‹ Garibaldi histoire de la conquête des DeuxSiciles Marc MonnierChapitre 1 sur 33 · Garibaldi histoire de la conquête des DeuxSiciles Marc Monnier · texte numérisé non relu

Garibaldi histoire de la conquête des DeuxSiciles Marc Monnier

Naiwance et Jcnnesse de Garibaldi. — Sa campagne du Brésil. — Montevideo. — (1848) Garibaldi en Italie. — Défense de Rome. — Retraite. — Anita.

C’est aujourd’hni l’homme le plus populaire d’Italie, et peut-être d’Europe. 11 ne ressemble à personne, il échappe à toute analyse, il déconcerte les lois de la vraisemblance et le calcul des probabilités, il parait étranger k notre temps et à nos mœurs, on dirait un transfuge des siècles héroïques. Son histoire est une légende, et nul ne la connaît tout entière.

Jamais roman de chevalerie, jamais drame es|>agnol n’a entasgé plus d’aventures impossibles sur une

O A R t B A I, D I. — r ( ) N Q n K T IC

scène aussi larjîe el autour d’un homme aussi fantastiquement fabuleux.

Il naît à Nice en 1807, et dès lors se lance à la mer. Vinftt ans après, il conspire îi Gênes, le lendemain on le retrouve aide d’hôpital à Marseille, puis aiboteur, flibustier, corsaire, chef de côrps francs héroïques, livrant à Montevideo, contre Rosas, des batailles légendaires, des combats de Roland , et en même temps maître de mathématiques, conducteur de Ixeufs, courtier de commerce; aussitôt après, coup sur coup, capitaine en Lombardie et dans le Tyrol, député à Turin, général à Rome, fabricant de chandelles ïi New-York, chercheur d’or en Californie, puis caboteur encore et transportant d’Amérique en Chine , pour engraisser la terre, des excréments d’oiseaux; hier capitaine d’un navire piémontais, aujourd’hui avec l’Italie, et avec nous, contre l’Autriche, entrant le premier en Lombardie avec une poignée de braves qui chassent des armées devant eux.

Veut-on des anecdotes sur sa vie? Tout le monde en a des poignées à citer : je choisis les plus exactes; je les prends dans les livres écrits contre Caribaldi par les ennemis de l’Italie : on ne les soupçonne pas d’aveuglement.

On a peu de traits de ses premières années : « Rien d’extraordinaire, écrit-il, ne m’arriva dans mon enfance. J’eus bon cœur. » Un jour il arracha une patte à un grillon, par brusquerie : il en pleura plusieurs heures enfermé chez lui. Une autre fois, il vit tomber dans un fossé profond et plein d’eau une pauvre femme qui lavait son linge. Il se lança derrière elle et lui sauva la vie. Il avait huit ans.

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l’ius tard, à Marseille, de son bord, il vit à terre une foule de gens qui tendaient les mains en [)Oussant des cris d’angoisse. Lu enfant était tombé k la mer et nul n’osait aller le chercher sous l’encombrement (te vaisseaux qui obstruaient alors le port unique. Garibaldi, d’un saut , atteignit le bonhomme et le mit à sec, puis il disparut dans la foule.

La famille aisée de cet enfirnt parvint, à grahd’peine, à retrouver le sauveur et lui offrit une riche récompense. Il n’accepta qu’une poignée de main et disparut de nouveau.

Plus tard, à Huenos-Ayres , dans une tempête qui entrechoquait les navires, il alla chercher jusqu’entre les ancres que les vagues arrachaient du sable un pauvre nègre qui se croyait déjà mort.

Mais ce n’étaient là que des hor.s-d’œuvre. Il fallait le voir au combat sur sa barque, attaquant des vaisseaux, et même des vaisseaux anglais qu’il parvenait seul à capturer, ou bien à cheval, à toutes brides, à travers la mêlée , ses yeux pleins d’éclairs, son front empanaché, son corps trapu dans ;une tunique (écarlate, et secouant au vent la crinière fauve qui Iqi fait une tête de lion ; il fallait le voir devant ses braves, sur les remparts de la ville éternelle ou sous les murs de Velletri, où il enferma l’armée battue du roi de Naples, qu’il faillit ramener en triomphe au peuple l’omain.

