ET LES MOUTONS
Soudain, je ne sais comment, (le cas fut subit, je n'eus loisir le considérer) Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons, criants et bêlants en pareille intonation, commencèrent soi jeter et sauter en mer après, à la file. La foule était à qui premier y sauterait après leur compagnon. Possible n'était les engarder ^, comme vous savez être du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dit Aristotèles, lib. 9 de Histo. animal. » être le plus sot et inepte animant '^ du monde.
I. Armure. — 2. De Quel côté. — 3. Réjoui. — 4. De la main gauclie.— 5. Empêcher. — 6. Animal.
Le marchand, tout effrayé de ce que devant ses yeux périr voyait et noyer ses moutons, s'efforçait les empêcher et retenir de tout son pouvoir, mais c'était en vain. Tous à la file sautaient dedans la mer et périssaient. Finalement il en prit un grand et fort par la toison sur le tillac de la nef, cuidant * ainsi le retenir et sauver le reste aussi conséquemment. Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer avec soi le marchand, et fut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphémus, le borgne cyclope, emportèrent hors la caverne Ulyxes et ses compagnons. Autant en firent les autres bergers et moutonniers, les prenants uns par les cornes, autres par les jambes, autres par la toison, lesquels tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement.
Panurge, à côté du fougon *, tenant un aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais pour les engarder ' de grimper sur la nef et évader ♦ le naufrage, les prêchait éloquentement, comme si fût un petit frère Olivier Maillard ou un second frère Jean Bourgeois, leur remontrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien et l'heur *» de l'autre vie, affirmant plus heureux être les trépassés que les vivants en cette vallée de misère, et à un chacun d'eux promettant ériger un beau cénotaphe et sépulcre honoraire au plus haut du mont Cenis, à son retour de Lanternois, leur optant ^ ce néanmoins, en cas que vivre encore entre les humains ne leur fâchât et noyer ainsi ne leur vînt à propos, bonne aventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jours subséquent les rendit sains et saufs en quelque pays de satin "^j à l'exemple de Jonas.
La nef vidée du marchand et des moutons : « Reste-t-il ici, dit Panurge, nulle âme moutonnière? Où sont ceux de Thibault l'Agnelet et ceux de Regnauld Belin, qui dorment quand les autres paissent? Je n'y sais rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jean?
— Tout bien de vous, répondit frère Jean. Je n'ai rien trouvé mauvais, sinon qu'il me semble qu'ainsi comme jadis on soûlait ^ en guerre, au jour de bataille ou assaut, promettre aux soudards double paie pour celui jour (s'ils gagnaient la bataille, l'on avait prou * de quoi payer ; s'ils la perdaient c'eût été honte la demander, comme firent les fuyards Gruyers ^^,
I. Croyant. — 2. La cambuse. — 3. Empêcher. — 4. Échapper au. — 5. Bonheur. — 6. Souhaitant — 7. Doux comme du satin. — 8. Avait coutume. — 9. Largement. — 10. Suisses du comté de Gruyère.
après la bataille de CérizoUes) aussi qu'enfin vous deviez le paiement réserver, l'argent vous demeurât en bourse.
— C'est, dit Panurge, bien chié pour l'argent. Vertu Dieu! j'ai eu du passe-temps pour plus de cinquante mille francs. Retirons-nous, le vent est propice. Frère Jean, écoute ici. Jamais homme ne me fit plaisir sans récompense ou reconnaissance pour le moins. Je ne suis point ingrat et ne le fus ni serai. Jamais homme ne me fit déplaisir sans repentance, ou en ce monde ou en l'autre. Je ne suis point fat * jusque-là.
— Tu, dit frère Jean, te damnes comme un vieil diable. Il est écrit : Mihi vindictam, ei cœtera. Matière de bréviaire. »
COMMENT PANTAGRUEL DESCENDIT EN L'ILE DE CHËLI EN LAQUELLE RÉGNAIT LE ROI SAINTPANIGON .
