‹ Gargantua et PantagruelChapitre 6 sur 51 · POURQUOI LES NOUVEAUX MARIÉS ÉTAIENT EXEMPTS D'ALLER EN GUERRE · texte numérisé non relu

POURQUOI LES NOUVEAUX MARIÉS ÉTAIENT EXEMPTS D'ALLER EN GUERRE

« Mais, demanda Panurge, en quelle loi était-ce constitué et établi que ceux qui vigne nouvelle planteraient, ceux qui logis neuf bâtiraient, et les nouveaux mariés, seraient exempts d'aller en guerre pour la première année?

— En la loi, répondit Pantagruel, de Moïse.

I. Excède. — 2. Fait service, — 3. Cbagrine. — 4. Escargotière.

— Pourquoi, demanda Panurge, les nouveaux mariés ? Des planteurs de vigne je suis trop vieux pour me soiieier, j'acquiesce on * souci des vendangeurs, et les beaux bâtisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont écrits en mon livre de vie. Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes.

— Selon mon jugement, répondit Pantagruel, c'était vJui que, pour la première année, ils jouissent de leurs amours à plaisir, vaquassent à production de lignage, et fissent provision d'héritiers. Ainsi, pour le moins, si l'année seconde étaient en guerre occis, leur nom et armes restât en leurs enfants. Aussi que leurs femmes on connût certainement être ou bréhaignes ou fécondes (car l'essai d'un an leur semblait suffisant, attendu la maturité de l'âge en laquelle ils faisaient noces), pour mieux, après le décès des maris premiers, les colloquer en secondes noces : les fécondes, à ceux qui voudraient multiplier en enfants, les bréhaignes, à ceux qui n'en appèteraient et les prendraient pour leurs vertus, savoir, bonnes grâces, seulement en consolation domestique et entretènement ^ de ménage.

— Les prêcheurs de Varenncs, dit Panurge, détestent les secondes noces, comme folles et déshonnêtes.

— Elles sont, répondit Pantagruel, leurs fortes fièvres quartaines !

— Voire, dit Panurge, et à frère Engainant aussi, qui en plein sermon prêchant, à Parillé, et détestant les noces secondes, jurait et se donnait au plus vite diable d'enfer en cas que mieux n'aimât dépuceler cent filles que biscoter une veuve. Je trouve votre raison bonne et bien fondée. Mais que diriez-vous si cette exemption leur était octroyée pour raison que tout le décours ' d'icelle prime année, ils auraient tant taloche* leurs amours de nouveau possédés (comme c'est l'équité et le devoir), et tant égoutté leurs vases spermatiques, qu'ils en restaient tous effilés, tous évirés ^, tous énervés et flétris ? Si que, advenant le jour de bataille, plutôt se mettraient au plongeon, comme canes, avec le bagage qu'avec les combattants et vaillants champions on lieu onquel par Enyo ^ est mû le hourd ' et sont les coups départis, et sous l'étendard de IMars ne frapperaient coup qui vaille, car les grands coups auraient rué * sous les courtines de Vénus s 'amie.

I. Au. — 2. Entretien. — 3. Cours. — 4. Cogné à grands coups. — 5. Dévirilisés. — 6. Bellone. — 7. Choc. — 8. Frappé.

« Qu'ainsi soit, nous voyons encore maintenant, entre autres reliques et monuments d'antiquité, qu'en toutes bonnes maisons, après ne sais quants ^ jours, l'on envoie ces nouveaux mariés voir leur oncle, pour les absenter de leurs femmes, et cependant soi reposer, et de rechef s 'avit ailler * pour mieux au retour combattre, quoique souvent ils n'aient ni oncle ni tante. En pareille forme que le roi Pétault, après la journée des Cornabons, ne nous cassa' proprement parlant, je dis moi et Courcaillet, mais nous envoya rafraîchir en nos maisons. Il est encore cherchant la sienne.

« La marraine de mon grand-père me disait, quand j'étais petit, que

Patenôtres et oraisons

Sont pour ceux-là qui les retiennent.

Un fifre allant en fenaisons

Est plus fort que deux qui en viennent.

« Ce qui m'induit en cette opinion est que les planteurs de vigne à peine mangeaient raisins ou buvaient vin de leur labeur durant la première année, et les bâtisseurs, pour l'an premier, n'habitaient en leurs logis de nouveau faits, sur peine d'y mourir suffoqués par défaut d'expiration, comme doctement a noté Galen. lib. II, de la Difficulté de respirer. Je ne l'ai demandé sans cause bien causée, ni sans raison bien résonnante. Ne vous déplaise. »

COMMENT PANURGE AVAIT LA PUCE EN UOREILLE ET DÉSISTA PORTER SA MAGNIFIQUE BRAGUETTE.