Au Drésil ,• après d’affreux combats, une balle lui avait traversé le cou, entrant sous la mâchoire gauche et s’arrêtant sous l’oreille droite. Après deux évasions et huit mois de cachot, où il subit le supplice de l’estrapade, il recommença la guerre. Avec treize Italiens,

(iA lUBAI.Dl. — CONQUfiTK

il mit un capitaine et cent vinf(t hommes en fuite. « L'n homme libre vaut dix esclaves, » disait-il fièrement. Une autre fois, dans un assaut, il rampa jusqu’aux canonnières d’une forteresse et y serait entré par là si on l’avait suivi.

Étranges combats! campagnes nomades, sans feu ni lieu , sans refuge après les défaites. On combattait où l’on se trouvait, tantôt sur terre, tantôt sur mer, au milieu des brisants, au haut des montagnes; -on faisait des miracles et l’on mourait inconnu. — Les blessures se pansaient avec de l’eau fraîche « quand elles étaient graves. » — Laissons parler Garibaldi. — « Le blessé sentait lui-même son état. S’il n’espérait pas en revenir, il appelait son meilleur ami , lui indiquait ses courtes dispositions testamentaires et le priait de l’achever d’un coup de fusil. L’ami examinait le blessé; puis, s’il était de son avis, on s’embrassait, on se serrait la main , et un coup de fusil on de pistolet faisait le dénoûment du drame. »

Tout paraît fabuleux dans ces campagnes. Chaque jour des escarmouches fantastiques, sans précédents ni équivalents dans les luttes régulières de nos joui*s. Quand les lagunes étaient bloquées par les vaisseaux ennemis, Garibaldi tirait ses bâtiments à terre, et, les faisant traîner par deux cents bœufs à travers un espace de cinquante-quatre milles, il allait les lancer ailleurs à la mer. Cet homme incroyable a subi toutes les disgrâces possibles : un naufrage, où il a j)erdu seize hommes sur trente, des défaites où ses meilleura braves sont tombés autour de lui, des emprisonnements, des tortures, des privations horribles, des angoisses et des désespoirs sans nom ; malgré l’éclat

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(le ses armes et l’audace de ses coups de main, il a été battu presque toute sa. vie, et il a vécu cependant, survivant à tous ceux qui le suivaient dans ses aventures; il a échappé à tous l(îs dangers les plus terribles, aux tempêtes, aux incendies, aux balles des Tyroliens, à nos baïonnettes, parce que l’Italie avait besoin d’un homme et que cet homme ne pouvait être que lui.

Car il est seul de sa loyauté, de son audace, de sa puissance et de son autorité, je ne dis pas en. Italie seulement, je dis dans le monde. Je ne parle pas de sa simplicité si complète qu’elle paroît étudiée , je ne parle pas de son désintéressement qui l’a toujours laissé — lui qui remue des armées et des millions — dans une pauvreté presfjue navrante. (Il dut recevoir une nuit, sans chandelle, la visite d’un amiral français). Je ne parle pas de sa générosité presque insensée sur les champs de bataille; il défend à ses hommes de tirer sur le soldat ennemi qui vient de faire une belle action. — « Conservons les braves, dit-il, ils sont de notre race. » — Je.ne parle pas des recueillements et des ivresses poétiques où il se plonge oubliant tout, même l’ennemi, quand il entend chanter le rossignol. Tous ces traits devraient être multipliés à Finfini si l’on voulait retracer minutieusement cette figure étrange et sympathique. Je m’en tiens aux faits d’armes : et j’en cite encore un ou deux pris au hasard, pour expliquer ce qu’il y a de plus merveilleux en lui, son prestige et sa force.

