ÊTRE ILLICITE
« Ce serait, dit Panurge, plus tôt fait et expédié à trois beaux dés.
— Non, répondit Pantagruel, ce sort est abusif, illicite, et grandement scandaleux. Jamais ne vous y fiez. Le maudit livre du Passe-temps des dés fut, longtemps a, inventé par le calomniateur ennemi ' en Achaïe près Boure *, et, devant la statue d'Hercules Bouraïque, y faisait jadis, et de présent en plusieurs lieux fait, maintes simples âmes errer et en ses lacs tomber. Vous savez comment Gargantua, mon père, par tous ses royaumes l'a défendu, brûlé avec les moules ^ et portraits, et du tout exterminé, supprimé et aboli, comme peste très dangereuse. Ce que des dés je vous ai dit, je dis semblablement des taies ^. C'est sort de pareil abus. Et ne m'alléguez, au contraire, le fortuné jet des taies que fît Tibère dedans la fontaine d'Apone à l'oracle de Gérion. Ce sont hameçons par lesquels le calomniateur tire les simples âmes à perdition éternelle.
« Pour toutefois vous satisfaire, bien suis d'avis que jetiez trois dés sur cette table. Au nombre des points advenants nous prendrons les vers du feuillet qu'aurez ouvert. Avez-vous ici dés en bourse?
— Pleine gibecière, répondit Panurge. C'est le vert du
I. Eutendant. — 2. Vers. — 3 (Diable.) — 4. Bura. — 5. Bois gravés. — G. Osselets.
diable, comme expose Merl. Coccaius, libro secundo de Pairia diabolorum. Le diable me prendrait sans vert, s'il me rencontrait sans dés. »
Les dés furent tirés et jetés, et tombèrent es points de cinq, six, cinq : « Ce sont, dit Panurge, seize. Prenons les vers seizièmes du feuillet. Le nombre me plaît et crois que nos rencontres seront heureuses. Je me donne à travers tous lès diables, comme un coup de boule à travers un jeu de quilles, ou comme un coup de canon à travers un bataillon de gens de pied (gare, diables, qui voudra), en cas qu'autant de fois je ne belute* ma femme future la première nuit de mes noces.
— Je n'en fais doute, répondit Pantagruel ; jà besoin n'était en faire si horrifîque dévotion. La première fois sera une faute et vaudra quinze; au déjucher 2, vous l'amenderez: par ce moyen seront seize.
— Et ainsi, dit Panurge, l'entendez ? Onques ne fut fait solécisme par le vaillant champion, qui pour moi fait sentinelle au bas-ventre. M'avez-vous trouvé en la confrérie des fautiers?» Jamais, jamais, au grand fin jamais. Je le fais en père et en béat père, sans faute. J'en demande aux joueurs. »
Ces paroles achevées furent apportées les œuvres de \'irgile. Avant les ouvrir, Panurge dit à Pantagruel : « Le cœur me bat dedans le corps comme une mitaine. Touchez un peu mon pouls en cette artère du bras gauche : à sa fréquence et élévation, vous diriez qu'on me pelaude ♦ en tentative de Sorbonne. Seriez-vous point d'avis, avant procéder outre, qu'invoquions Hercules et les déesses Ténites, lesquelles on dit présider en la chambre des sorts?
— Ni l'un, répondit Pantagruel, ni les autres. Ouvrez seulement avec l'ongle. »
COMMEXT PASTAGRVEL EXPLORE PAR SORTS VIRGl LIENS QUEL SERA LE MARIAGE DE PANURGE.
Adonc ouvrant Panurge le livre, rencontra on ^ rang seizième ce vers :
Nec Deus hune mensa, Dea nec dignaia cubih est. Digne ne fut d'être en table du dieu, Et n'eut on lit de la déesse lieu.
