pieds ne mains, peau, poil ni tête : ce n'est qu'une pièce de chair, rude et informe. L'ourse, à force de lécher, la met en perfection des membres, ut no. doct. ff. ad le g. Aquil. î. ii,

I Argent en poche (argot). — 2. Intennédiaire. — 3. Bonbenr.

in fi. Ainsi vois-je, comme vous autres, Messieurs, naître les procès à leurs commencements, informes et sans membres. Ils n'ont qu'une pièce ou deux : c'est pour lors une laide bête. Mais, lorsqu'ils sont bien entassés, enchâssés et ensachés, on les peut vraiment dire membrus et formés, car forma dat esse

rei.

« Comme vous autres. Messieurs, semblablement les sergents, huissiers, appariteurs, chicaneurs, procureurs, commissaires, avocats, enquêteurs, tabellions, notaires, greffiers et juges pédanés ^ de qtiihiis tit. est lib. iij, cod., suçant bien fort et continuellement les bourses des parties, engendrent à leurs procès tête, pieds, griffes, bec, dents, mains, veines, artères, nerfs, muscles, humeurs : ce sont les sacs, gl. de coïts, d. iiif, c. accepisti.

Quaîis vestis erit, taîia corda gerii,

a Hic no. qu'en cette qualité plus heureux sont les plaidoyants que les ministres de justice, car Beatius est dare qiiam accipere. »

« Ainsi rendent le procès parfait, galant et bien formé, comme dit gl. can. :

Accipe, sume, cape, sunt verba placentia papœ.

« La vraie étymologie de procès est en ce qu'il doit avoir en ses prouchats * prou ^ sacs, et en avons brocarts déifiques : liiigando jura crescunt, litigando jus acquiritur...

— Voire maiS; demandait Trinquamelle, mon ami, comment procédez-vous en action criminelle, la partie coupable prise flagrante criminel

— Comme vous autres. Messieurs, répondit Bridoye : je laisse et commande au demandeur dormir bien fort pour l'entrée du procès : puis devant moi convenir ♦, m'apportant bonne et juridique attestation de son dormir, selon la gl. 32, q. vij, c. Si guis cum.

Quandoque bonus dormiiat Homerus.

« Cetui acte engendre quelque autre membre ; de cetui-là

I. Debout. — 2. Poursuites. — 3. Beaucoup de. — 4. Se rendre.

naît un autre, comme maille à maille est fait l'haubergeon *. Enfin je trouve le procès bien par informations formé et parfait en ses membres. Adonc je retourne à mes dés, et n'est par moi telle interpolation * sans raison faite et expérience notable.

« Il me souvient qu'on camp de Stokolm, un Gascon, nommé Gratianauld, natif de Saint-Sever, ayant perdu au jeu tout son argent, et de ce grandement fâché (comme vous savez que pecimia est aîter sanguis) à l'issue du brelan, devant tous ses compagnons, disait à haute voix : « Pao cap de bious, hillots, que mau de pippe bous tresbire 1 ares que pergudes sont les mies bingt et quouatte baguettes, ta pla donnerien picz, trucs et patacts. Sei degun de bous aulx, qui boilie truquar ambe iou à bels embis »? » Ne répondant personne, il passe au camp des Hondrespondres ♦, et réitérait ces mêmes paroles, les invitant à combattre avec lui. Mais les susdits disaient : Der guascongner thut schich usz mitt eim ieden ze schlagen, aber er ist geneigter zu staelen; darumb, Ueben frauven, hend serg zu ineuerm hausraut M » Et ne s'ofirit au combat personne de leur ligue. Pourtant passe le Gascon au camp des aventuriers français, disant ce que dessus et les invitant au combat gaillardement, avec petites gambades gasconiques. Mais personne ne lui répondit. Lors le Gascon, au bout du camp, se coucha près les tentes du gros Christian, chevaUer de Crissé, et s'endormit. Sur l'heure un aventurier, ayant pareillement perdu tout son argent, sortit avec son épée, en ferme délibération de combattre avec le Gascon, vu qu'il avait perdu comme lui :

Ploraiuf lacrymis amissa pecunia veris,

dit glos. de pœnitent. dist.3.,c.sunt plures. De fait l'ayant cherché parmi le camp, finalement le trouva endormi. Adonc lui dit : Sus, ho, hillot * de tous les diables, lève- toi : j 'ai perdu mon argent aussi bien que toi. Allons nous battre gaillard ' et bien à point frotter notre lard. Avise que mon verdun * ne soit point pkis long que ton espade '. » Le Gascon tout ébloui lui répondit : « Cap de saint Arnault, quau seis tu, qui me rébeilles ? que mau de taoverne te gire 1 Ho saint Siobé, cap de Gascogne, ta pla dormie iou, quand aquoest taquain me bingut estée. » L'aven-

I. La cotte de mailles. — 2. Intercalation. — 3. (Patois gascon). — 4, Lansquenets. — 5, (Allemand vulgaire). — 6. Fils. — 7. Gaillardement. — 8, Lame de Verdun. — 9. Épée espagnole.

turier l'invitait derechef au combat, mais le Gascon lui dit : « Hé paouret, iou te esquinerie ares que son pla reposât. Vaine un pauc qui te posar comme iou, puesse truqueren. » ' Avec l'oubliance de sa perte, il avait perdu l'envie de combattre. Somme, en lieu de se battre et soi par aventure entretuer, ils allèrent boire ensemble, chacun sur son épée. Le sommeil avait fait ce bien et pacifié la flagrante fureur des deux bons champions. Là compète * le mot doré de Joan. And. in ult. de sent. et re jiidic. libro sexto : Sedendo et quiescendo fit anima prudens. »

COMMENT PANTAGRUEL EXCUSE BRIDOYE SUR LES JUGE- MENTS FAITS AU SORT DES DÈS.

