GEORGE SAND
Nohaot, 4 juillet 1859.
Aujourd'hui le Milanais est délivré, le centre de l'Italie a proclamé le principe de Tunilé. La Sicile est soulevée contre le Dourhon de Naples, et Garihaldi est en Sicile. Le bruit de ses victoires y a précédé sa descente, et aujourd'hui, 20 mai, on ignore, là où je suis, si Palerme n'est pas en son pouvoir. H y a, plus que jamais, de la légende dans cette vie aventureuse, mais celte légende, c'est encore de l'histoire. — lUen ne parait impossible à Garibaldi. — En vain les pro-
clamations napolitaines le déclarentbattu et vaincu. Personne n'est dupe, l'histoire parle déjà, et d'avance elle dit : Il est vainqueur.
Est-il possible qu'il succombe ? Non ! Il a tout osé encore une fois : encore une fois, il a tout risqué. Avec une poignée de braves dignes de lui, il va combattre une armée formidable ; le mystère et le prestige l'accompagnent ; un miracle se fait pour qu'il puisse débarquer : l'imagination le cherche avec anxiété dans le labyrinthe des montagnes. La panique est dans le camp ennemi. On fuit avant peut-être de l'avoir aperçu. La terreur est à la cour de Naples. Tout ceci ressemble à un poëme. Cet homme, presque seul, devient l'homme du prodige. Il fait trembler les trônes, il est l'oriflamme de l'ère nouvelle. L'Europe entière a les yeux sur lui et s'éveille chaque matin en demandant où il est et ce qu'il a fait la veille.
C'est qu'il porte en lui la foi des temps héroïques, et, dès lors, les merveilles de la chevalerie reparaissent en plein dix-neuvième siècle. Le monde n'est donc pas mort? Qui donc disait qu'il était vieux, que rien d'invraisemblable n'était plus possible dans cet âge de raison et de lumière.
qiie rien de grand ne pouvait plus émouvoir une civilisation trop avancée et trop positive? Beaucoup de gens habiles, beaucoup d'esprits forts disaient cela hier ; mais que disent-ils aujourd'hui?
Et qu'importe ce qu'ils disent? Où sont ces gens-là et que font ces grands esprits quand il s'agit de chasser l'étranger et de reconquérir la liberté ? Voilà un seul homme, sans argent, sans pouvoir et sans appui, aux prises avec tous les obstacles (luo l'homme peut rencontrer dans la société constituée, et, en un clin d'oeil, cet homme a des amis, des partisans dévoués, des compagnons intrépides, des populations palpitantes autour de lui. Il est donc tout-puissant l'homme qui croit! Il (lit un mot à l'oreille, il fait un signe dans l'ombre : les braves accourent, les moyens s'improvisent, les peuples se lèvent, les dangers reculent avec les obstacles, le monde frémit d'un bout à l'autre et prononce la déchéance du souverain menacé avant nif'nic qu'il ait [)erdu un seul homme. On sent (|ue cela est fatal aujounlhui ou demain, que la conscience humaine le veut, qu(i le doigt de I>ieu est levé, (jue (laribaldi tombant sous une balle, serait encore en esprit
et en apparition surnaturelle à la tête de ses légions victorieuses, et que son nom seul continuerait les prodiges de sa volonté.
L'Italie a aujourd'hui trois hommes éminents sur la brèche , sans compter ceux qui s'abstiennent^ mais qu'émeuvent toujours les profondeurs de l'instinct populaire en lui prescrivant avec éloquence et passion l'unité nationale et l'écrasement total de l'étranger. Ceci n'étant point une discussion de principes, mais un cri de notre cœur vers l'Itahe et la hberté, nous ne parlerons que du trio très-extraordinaire et très-significatif qui représente en ce moment les trois termes subitement rapprochés de la crise : hier, aujourd'hui, demain. Deux de ces hommes se ressemblent beaucoup : Yictor-Emmanuel, s'il n'avait pas la douleur d'être roi, serait avec Garibaldi sous la tente. Retenu par des considérations respectables et des engagements impérieux, il est forcé d'attendre le moment où voxpopuli, vox Dei consacrera son droit et son devoir, le plus sacré des droits politiques quand on en est investi par l'appel ardent des masses, le plus beau de tous les devoirs, celui de constituer une grande nation vivant par elle-même. Le roi Victor représente
donc lo droit do rilalie, et ce droit, par iino faveur de In Providence, tombe aux mains d'un homme proverbialement loyal. Disons, en passant, quQ la (jualificalion populaire de re (jahnitwnnu n'est pas traduite suflisamment par notre mol (ïhonnête homme. Notre vieille locution française de (jalant homme est beaucoup plus littérale. Elle exprime une nuance |)lus italienne et par conséquent plus vive. Elle implique quelque chose de plus qu'une vulgaire et inoffensive probité, elle entraîne l'idée de bravoure et de lierté chevaleresque.
Entre ces deux Ames brûlantes, un esprit tenace et profond protège le destin de lllalie. (Huai ! malheur, comme disent les Italiens, le jour où la sagesse et la persévérance de M. de Gavour ne rassembleraient plus les rénrs do ce quadrige si malaisé à conduire : la noblesse, le peuple, l'armée, le clergé, le passé et le présent devant travailler de concert pour l'avenir.