I. Je ne passe au blutoir (équivoque libre). — 2. Au sortir du juchoir. — 3. Fautifs. -4. Étrille.— 5. Au,
« Celui, dit Pantagruel, n'est à votre avantage. Il dénote que votre femme sera ribaude, vous cocu par conséquent. La déesse que n'aurez favorable est Minerve, vierge très redoutée, déesse puissante, foudroyante, ennemie des cocus, des muguets, des adultères, ennemie des femmes lubriques, non tenantes la foi promise à leurs maris, et à autrui soi abandonnantes. Le dieu est Jupiter tonnant et foudroyant des cieux. Et noterez, par la doctrine des anciens Étrusques, que les manubies (ainsi appelaient-ils les jets des foudres vulcaniques) compétent * à elle seulement (exemple de ce fut donné en la conflagration des navires d'Ajax Oileus), et à Jupiter, son père capital'. A autres dieux olympiques n'est licite foudrojer. Pourtant 3 ne sont-ils tant redoutés des humains. Plus vous dirai, et le prendrez comme extrait de haute mythologie. Quand les géants entreprirent guerre contre les dieux, les dieux, au commencement, se moquèrent de tels ennemis, et disaient qu'il n'y en avait pas pour leurs pages; mais, quand ils virent, par le labeur des géants, le mont Pélion posé dessus le mont Osse et jà ébranlé le mont Olympe pour être mis au-dessus des deux, furent tous effrayés. Adonc tint Jupiter chapitre général. Là fut conclu de tous les dieux qu'ils se mettraient vertueusement en défense, et pour ce qu'ils avaient plusieurs fois vu les batailles perdues par l'empêchement des femmes qui étaient parmi les armées, fut décrété que, pour l'heure, on chasserait des cieux en Egypte et vers les ccnfins du Nil toute cette vessaiile* des déesses, déguisées en belettes, fouines, ratepenades '■^, musaraignes et autres métamorphoses. Seule Minerve fut de retenue pour foudroyer avec Jupiter, comme déesse des lettres et de guerre, de conseil et exécution, déesse née armée, déesse redoutée on^ ciel, en l'air, en la mer et en terce.
— Ventre sur ventre, dit Panurge, serais- je bien Vulcain duquel parle le poète? No-n. Je ne suis ni boiteux, ni faux monnayeur, ni forgeron, comme il était. Par aventure, ma femme sera aussi belle et avenante comme sa Vénus, mais non ribaude comme elle, ni moi cocu comme lui. Le vilain jambe torte se fit déclarer cocu par arrêt, et en vente figure ' de tous les dieux. Pour ce entendez au rebours. Ce sort dénote que ma femme sera prude, pudique et loyale, non mie ^ armée, rebousse ^ ni écervelée et extraite de cervelle comme Pallas, et ne me sera
I. Conviennent. — 2. Par la tête. — 3. Aussi. — 4. Ribaudaille. — 5. Chauves -souris. — 6 Au. — 7. En vue [veduta, figura, italianisme). — 8. Point. — 9. Revêche.
corival ce beau Jupin, et jà ne saucera son pain en ma soupe quand ensemble serions à table. Considérez ses gestes et beau faits. Il a été le plus fort rufian, et plus infâme cor... (je dis bordelier) qui onques fut, paillard toujours comme un verrat (aussi fut-il nourri par une truie en Dicte de Candie, si Agathocles Babylonien ne ment) et plus bouquin que n'est un bouc (aussi disent les autres qu'il fut allaité d'une chèvre Amalthée). Vertu d'Achéron, il belina pour un jour la tierce partie du monde, bêtes et gens, fleuves et montagnes : ce fut Europe. Pour cetui belinage \ les Ammoniens le faisaient portraire en figure de bélier belinant, bélier cornu. Mais je sais comment garder se faut de ce cornard. Croyez qu'il n'aura trouvé un sot Amphitryon, un niais Argus avec ses cent besicles, un couard Acrisius, un lanternier Lycus de Thèbes, un rêveur Agénor, un Asope flegmatique, un Lycaon pattepelue', un madourré ♦ Corytus de la Toscane, un Atlas à la grande échine. Il pourrait cent et cent fois se transformer en cygne, en taureau, en satyre, en or, en cocu ", comme fit quand il dépucela Junon, sa sœur, en aigle, en bélier, en pigeon, comme fit étant amoureux de la pucelle Phtie, laquelle demeurait en -£gie, en feu, en serpent, voire même en puce, en atomes épicurciques, ou, raagistronostralement ', en secondes intentions. Je le vous grupperai^ au crue 8. Et savez que lui ferai? Corbleu, ce que fit Saturne au Ciel son père (Sénèque l'a de moi prédit, et Lactance confirmé), ce que Rhéa fit à Athys. Je vous lui couperai les couillons tout rasibus du cul. Il ne s'en faudra un pelet'. Par cette raison ne sera-t-il jamais pape ; car testiculos non habet.
— Tout beau, fiUot, dit Pantagruel, tout beau. Ouvrez pour la seconde fois. »
Lors rencontra ce vers :
Membra quatit, gelidusque coït fonnidine sanguis Les os lui rompt et les membres lui casse, Dont de la peur le sang on corps lui glace.
« Il dénote, dit Pantagruel, qu'elle vous battra dos etv^entre.