A Montevideo, où il nourrit d’abord sa femme et son premier enfant, en donnant des leçons d’algèbre, on lui confia le commandement d’une llottille. Il s’engagea dans un fleuve où il s’engrava ; survint la Hotte

U A HIHALDI. — rONQUftTK

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«Miiiemie; il était pris, niais il ne se rendit pas. Il soutint pendant trois jours une lutte acharnée contre l’amiral Brown, excellent marin anglaise! d’un grand cœur. Il épuisa d’abord ses munitions; puis il brisa les chaînes de ses ancres et en chargea les pièces, les iKiurrant de tout le fer et de tout le bronze qui lui tombait sous la main. Enfin n’ayant plus une once de métal, il descendit ses gens dans les canots, laissa derrière lui une traînée de poudre, y mit la mèche et sauta dans une barque pendant que la flottille éclatait en l’air en faisant le plus grand mal aux ennemis.

Il descendit à terre ; mais il y trouva une armée qui l’attendait, l’infanterie de Hosas. Comment il put lui écliappcr, nul ne le sait ; on sait seulement que p(‘U (le temps après il avait d’autres vaisseaux et d’autres soldats sous ses ordres. Dans les terribles journées du Cerro, de las très Cruces, de la Bayaila et du Salto, il fit des miracles effrayants.

On disait de lui ce qu’on dit aujourd’hui de nos turcos : c’était un diable. Il se glissait la nuit, sur des pontons à rames sourdes, entre les vaisseaux ennemis pour en percer les quilles, ou plongeait jusqu’aux ancres pour en limer les chaînes, ou frottait les poupes de résine et y mettait le feu.

En jour, Montevideo restant bloqué par l’escadre argentine, il offrit d’aller à Buenos-Ayres avec ses Italiens et d’enlever le général Bosas. On ne lui permit pas cette témérité, craignant de le perdre, et l’on eut tort : il l’aurait fait.

« Puisque vous ne me laissez pas enlever Bosas, laissez-moi du moins chasser Brown, » dit-il aux magistrats de la ville.

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Tout Monteviileo «e mit aux fenêtres, sur les muraille? et sur les toits, même sur les tergues et les hunes des vaisseaux du port, pour voir ce que Garil)aldi voulail taire. Il arma trois petites fustes de huit canons et donna la chasse à l’ennemi qui en avait quarante-quatre ; mais il lui courut sus avec tant de rage et d’aplomb, avec des harpons et des grappins qui jetaient tant d’éclairs au soleil, avec une si formidable résolution d’alK)rder et de se battre à l’arme blanche, combats furieux où ses légionnaires se ruaient comme des lions, que l’amiral Brown refusa la bataille et gagna le large,

Garibaldi rentra en triomphe dans le port aux acclamations de la ville. Les pavillons de tous les pays furent arborés en son honneur.

Voici maintenant son rapport sur l’afiaire du ScUto Sant’-Antonio, le plus terrible combat qu’il ait jamais soutenu.

« Frères ,

« Avant-hier, nous avons eu, dans les champs de Sant’-Antonio, à une lieue et demie de la ville, le plus terrible et le plus glorieux de nos cornbats. Les quatre compagnies de notre légion et une vingtaine d’hommes de cavalerie, réfugiés sous notre protection, non-seulement se sont défendus contre douze cents hommes de Servando Gomcz , mais ont entièrement détruit l’infanterie ennemie, qui les avait assaillis au nombre de trois cents hommes. Le feu, commencé à midi, à fini à minuit.

« Ni le nombre ni les charges répétées de l’ennemi, ni sa masse de cavalerie, ni les attaques de ses fusiliers

GARIBALDl. — CONQUÊTE

à pied, n’ont rien pu sur nous; quoique nous n’eussions d’autre abri qu’un hangar en ruine soutenu par quatre piliers , les légionnaires ont constamment repoussé les assauts des ennemis acharnés, tous les officiers se sont faits soldais dans cette journée; Anzani, qui était resté au Sallo et auquel l’ennemi intima l’ordre de se rendre , répondit la mèche à la main et le pied sur la sainte-barbe de la batterie, quoique l’ennemi l’eût assuré que nous étions tous morts ou prisonniers.

« Nous avons çu trente morts et cinquante blessés ; tous les officiers ont été frappés, moins i'carone, Saccarello aîné et Traversi, tous légèrement.

