SS
« François etc.,
« Puisque un hardi condottiere, avec toutes les forces dont l’Europe révolutionnaire dispose, a attaqué nos domaines invoquant le Jiom d’un souverain d’Italie, parent et ami, nous avons, par tous les moyens en notre pouvoir combattu {rendant cinq mois pour l’indépendance sacrée de nos États. Le sort des armes nous a été contraire. L’entreprise hardie que ce sou- • verain, de la manière la plus formelle, protestait ne ‘ pas reconnaître, et qui pourtant, pendant le cours de néfiociatiqns tentées pour établir un accord intime , recevait, surtout dans ses États, secours et appui, cette entreprise, à laquelle toute l’Europe, après avoir proclamé le princi{)e de nort-intorvention, assista in- <
différente, nous laissant seul lutter contre l’ennemi de tous, est sur le point d’étendre ses tristes effets jusque sur notre capitale.
«- D’autre part , la Sicile et les provinces du continent, de longue main et de toutes manières travaillées par la révolution , dont la pression les a soulevées , ont formé des gouvernements provisoires avec le titre et sous la protection nominale de ce souverain, et elles ont confié à un prétendu dictateur l’autorité et le plein, arbitre de leurs destinées.
« Fort de nos droits, fondés sur Thistoire, sur les engagements internationaux et sür le droit public euro{)éen, tandis que nous comptons prolonger autant qu’il nous sera possible notre défense, nous ne sommes pas moins décidé à n’importe quel sacrifice pour épargner les horreurs d’une Iptte et de l’anarchie à cette vaste métropole, siège glorieux des plus anciens sou-
O A RI U AI, DI.— CONQUÊTE
venirs , berceau des arts et de la civilisation du royaume,
<( En conséquence, nous sortirons avec notre armée hors de ses murs , nous confiant dans la loyauté et dans l’amour de nos sujets pour le maintien de l’ordre et du respect dû à l’autorité.
« En prenant une pareille délerminàtFon , nous sentons cependant en naême temps le devoir que nous dictent nos droits anciens et inviolables , notre bon- , neur, l’intérêt de nos héritiers et successeurs, et plus ôncore celui de nos bien-aimés sujets, et nous protestons hautement contre tous les actes juslqu’ici con-. sommés et les événements qui se sont accomplis et qui s’accompliront à rayenir. Nous réservons tous nos titres et toutes nos raisons émanant des traités et des droits sacrés'et incontestables de succession. Nous déclarons solennellement tous les événements et tous les faits mentionnés nuis, illégaux et sans valeur, remettant pour ce qui nous regarde, dans les mains de Dieu tout-puissant, notre cause et celle de nos peuples, dans la ferme assurance dé n’avoir pas eu, pendant le temps si court de notre règne, une seule pensée qui n’ait été consacrée à leur bien et à leur bonheur. Les institutions que nous leur 'avons irrévocablement garanties en sont le gage.
« Cette protestation sera transmise par nous à toutes les cours, et ^ nous voulons que, signée par nous, munie du sceau de nos armes royales et contre-signée par no'tre ministre des affaires étrangères, elle soit conservée dans nos royaux ministères d’État, des affaires étrangères, de la présidence du conseil des ministres et de grâce et justice, comme un monument
DES C1ÎUX-SICII.ES.
de notre constante volonté d’opposer toujours la raison et le droit à la violence et à l’usurpation.
« Naples, 6 septembre 1860.
«Signé : François.
« Contre-signé ; Jacques de Martino.
Là-dossus, le roi a, retiré toutes ses troupes de Salerne et de Nocera, et les ^ rassemblées à Gapoue, où se forme un nouveau’ camp. 11 est faux que les- Bavarois aient passé hier à Garibaldi ; épargnons-leur cette dernière honte. De leur part, ce ne serait qu’une trahison. L’indiscipline est dans leurs rangs; ’ds se sont soulevés d’abord contre leurs sous - officiers , puis contre leurs officiers, qui appartiennent aux anciens régiments suisses. Ces Bavarois sont, en général, des, Tyroliens et des Bohémiens : ils voient de mauvais œil des Helvéticns à leur tête. Ils. sont de plus épuisés et irrités par les marches continuelles et inutiles qu’ils ont faites depuis un mois.
Croyez-vous que ces derniers jours on a changé trois ibis coup sur coup le plan de campagne? Le premier plan était d’attendre l’ennemi entre Eboli et Salerne ; le second, d’échelonner les troupes dans les passages difficiles qui séparent Naples de Salerne d’Avellino ; le troisième plan, le meilleur peutêtre, était de déployer les chasseurs sur les hauteurs qui dominent ces défilés; la défense eût été formidable. Puis, pour la quatrième fois, on change d’idée et l’on se réfugie dans les places fortes. 11 y a de quoi désespérer des hommes qui veulent se battre, et il y en a beaucoup chez les étrangers; soldats de la
G ARIB AL DI. — CONQUÊTE
dernière guerre, ils espéraient une revanche de Solferino.
Et ainsi, reculant toujours,Jes soldats rdya:ux ont fait à Garibaldi, le dictateur, une entrée triomphale à Naples.
