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sérieux assurent qu'avant de le tuer, on lui arracha la peau des doigts et de la tête. Ce qu'il y a de sûr, c'est que peu d'exécutions firent sur le peuple une impression si profonde. Aujourd'hui encore, il regarde Ugo Bassi comme un martyr. »
L'historien que je cite ' comme celui dont le récit m'a le plus frappé par sa droiture et son éloquente simpUcité, ajoute:
« Depuis que le calme est revenu à la surface, Garibaldi a de nouveau quitté l'Amérique pour se rapprocher de sa chère Italie et se tenir prêt pour les luttes de l'avenir. » (M. F. T. Perrens écrivait ceci en 1857). « En attendant, il demande à son ancienne profession de marin les moyens de subvenir à son existeace et à celle de ses enfants. Soldat héroïque, on Fa diversement jugé comme général, mais il a conquis Festime de ses ennemis mêmes. Il y a peu de temps encore, le général autrichien d'Aspre disait à un haut personnage piémontais: « L'homme qui aurait pu vous être le plus utile dans votre guerre d'indépendance, vous Favez méconnu, c'est Garibaldi. »
' F. T. Perrens. Deux ans de révolution en Italie. 1848-18/i9.
Quel qiie soit lo personnage auquel l'histortHi fait ici allusion, M. de Cavour s'est souvenu de la parole de rAiitrichien, et Garibaldi, qui était, en 185^, commandant supérieur de l'armée péruvienne, est revenu vivre à Nice, aspirant aux magnifiques événements qui s'accomplissent aujourd'hui avec son concours.
« Depuis cinq ans, Garibaldi vivait retiré avec ses fils sur une petite île située entre la Sardaigne et la Madeleine, l'ile de Caprera. Il faisait de l'agriculture sur une grande éciielle, défrichait des terrains incultes, élevait des constructions rurales destinées à de vastes exploitations. De temps à autre, on l'apercevait, arrivant à Nice sur un petit cutter qu'il avait à sa disposition comme moyen de transport pour ses matériaux. » (M. Anatole de La Forge.)
Ainsi cet esprit actif et sérieux est propre à tout, et les loisirs que la guerre lui laisse sont consacrés aux travaux de première utilité. Celte fécondité d'iritrlligence est remarquable, et montre une haute raison dans une nature impétueuse. Nous citerons encore avec plaisir M. A. de La Forge fwjur dire «pie « les hommes les plus considérables et les plus considérés de la ville, ceux
de la colonie française, Alphonse Karr en tête, savent combien Garibaldi est estimé là-bas. Ce vaillant soldat dont la réputation comme homme privé est inattaquable, a su se conciUer la sympathie et le respect de tous; ses adversaires politiques eux-mêmes reconnaissent l'honorabihté de son caractère. » {Le Siècle, 26 mai 1859.)
« La première fois que je l'ai vu, dit Alphonse Karr {les Guêpes, mai 1859), et que j'ai eu l'honneur de lui serrer la main, c'était à un banquet d'ouvriers, à propos d'un baptême. J'étais assis à côté de lui. Il fut calme, réservé et simple. Cette simplicité se montrait dans toutes ses habitudes. Je le rencontrai ensuite de temps en temps, au bord de la mer, dans le quartier retiré du Lazaret. Le dimanche, il jouait aux boules avec les marins. »
Sans doute le ra de Sardaigne et M. de Gavour ont vu en lui sinon quelque chose de plus, du moins quelque chose de différent de tous les héros qu'ils pouvaient et qu'ils ont su opposer à l'ennemi de la patrie. Ils ont vu dans Garibaldi ce que le peuple y voyait déjà, une sorte de chevalier des anciens jours, un apôtre de la déhvrance, un initiateur comme nous l'appelions, car ils lui
ont donné la mission rjui convenait à sa prestigieuse destinée, à son inlliienco soudaine, au charme de sa parole inspirée, de sa noble physionomie, et à Tenlraînenient de sa foi patriotique. Chargé de soulever les populations contre l'Autriche et d'annoncer la bonne nouvelle tout en harcelant l'ennemi, il remplit un rôle complètement neuf dans Thistoire. Il fait de la révolution au profit de la royauté, et il la fait sciemment, résolument, loyalement, sans être ni dupe ni trompeur.