« Je ne donnerais pas aujourd’hui mon nom de légionnaire italien pour un monde d’or.

« A minuit, nous nous sommes mis en retraite sur le Salto ; nous restions un peu plus de cent légionnaires sains et saufs. Ceux qui n’étaient que légèrement atteints marchaient en tête , contenant l’ennemi quand il s’émancipait par trop.

« Ah 1 c’est une affaire qui mérite d’être coulée en bronze!

« Adieu ! Je vous écrirai plus longuement une autre fois.

« Votre Giuseppe Garibaldi. >»

Et il a raison, l’homme brave entre tous, de louer les braves qui le suivent.

Il n’a jamais eu avec lui que des hommes habitués à regarder la mort, des toreros, des contrebandiers, des pirates, des chasseurs de bêtes fauves : l’un d’eux qui s’était battu avec un tigre avait eu, d’un coup de

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griffe, une joue, une oreille et un œil emportés; ces héroïques bandits, qui faisaient peur et plaisir à voir, n’avaient jamais plié que sous leur chef et tremblaient devant lui comme des femmes.

’ Aujourd’hui ([u’on lui rend justice et qu’il combat pour la sainte cause de son pays, il commande une légion de gentilshommes. Mais il les a rendus, en quelques heures, aveuglément soumis, héroïquement terribles comme ses gauchos et ses forhans d’autrefois.

Sous les murs de Velletri, où Garibaldi donna une si rude leçon au roi de Naples, un de ses compagnons nommé Manara avec une vingtaine d’hommes s’arrêta en passant devant la musique qui jouait un air gai. — Les Napolitains les criblaient de balles et de mitraille. Mais la musique était à mourir de rire. Les Garibaldiens s’arrêtèrent sous les balles et la mitraille et se mirent à dan.ser.

Un boulet de canon emporta deux danseurs et fit taire les musiciens. Mais .Manara s’écria : Eh bien , la musique ?

La musique reprit et l’on dansa de plus Ixîlle. Tels sont les hommes de Garibaldi.

Voulez-vous connaître à présent les femmes de ces hommes ? A Rome, un jour de bataille, un boulet avàit brisé les reins d’un jeune soldat. Couché sur, une civière, le jeune soldat avait croisé les mains, levé ks yeux et il était mort. Un officier se précipita sur le cadavre et le couvrit de baisers. — Il embrassait le corps de sa femme qui s’était vêtue en soldat pour le suivre.

Voulez -vous connaître enfin les vieillards? « Un

G AIUBAI.Ul. — COXgUÊTK

père, dit Garihaldi (j’emprunte tous ces derniers triiits à stfs Mémoires), un père, ayant son premier fils frappé et près de mourir, m’amena le second, âgé de treize ans, en me disant : Apprends-lui à venger son frère ! Son aïeul, le vieil Horace, n’eût pas fait mieux. »

Ces faits nous ont ramené en Italie,' le vrai théâtre des exploits de Garihaldi. En Améri([ue, il combattait pour une bonne cause, mais non pour 1a sienne; en volontaire, mais non pas en patriote; depuis 18üj8 il rentra dans sa patrie, et lui donna ses hommes et son sang. Il s’offrit à tous ceux qui prcnnetlaientune Italie; à Pie IX d’abord, puis à Charles-Albert qui ne voulut pas de lui. Garihaldi n’en marcha pas moins contre les Autrichiens et il combattit malgré le roi. La paix conclue, il tint seul la campagne avec sept cent cinquante hommes.

Entouré un jour par sept mille Autrichiens, il fit une trouée sanglante dans leurs rangs et leur échappa une nuit, par miracle. Il ge sauva en Suisse et reparut à Home, contre nous.

Je passe sur cette aventure qui ne fait pas honneur à notre France. Je ne rappelle pas les tristes batailles dont nous prenons aujourd’hui de si magnifiques revanches en combattant cette fois pour une cause française, celle des nations et de la liberté.

En mot seulement sur le dernier jour de la république romaine.