Mais, avant dè la raconter, j’ai encore une pièce curieuse à vous offrir, une ordonnance attichée hier au soir, avant le départ du roi, par la police :
« Citoyens, le roi part. Entre une haute disgrâce qui se retire et un autre principe qui s’avance en triomphant, votre conduite ne peut être douteuse. L’une vous impose le recueillement en face- de la majesté éclipsée. L’autre exige le bon sens, l’abnégation, la prudençe, le courage civil. Nul de vous ne troublera lé développement des héroïques destinées de l’Italie. Nul ne songera à déchirer la patrie avec des mains vindicatrices ou scélérates. Mais vous attendrez avec calme le jour mémorable qui ouvrira le chemin à notre jWys pour sortir des embarras et des périls sans de nouvelles convulsions, sans répandre le sang fraternel. Ce jour est proche ; mais , en attendant, que la ville reste calme et ne se trouble pas. Que le commerce continue son cours avec confiance ; que chacun demeure dans les occupations habituelles de la vie ; que toutes les opinions s’unissent dans le sublime accord du salut public. Pour votre sécurité, la police est en permanence, la garde nationale veille sous les armes. '
« Ainsi, citoyens, vous ne rendrez pas inutile le long et patient sacrifice de ceux qui, bravant les cruelles incertitudes de la situation, se sont sacrifiés au gouvernement de la chose publique, et qui, dé-
DES DRUX-SICI LES.
tournant les pérHs qui menaçaient votre liberté et l'indépendance de la nation , en furent les gaixiiens vigilants et fermes. Ils poursuivront leur noble mandat, et ils sont sûrs que votre concorde, votre conduite régulière, les aideront encore à surmonter les difiicultés qui restent; ils sont sûrs qu’ils ne seront point forcés d’invoquer la sévérité d« ia loi contre l'agitation insensée des partis extrêmes. De cette manière, nos destinées seront accomplies, et riiistoire,qui tiendra compte du patriotisme de ceux qui gouvernent, dispensera aussi généreusement la gloire à la sagesse civile de ce peuple'vraiment italien.
. « Le préfet de polies,
« Giuseppe Bardari.
« Naples, 6 septembre 1860. »
Cette ordonnance mérite de rester : elle indique l’état singulier où se trouvait Naples Hier au soir, entre le départ du roi et l’arrivée du maître. Elle montre enfin de quel côté penchait la police au déclin de François 11.
Encore un niot.,^ et j’arrive à Garibaldi. Avant de s’embarquer, le dernier liourbon de Naples a laissé seize colonnes de décrets-, les derniers sont des grâces.
. J’aime à finir par ce mot l’histoire de ce règne, que j’ai racontée jour par jour, sans faiblesse, mais sans colère, en soutenant d’abord la nation opprimée, mais en ménageant après le roi vaincu.
Et maintenant, à Garibaldi 1
Il est donc arrivé ce matin, appelé. par le syndic et le commandant de la garde nationale. 11 n’a pas amené
G A RI B AI. DI. — CONQUÊTE
de troupes avec lui<, quelques officiers de son étatmajor seulement, toujours seul comme César. Avant de venir, il avait écrit aux Napolitains :
« Dans ce moment solennel, je vous recommande l’ordre et la tranquillité répondant à la dignité d’un peuple qui rentre dans la souveraineté de ses droits, n
L’ordre est daté de Saleme, et d’aujourd’hui même, six heures et demie du matin.'
Et aussitôt deux lettres de Liborio Roniano ont été affichées, l’une à Garibaldi pour l’appeler à Naples et remettre en ses mains le pouvoir, en promettant la tranquillité publique et en protestant de son re.spect illimité; l’autre au peuple, pour lui annoncer Garibaldi et pour lui conseiller à la fois l’ordre et l’entfiousiasme.
Le dictateur est descendu à la Foresteria; C’est un palais qui s’élève sur la place de Saint-Francois-de- Paul et qui forme l’angle droit avec le château royal. J’ai demandé à mon- cocher pourquoi Garibaldi n’ocpail pas le château même. Le cocher m’a répondu : « Le château est pour Victor-Emmanuel. »
J’ignore si c’est une délicatesse du dictateur ck^à connue dans la ville, ou un commontairc de l’homme du peuple qui m’avait loué son cabriolet : dans les deux cas, l’idée est bonne.
Le palais de la Foresteria donne d’un côté dans une me, et de l'autre sur une place. La rue et la place étaient encombrées de foule, malgré le soleil. Garibaldi passait d’un balcon à l’autre, et la cohue faisait rage. Je ne m’attendais pas à un pareil enivrement.
•Avant mon arrivée, le dictateur avait harangué le
DES DEÜX-S1CII.HS.
peuple. Voici eu quels termes le Nazionàl'e rapporte son discours : .
« Vous avçz bien le' droit de vôus exalter, en ce jour où cesse la tyrannie qui a pesé sur vous et où commence une ère de liberté.
« Et vous, en êtes dignes, vous, enfants du plus splendide joyau d’Italie.
« Je vous remercie de cet 'accueil, non pour moi, mais au nom de l’Italie, que vous constituez, par votre concours, dans son unité. Vous méritez par là la gratitude non de Fltalie seulement, mais de l’Europe entière. » ■ ,
Je vous laisse à penser les applaudissements.
Quelques instants après, j’ai revu Garibaldi de plus près, dans là rue de Tolède. 11 se rendait en voiture du palais dé la Koresteria dans celui du duc d’Angri, où le prince de Fondi luL avait fait accepter un logement. Il portait sa chemise rouge et son chapeau italien. Il paraissait calme, heureux et las :'il avait un sourire fatigué sur la bouche. Des tonnerres d’acclamations roulaient et croulaient de partout sur 'son passage. Je ne croyais pas que l’enthousiasme national pût faire, tant de bruit.
Rien n’était plus vivant que la rue pavoisée d’un bout à l’autre et du haut en bas de dra[^aux italiens avec la croix de Savoie. Des milliers de voitures se croisaient en tous sens, bourrées’ de gens du peuple. Chacune avait son drapeau, plusieurs en avaient dix. Tout cela s’agitait, se démenait avec des cris de joie. On brandissait tout ce qu’oi> avait sous la main ; des bannières, des piques, des bâtons, même des couteaux. Et Vive Garibaldi! vive V ictoi'-Emmanuel ! vive
v!!K) CiARlU.VLOl. — CUNQU P,TK
l Italie I Dans ces voilures, pêle-mêle avec des Napolitains, se tenaient^ debout, avec leurs chemises rouges, des hommes de Garibaldi. Les liravos redoublaient sur leur passage. Ces bravos tombaient de tous les balcons ; ils se l’épandaient souvent,, comme un seul cri, dans la rue entière; ils. descendaient des rues transversales à torrents : c’était éclatant et unanime.