Certes, M. de C.avour a en lui une notion trésraisonnée de ces trois termes; mais il a été plus spécialement élu par la destinée des temps modernes pour ménager les droits du premier. Garibaldi s'élançant, impétueux, vers l'avenir, repré-
sente le terme extrême. Certes, il est condamné par ses instincts et par le sentiment de sa mission orageuse à s'irriter contre des entraves parfois nécessaires aux yeux du ministre. Le roi Victor est chargé de tout le poids du présent, et il a reçu avec le patriotisme et la loyauté une certaine sérénité de caractère, une santé de l'âme et du corps qui est une force nécessaire à sa périlleuse situation.
Ces trois hommes peuvent-ils se désunir sans un immense danger pour la cause commune? L'instinct des masses qui regardent à distance, — et ce n'est pas un mauvais point de vue pour résumer l'ensemble des choses. — pressent que le salut de la Péninsule est au prix de leur union secrète et profonde.
Et nous oserons le dire, nous dont les instincts suivent résolument Garibaldi dans ses audaces, nous qui croyons que, dans les heures de lutte suprême, les idées doivent faire place aux actions et les réflexions aux élans, nous émettrons pourtant cette opinion qui nous est imposée par un sentiment général, — on pourrait dire universel, — que si le roi Victor et Garibaldi sont le bras et l'épée de l'Italie, M. de Cavour est le
bouclior sans lequel ces preux ne seraient point préservés des lléches de l'embuscade, (iette égide de la raison s'est étendue entre l'Italie militaire et TKurope hostile, méfiante ou insensible. Celui qui la porto et la maintient, a protégé les luttes homériques, il a enflammé les cœurs français pour la délivrance, il a donné confiance aux parlis tiédes, aux esprits craintifs, si dangereux, on le sait, dans leur inertie. Il a rassuré les intérêts, et dés lors toutes les classes se sont levées comme un seul homme; l'abstention est devenue une honte [)ubli(int', honte qui se fût justifiée vis-à-vis d'elle-même, en se retranchant derrière h crainte des idées trop nouvelles et tro[) exclusives.
Nous ne prétendons pas dire que toute autre doctrine que celle de la royauté constitutionnelle n'eût jamais pu chasser l'étranger, même sans la gloiieuse intervention de nos trou|>es. L'Ilahe a prouvé qu'elle pouvait faire, à elle seule, de grandes choses : mais les maiiitenir dans l'assentiment de la majorité des autres puissances, se défendre d'être écrasée brutalement par les unes, abandonnée Idchement par les autres, voilà ce qu'elle n'aurait pu faire avant un demi-
siècle, et voilà ce que la prudence de M. de Gavour a su faire au sein du passé, encore debout autour de lui. Représentant un seul principe opportun et applicable en Italie, il a donc contribué à sa délivrance pour une si large part, qu'il y aurait une grande ingratitude et un réel aveuglement à le nier.
Nous n'ignorons pas que nos vœux pour l'union de ces trois hommes peuvent paraître inadmissibles à beaucoup d'esprits lancés dans la politique italienne, à la suite de Tun des trois noms qui jettent en ce moment un si grand éclat sur elle. Ils peuvent blesser des sentiments naïfs et chauds que nous respectons quand même, des croyances austères que nous ne combattons que dans l'opportunité de leur application, certaines de ces croyances étant les nôtres en principe et pour toujours. Mais nous avons l'intime conviction que quiconque aime l'ItaUe veut qu'elle vive en ce moment par toutes ses forces, par toutes ses grandeurs, par tous ses fibres, par toutes ses gloires. En présence de la lutte nouvelle et formidable, que cache le silence de l'Europe et le faux sommeil de l'Autriche, il faut que l'un ose tout, que l'autre fasse beaucoup, que le troisième veille toujours.
Gela est impossible, à ce qu'il semble. Le passé sera toujours l'obstacle de l'avenir, l'avenir sera toujours le rebelle menaçant le passé, etdans leur rat;ii antagonisme, le présent n'accomplira jamais son évolution historique qu'à travers des déchirements profonds et des luttes désastreuses.
L'histoire le dit : mais l'histoire enregistre aussi des exceptions splendides, des déviations prodigieuses à cette loi terrible. Elle constate que rien de grand, rien de beau, rien de durable ne s'est accompli dans le monde sans un effort surhumain do la volonté, de la conscience et de la [irudence humaines. Là où l'une di^s triiis a fait défaut, le vent d'orage a passé en uiailre farciuche et la nationalité s'est reconstituée avec effort et lenteur sur des ruines, quand elle n'a pas péri.
Fasse le ciel (jue notre aspiration ne soit pas Vaine, et que, sui* les débris des autorités criuiinelles en délire, l'unité p(»lili<pie italienne se constitue sur un sentiment d'unité morale et philosophique !
Fasse le patriotisme, — vertu >ul)lime à laquelle, en de certains paroxysmes, tout doit être sacrilié, — que l'une des forces vives de l'âme italienne n'étouffe pas vidlennuf^nt les deux autres ! S'il en
était ainsi, il faudrait verser des larmes amères sur la plus noble tentative et sur la plus belle espérance qui fut jamais!
Espérons que le miracle commencé s'accomplira, que la révolution patriotique de l'Italie ne périra pas comme toutes les révolutions ont péri pour avoir trop vite usé leurs hommes, et que celle-ci comprendra le nouveau et grand exemple qu'elle est invitée par Dieu même à donner au monde.