Au lendemain, Panurge se fit percer l'oreille dextre à la judaïque, et y attacha un petit anneau d'or à ouvrage de tauchie *, on ^ chaton duquel était une puce enchâssée, et était la puce noire, afin que de rien ne doutiez. C'est belle chose être en tous cas bien informé. La dépense de laquelle, rapportée à son bureau, ne montait par quartier guère plus que le mariage d'une tigresse hircanique, comme vous pourriez dire 600.000 malvédis *. De tant excessive dépense se fâcha, lorsqu'il fut quitte, et depuis la nourrit en la façon des tyrans et avocats, de

I. Combien de. — 2. Ravitailler (équivoque libre). — 3. Licencia. — 4. Damasquinure.— 5 . Au. — 6. Maravédis

la sueur et du sang de ses sujets. Prit quatre aunes de bureau *, s'en accoutra comme d'une robe longue à simple couture, désista' porter le haut de ses chausses, et attacha des lunettes à son bonnet. En tel état se présenta devant Pantagruel, lequel trouva le déguisement étrange, mêmement ne voyant plus sa belle et magnifique braguette en laquelle il soûlait, comme en l'ancre sacrée, constituer son dernier refuge contre tous naufrages d'adversité.

N'entendant le bon Pantagruel ce mystère, l'interrogea, demandant que prétendait cette nouvelle prosopopée : « J'ai, répondit Panurge, la puce en l'oreille ; je me veux marier.

— En bonne heure soit, dit Pantagruel, vous m'en avez bien réjoui. Vraiment, je n'en voudrais pas tenir un fer chaud. Mais ce n'est la guise des amoureux ainsi avoir bragues avalades* et laisser pendre sa chemise sur les genoux, sans haut-de-chausses, avec robe longue de bureau, qui est couleur inusitée en robes talares ♦, entre gens de bien et de vertu. Si quelques personnages d'hérésies et sectes particulières s'en sont autrefois accoutrés, quoique plusieurs l'aient imputé à piperie, imposture et affectation de tyrannie sur le rude populaire, je ne veux pourtant les blâmer et en cela faire d'eux jugement sinistre. Chacun abonde en son sens, mêmement en choses foraines ^, externes et indifférentes, lesquelles de soi ne sont bonnes ni mauvaises, pour ce qu'elles ne sortent de nos cœurs et pensées, qui est l'officine de tout bien et tout mal : bien, si bonne est et par l'esprit monde 6 réglée l'affection, mal, si, hors équité, par l'esprit malin est l'affection dépravée. Seulement me déplaît la nouveauté et mépris du commun usage.

— La couleur, répondit Panurge, est âpre aux pots; à propos, c'est mon bureau ' ; je le veux dorénavant tenir et de près regarder à mes affaires. Puisqu'une fois je suis quitte, vous ne vîtes onques homme plus mal plaisant que je serai, si Dieu ne m'aide. Voyez ci mes besicles. A me voir de loin vous diriez proprement que c'est frère Jean Bourgeois. Je crois bien que l'année qui vient, je prêcherai encore une fois la croisade. Dieu gard' de mal les pelotons. Voyez-vous ce bureau ? Croyez qu'en lui consiste quelque occulte propriété à peu de gens connue. Je ne l'ai pris que ce matin, mais déjà j'endêve.

I. ^Grosse étoffe de laine). — 2. Se désista de. — 3. Chausses baissées. — 4. Descendant aux talons. — 5. Étrangères. — 6. Pur. — 7. (Jeu de mots entre bureau, itolfe, et bureau, table à compter l'argent).

je dégaine, je grésille d'être marié et labourer en diable bur * dessus ma femme, sans crainte des coups de bâton, O le grand ménager que je serai ! Après ma mort, on me fera brûler en bust' honorifique, pour en avoir les cendres, en mémoire et exemplaire du ménager parfait. Corbieu ! sur cetui mien bureau, ne se joue pas mon argentier d'allonger les ss., car coups de poing trotteraient en face. Voyez-moi devant et derrière : c'est la forme d'une toge, antique habillement des Romains on ' temps de paix. J'en ai pris la forme en la colonne de Trajan à Rome, en l'arc triomphal aussi de Septiraus Severus. Je suis las de guerre, las des sages''' et hoquetons. J'ai les épaules toutes usées à force de porter harnais. Cessent les armes, régnent les toges, au moins pour toute cette subséquente année, si je suis marié, comme vous m'alléguâtes hier par la loi mosaïque.