J’emprunte ce passage à Vecchi, soldat et narrateur de cette campagne douloureuse : « Nous étions enfermés à la villa Spada, où nous soutenions un effroyable feu de mousciuefs et de carabines. Nous commen-

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dons à manquer de munitions, quand le général Garibàldi parut avec une colonne de légionnaires etquelques soldats du 6® régiment de ligne, commandés par Pasi, .décidé ([u’il était à frapper un dernier coup, non pas pour le salut, mais pour l’honneur de Rome. Réunis à nos compagnons, nous nous élançâmes sur la brèche, frappant avec des lances, des épées, des baùkwmettes : la poudre et les balles manquaient. Les Français, étonnés de ce terrible choc, reculèrent d’abord; mais d’autres survinrent, en même temps que l’artillerie, pointée sur nous, commençait à nous enlever des files tout entières. L’enceinte Aurélienne fut prise et reprise ; il n’y avait pas un endroit où poser le pied, si ce n’était sur un mort ou sur un blessé.

« Garilialdi, pendant cette nuit, fut plus grand que je ne l’avais jamais vu, plus grand que personne ne le vit jamais. Son épée était féclair; chaque homme frappé était un homme mort. Le sang d’un nouvel adversaire lavait le sang de celui qui venait de tomber. On eût dit Léonidas aux Thermopyles, Ferruccio au château de la (îavissana. Je tremblais de le voir tomber d’un instant à l’autre ; mais non, il resta debout comme le Destin. » <

Garibaldi sortit le dernier de Rome. Il faut lire dans Luigi Garlo Farini le récit de cette retraite. Notez que Farini est un historien conservateur.

Garibaldi, guidé par Giceruacchio l’homme du peuple, nous avait échappé. 11 était à Tivoli, avec ses bagages, ses munitions et ses armes. 11 voulait aller à Spoleto, pour y transporter la république romaine, et résister encore jusqu’au dernier moment. Mais la république n’osa pas l’y suivre. Il fallait traverser les

GABIBALDI. — CONQUÊTE

Autrichiens qui étaient en Toscane, dans les Légations, partout. Garibaldi partit pour Venise.

. Il avait devant lui les Allemands, derrière lui les Français, les Napolitains, les Espagnols. Il était enfermé dans un cercle de fer. Mais en disséminant sa petite armée et en tenant partout l’ennemi en éveil, toujours en marche, toujours l’œil ouvert, un pied en Toscane et l’autre dans lés États romains', se glissant la nuit par des sentiers impossibles entre quatre armées et essayant encore dans sa fuite de soulever les peuples abattus, diminué de jour en jour par les fatigues, les défaillances et les défections de ses hommes, et blessé lui-même à la tête dans un combat furieux, accompagné de sa femme Anita qui était enceinte, pressé de tous côtés, poursuivi à outrance et ne voulant pas se rendre vivant, ni mourir avant que l’Italie fût morte, — il parvint enfin, par des miracles de persistance et d’audace, à se jeter avec les derniers débris de l’armée romaine sur la terre libre de Saint-Marin.

Làf il fit une proclamation où il déliait de tout enga- ‘ gement ses camarades. Cependant l’Autriche n’était pas satisfaite. Elle marchait avec dix mille hommes sur la petite république et menaçait de l’envahir si les Italiens ne jïosaient pas les armes. Et s’ils les posaient d’eux-mêmes , elle promettait à Garibaldi de le renvoyer libre en Amérique, à ses soldats de les renvoyer libres chez eux.

Trois cents hommes répondirent : à Venise !

• Garibaldi leuravaitdit:«Aqui veut me suivre, j’offre ,, / de nouvelles souffrances, de plus grands périls, la mort peut-être : des pactes avec l’étranger», jamais ! »

DES DBUX-SICILEfe.

Ils partirent.

A Cesenatico ils prirent treize barques de pêche et entpèrept dans la mer.

Pendant ce temps les Autrichiens les cherchaient partout, menaçant de mort tous ceux qui leur auraient donné un verre d’eau ou une botte de paille. Puis ils envahirent Saint-Marin et se vengèrent sur ceux qui avaient posé les armes. Aux Romains, la bastonnade ; aux Lombards, la prison.

