‹ Gargantua et PantagruelChapitre 39 sur 51 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

« Au reste, j'ai cette confiance en la commisération de Notre- Seigneur, que, de cette notre pérégrination, la fin correspondra au commencement, et sera le totage * en allégresse et santé parfait. Je ne faudrai - à réduire en commentaires et éphémérides tout le discours de notre navigage', afin qu'à notre retour vous en ayez lecture véridique.

« J'ai trouvé ici un tarande de Scythie, animal étrange et merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau et poil, selon la distinction des choses prochaines ♦. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable et facile à nourrir qu'un agneau. Je vous envoie pareillement trois jeunes unicornes ^, plus domestiques et apprivoisées que ne seraient petits chatons. J'ai conféré avec l'écuyer et dit la manière de les traiter. Elles ne pâturent en terre, obstant ^ leur longue corne on ' front. Force est que pâture elles prennent es arbres fruitiers ou en râteliers idoines *, ou en main, leur offrant herbes, gerbes, pommes, poires, orge, touzelle ^, bref toutes espèces de fruits et légumages **. Je m'ébahis comment nos écrivains antiques les disent tant farouches, féroces et dangereuses, et onques vives ** n'avoir été vues. Si bon vous semble ferez épreuve du contraire et trouverez qu'en elles consiste une mignotise ^* la plus grande du monde, pourvu que malicieusement on ne les offense.

« Pareillement v<5us envoie la vie et gestes d'Achilles en tapisserie bien belle et industrieuse, vous assurant que les nouveautés d'animaux, de plantes, d'oiseaux, de pierreries, que trouver pourrai et recouvrer en toute notre pérégrination, toutes je vous porterai, aidant Dieu notre Seigneur, lequel je prie en sa sainte grâce vous conserver.

« De Medamothi, ce quinzième de juin, Panurge, frère Jean, Épistémon, Xénomanes, Gymnaste, Eusthènes, Rhizotome, Carpalim, après le dévot baisemain, vous resaluent en usure centuple.

« Votre humble fils et serviteur, .

« Pantagruel, a

Pendant que Pantagruel écrivait les lettres susdites, Malicorne

I. Total. — 2. Manquerai. — 3. Navigation. — 4.. Voisines. — 5. Licornes. — 6. S'y opposant. — y. Au. — 8. Convenables. — 9. Petit blé. — 10. Légumes. — 11. Vivantes. — 12. Gentillesse.

fut de tous festoyé, salué et accollé à double rebras '. Dieu sait comment tout allait et comment recommandations de toutes parts trottaient en place ! Pantagruel, avoir ^ parachevé ses lettres, banqueta avec l'écuyer et lui donna une grosse chaîne d'or, pesante huit cents écus, en laquelle, par les chaînons septénaires, étaient gros diamants, rubis, émeraudes, turquoises, unions ', alternativement enchâssés. A un chacun de ses nochers* fit donner cinq cents écus au soleil, A Gargantua son père envoya le tarande couvert d'une housse de satin broché d'or, avec la tapisserie contenant la vie et gestes d'Achilles et les trois unicomes caparaçonnées de drap d'or frisé. Ainsi départirent ^ de Médamothi, Malicorne pour retourner vers Gargantua, Pantagruel pour continuer son navigage «. Lequel en haute mer, fit lire par Épistémon les livres apportés par l'écuyer, desquels, pour ce qu'il les trouva joyeux et plaisants, le transsumpt ' volontiers vous donnerai, si dévotement le requérez.

COMMENT PANTAGRUEL RENCONTRA UNE NEF DE VOYA- GERS RETOURNANTS DU PAYS LANTERNOIS.

Au cinquième jour, jà^ commençants tournoyer le pôle peu à peu, nous éloignants de l'équinoxial, découvrîmes un navire marchand faisant voile à horche° vers nous. La joie ne fut petite, tant de nous comme des marchands ; de nous, entendants nouvelle de la marine ^^ ; d'eux, entendants nouvelles de terre ferme. Nous ralliants avec eux, connûmes qu'ils étaient Français Saintongeais. Devisant et raisonnant ensemble, Pantagruel entendit qu'ils venaient de Lanternois, dont eut nouveau accroissement d'allégresse. Aussi eut toute l'assemblée, mêmement nous enquêtants de l'état du pays et mceurs du peuple lanternier, et ayants avertissement que, snr la fin de juillet subséquent, était l'assignation du chapitre général des Lanternes, et que, si lors y arrivions, comme facile nous était, verrions belle, honorable et joyeuse compagnie des Lanternes, et que l'on y faisait grands apprêts, comme si l'on y dût profondément lanterner. Nous fut aussi dit que, passants le grand royaume de Gébarim, nous serions honorifiquement reçus et traités par le roi Ohabé, dominateur d'icelle terre, lequel et

I. Serrement de bras. — 2. Après avoir. — 3. Perles. — 4 Matelots. ~ 5. P3rtirent. — Navigation. — 7. La copie. — 8. Déjà. — q. Bâbord. — 10. Mer.

tous ses sujets pareillement parlent langage français tourangeau.