« Au regard du haut-de-chausses, ma grande tante Laurence jadis me disait qu'il était fait pour la braguette. Je le crois, en pareille induction que le gentil falot Galen. lib. IX, de r Usage de nos membres, dit la tête être faite pour les œils, car nature eût pu mettre nos têtes aux genoux ou aux coudes ; mais, ordonnant les œils pour découvrir au loin, les fixa en la tête comme un bâton, au plus haut du corps, comme nous voyons les phares et hautes tours sur les havres de mer être érigées, pour de loin être vue la lanterne. Et pour ce que je voudrais quelque espace de temps, un an pour le moins, respirer de l'art militaire, c'est-à-dire me marier, je ne porte plus brag-uette, ni par conséquent haut-de-chausses, car la braguette est première pièce de harnais pour armer l'homme de guerre. Et maintiens, jusques au feu (exclusivement entendez), que les Turcs ne sont aptement armés, \ii que braguette porter est chose en leurs lois défendue. »

COMMENT LA BRAGUETTE EST PREMIÈRE PIÈCE DE HAR NAIS ENTRE GENS DE GUERRE.

« Voulez- VOUS, dit Pantagruel, maintenir que la braguette est pièce première de harnais miUtaire? C'est doctrine moult paradoxe** et nouvelle, car nous disons que par éperons on commence soi armer.

— Je le maintiens, répondit Panurge, et non à tort je le maintiens. Voyez comment nature, voulant les plantes, arbres.

I. Fantôme légendaire. — 2. Bûcher. — 3. Au — 4. Casaques. — 5. Paradoxale.

arbrisseaux, lierbes et zoophytes, une fois par elle créés, perpétuer et durer en toute succession de temps, sans jamais dépérir les espèces, encore que les individus périssent, curieusement * arma leurs germes et semences, esquelles consiste icelle perpétuité, et les a munis et couverts par admirable industrie de gousses, vagines, tests ^, noyaux, calicules ', coques, épis, pappes ♦, écorces, échines poignantes ", qui leur sont comme belles et fortes braguettes naturelles. L'exemple y est manifeste en pois, fèves, faséols, noix, alberges, coton, coloquintes, blés, pavot, citrons, châtaignes, toutes plantes généralement, esquelles voyons apertement le germe et la semence plus être couverte et armée qu'autre partie d'icelles.

« Ainsi ne pourvut nature à la perpétuité de l'humain genre. Ains ^ créa l'homme nu, tendre, fragile, sans armes ni offensives ni défensives, en état d'innocence et premier âge d'or, comme animant ^, non plante, comme animant, dis- je, né à paix, non à guerre, animant né à jouissance mirifique de tous fruits et plantes végétales, animant né à domination pacifique sur toutes bêtes. Advenant la multiplication de malice entre les humains, en succession de l'âge de fer et règne de Jupiter, la terre commença produire orties, chardons, épines et telle autre matière de rébellion contre l'homme, entre les végétables ». D'autre part, presque tous animaux, par fatale disposition, s'émancipèrent de lui et ensemble tacitement conspirèrent plus ne le servir, plus ne lui obéir, en tant que résister pourraient, mais lui nuire selon leur faculté et puissance. L'homme adonc, voulant sa première jouissance maintenir et sa première domination continuer, non aussi pouvant soi commodément passer du service de plusieurs animaux, eut nécessité soi armer de nouveau.

— Par la dive Oie Guenet, s'écria Pantagruel, depuis les dernières pluies, tu es devenu grand lifrelofre^, voire, dis-je, philosophe.

— Considérez, dit Panurge, comment nature l'inspira soi armer et quelle partie de son corps il commença premier ^^ armer. Ce fut, par la vertu bleu, la couille,

Et le bon messer Priapus Quand eut fait, ne la pria plus.

I. Avec soin. — 2. Enveloppes. — 3. Petits calices. — 4. Duvets. — 5. Epines pipuantes. — 6. Mais. — 7. Animal. — 8. Végétaux. — 9. Buveur. — 10. Premièrement.