De certains endroits descendaiait des pluies de fleurs. ‘
Les gardes nationaux faisaient la baie et marchaient, vàet là, musique en tête, avec un air martial qui leur était venu tout à coup : l’œil du maître ! — Lt la foule immense, les femmes du peuple, les chars bariolés, lés cocardes, les brassards, les nœuds tricolores, les grandes écharpes dont certaiiïs oflieiers se drapeaient tout entier, les burnous blancs, les chemises écarlates, les guenilles du lazzarone, les balcons peuplés et bigarrés, les prêtres même, debout dans les voitures, et agitant aussi la croix de Sawie, qui n’est pourtant j)as celle du Vatican, — tous ces bruits, ces couleurs, ces ligures sous la claire lumière et le ciel ardent de Naples, faisaient un tumulte éblouissant que je u’oublierai jamais.
Je passe les poignées- de. mains, les accolades et toutes les effusions en pleine rue qui sont nécessaires à l’enthousiasme et à l’allégresse de -ce peuple enlfant.
Je viens de sortir ce soir : la rue de Tolède est folle de joie; tout est illuminé' la foule est compacte; le.s voilures roulent des torches qu’elles secouent avec les drapeaux; les chants et les cris ont redoublé; c’est une tempête. Les femmes agitent des fusils, les gamins des couteaux, et nous sommenrde crier : Vire Garibaldi:. Je suis sûr qu’on va flétrir ce procédé vio-
DES DEUX-SIOII.RS. ^1
leiit; on dira que lè peuplttarrache des acclamations en vous mettant le couteau sur la gorge. Ceux qui écriront cela ne connaissent pas le i)ays. Ces poignards inoffensifs n’ont frappé personne; ils sont là pour accompagner le geste et pour l’achever. Stylets d’opéra, de parade; ils ajoutent au spectacle et font tigure : Hs n’ont effrayé que les nouveaux-venus. •
Pas un accident n’a troublé la fête. J’entends dire pourtant que, tout à l'heure, loin du centre, au fort Carminé, H y a eu des coups de fusil tirés et des soldats morts. Mille et une versions courent sur- le fait; je choisis la plus vraisemblable. 11 y a dans ce fort une prison et des galériens. Les galériens ont voulu s’évader; la sentinelle a déchargé son fusil. Cet acte, hial compris, a donné l’alarme : de là des conttits absurdes où le sang a coulé; mais la garde nationale, intervenant, a bientôt rétabli l’ordre avec de bonnes paroles; . .
Sommé toute, c’est une belle journée. Garibaldi a conquis le royaume à marches forcées, en dix-sept
joure. ■ .
s septembre.
Le premier acte de Caribaldi est une proclamation ù la chère population de Naples :
« Fils du peuple, c'est avec un vrai respect et un véritable amour que je me présente à ce centre im- |K)sant de populations italiennes (jue beaucouj) de siècles de despotisme n’ont pu humilier ni -forcer de plier le genou devant la tyrannie,
M Le premier besoin de l’Italie é|ait la concorde;
•><« ■ riAKlDALOI. — CONQUÊTK
pour arriver à l’unité de ^grande famille italienne. Aujourd’hui la Providence a poyrvu à la concorde, grâce à la sublime unanimité de toutes les provinces pour la reconstitution nationale. Pourvoyons de niême à l’unité! Klle a donné à notre pays Yictor-É^imanuel, que nous pouvons appeler dès ce moment le vrai père de la patrie italienne.
« VrcTOu-liMMANüEL, modèle des souverains, inculquera à ses descendants leur devoir pour la prospérité ' d’un peuple qui le mit à sa tête avec un frénétique dévouement. ’ ,
(( Les prêti^s italiénS, avec la conscience de leur mission, ont, pour garantie du respect avec lequel ils seront traités, l’élan, le pah’iotisme,. l’attitude vraiment clirétienne de leurs confrères innombrables, que, depuis les moines bien méritants de la Gancia jusqu’aux généreux prêtres du continent napolitain, nous avons toujours vus, à la tête de nos soldats, affronter les plus grands périls des batailles. Je le répète, la c>oncordance est la première i>écessité de l’Italie. Donc, les dissidents d’aütrefoisqui maintenant veulent porter’ sincèrement leur pierre à l’édifice de la patrie , nous les accueillerons comme frères. Knfin., tout en respectant la maison d’autrui, nous voulons être maîtres dans la nôtre, que les tout-puissants de la terre le veuillent-ou ne le veuillent pas. .
« Salerne, 7 septembre 1860 au matin.
^ « G. Gauibaldi. »
11 est résidté de cette habile proclamation qu’hier au soir des voitures chargées de prêtres acclamaient Garibaldi, Victor-Emmanuel et l’Italie.
DRS DRUX-SICII.es.
aaa
Vo.^i mainlenant le premier décret du dictateur :
' Itame et Victor-Emmanuee.
« Le dictateur décrète :
« Tous les navires de guerre ou de commerce appartenant à l’État <des Deux-Sicilcs, arsenaux, matériaux de marine, sont agrégés l’escjidre du roi dTtalie Victor-Emmanuel , escadre commandée par l’amiral Persano.
« Naples, 7 septembre 1-860.