Les barques arrivèrent en vue de Venise. Mais là, dispersées par le vent contraire et la Hotte autrichienne, elles tombèrent, huit sur treize, dans les mains de l’ennemi. Garibaldi fut rejeté sur les terres romahies. Là ses compagnons se débandèrent ; allant au hasard devant eux, errant dans les bois, chassés et tués comme des bêtes fauves, abandonnés sans sépulture , ils disparurent tous.

Ciceruacchio le Transtévérin était de ces derniers hommes: on ne sait où il est mort.

« Ainsi, dit Farjni, finit la république romaine. »

Mais Garibaldi n’est pas de ceux qui tombent. La superstition napolitaine le croit immortel. Il partit avec sa femme enceinte et s’enfonça dans les terres, reconnu, mais accueilli, secouru par les autorités, malgré l’Autriche. Il marcha ainsi deux joues, avec un courage qui ne faiblit jamais.

Mais au troisième jour il eut un affreux malheur : il sentit s’affaisser dans ses bras et mourir sa femme exténuée, son Anita.

C’était une créole. 11 l’avait épousée en Amérique au bruit des canons, au sifflement des boulets. Le jour de ses noces il s’était jeté avec elle sur un esquif

GARIBALDI. — CONQUÊTE

et lancé à la mer en faisant sauter derrière lui ses bâtiments. Depuis lors il l’avait .toujours eue à ses côtés partafteant ses périls et suivant sa fortune. Elle n’était femme que pour l’adorer.

ün jour, dans un combat acharné, les brésiliens l’avaient prise. On vint lui dire, dans sa prison, que son mari était mort en voulant la sauver. Elle ne pleura pas, mais la nuit, {^lissant entre ses geôliers, elle courut sur le champ de bataillé. p;lle y parvint à l’aujie et chercha Garibaldi parmi les cadavres. Elle les regarda tous en face et voyant qu’il n’y*était pas, elle leva les yeux au ciel et bénit Dieu.

Fuis, errant seule, pendant deux jours et deux nuits dans les bois, elle regagna le camp des insurgés et son mari qui la croyait morte.

Elle lui avait donné trois enfants et portait le quatrième dans son sein, quand elle expira.

Garibaldi survécut à cette femme héroïque. Échappé seul au naufrage, il traversa l’Italie ; puis reparut à Tunis, en Chine, au Pérou, presque toujours caché comme un demi-dieu dans les nuages. On ne pouvait le suivre, ni savoir où il était.

Le sait-on beaucoup mieux, maintenant que l’Europe entière a les yeux sur lui ? 11 marche à quelques pas de nous, et il nous échappe encore. Il disparaît dans la poussière du combat et dans la fumée de la poudre; puis,. tout à coup, on apprend qu’il a pris une ville ou chassé une armée avec une poignée de solda tS;

Voilà l’homme.

Et maintenant, avant de raconter sa dernière conquête, nous allons la justifie^en reproduisant quelques-

DES DEUX-SICILES

unes de nos notes ' sur les tristes règnes de Ferdinand II et de François II. Après avoir lu ces pages, il n’y aura, nous l’espérons, pas un seul de nos lecteurs qui s’obstine encore à contester le droit de Garibaldi, la justice de sa cause et la légitimité de ses armes.

Je pourrais avec ces notes essayer de composer une histoire, mais je n’en veuî^ rien faire, parce qu’on n’écrit pas rhist'oire d’aujourd’hui. Je ne songe <ju’à préparer des matériaux à ceux qui l’écriront un jour, . — au plus tôt dans un demi Siècle. Je laisse mes notes telles quelles ; elles rendront mieux ce qu’elles ont à rendre: l’anecdote du jour et l’impression du moment.

Les historiens futurs me sauront gré de cette modestie.

Je leur offre tout ce que je sais faire : un travail de bonne foi.

1. Ces notes ont paru queliiuefois, non signées et sous forme de correspondance, dans divers journaux. Que le leéteur ne s’étonne pas s’il les retrouve de temps en temps dans sa mémoire.

le

O A lU B AL DI, — CONQUÊTE

I'ERDINAND 11

Ferdinand II malade. — Coup d'œil sur son rbgne. — Les conspirations.