« Ainsi nous le témoigne le capitaine et philosophe hébreu Moïse, affirmant qu'il s'arma d'une brave et galante braguette, faite, par moult belle invention, de feuilles de figuier, lesquelles sont naïves* et du tout commodes en dureté, inçisure, frisure, polissure, grandeur, couleur, odeur, vertu et faculté pour couvrir et armer couilles. Exceptez-moi les horrifiques couilles de Lorraine, lesquelles à bride avalée ^ descendant au fond des chausses, abhorrent' le manoir des braguettes hautaines et sont hors toute méthode, témoin Viardière, le noble Valentin, lequel, un premier jour de mai, pour plus gorgias * être, je trouvai à Nancy décrottant ses couilles, étendues sur une table comme une cape à l'espagnole.

« Donc ne faudra dorénavant dire, qui ne voudra improprement parler, quand on enverra le Franc-taupin en guerre : « Sauve, Tevot, le pot au vin, c'est le cruon ^ ». Il faut dire : « Sauve, Tevot, le pot au lait, ce sont les couilles, de par tous les diables d'enfer. » La tête perdue, ne périt que la personne : les couilles perdues, périrait toute humaine nature. C'est ce que mut le galant Cl. Galen., lib, I. de Spermate, à bravement conclure que le mJeux, c'est-à-dire moindre mal, serait point de cœur n'avoir que point n'avoir de génitoires, car là consiste, comme en un sacré repositoire^, le germe conservatif de l'humain lignage. Et croirais, pour moins de cent francs, que ce sont les propres pierres moyennants lesquelles Deucalion et Pyrrha restituèrent le genre humain, aboli par le déluge poétique. C'est ce qui meut le vaillant Justinian, lih. IV, de Cagotis tollendis, à mettre summum bonum in braguibus et braguetis.

« Pour cette et autres causes, le seigneur de Merville essayant quelque jour un harnais neuf, pour suivre son roi en guerre (car du sien antique et à demi rouillé plus bien servir ne pouvait, à cause que depuis certaines années la peau de son ventre s'était beaucoup éloignée de ses rognons) sa femme considéra en esprit contemplatif que peu de soin avait du paquet et bâton commun de leur mariage, vu qu'il ne l'armait que de mailles, et fut d'avis qu'il le munît très bien et gabionnât d'un gros armet de joutes, lequel était en son cabinet inutile. D'icelle sont écrits ces vers on ' tiers livre du Chiabrena des Pucelîes :

Celle qui vit son mari tout armé.

Fors la braguette, aller à l'escarmouche,

I. Naturelles. — 2. Abattue. — 3. Fuient. — 4. Pimpant. — 5. Cruchon (la tête). — 6. Ré?eiToir. — 7. Au.

Lui dit : « Ami, de peur qu'on ne vous touche,

Armez cela, qui est le plus aimé. »

Quoi ! tel conseil doit-il être blâmé?

Je dis que non, car sa peur la plus grande

De perdre était, le voyant animé,

Le bon morceau dont elle était friande.

« Désistez donc vous ébahir de ce nouveau mien accoutrement. »

COMMENT PANURGE SE CONSEILLE A PANTAGRUEL POUR SA VOIR S'IL SE DOIT MARIER.

Pantagruel rien ne répliquant, continua Panurge, et dit avec un profond soupir : « Seigneur, vous avez ma délibération entendue, qui est me marier, si, de malencontre, n'étaient tous les trous fermés, clos et bouclés. Je vous supplie, par l'amour que si longtemps m'avez porté, dites-m'en votre avis.

— Puis, répondit Pantagruel, qu'une fois en avez jeté le dé et ainsi l'avez décrété et pris en ferme délibération, plus parler n'en faut ; reste seulement la mettre à exécution.

— Voire, mais, dit Panurge, je ne la voudrais exécuter sans votre bon conseil et bon avis.

— J'en suis, répondit Pantagruel, d'avis, et vous le conseille.

— Mais, dit Panurge, si. vous connaissiez que mon meilleur fût tel que je suis demeurer sans entreprendre cas de nouvelleté*, j'aimerais mieux ne me marier point.

— Point donc ne vous mariez, répondit Pantagruel.

— Voire mais, dit Panurge, voudriez-vous qu'ainsi seulet je demeurasse toute ma vie, sans compagnie conjugale? Vous savez qu'il est écrit : Vce soli ! L'homme seul n'a jamais tel soûlas - qu'on voit entre gens mariés.

— Mariez-vous donc, de par Dieu, répondit Pantagruel.

— Mais si, dit Panurge, ma femme me faisait cocu, comme vous savez qu'il en est grande année, ce serait assez pour me faire trépasser hors les gonds de patience. J'aime bien les cocus, et me semblent gens de bien, et les hante volontiers ; mais pour mourir, je ne le voudrais être. C'est un point qui trop me point ^.

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