. « G. Garibalüj. »
Voyez-vous ce coup de filet? Notez que presque toute la flotte est à Naples, le roi -n’ayant pu conduire à Gaëte aucun vapeur. Les équipages refusaient de partir, sachant ou croyant qu’on allait livrer la flotte à l’Autriche, Les mécaniciens étaient descendus à terre avec leurs elfets. Il ne manque ici qu’une frégate ; elle reviendra peut-être. Voici donc, d’un trait de plume, la première marine de l’Italie donnée à Victor-Emnianuel.
On attend ce soir une bi^igade de la division du général Türr. Ces Italiens seront ici les premiers venus, car ce dernier trait n’est pas le moins étrange de cette époque fantastique. Garibaldi est arrivé seul, laissant son armée entière derrière lui. Les plus avancés le suivaient à deqx jours de distance. L’arrièrc-gai-de est encore à Reggio. ' .
Les forts ont arboré hier au Soir la croix de Savoie, en même temps que la flotte; mais ils- demeurent dans
G A H 1 B A L D 1. — C (J N QÜ É T E
les mains des soldats.' Garibaldi ménage l’armée avec une habileté singulière. Pour ne pas lui montrer de défiance, il lui laisse occuper scs formidables positions. 11 ne la délogera jamais par la force.
Tout à l’heure il vient de licencier l’infanterie do marine, qui lui était hostile. Il a permis ù tous ces soldats de rentrer chez eux. Cette grâce inattendue les a cohiblés de joie. Ils courent maintenant les rues par une pluie battante, en agitant leurs shakos et en é.riant ; Vice Garibaldi!
Je finis par un trait curieux qui me frappe au dernier moment. Le dernier numéro du Journal conslitutionnel, après la proclamation suprême et la protestation de François 11, donne un décret qui institue au ministère des affaires éti;angères une école de droit international, etc., pour former les jeunes diplomates. Et l’article- du règlement de cette école fixe des 'séances mensuelles où seront lus des travaux sur toutes sortes de thèmes et notamment « sur la politique proprement dite, c’est-à-dire la science des opportunUés. » ,
Et l’on a publié cela après le départ du roi ! C’est si bête, que c’en est triste !
. ■ 9 septembre.
Je n’ai pas parlé au dictateur,, et je suis trop peu de chose pour lui être présenté ; mais j’ai déjà causé longuement avec plusieurs de ses officiers, ou, pour mieux dire, de scs camarades. Le comte Arrivabene, entre autres, m’a fait l’honneur de me raconter cette
DES nnux-sicir.Rs.
aï),:.
étrange conquête. On n’y comprend rien ; on n’y croirait pas, si Garibaldi n’était pas ici. Le général üallotti s’est laissé prendre dans Reggio comme datis une souricière. Interpellé sur cette reddition incroyable, il a répondu aux patriotes : « Que voulez-vous ,que je vous dise? Vous êtes venus par’ derrière, et je vous attendais par devant, n
Savez-vous comment les Italiens ont pris Salerile ? Par une simple plaisanterie, invention de quelques olFiciers en belle humeur. Ils forgèrent deux dépêches, l’une au ministre de la guerre à Naples, et l’autre au commandant de Salerno, annonçant que la ville était déjà cernée, les hauteurs occupées, et que quarante mille hommes allaient tomber sur les royaux. En un clin d’œil le camp fut levé et la ville prise. Et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est que. la dépêche a été transmise par le ministre aux légations étrangères, et par les légations à leurs goiivernements.
Ailleurs des garibaldiens ont attaqüé quatre ou cinq cents royaux en criant; A noua, bersagliers ! comme s’ils appelaient toute une armée. Aussitôt les quatre ou cinq cents royaux mirent bas les armes. Et savezvous le nombre des- garibaldiens qui ont fait celte équipée? ils étaient cinq. ' '
Je pourrais multiplier ces traits : telle est tonte la conquête du royaume de Naples.
Écnutez, pour en finir, la prise de 'Villa-San-(liovanni, telle qu’elle me fut racontée hier par un officier des patriotes :
(i Us étaient échelonnés sur la montagne et faisaient la soupe ; Garibaldi dormait. Réveillé par uii feu d’enfer, il défendit à ses hommes de hriilér une cartouche.
ÜW • OAIUBALDI CON.QUKTE
et envoya un parlementaire aux royaux pour leur demander pourquoi ils ne se rendaient pas. Le général répondit; «Parce que mes soldats, veulent se battre. — Eh bien, qu’ils se battent! » dit Garibaldi en recevant cette réponse. 11 défendit encore à ses hommes de bouger, et se rendormit. Le .feu redoulJant, il, renvoya ■le parlementaire , qui demanda derechef aux royaux pourquoi ils rie se rendaient pas. Le général répondit encore ; « Parce qu’ils veulent se battre!,» Et Garibaldi « Qu’ils se battent 1 »
« Impatienté cependant du vacarme inoffensif qui l’empêchait de dormir, le dictateur eavoya pour la troisième fois son j»arlementaLre pour dire aux royaux qu’il irait les attaquer s’ils ne se rendaient pas au bout de trente minutes. Les royaux répondirent :(rC’est ce que nous voulons!» et ils recommencèrent à fusiller et à mitrailler dp plus belle les garibaldiens, qui ne remuaient pas. Vingt-cinq minutes après, ils avaient posé les armes. ».
Étrange conquête! Garibaldi marchait droit devant luii sans se retourner, par des chemins où cinq cents hommes résolus auraient pu arrêter son armée. L’armée venait derrière, comme elle pouvait, ici par bandes, ailleurs par troupes ; plus loin les soldats venaient un à un. La queue n’avait pas encore débarqué sur le continent quand la tête était à Naples. Tous ces hommes allaient un peu au hasard, mangeaient quelquefois, dormaient où Us pouvaient, le plus souvent à la belle étoile. On tira quelques coups de fusil les premiers jours, puis plus rien : les royaux se dispersaient comme la poussière que soulevait leur fuite. Caldarelli, général de François 11, capitulait devant les
DE« DRtlX-SiriI.ES.
