‹ Gargantua et PantagruelChapitre 44 sur 51 · CONTINUATION DES CHICANOUS DAUBÉS EN LA MAISON · texte numérisé non relu

CONTINUATION DES CHICANOUS DAUBÉS EN LA MAISON

DE BASCHÊ.

Quatre jours après, un autre jeune, haut et maigre chicanons alla citer Basché à la requête du gras prieur. A son arrivée, fut soudain par le portier reconnu, et la campanelle* sonnée. Au son d'icelle, tout le peuple du château entendit le mystère. Loyre pétrissait sa pâte, sa femme blutait la farine. Oudart tenait son bureau. Les gentilshommes jouaient à la paume. Le seigneur Basché jouait aux trois cents trois avec sa femme. Les damoiselles jouaient aux pingres -, les officiers jouaient à l'impériale, les pages jouaient à la mourre à belles chiquenaudes. Soudain fut de tous entendu que chicanons étaient en pays. Lors Oudart se revêtir, Loyre et sa femme prendre leurs beaux accoutrements, Trudon sonner de sa flûte, battre son tambourin, chacun rire, tous se préparer, et gantelets en avant.

Basché descend en la basse-cour. Là chicanons le rencontrant, se mit à genoux devant lui, le pria ne prendre en mal si, de la part du gras prieur, il le citait, remontra par harangue diserte comment il était personne publique, serviteur de moinerie, appariteur de la mitre abbatiale, prêt à en faire autant pour lui, voire pour le moindre de sa maison, la part ' qu'il lui plairait l'emploiter* et commander. « Vraiment, dit le seigneur, jà ne me citerez que premier ^ n'ayez bu de mon bon vin de Quinquenays, et n'ayez assisté aux noces que je fais présentement. Messire Oudart, faites-le boire très bien et rafraîchir, puis l'amenez en ma salle. Vous soyez le bienvenu. »

Chicanons, bien repu et abreuvé, entre avec Oudart en salle, en laquelle étaient tous les personnages de la farce, en ordre et bien délibérés ^. A son entrée chacun commença sourire chicanons riait par compagnie. Quand par Oudart furent: sur les fiancés dits mots mystérieux, touchées les mains, la mariée baisée, tous aspersés d'eau bénite, pendant qu'on apportait vins et épices, coups de poings commencèrent trotter. Chicanous en donna nombre à Oudart. Oudart, sous son surplis, avait son gantelet caché : il s'en chausse comme d'une mitaine, et de dauber chicanous, et de draper chicanous, et coups des

I. Cloche. — 2. Osselets. — 3. De quel côté. — 4. Employer. — 5. Premièrement. — 6. Résolus.

jeunes gantelets de tous côtés pleuvoir sur chicanous. « Des noces, disaient-ils, des noces, des noces, vous en souvienne. » Il fut si bien accoutré que le sang lui sortait par la bouche, par le nez, par les oreilles, par les œils, au demeurant, courbatu ^ espaultré * et froissé, tête, nuque, dos, poitrine, bras, et tout. Croyez qu'en Avignon on ' temps du carnaval, les bacheliers onques ne jouèrent à la raphe* plus mélodieusement que fut joué sur chicanous. Enfin, il tombe par terre. On lui jeta force vin sur la face, on lui attacha à la manche de son pourpoint belle livrée ^ de jaune et vert, et le mit-on sur son cheval morveux. Entrant en l' Ile-Bouchard ne sais s'il fut bien pansé et traité de sa femme comme des mires * du pays. Depuis n'en fut parlé.

Au lendemain, cas pareil advint, pour ce qu'au sac et gibecière du maigre chicanous n'avait été trouvé son exploit. De par le gras prieur fut nouveau chicanous envoyé citer le seigneur de Basché, avec deux recors pour sa sûreté. Le portier, sonnant la campanelle, réjouit toute la famille, entendants que chicanous était là. Basché était à table, dînant avec sa femme et gentilshommes. Il mande quérir chicanous, le fit asseoir près de soi, les recors près les damoiselles, et dînèrent très bien et joyeusement. Sur le dessert, chicanous se lève de table, présents et oyants les recors, cite Basché. Basché gracieusement lui demande copie de sa commission. Elle était jà prête. Il prend acte de son exploit ; à chicanous et à ses recors furent quatre écus soleil donnés. Chacun s'était retiré pour la farce. Trudon commence sonner du tambourin. Basché prie chicanous assister aux fiançailles d'un sien ofhcier et en recevoir le contrat, bien le payant et contentant. Chicanous fut courtois. Dégaina son écritoire, eut papier promptement, ses recors près de lui. Loyre entre en salle par une porte, sa femme avec les damoiselles par autre, en accoutrements nuptiaux. Oudart, revêtu sacerdotâlement, les prend par les mains, les interroge de leurs vouloirs, leur donne sa bénédiction, sans épargne d'eau bénite. Le con* trat est passé et minuté. D'un côté sont apportés vins et épices ; de l'autre, livrée à tas, blanc et tanné ; de l'autre sont produits gantelets secrètement.

I. Courbaturé. — 2. Couvert de bleus. — 3. Au. — 4. A la maitt fermée. — 5. Floc de rubans. — 6. Médecins.

COMMENT PAR CHIC A NOUS SONT RENOUVELÉES LES ANTI- QUES COUTUMES DES FIANÇAILLES.

« Chicanous, avoir dégouzillé^ une grande tasse de vin breton, dit au seigneur : « Monsieur, comment l'entendez- vous? L'on ne baille point ici des noces ? Sainsambreguoi ! toutes bonnes coutumes se perdent. Aussi ne trouve l'on plus de lièvres au gîte. Il n'est plus d'amis. Voyez comment en plusieurs églises l'on a désemparé - les antiques buvettes des benoîts saints 00 de Noël ! Le monde ne fait plus que rêver. Il approche de sa fin. Or tenez : des noces, des noces, des noces ! » Ce disant, frappait sur Basché et sa femme, après sur les damoiselles et sur Oudart.