— Au rebours, répondit Panurge, c'est de moi qu'il pronostique, et dit que je la battrai en tigre, si elle me fâche. Martin bâton en fera l'ofSce. En faute de bâton ^^, le diable me mange si je ne la mangerais toute vive, comme la sienne mangea Cambles, roi des Lydiens.
I. Accouplement. — 2. Représenter. — 3. Patte velue^ — 4. Lourdaud. — 5. Coucou. — 6. Magistralement. — 7. Agripperai. — 8. Croc. — 9. Poil. — 10. A défau
— Vous êtes, dit Pantagruel, bien courageux : Hercules ne vous combattrait en cette fureur. Mais c'est ce que l'on dit que le Jan en vaut deux, et Hercules seul n'osa contre deux combattre.
— Je suis Jan? dit Panurge.
— Rien, rien, répondit Pantagruel. Je pensais au jeu de lourche ^ et trie- trac. »
Au tiers ^ coup rencontra ce vers :
Fcetnineo pncdcc et spoliorum ardehat amore. Brûlait d'ardeur, en féminin usage, De butiner et rober^ le bagage.
(' Il dénote, dit Pantagruel, qu'elle vous dérobera, et je vous vois bien en point, selon ces trois sorts : vous serez cocu, vous serez battu, vous serez dérobé.
— Au rebours, répondit Panurge, ce vers dénote qu'elle m'aimera d'amour parfait. Onques n'en mentit le Satirique, quand il dit que femme brûlant d'amour suprême prend quelquefois plaisir à dérober son ami. Savez quoi ? Un gant, une aiguillette pour lafaire chercher. Peu de chose, riend'importance. Pareillement ces petites noisettes *, ces riottes ^ qui par certains temps sourdent entre les amants, sont nouveaux rafraîchissements et aiguillons d'amour, comme nous voyons par exemple les couteleurs ^ leurs cos "^ quelquefois marteler pour mieux aiguiser les ferrements. C'est pourquoi je prends ces trois sorts à mon grand avantage. Autrement j'en appelle.
— Appeler, dit Pantagruel, jamais on ne peut des jugements décidés par sort et fortune, comme attestent nos antiques jurisconsultes, et le dit Balde, /. ttU. C. de le g. La raison est pour ce que fortune ne reconnaît point de supérieur, auquel d'elle et de ses sorts on puisse appeler, et ne peut, en ce cas, le mineur être en son entier restitué, comme apertement il dit in l. A it praetor, § ult. ff. de Minor. »
COMMENT PANTAGRUEL CONSEILLE PANURGE PRÉVOIR UHEUR OU MALHEUR DE SON MARIAGE PAR SONGES.
« Or, puisque ne convenons ensemble en l'exposition des sorts ^irgiliens, prenons autre voie de divination.
I. (Sorte de tric-trac). — 2. Troisième. — 3. Dérober. — 4. Noises. — 5. Petites disputes ~ 6. Couteliers. — 7. Pierre à aiguiser.
— Quelle? demanda Panurge.
— Bonne, répondit Pantagruel, antique et authentique, c'est par songes, car, en songeant, avec conditions lesquelles décrivent Hippocrates, lih. Péri enypnion, Platon, Plotin, Jamblique, Synésius, Aristotèles, Xénophon, Galien, Plutarque, Artémidorus Daldianus, Hérophilus, Quintus Calaber, Théocrite, Pline, Athéneus et autres, l'âme souvent prévoit les choses futures. Jà n'est besoin plus au long vous le prouver. Vous l'entendez, par exemple vulgaire, quand vous voyez, lorsque les enfants bien nettis', bien repus et allaités, dorment profondément, les nourrices s'en aller ébattre en liberté, comme pour icelle heure licenciées ' à faire ce que voudront, car leur présence autour du bers' semblerait inutile. En cette façon notre âme, lorsque le corps dort et que la concoction* est de tous endroits parachevée, rien plus n'étant nécessaire jusques au réveil, s'ébat et revoit sa patrie qui est le ciel. De là, reçoit participation insigne de sa prime et divine origine, et, en contemplation de cette infinie et intellectuelle sphère, le centre de laquelle est en chacun lieu de l'univers, la circonférence point (c'est Dieu, selon la doctrine de Hermès Trismégistus), à laquelle rien n'advient, rien ne passe, rien ne déchoit, tous temps sont présents, note non seulement les choses passées en mouvements inférieurs, mais aussi les futures, et les rapportant à son corps, et par les sens et organes d'icelui, les exposant aux amis, est dite vaticinatrice et prophète.