Calabrais ^euls et se joignait çnsuite aux patriotes. Melendy, Briganti, Gniü, se rendaient sans coup férir...
Coffimc s’envole au vpnt uHe paille enflammée,
s’évanouit ce bruit qui fut l’armée de Ferdinand.
Le colonel Frapolli, l’un des premiers débarqués, •>— un grand Italien ; soldat et savant, — courait les montagnes à pied et faisait de la géologie. Ppis il rejoignit Garibaldi ci prit les devants. Arrivé dans un village, il commençait par s’emparer du télégraphe puis il annexait le village^'et continuait sa route. C’eSt ainsi qu’il s’est emparé de Salerne ; il l’a tenue dans sa main tout un jour, avec deux ou trois amis. II est arrivéà Naples avant le départ ‘du roi. — Et à Naples même, avant le déj)art du roi, il s’est emparé du télégraphe!
Je n’invente rien ; je tiens tous ces incidents des acteurs eux-mêmes. C’est une comédie héroïque. Une farce de cape et tl’épée digne du théâtre espagnol.
11 y a aussi, je l’avoue, le côté hideux, ignoble. François II a été abandonné d’une façon misérable par tous ceux qui auraient dû le soutenir. Ils se vantent maintenant de l’avoir trahi ! Je ne veux plus rappeler les défections de l’armée, les déroules et les débandades de la Calabre ; les soldats entraînés le soir, par leurs généraux, dans des défilés où ils se réveillaient le matin cernés par les patriotes; l’argent emporté par ceux qui se sauvent maintenant, ou se cachent, ou s’affichent, hélas! — Après avoir vendu leur roi, la conduite équivoque d’une partie de la marine qui bombardait résolument, fant que François II fut le
OARIBALITI. — CONQUiÎTE
maître, puis louveyait tant que le succès fut douteux, tantôt résistant et canonnant, tantôt s’écartant et laissant faire, et qui se livre à présent, hommes et navires, au triomphateur, — toute cette déroute universelle, en un mot, qui essaye en vain de se justifier nmintenant en faisajit sonner le nom de l’Italie, car c’est une lôcheté militaire longtemps dissimulée sous deux masques, — et jetant bas, après coup^ le plus honteux et le plus lourd des deux ! ' . -
Mais ce qué je devrais signaler, si j’avais déjà les droits de l’historien qui doit oser dire tout ce qui est vrai {ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri non aiideaCji ce sont les lâchetés civUes, l’adhésion universelle des fonctionnaires, des- employés, qui^ violent leur serment au roi vaincu potir garder leurs, places, et qui se font gloire de cette trahison ; le double rôle de certains personnages qui étaient au pouvoir ces derniers jours et qui servaient à Içi fois François II et Garibaldi, écartaient l’un et appelaient l’autre. J’ai eu sous les yeux les preuves, les actes même de leur jK)Iitique, les lettres qu’ils écrivaient au vainqueur, à dater du jour où sa Victoire fut assurée, pour lui livrer Naples et rester ensuite au pouvoin Mais je laisse à d’autres la triste mission de publier et de justifier ces manœuvres. Elles ont épargné du sang peut-être, mais au prix de turpitudes qui brouilleraient à tout jamais les cœurs généreux avec la cause de la Révolution, — si l’indignité de quelques-uns sufiisnit pour déshonorer les idées éternelles. ^
Je ne suis pas un homme politique, et je n’entends . rien à cette horrible loi des nécessités qui excusent tout. Je soutiendrai toujours que la fin ne justifie pas
DES DEUX-SICILES
Jes moyens, et qu’il n’y a pas de principe sacré qui autorise des armes déloyales. L’avenir est i Dieu, le présent seul est à moi : aucün rêve lointain ne me dispense d’êlre honnête homme. Et je crois qu’une noble défaite est plus utile à la bonne cause qu'une victoire imméritée. 'v
L’homme n’est pas grand par le^ résultat de .son œuvre, car ce résultat dépend toujours de la fortune, ou, pour mieux dire, d’une loi suprême, inconnue, qui est la volonté de Dieu. L’homme n’est grand que par son œuvre même. Et si cette œuvre est bonne, elle reste toujours, mêiùe quand elle échoue; elle reste, dans son impression morale, plus durable que des bienfaits passagers : elle reste Comme exemple. Les grands exemples vivent plus que les grands succès. ,
' Cela dit, je me hâte d’ajouter qu’une grande partie des Napolitains a fait son devoir. La plupart d’entre les hommes supérieurs se sont écartés à la fin du dernier règne. Des soldats nombreux, des marins même (ceuX' du Vélors par exemple) ont eu le courage de leur défection. Des provinces’ entières, la Basilicate eiitre autres, le Cilento, les Calabres, se sont soulevées toutes seules à l’approche du dictateur...