A TANT * se tut Bridoye. Trinquamelle lui commanda issir » hors la chambre du parquet, ce que fut fait. Alors dit à Pantagruel : « Raison veut, prince très auguste, non par l'obligation seulement en laquelle vous tenez par infinis bienfaits cetui parlement et tout le marquisat de Mirelingues, mais aussi par le bon sens, discret jugement et admirable doctrine que le grand Dieu dateur ♦ de tous biens a en vous posé, que vous présentons la décision de cette matière tant nouvelle, tant paradoxe ^ et étrange de Bridoye, qui, vous présent, voyant et entendant, a confessé, juger on sort des dés. Si ^ vous prions qu'en veuillez sententier' comme vous semblera juridique et équitable. »

A ce répondit Pantagruel : « Messieurs, mon état n'est en profession de décider procès, comme bien savez. Mais puisque vous plaît me faire tant d'honneur, en lieu de faire office de juge je tiendrai lieu de suppliant. En Bridoye je reconnais plusieurs qualités, par lesquelles me semblerait pardon du cas advenu mériter. Premièrement vieillesse, secondement simplesse 8, èsquellea deux vous entendez trop mieux quelle facilité de pardon et excuse de méfait nos droits et nos lois octroient. Tiercement, je reconnais un autre cas pareillement en nos droits déduit à la faveur de Bridoye : c'est que cette unique faute doit être abolie, éteinte et absorbée en la mer immense de tant d'équitables sentences qu'il a donné par le passé et que, par quarante ans et plus, on n'a en lui trouvé acte digne de répré-

I. Se rapporte. — 2. Enfin. — 3. Sortir. — 4. Distributeur. — 5. Paradoxale. — 6. Ainsi 7. Juger. — 8, Simplicité.

PAXTAGRVEL — 100

hension ; comme si, en la rivière de Loire, je jetais une goutte d'eau de mer, pour cette unique goutte personne ne la sentirait, f personne ne la dirait salée. Et me semble qu'il y a je ne sais', quoi de Dieu, qui a fait et dispensé qu'à ces jugements de sort toutes les précédentes sentences aient été trouvées bonnes en cette votre vénérable et souveraine cour, lequel comme savez, veut souvent sa gloire apparaître en l'hébétation ^ des sages, en la dépression des puissants et en l'érection des simples et humbles.

« Je mettrai en omission toutes ces choses. Seulement vous prierai, non par celle obligation que prétendez - à ma maison, laquelle je ne reconnais, mais par l'affection sincère que de toute ancienneté avez en nous connue, tant deçà que delà Loire, en la maintenue de votre état et dignités, que, pour cette fois, lui veuillez pardon octroyer, et ce en deux conditions. Premièrement, ayant satisfait, ou protestant satisfaire à la partie condamnée par la sentence dont est question. (A cetui article je donnerai bon ordre et contentement.) Secondement, qu'en subside ' de son office vous lui bailliez quelqu'un plus jeune, docte, prudent, périt* et vertueux conseiller, à l'avis duquel dorénavant fera ses procédures judiciaires. En cas que le voulussiez totalement de son office déposer, je vous prierai bien fort m'en faire un présent et pur don. Je trouverai par mes royaumes lieux assez et états pour l'employer et m'en servir. A tant ' supplierai le bon Dieu créateur, ser\'ateur et dateur ^ de tous biens, en sa sainte grâce perpétuellement vous maintenir. »

Ces mots dits, Pantagruel fit révérence à toute la cour et sortit hors le parquet. A la porte trouva Panurge, Épistémon, frère Jean et autres. Là montèrent à cheval pour s'en retourner vers Gargantua. Par le chemin Pantagruel leur contait de point en point l'histoire du jugement de Bridoye. Frère Jean dit qu'il avait connu Perrin Dendin on" temps qu'il demeurait à la Fontaine-le-Corate, sous le noble abbé Ardillon. Gymnaste dit qu'il était en la tente du gros Christian, chevalier de Crissé. lorsque le Gascon répondit à l'aventurier. Panurge faisait quelque difficulté de croire l'heur • des jugements par sort, mêmement • par si long temps. Épistémon dit à Pantagruel : « Histoire parallèle nous conte l'on d'un prévôt de Montlhér\\

î. L'aûaihlisseinent. — 2. Croyez avoir. — 3. Aide. — 4. Kabile. — 5. Enfin. — ô Diàlributtur. — 7. Aa. — 8. Bouheur. — 9. Surtout.

Mais que diriez-vous de cetui heur des dés continué en succès de tant d'années? Pour un ou deux jugements ainsi donnés à l'aventure, je ne m'ébahirais, mêmement en matières de soi ambiguës, intrinquées *, perplexes et obscures. »

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