— Sysl'cme de corruption. — Le cierge. — L'instruction publique. — La ceiisure. — Révolution de 1848. — La Constitution napolitaine.

— Les suspects. — Intrigues de cour. — Situation du duc de Calabre. — Ulspoaitlons des partis. — Mort de Ferdinand II.

Naples, 1" mai 1859.

Dans un jiays où le roi est tout, c’est du roi seul qu’on s’occupe, et quand le roi est malade, les annales de ce pays ne sont plus qu’une série de bulletins de santé. Voici dono, pouf aujourd’hui , les nouvelles de Naples. Le 26, il y avait persévérance « dans l’amélioration '.les phénomènes de l’infirmité du roi , notre seigneur. » — Le 27, l’amélioration continuait, non plus des phénomènes, mais de la maladie; c’était la première fois que les signataires des bulletins employaient ce mot rassurant.

Lt aussitôt, dans tout Caserte, on se mit à crier au miracle, Les uns remerciaient saint Gaëta*n, les autres saint Janvier, plusieurs la feue reine .Marie-Christine, qui était apparue à un mendiant pour lui annoncer (|ue le roi vivrait. Ce mendiant avait été reçu et fêté à

DES DEDX-SICILES.

Caserte. Cependant, le malade continuait à ne pas se montrer; les bulletins étaient, dit-on, dictés par la reiné. Le roi va mieux, disait-elle, — et la faculté répondait ; Amen !

Un des patriarches de l’Académie de médecine', le professeur Luccarelli, fut mandé à Caserte par laprince héréditaire. Après une heure d’attente au château, on lui fit dire qu’il ne verrait pas le prince , mais qu’il aurait le droit de causel’ avec l’un des chirurgiens ordinaires de S. M. Le chirurgien fut donc présenté au médecin , et lui fit tm discours très-long et très-circonstancié , où il lui exposa tous les. phénomènes de la maladie, et, sur ces communications verbales, il lui demanda son avis. M. Luccarelli répondit qu’il ne pouvait le donner sans voir le malade. On lui objecta qu’il n’était pas visible. Et comme il persistait à ne vouloir se déclarer que sur une observation personnelle, on le pria poliment de se retirer.

Enfin, le dernier bulletin officiel a confessé de nouvelles inquiétudes. « D’hier à ce matin, dit-il, est intervenu quelque léger désordre de plus {di più) dans la maladie du roi, notre seigneur. »

Avec ces alternatives de craintes et d’espérances, le gouvernement reste suspendu ; il en résulte une incertitude pire que là guerre, et Un désordre pire que la révolution. >

2 mai. '

11 y a un contraste singulier et qui frappe tous les esprits, entre les événements de l’Italie du nord et ceux de l’Italie méridionale. Là-haut le Piémont uni à

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la France et appuyé' plus solidement encore sur les idées éternelles de patrie et de liberté, marche 'à la conquête de la Lombardie. Ici, dans son triste château de Caserte, le roi Ferdinand 11, abandonné de son peuple et de l’Europe, l’irréconciliable ennemi des idées libérales et des idées italiennes, s’éteint misérablement dans le silence et dans l’oubli.

Les sympathies soulevées dans le monde entier pour Victor-Emmanuel, et l’indifférence qui ne regarde même pas le lit de mort de Ferdinand, montrent 'déjà quel sera le jugement de l’histoire. 11 ne m’appartient pas de le devancer sur ces feuilles volantes: je veux seulement, à la fin de ce triste règne, attacher un dernier regard sur le roi mourant.

Il a été traité de mille manières ; porté aux nuesou jeté plus bas que fange par les hommes extrêmes des deux partis. Quant aux esprits modérés, qui sont bien souvent les plus faux de tous, ils n’ont fait que l’adoucir et l’atténuer: ils l’effacent. Tâchons de le juger sans colère, mais sans faiblesse, et, disant le bien et le mal, de le comprendre et de l’expliquer.