Les Calabrais sont des hommes. Ceux qui les ont Vus sous les armes (M. Maxime Du Camp, le comte Téléki , etc.) annoncent qu’ils seront des soldats. Quand les patriotes sont arrivés à Catanzaro, vingt mille citoyens sont venus à leur rencontre, se prosternant devant eux et se traînant sOus leurs chevaux. Ail-, leurs des vieillards pleuraient leurs fils, morts trop tôt pour voir cette délivrance. .\ Maïda, |es patriotes ont
GARIBAI.DL — CONQUÊTE
trouvé la ville entière en armes; les femmes portaient des fusils et savaient s’eii servir. L’enthousiasme éclatait partout, et non pas seulement en paroles. Des populations entières étaient prêtes à -marcher. Ils criaient résoliïmentTces hommes de cœur èjousvous suivrons jusqu’à Venise ! » Et ce n’étaient pas de vains mots i ils marchent. On en voit déjà beaucoup à Naj^les ; ils sont vigoureux et résolus. . ,
Ceux de la Grande-Orèce forment une race à part, une légion d’homme fiers et sérieux, qui doivent être stoïques. Naples, en ce moment, est une ville étrange, où ces^soldats de tdus pays, de toute langue, se rencontrant au service d’une belle cause, accueillis parle peuple comme des sauveurs, égayent l’esprit d’un sentiment chaud et jeune. On peut mépriser les conquis et regretter la conquête, mais on ne peut "qu’admirer les conquérants. '
La division Türr, ou du moins une brigade de cette division, arrivée avant-hier, est repartie- le j ou rmême pour la province d’Avellino, où des paysans commu- •nistes ont attiré des gardes nationaux dans un guetapens et les ont tüés avec une barbarie féroce. Je n’ose répéter ce qu’on raconte des massacres d’Âriano : c’est monstrueux. ^ .
Le général Türr, l’homme le plus sympathique de l’armée, compte faire un exemple temble. C’est le système de Garibaldi : douceur extrême pour convertir le peuple à sa cause, mais ligueur inflexible pour châtier les scélérats. Cette rigueur s’exerce avant tout sur les volontaires. Trois d’entre eux, à , Messine, maraudaient du raisin dans-^une vigne. Us furent surpris par un de leurs généraux qui sur-;
DKS miux-si CILBS.
JeKîhamp , <le. sa main ,• leür brûla la cervelle à tous trois. ' , -, ,
Vous savez la mort de ce pauvre de Flotte. Il disait un matin, après le débarquement : « Je n’ai jamais' tué personne î le premier que je tuerai me portera malheur. '» Le jour même, à Reggio, il fit tomber* deux Napolitains à scs pièds. ün moment après, il tomljait lui-même,
' On ne parle plus de François II. — On ne parle plus que de Garibaldi.
^ ;. dO septembre.
, Jel’ai entendu parler, je l’ai vu de près : il est admirable. C’est une nature de lion. Il a la voix décidée, résolue, la main large et le corps trapu. Dans ses mo-, ments.de colère, il doit être formidable. Au repos, il garde un oeil placide et un sourire doux. Ge n’.est pas un homme de génie, c’est un apôtre. Il marche dans sa foi, sans faiblesse et safis peur: il fait des miracles. Dans la tempête, il serait homme à descendre de sa barque et à marcher sur les -eaux. 11 croit à sa mission, comme d’autres croyaient à leur étoile; et il va droit devant lui, sûr de son fait, comme tous les vainqueurs. , -
L’autre soir, pendant la rixe du Carminé, où les soldats ont tiré des coups de fusil et même des coups de caqon sur le peuple, il ii’a pas' remué. Il a offert des cigares aux gardes nationaux qui l’entouraient et leur a dit : « Attendons-les en fumant. >) Mais il sent le
péril, et quand il le voit quelque part, il s’écrie : « Ci vado io! » (Je vais y aller.) Alors on ne le retient plus.
:)0-2 OARIBALDI. — CONQUfiTR
Un des traits singuliers de son caractère est sa simplicité parfaite. Il est le seul grand ^omme de ma connaissance qui ne posé pas. Un peu grandiloque dans ses discours- (comme tous tes croyants), il l'est de bonne foi, non pour la phrase. Mais, dans l’intimité, c’est l’être le plus cordialement familier du monde, ll.accueille tous les Importuns avec une patience de martyr ; il ne les tient pas à distance, il ne' leur parle point en oracle. 11 est simple et bon.
Un trait entre mille : je prends le plus vulgaire, parce qu’il est le plus saillant. A Messine, je crois, un des anciens compagnons de Garibaldi vint se mettre à deux genoux devant lui, demandant, disait-il, une faveur immense. 11 fallut des efforts inouïs pour forcer l’homme à s’expliquer. Enfin, quand' il fut à bout d’excuses, il dit au dictateur: « Je voudrais un de vos ^ boutons, je le porterais suspendu à mon eôu comme ' une amulette, et j'e setais sûr de ne pas mourir. » — Garibaldi arracha un de ses boutons et le tendit à l’homme. „ . '
Il l’a dit1ui-même,‘H est enfant du peuple, et adoré par le peuple. Il y avait beaucoup de mascarade et'de mardi gras dans l’explosion de joie populaire qui vient d’enrouer le pays. Mais ces pasquinades étaiènt l’expression outrée d’un sentiment vrai, profond, universel. Garibaldi est un saint pour les lazzarones. C’est Dieu qui l’envoie pour sauver le pays ; plusieurs l’appellent Jésus-Christ ; ses officiers sont les apôtres. C’est au nom de Garibaldi qu’on demande l’aumône : ici, tout se traduit en dévotion.
Le dictateur l’a bien senti, avec le rare bon sens qui ressemble à son coup d’œil de soldat, et qui lui
DH.S DRrX-SlCII.KS. :W:)
tient lieu de science et d’art politique. Aussi a-t-il respecté les idées catholiques du pâys. Dans sa première proclamation, il a caressé les prêtres. Dès son arrivée, il s'est rendu à la cathédrale, où, soit dit en passant, il n’a trouvé personne, le clergé s’était débandé comme l’armée au premier moment. C’est le chapelain de Garibaldi qui a dû monter en chaire. — Le lendemain, fête de la Vierge, le flibustier s’est rendu à la place du roi dans l’église de Piedigrotta, toujours visitée par un cortège royal, à pareil jour, depuis plus d’un siècle. On lui a présenté l’image dé la Vierge ornée de rubans tricolores, avec le bouquet de fleurs bénites qu’on avait coutume d’offrir au roi. Au discours du prêtre, il a répondu par des paroles chrétiennes, et s’est laissé approcher et embrasser par la foule de gens du peuple entassés autour de lui.