Cependant que nous entendions ces nouvelles, Panurge prend débat avec un marchand de Taillebourg, nommé Dindenault. L'occasion du débat fut telle. Ce Dindenault, voyant Panurge sans braguette, avec ses lunettes attachées au bonnet, dit de lui à ses compagnons : « Voyez là une belle médaille de cocu ! » Panurge, à cause de ses lunettes, oyait des oreilles beaucoup plus clair que de coutume. Donc, entendant ce propos, demanda au marchand : « Comment diable serais- je cocu, qui ne suis encore marié, comme tu es, selon que juger je peux à ta trogne mal gracieuse?

— Oui vraiment, répondit le marchand, je le suis, et ne voudrais ne l'être pour toutes les lunettes d'Europe, non pour toutes les besicles d'Afrique, car j'ai une des plus belles, plus avenantes, plus honnêtes, plus prudes femmes en mariage, qui soit en tout le pays de Saintonge, et n'en déplaise aux autres. Je lui porte de mon voyage une belle et de onze poncées * longue branche de corail rouge pour ses étrennes. Qu'en as-tu à faire ? De quoi te mêles-tu? Qui es-tu? Dont es- tu? O lunetier de l'antéchrist, réponds si tu es de Dieu.

— Je te demande, dit Panurge, si, par consentement et convenance de tous les éléments, j 'avais sacsacbésevésinemassé * ta tant belle, tant avenante, tant honnête, tant prude femme; de mode que le raide dieu des jardins Priapus, lequel ici habite en liberté, sujétion forcluse ' de braguettes attachées, lui fût on corps demeuré, en tel désastre que jamais n'en sortirait, éternellement y resterait sinon que tu le tirasses avec les dents, que ferais-tu ? Le laisserais-tu là sempiternellement, ou bien le tirerais-tu à belles dents ? Réponds, ô bélinier ♦ de Mahomet, puisque tu es de tous les diables.

— Je te donnerais, répondit le marchand, un coup d'épée sur cette oreille lunetière et te tuerais comme un bélier. » Ce disant dégainait son épée. Mais elle tenait au fourreau, comme vous savez que, sur mer, tous hamois ^ facilement chargent rouille, à cause de l'humidité excessive et nitreuse. Panurge recourt vers Pantagruel à secours. Frère Jean mit la main à son braquemard fraîchement émoulu, et eût félonnement occis le marchand, ne fût que le patron de la nef et autres passagers

I. Pouces.— 2. Donné la saccade (mot forgé par Rabelais). — 3. Hors de sujétion. — 4. Moutonnier. — 5. Armures.

supplièrent Pantagruel n'être fait scandale en son vaisseau. Dont fut appointé * tout leur différend, et touchèrent les mains ensemble Panurge et le marchand, et burent d'autant l'un à l'autre de hait ^, en signe de parfaite réconciliation.

COMMENT, LE DÉBAT APAISÉ, PANURGE MARCHANDE AVEC DINDENAULT UN DE SES MOUTONS.

Ce débat du tout apaisé, Panurge dit secrètement à Épistémon et à frère Jean : « Retirez-vous ici un peu à l'écart, et joyeusement passez temps à ce que verrez. Il y aura bien beau jeu, si la corde ne rompt. » Puis s'adressa au marchand, et derechef but à lui plein hanap de bon vin lanternois. Le marchand le pleigea ' gaillard ♦, en toute courtoisie et honnêteté. Cela fait, Panurge dévotement le priait lui vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le marchand lui répondit : « Halas, halas ! mon ami, notre voisin, comment vous savez bien truffer * des pauvres gens. Vraiment vous êtes un gentil chaland. O le vaillant acheteur de moutons! Vrai bis, vous portez le minois non mie * d'un acheteur de moutons, mais bien d'un coupeur de bourses. Deu Colas, faillon ', qu'il ferait bon porter bourse pleine auprès de vous en la triperie, sur le dégel ! Han, han, qui ne vous connaîtrait, vous feriez bien des vôtres. Mais voyez, hau, bonnes gens, comment il taille de l'historiographe !

— Patience, dit Panurge. Mais, à propos, de grâce spéciale, vendez-moi un de vos moutons. Combien?

— Comment, répondit le marchand, l'entendez-vous, notre ami, mon voisin? Ce sont moutons à la grande laine. Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgogne en fut extrait. Moutons de levant, moutons de haute futaie, moutons de haute graisse !

— Soit, dit Panurge, mais de grâce vendez m'en un, et pour cause, bien et promptement vous payant en monnaie de ponant ^, de taillis et de basse graisse. Combien ?

— Notre voisin, mon ami, répondit le marchand, écoutez ça un peu de l'autre oreille.

PANURGE

A votre commandement.

I. D'où fut apaisé. — 2. De bon cœur. — 3. Lui fit raison. — 4. Gaillardement. — 5, Railler. — 6. Point. — 7- De pai' saint Nicolas, compagnon (en lorrain;. — 8. Couchant,

LE MARCHAND

Vous allez en Lanternois?

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