Ferdinand 11, c’est le roi absolu, dépaysé dans notre siècle. Du temps de l.,ouis XIV, il eût été logique et grand peut-être. Après 89, après le passage de la France à Naples, après le contre-coup de 1830, il n’a été qu’un anachronisme fatal, un paradoxe insensé.

Je ne crois pas, quoi qu’eu aient dit les écrivains tout d’une pièce, qu’il fût né féroce et perfide; je ne crois pas aux monstresj et Néron lui-même ne me paraît vrai que dans Britannicus. Je n’admets point cette hérédité de vices dont on a fait une loi pour condamner les dynasties, loi qui fait retomber sur les enfants l’ini-

DES DEUX-SICILKS,

quité des pères bien au delà de la troisième et de la quatrième génération.

Par malheur l'I y a des erreurs fatales qui sont plus tenaces que les défauts et qui s,’enracintnt dans les familles royales. Cette fatalité de transmission que je nie dans les caractères personnels, je la reconnais dans certaines idées dynastiques. Et ceci, non-seulementà Naples, mais partovit, en France, en Angleterre, en Russie, en Autriche, même en Piémont, dans la maison de Savoie, qui, depuis son avènement, tend à absorber l’Italie et qui justifie cette ambition à force de courage et d’honneur.

La tradition dynastique -des Rourbons de Naples depuis Charles III peut-être, et en tout cas depuis Ferdinand I, est le gouvernement absolu à tout prix, maintenu par tous les moyens : comptez les dates perfides et les dates sanglantes: 1868, 1821, 1816, 1799, — et j’en passe!

Cette tradition de famille s’est imposée fatalement à tous ses membres. D’une suite d’holnmes très-divers, elle a fait une succession de tyrans.

Déjà en 1806, par un décret du 30 mars. Napoléon avait élevé son frère Joseph au trône de Naples, la dynastie des Bourbons étant « incompatible avec l’honneur de la couronne impériale et avec lé repos de l’Europe. »

Ferdinand fut donc forcément un mauvais roi. 11 n’était cependant pas un méchant homme. J’ai connu des hommes de bien qui vécurent longtemps dans son intimité. Ils s’accordent tous à vanter ses ([ualités personnelles et ses vertus de famille. 11 aimait sa maison, il avait des mœurs sévères, un esprit plaisant et judi-

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cieux. Sauf en politique, il était enclin à la clémence. 11 croyait beaucoup trop à ses prêtres, mais il croyait aussi en Dieu. Parcimonieux pour lui-même, il donnait pourtant et beaucoup aux pauvres. Il se montrait familier, indulgent, bon homme avec ceux qui lui étaient dévoués. Il promettait volontiers et n’oubliait pas toujours ses promesses. 11 aimait le peuple et riait de bon cœur en patois avec les âneries de Castellamare et d’Ischia.Tl tolérait toutes les infériorités et les comblait de faveurs et de grâces. Gentilhomme campagnard, un peu volontaire, mais bon diable au fond, ayant du caractère et de l’adresse, il était né pour faire le bonheur d^un petit peuple de paysans. 11 aurait vécu longtemps , ce roi d’Yvetot , et enrichi sa famille. — Je jn’aperçois que je parle de lui comme s’il était déjà mort.

Je vais plus loin; je crois qu’il aurait fait un bon roi — dans un autre sièck*. Son acte souverain , en montant sur le trône*, contenait de magnifiques promesses, et les premières années de son règne essayèrent de les tenir. — .\insi, le 11 novembre 1830, il renonçait en faveur du trésor à 180,000 ducats annuels de sa liste civile, et il abolissait les chasses qui coûtaient trop d’argent. (11 avait trouvé les finances dans un état pitoyable). Le 18 décembre, il accordait des grâces politiques et rendait aux suspects leurs droits civils. Le h janvier 1831, il faisait surveiller et réformer les œuvres de bienfaisance. ^Le 11 janvier, il abandonnait encore 190,000 ducats île sa liste civile. Le 30 mai, il accordait de nouvelles grâces politiques et rappelait

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