Les Napolitains le çroient invulnérable. — Lorsqu’il est couvert de balles, il n’a qu’à secouer sa chemise rouge, et les balles tombent à ses pieds. — C’est peutêtre à cause de cette superstition.qu’il a été sauvé jusqu’à présent des mauvais-coups réactionnaires. Rappelez-vous qu’il est entré seul dans la ville, encore défendue par des soldats nombreux (on dit six mille). Les forts étaient dans leurs mains et auraient pu brûler Naples. Sous les fenêtres de la Foresteria, d’où il haranguait le peuple, la garde royale était encore armée derrière les grilles fermées du palais. L’infanterie de marine grondait à l’Arsenal et se montrait hostile. Les canons du Carminé pouvaient mitrailler la voiture du dictateur* comme ils ont commencé à mitrailler le ■ peuple le soie même du. premier jour.
Et cependant Cfaribaldi a passé vingt fois à travers
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la foule, en voiture découverte. Il eet resté toute îine soirée au théâtre Saint-Gharles, illuminé çour lui. Le wagon qui l’a roulé de Salerne à Naples était peuplé d’inconnus. Et pas une balle sanfédiste n’est venue sifiler autour de lui. On prétendait hier au soir qu’en descendant de Saint-Elme, sur la route de Capodinionte, ,il avait été assailli par un soldat aussitôt massacré. La nouvelle a été démentie. II s’agit simplement d’un paysan du Vomero qui, sortant d’une haie armé d’un couteau, aurait voulu forcer quelques hommes à crier; Vivent les Bourbons! Un coup de fusil l’a tué roide.
Le bon sen^ du dictateur, dont je. vous al parlé, plus haut, s’est montré du premier jour, dans seS premiers actes.- On craignait qu’à son arrivée à Naples, il ne se laissât envelopper par les mazziniwis. Non-seulement il les a écartés spirituellement en leur ‘offrant des places i/ioffensives à la pouane et à la Banque, mais il a choisi ses principaux fonctionnaires parmi les hommes d’ordre et de capacité. Avec MM. Cosenz, Pisanelli, Liborio Romane (qui donnera probablement sa démission , par moralité politiri«e : on ne sert pas deux gouvernements coup sur coup, même quand on a mal servi le premier), M. Antonio Giccone, M. Rodolfo d’Afllitto.etM. Antonio Scialoia (qui n’est pas encore rpvenu de Turin), entreront au ministère, Je n’al que du bien à dire de ces hommes déjà connus.
M. Andréa Golonna, l’un des gentilshommes qui ont le plus fait pour Naples depuis douze ans, est nommé syndic dp la ville. Les maires sont choisis parmi les meilleurs. M. Piersilvestio Leopardi retourne à Turin,, où il avait déjà représenté Naples en 18/j8, pendant
DKS DKLX-SICiLKS.
la première {,"uerre ; M. le maï quiâ de Bella est envoyé près de l’empereur, M, Charles Cattaneo près de la reine Victoria. Je n’ai pas besoin d’ajouter d’épithètes à des noms si respectés en Europe.
Les premiers décrets sont parfaitement sages. Le cumul des places est aboli ; la dette publique est reconnue; les magistrats et les officiers sont rappelés tous à leurs postes, et doivent faire acte de présence et d’adhésion : c’est la seule condition qu’on leur impose. Les destitutions sont rarissimes, les démissions plus rares encore ; la magistrature én masse accepte la dictature provisoire et le royaume italien. En revanche, les soldats sont restés en bien petit nombre, et la détendade a dépassé toutes les prévisions ; c’est décidément une armée détruite. On voit maintenant la folie de ce projet de jirornwicmmie/Uo rêvé par des utopistes piémontais. Pas un corps n’a compris l’unité italienne. Les seuls soldats vraiment soldats du royaunae (.entre autres ceux qui défendaient les forts de Naples) sont retournés auprès du roi.- ■>
Les Napolitains se sont bien conduits tous ces jours, et, malgré les bacchanales et les saturnales des premiers soirs, on n’a pas cassé une vitre. La ville est unanime, rassurée, vivante; c’est une révolution qui vaut presque celle de Florence, la plus belle de notre temps.
il septembre.
Garibaldi a décidément détrôné saint Janvier. Il est maintenant le patron de Naples. Il règne et gouverne, il, est partout, il est tout. 11 marche devant lui avec
GARIBALDI. — CONQIlftTF.
une sublime audace qui lui donne raison et le sauve du péril. Je ne sais si l’on songe encore à l’étrangeté de son aventure ; l’étonnement se lasse et finit par tout accepter. Mais j’ai l’admiration plus fidMe. J’ai suivi jour par jour, ayec l’anxiété du pays qui en attendait sa délivrance, cette expédition dont je vous ai anPoncé constamment le succès merveilleux. — Et cependant j’en suis encore à me demander : Est-ce possible? Voilà plus d’un antjue je vous écris : La dynastie des Bourbons va crouler au premier souffle. Le souffle a passé, la dynastie est croulée et je n’y crois pas.