« Vrai est qu'elle ne les rapporte en telle sincérité comme les avait vues, obstant^ l'imperfection et fragilité des sens corporels, comme la lune, recevant du soleil sa lumière, ne nous la communique telle, tant lucide, tant pure, tant vive et ardente comme l'avait reçue. Pourtant, reste à ces vaticinations somniales interprète qui soit dextre, sage, industrieux, expert, rationnel, et absolu onirocrite et oniropole ^ ; ainsi sont appelés des Grecs. C'est pourquoi Héraclitus disait rien par songes ne nous être exposé, rien aussi ne nous être celé ; seulement nous être donnée signification et indice des choses à venir, ou pour l'heur^ et malheur nôtre, ou pour l'heur et malheur d'autrui. Les sacrées lettres le témoignent, les histoires profanes l'assurent, nous exposant mille cas advenus selon les songes, tant de la personne songeante que d'autrui pareillement. Les Atlantiques, et ceux
I. Nettoyés. — 2. Autorisées, — 3. Berceau. — 4. Digestion. — 5. S'opposant.— 6. Interprètes des songes (sîmonymes). — 7. Bonheur.
RABSLAIS — Il .
qui habitent en l'île de Thasos, l'une des Cyclades, sont privés de cette commodité, on ^ pays desquels jamais personne ne songea. Aussi furent Cléon de Daulie, ïhrasymèdes, et de notre temps le docte Villanovanus, Français, lesquels onques ne songèrent. « Demain donc, sur l'heure que la joyeuse Aurore aux doigts rosats déchassera 2 les ténèbres nocturnes, adonnez-vous à songer profondément. Cependant dépouillez-vous de toute affection humaine, d'amour, de haine, d'espoir et de crainte. Car, comme jadis le grand vaticinateur Proteus, étant déguisé et transformé, en feu, en eau, en tigre, en dragon et autres masques étranges, ne prédisait les choses à venir, ains ^ pour les prédire, force était qu'il fût restitué en sa propre et naïve ♦ forme, aussi ne peut l'homme recevoir divinité et art de vaticiner, sinon que la partie qui en lui plus est divine (c'est voDç et mens) soit coite, tranquille, paisible, non occupée ni distraite par passions et affections foraines ''.
— Je le veux, dit Panurge. Faudra-t-il peu ou beaucoup souper à ce soir? Je ne le dema,nde sans cause, car si bien et largement, je ne soupe, je ne dors rien qui vaille, la nuit ne fais que rêvasser, et autant songe creux que pour lors était mon ventre.
— Point souper, répondit Pantagruel, serait le meilleur, attendu votre bon en point et habitude.
« Amphiaraus, vaticinateur antique, voulait ceux qui par songes recevaient ses oracles rien tout celui jour ne manger et vin ne boire trois jours devant. Nous n'userons de tant extrême et rigoureuse diète. Bien crois-je l'homme replet de viandes et crapule ^ difficilement concevoir notice des choses spirituelles ; ne suis toutefois en l'opinion de ceux qui, après longs et obstinés jeûnes, cuident ' plus avant entrer en contemplation des choses célestes.
« Souvenir assez vous peut comment Gargantua, mon père, lequel par honneur je nomme, nous a souvent dit les écrits de ces ermites jeûneurs autant être fades, jejunes ^ et de mauvaise salive comme étaient leurs corps, lorsqu'ils composaient, et difficile chose être, bons et sereins rester les esprits, étant le corps en inanition, vu que les philosophes et médecins affirment les esprits animaux sourdre, naître et pratiquer ^ par le sang artériel, purifié et afîiné à perfection dedans le rets admirable qui gît sous les ventricules du cerveau. Nous baillant exem-
I. Au. — 2. Chassera. — 3, Mais. — 4. Naturelle. — 5. Étrangères. — 6. Boisâoa — 7. Croient. — 8. A jeuu. — 9. Exercer.
pie d'un philosophe, qui en sohtude pensant être et hors la tourbe, pour mieux commenter, discourir et composer, cependant toutefois autour de lui aboyent les chiens, ullent' les loups, rugissent les lions, hennissent les chevaux, barrissent les éléphants, sifflent les serpents, braient les ânes, sonnent les cigales, lamentent les tourterelles, c'est-à-dire, plus était troublé que s'il fût à la foire de Fontenay ou Niort, car la faim était on ^ corps, pour à laquelle remédier aboie l'estomac, la vue éblouit, les veines sucent de la propre substance des membres carniformes et retirent en bas cetui esprit vagabond, négligent du traitement de son nourrisson et hôte naturel, qui est le corps, comme si l'oiseau, sur le poing étant, voulait en l'air son vol prendre et incontinent par les longes serait plus bas déprimé. Et à ce propos, nous alléguant l'autorité d'Homère, père de toute philosophie, qui dit les Grégeois lors, non plus tôt, avoir mis à leurs larmes fin du deuil de Patroclus, le grand ami d'Achilles, quand la faim se déclara et leurs ventres protestèrent plus de larmes ne les fournir, car en corps exinanis ' par trop long jeûne, plus n'était de quoi pleurer et larmoyer.