Le garbin * nous soufflait en poupe, quand montâmes en haute mer. Sur la déclination du soleil, fîmes escale en l'île de Chéli, île grande, fertile, riche et populeuse, en laquelle régnait le roi Saint-Panigon, lequel, accompagné de ses enfants et princes de sa cour, s'était transporté jusque près le havre pour recevoir Pantagruel et le mena jusques en son château. Sur l'entrée du donjon s'ofirit la reine, accompagnée de ses filles et dames de cour. Panigon voulut qu'elle et toute sa suite baisassent Pantagruel et ses gens. Telle était la courtoisie et coutume du pays. Ce que fut fait, excepté frère Jean, qui s'absenta et s'écarta parmi les officiers du roi. Panigon voulait, en toute instance, pour cetui jour et au lendemain, retenir Pantagruel. Pantagruel fonda son excuse sur la sérénité du temps et opportunité du vent, lequel plus souvent est désiré des voyagers que rencontré, et le faut eroploiter' quand il advient, car il n'advient toutes et quantes fois qu'on le souhaite. A cette remontrance, après boire vingt et cinq ou trente fois par homme, Panigon nous donna congé.
Pantagruel, retournant au port et ne voyant frère Jean, demandait quelle part il était ♦, et pourquoi n'était ensemble ^ la compagnie. Panurge ne savait comment l'excuser et voulait retourner au château pour l'appeler, quand frère Jean accourut tout joyeux, et s'écria en grande gaîté de cœur, disant : « Vive le noble Panigon ! Par la mort bœuf de bois, il rue en cuisine.
I. Niais. — 2. Vent du Sud. — 3. Employer. — 4. Côté. — 5. Avec,
J'en viens, tout y va par écuelles. J'espérais bien y cotonner à profit et usage monacal le moule de mon gippon ^
— Ainsi, mon ami, dit Pantagruel, toujours à ces cuisines !
— Corpe de galline*! répondit frère Jean, j'en sais mieux l'usage et cérémonies que de tant chiabrener ' avec ces femmes, magni, magna, chiabrena, révérence, double, reprise, l'accolade, la fressurade*, baise la main de votre merci, de votre majesta, vous soyez, tarabin, tarabas. Bren ! c'est merde à Rouen. Tant chiasser et ureniller ! Dea^^, je ne dis pas que je n'en tirasse quelque trait dessus la lie à mon lourdois*, qui me laissât insinuer ma nomination. Mais cette brenasserie de révérences me fâche plus qu'un jeune diable : je voulais dire un jeûne double. Saint Benoît n'en mentit jamais.
« Vous parlez de baiser damoiselles. Par le digne et sacré froc que je porte, volontiers je m'en déporte ', craignant que m'advienne ce qu'advint au seigneur de Guyercharois.
— Quoi ? demanda Pantagruel ; je le connais, il est de mes meilleurs amis.
— Il était, dit frère Jean, invité à un somptueux et magnifique banquet que faisait un sien parent et voisin, auquel étaient pareillement invités tous les gentilshommes, dames et damoiselles du voisinage. Icelles attendantes sa venue, déguisèrent les pages de l'assemblée et les habillèrent en damoiselles bien pimpantes et atourées '. Les pages endamoisellés à lui entrant près le pont-levis se présentèrent. Il les baisa tous en grande courtoisie et révérences magnifiques. Sur la fin, les dames qui l'attendaient en la galerie, s'éclatèrent de rire et firent signes aux pages à ce qu'ils ôtassent leurs atours. Ce que voyant, le bon seigneur, par honte et dépit ne daigna baiser icelles dames et damoiselles naïves •, alléguant, vu qu'on lui avait ainsi déguisé les pages, que, par la mort bœuf de bois ! ce devaient là être les valets, encore plus finement déguisés.
« Vertu Dieu, da jurandi, pourquoi plutôt ne transportonsnous nos humanités en belle cuisine de Dieu, et là ne considérons le branlement des broches, l'harmonie des contrehâtiers *<>, la position des lardons, la température des potages, les préparatifs du dessert, l'ordre du service du vin ? Beati immaculati in via. C'est matière de bréviaire. »
I. Jupon (le ventre). — 2. Corps de poule (italianisme). — 3. Faire des chichis.^- 4. L'embrassade. — 5. Vraiment. — 6. A ma façon rustique. — 7. Dispense. — 8. Dans tous leurs atours. — 9. Naturelles. — 10. Chenets,