C'est de sa pensée intime, c'est de son œuvre morale, que nous sommes ici h' plus frappés. Ses exploits sont en ce mumenl dans toutes les bouches, et cette figure poétiijue, rehaussée de tout l'attrait de linconnu, préoccupe, en France, les cœurs et les imaginations d'une manière sensible. Nous n'en sommes j^as surpris. Garibaldi ne ressemble à personne, et il y a en lui une sorte de mystère qui fait réfléchir. Les tètes légères veulent peut-être qu'il doive son prestige à la jeunesse, à la beauté: les uns disent à sa force physique, à sa vuix de stentor; les autres disent à sa taille gigantesque, à son costume de théâtre, etc. Heureusement rien de tout cela n'est vrai aujour-
d'hui, et le prestige dure encore. Garibaldi porte le costume qui convient à son emploi militaire, il n'est plus de la première jeunesse, il a plus de noblesse et de sérénité dans la physionomie que de beauté dans les traits. 11 n'a rien d'un mastodonte ni d'un brigand; il est plutôt d'une nature délicate et choisie où l'âme règne sur le corps et lui communique avant tout sa puissance. 11 a la voix douce, l'air modeste, les manières distinguées, une grande générosité et une immense bonté unies à une fermeté inflexible et à une équité souveraine. C'est bien l'homme du commandement, mais du commandement par la persuasion; il ne peut gouverner que des hommes hbres. Il n'a sur eux que les droits sacrés de la parole donnée et reçue. C'est quelque chose d'enthousiaste et de rehgieux qui n'a pas d'analogue dans les troupes réguhères, et qui forme un épisode des plus étranges dans le temps où nous vivons, au milieu d'une guerre dirigée par de savants calculs et une sévère discipline. Eh bien, ce contraste d'une petite armée de partisans, marchant pour son compte avec la seule préoccupation de vaincre ou de mourir, n'a pas une seule fois entravé ou contrarié les plans réguliers
de l'armée alliée ; et, tout au contraire, Garibaldi, entouré de héros invincibles, à la fois téméraires comme des lions et rusés comme des renards, a poursuivi à sa guise et à sa manière son œuvre personnelle, lancé en avant aux flancs de l'expédition comme un boulot qui ricoche, comme un brûlot qui surprend et dévore, mais surtout comme un apôtre qui persuade, soulève l'indignation, ranime les courages, et brise les fers en criant au peuple opprimé: Aide-toi, le ciel t'aidera !
Et on s'est méfié en France, quelque part, sous l'influence de souvenirs brûlants, de cet homme de fer et de cette âme de feu, sans comprendre la grandeur de sa conduite et de son dévouement. C'est l'ennemi du nom français, disait-on ; c'est le défenseur de Home ; lâchons le mot, c'est un répubhcain et un socialiste.
A présent, il faut bien se taire, car républicain ou non, constitutionnel ou radical, disciple de Manin ou de Mazzini, il est là, ne devant pas permettre qu'on lui demande conq>le de son opinion, et bravant clhKpie jour la mort pour le trionq»hc de la cause (pu; les rois ont embrassée. Kt les rois ont confiance en lui, sans que le peu[)le songe à en
douter, sans que les anciens et les nouveaux amis du grand partisan se battent dans son cœur ni autour de sa gloire, sans qu'une voix s'élève en Italie pour lui reprocher d'avoir trop fait pour la république hier et de trop faire pour la royauté constitutionnelle aujourd'hui.
C'est qu'il est des caractères d'exception audessus de toute atteinte sérieuse. La calomnie, le soupçon, aucun reproche ne peut pénétrer l'or pur de leur cuirasse. « Tout pour la patrie » est leur devise. On sent que nulle considération d'amitié, de prudence, de crainte de l'opinion ne pèse dans la balance quand il s'agit du devoir. Ils savent qu'ils ne peuvent inspirer de défiance fondée à ceux qu'ils servaient hier, non plus qu'à ceux qu'ils servent aujourd'hui; et, quand cela serait, ils crieraient : quand même! et se jetteraient dans le feu en faisant abnégation de tout, même de leur honneur apparent, comptant sur la justice de l'histoire et sur le jugement de Dieu .dans le cœur des hommes de bien.
C'est que de tels hommes ne représentent pas tant une idée particulière qu'un sentiment général. Ils résument l'âme d'une nation, et si l'on voulait y bien regarder, on verrait dans celui-ci
une sorte de personnificaliuii do l'italie renaissante, avec son passé douloureux, ses drames poignants, sa patience muette, son génie d'action exujjérant, et surtout cette haine du joug étranger qui l'ait taire en elle tout vain orgueil et toute discorde funeste quand l'heure est venue d'être ou de n'être pas.