« Médiocrité est en tous cas louée, et ici la maintiendrez. Vous mangerez à souper non fèves, non lièvres, ni autre chair, non poulpe qu'on nomme polype, non choux ni autres viandes * qui puissent vos esprits animaux troubler et offusquer. Car, comme le miroir ne peut représenter les simulacres des choses objectées et à lui exposées, si sa polissure est par haleines ou temps nubileux ^ ofîusquée, aussi l'esprit ne reçoit les formes de divination par songes si le corps est inquiété et troublé par les vapeurs et fumées des viandes précédentes, à cause de la sympathie laquelle est entre eux indissoluble.
« Vous mangerez bonnes poires Crustuménies ^ et Bergamotes, une pomme de court-pendu, quelques pruneaux de Tours, quelques cerises de mon verger. Et ne sera pourquoi devez craindre que vos songes en proviennent douteux, fallaces et suspects, comme les ont déclarés aucuns péripatétiques, on temps d'automne, lors, savoir est, que les humains plus copieusement usent de fructages '^ qu'en autre saison (ce que les anciens prophètes et poètes mystiquement nous enseignent, disants les vains et fallacieux songes gésir et être cachés sous les feuilles chues en terre, parce qu'en automne les feuilles tombent des
I. Hurlent. — Au. — 3. Exténués. — 4. "Mets. — 5 Nébuleux. — 6. de Crustumène. 7. Fruitage (vieilli)
arbres), car cette ferveur naturelle, laquelle abonde es fruits nouveaux et laquelle par son ébullition facilement évapore es parties animales (comme nous voyons faire le moût), est, long temps a ^ expirée et résolue. Et boirez belle eau de ma fontaine.
— La condition, dit Panurge, m'est quelque peu dure. J'y consens toutefois, coûte et vaille, protestant déjeuner demain à bonne heure, incontinent après mes songeailles. Au surplus, je me recommande aux deux portes d'Homère, à Morpheus, à Icelon, à Phantasus, et Phabéton. Si au besoin ils m'aident et secourent, je leur érigerai un autel joyeux, tout composé de fin dumet^. Si en Laconie j'étais dedans le temple d'Ino, entre Oetyle et Thalames, par elle serait ma perplexité résolue en dormant à beaux et joyeux songes. »
Puis demanda à Pantagruel : « Serait-ce point bien fait si je mettais dessous mon coussin quelques branches de laurier?
— Il n'est, répondit Pantagruel, jà besoin. C'est chose superstitieuse, et n'est qu'abus ce qu'en ont écrit Sérapion Ascalonites, Antiphon, Philochorus, Artémon et Fulgentius Placiades. Autant vous en dirais-je de l'épaule gauche du crocodile et du caméléon, sauf l'honneur du vieux Démocrite, autant de la pierre des Bactrians nommée Eumétrides, autant de la corne d'Hammon (ainsi nomment les Éthiopiens une pierre précieuse à couleur d'or et forme d'une corne de bélier, comme est la corne de Jupiter Hammonien, affirmants autant être vrais et infaillibles les songes de ceux qui la portent, que sont les oracles divins.) Par aventure est ce qu'écrivent Homère et Virgile des deux portes de songe, esquelles vous êtes recommandé. L'une est d'ivoire, par laquelle entrent les songes confus, fallaces et incertains, comme à travers l'ivoire, tant soit déliée que voudrez, possible n'est rien voir, sa densité et opacité empêche la pénétration des esprits visifs ' et réception des espèces visibles. L'autre est de corne, par laquelle entrent les songes certains, vrais et infaillibles, comme à travers la corne, par sa resplendeur et diaphanéité apparaissent toutes espèces certainement et distinctement.
— Vous voulez inférer, dit frère Jean, que les songes des cocus cornus, comme sera Panurge, Dieu aidant et sa femme, sont toujours vrais et infaillibles. »