Adonc firent gantelets leur exploit, si qu'à chicanous fut rompue la tête en neuf endroits, à un des recors fut le bras droit défocillé ', à l'autre fut démanchée la mandibule supérieure, de mode qu'elle lui couvrait le menton à demi avec dénudation de la luette et perte insigne des dents molaires, masticatoires et canines. Au son du tambourin, changeant son intonation, furent les gantelets musses ♦, sans être aucunement aperçus, et confitures multipliées de nouveau, avec liesse nouvelle. Buvants les bons compagnons uns aux autres, et tous à chicanous et à ses recors, Oudart reniait et dépitait ^ les noces, alléguant qu'un des recors lui avait desincornifistibulé toute l'autre épaule. Ce nonobstant, buvait à lui joyeusement. Le recors démantibulé joignait les mains et tacitement lui demandait pardon, car parler ne pouvait-il. Loyre se plaignait de ce que le recors débradé ^ lui avait donné si grand coup de poing sur l'autre coude qu'il en était devenu tout esperruquancluzelubelouzerirelu du talon.

a Mais, disait Trudon, cachant l'œil avec son mouchoir et montrant son tambourin défoncé d'un côté, quel mal leur avais-je fait ? Il ne leur a suffi m'avoir ainsi lourdement morrambouzevezengouzequoque morguatasacbacguevezine maffressé mon pauvre œil ; d'abondant "^ ils m'ont défoncé mon tambourin. Tambourins à noces sont ordinairement battus : tambourineurs bien festoyés, battus jamais. Le diable s'en

I. Ingurgité. — 2. Rompu. — 3. Les os (radius et cubitus) cassés. — 4. Cachés. — 5. Maudissait. — 6. Privé d'uti bras. — ?. Par suirplûs.

puisse coiffer! » — « Frère, lui dit chicanous manchot, je te donnerai unes belles, grandes, vieilles lettres royaux, que j'ai ici en mon baudrier, pour rapetasser ton tambourin, et pour Dieu pardonne-nous. Par Notre-Dame de Rivière, la belle dame, je n'y pensais en mal. »

Un des écuyers, dopant et boitant, contrefaisait le bon et noble seigneur de la Roche Posay. Il s'adressa au recors embaviéré * de mâchoires et lui dit : « Etes-vous des frappins, des frappeurs, ou des frappars? Ne vous suffisait-il nous avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à grands coups de bobelins ^, sans nous donner tels morderegripipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanements sur les grèves ^ à belles pointes de houseaux? Appelez-vous cela jeu de jeunesse? Par Dieu, jeu n'est-ce ? »

Le recors, joignant les mains, semblait lui en requérir pardon, marmonnant de la langue : « Mon, mon, mon, vrelon, von, von, » comme un marmot ♦.

La nouvelle mariée pleurante riait, riante pleurait, de ce que chicanous ne s'était contenté la daubant sans choix ni élection des membres, mais l'avait lourdement déchevelée, d'abondant ' lui avait trepignemampenillorifrizonoufressuré les parties honteuses en trahison. « Le diable, dit Basché, y ait part ! Il était bien nécessaire que monsieur le Roi (ainsi se nomment chicanous) me daubât ainsi ma bonne femme d'échiné. Je ne lui en veux mal toutefois. Ce sont petites caresses nuptiales. Mais j'aperçois clairement qu'il m'a cité en ange et daubé en diable. Il tient je ne sais quoi du frère frappart. Je bois à lui de bien bon cœur, et à vous aussi, messieurs les recors. »

« Mais, disait sa femme, à quel propos et sur quelle querelle m'a-t-il tant et trestant festoyée à grands coups de poing? Le diantre l'emporte, si je le veux. Je ne le veux pourtant pas, ma dia ! Mais je dirai cela de lui qu'il a les plus dures oinces ^ qu'onques je sentis sur mes épaules. »

Le maître d'hôtel tenait son bras gauche en écharpe, comme tout morquaquoquassé : « Le diable, dit-il, me fit bien assister à ces noces. J'en ai, par la vertu Dieu ! tous les bras enguoulevezinemassés. Appelez-vous ceci fiançailles ? Je les appelle

I. Qui avait les mâchoires en Bavière (c. à, d. bavantes). — 2. Souliers. — 3. Jambes. 4. Singe. — 5. En outre — 6. Phalanges.

fiançailles de merde. C'est par Dieu ! le naïf banquet des Lapithes, décrit par le philosophe Samosatois. »

Chicanous ne parlait plus. Les recors s'excusèrent qu'en daubant ainsi n'avaient eu maligne volonté et que pour l'amour de Dieu on leur pardonnât. Ainsi départent ^ A demi-lieue de là chicanous se trouva un peu mal. Les recors arrivent à rile-Bouchard, disants publiquement que jamais n'avaient vu plus homme de bien que le seigneur de Basché, ni maison plus honorable que la sienne, ensemble ^ que jamais n'avaient été à telles noces. j\Iais toute la faute venait d'eux qui avaient commencé la frapperie. Et vécurent encore ne sais quants ^ jours après.

De là en hors * fut tenu comme chose certaine que l'argent de Basché plus était au chicanous et recors pestilent, mortel et pernicieux que n'était jadis l'or de Toulouse et le cheval Séjan à ceux qui le possédèrent. Depuis fut le dit seigneur en repos et les noces de Basché en proverbe commun.

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