N’étre ([ue le général d’un État secondaire, — « uli « sabreur à qui l’on peut confier un bataillon , peut- ((étre une brigade, n.disait-ôn de lui naguère; — je dis plus encore : n’étro pas même général, car il avait donhé tout d’abord sa démission ; — n’avoir à soi ni fortune, ni pouvoir reconnu, ni mission légitime par une autorité quelconque , ni même un de ces grands noms héréditaires qui couvrent l’ambition personneHe d’un droit divin; — n’être en un mot que le représentant d’une idée, d’une abstraction, on eût dit l’autre jom- d’une utopie, — et non d’une idée politique prenant les hommes par des intérêts matériels et des promesses d’avancement, — mais d’une idée nationale qui ne demandait que de sublimes dévouements et d’héroïques sacrifices, et qui, loin de triompher 'en trois jours, comme les insurrections des villes , ne pouvait décerner le prix de la victoire qu’après des années de privations, de combats et de périls .
Avoir contre soi l’Europe entière, le droit des gens, les traités, l’équilibre des puissances, et ne pouvok’ opposer à toutes les traditions, à toutes les lois établies
DKS DEL'X-SICILKS.
que le prestige d’an nom populaire illustré par de brillantes^ escarmouches, mais non encore consacré par ces grapdes victoires qui du général Bonaparte avaient fait l’empereur Napoléon. '
Être seul, en un mot, pauvre et sans droit ; mais remuer les nations, improviser des hommes, trouver des millions, soulever le monde avec une parole; et cela sans habileté, sans conspiration, sans mystère, — en se montrant à tous, les yeux fixés et le doigt tendu sur le point rêvé; — puis parùr avec nue poignée d’hommes, et, avec cette poignée d’hommes, déclarer la guerre à un souverain qui avait des centaines de vaisseaux et 80,006 soldats. Dénoncé, surveillé par*tout, glisser entre des croisières formidables; tomlx^r à l’improvisfè sur le point le mieux défëndu de la cote, devant deux navires de guerre qui auraient pq • , ' ruiner sa cause avec une vingtaine de boulets, puis en quinze jours, avec 1,092 Italiens et 3 Hongrois, culbuter 30,000 hommes et conquérir la Sicile.
* Enfin, après trois mois d’attente et de repos, où par son ascendant, déjà plus fort que les puissances;, il força la royauté vaincue à pactiser avec son peuple, et il força le peuple à refuser cette paix proposée trop tard ; enjamber le détroit , sauter d’un bond sur une place forte, et en dix-sept jours, en marchant devant lui, sans dévier d’un pas, conquérir un royaume, abolir l’reuvre d’un siècle, et montrer, à la stupéfaction du monde , — en notre temps de modération et de diplomatie, — une aventure plus étrange, plus merveilleuse que les anciennes con(iuêtes des Normands. Être un corsaire désavoué par son roi , et donner à ce roi d’un trait de plume une centaine de
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navires et dix millions d’hommes! Et cela devant l’Europe , qui , déconcertée d’abord , n’ose résister et ne proteste pas, puis, entraînée, éblouie et consacrant cet héroïque attentat par- une sorte de sympathique abstention qui constitue une complicité morale. Voilà ce qu’a fait cet homme seul; et il ne s’en tiendra pas là ! '
12 scptemhre.
L’acte le plus étrange, le plus incroyable, le plus effrayant de cette révolution a été consommé sans difiicuUé , sans opposition du premier'jour. Guribaldi a. donné à l’amiral Persano la flotte du roi de Naples et l’aminil -Persaho l’a acceptée. Aussitôt des troupes piémontaiscs de débarqu.ement sont descendues dans la ville et la Costituzionç nous apporte de Gênes des bersagliers , madame Louise Colet et M. Scialoia. M. Scialoia , l’un des premiers économistes de notre temps, revénant à Naples après dix ans d’exil, va prendre le ministère des finances. Les bersagliers occupent ici la Grand’Garde et l’Arsenal; madame Louise Colet,. l’hôtel de llcHiie;
Voici donc le Piémont engagé. L’on m’assure que l’Autriche envoie à Ancône des passagers isolés qui se réunissent après en bataillons. Ce stratagème ne trompe personne. Elle intervient donc aussi : qu’en diront la France et l’Angleterre ? L’Italie du midi vat-elle assister- au dénoûment de la grande guerre qui agita l’an dernier l’Italie du nord?
En attendant, Garibaldi travaille. 11 laisse arriver ses bataillons. J’ai vu passer tout à l’heure pne brigade
DES ÜEUX-SICI1.KS.'
aoy
de Calabrais : beaucoup d’enfant^, mais encore plus d’hommes bronzés, presque des Mores.
Voici les décrets qui ont paru hier au soir; je choisis les plus importants : Abolition de l’ordre des jésuites; , annulation de tous les contrats d’hypothèques et de transmissions passés avec eux depuis le débarquement' du dictateur en Sicile, tous leurs biens, meubles et immeubles, étant déclarés biens nationaux.
Défense d’exporter des grains de k ville d’Ancône, mais permis d’y en importer.
Libératioa de tous lés détenus politiques. Restitution des gages déposés au Monl-de-Piété et dans ses
- succursales , et dont la valeur n’excède pas trois
ducats ;, l’État remboursera les sommes prêtées. Cetta faveur ne fait pas plaisir à tout le mondé : il y a beaucoup de gens qui se repentent de n’avôir rien mis en gage ces derniers temps. Suppression de toute espèce de douane entre Naples et la Sicile. ' . •
Institution d’asiles pour les enfants pauvres dans les douze quartiers. ‘ ^
Abolition des fonds secrets, à quelque titre, et à . quelque usage qu’ils soient affectés, dans tous les ministères.
Défense d’enterrer les nobles dans les églises, et quj que ce soit dans l’intérieur de la ville.
La .\mva llalia m’apporte de tristes détails sur la réaction d’Ariano. La population ,. excitée par les prêtres et soutenue par la garde nationale, s’est soulevée contre les garibaldiens qui venaient d’arriver, et les ont forcés de quitter la ville. Des paysans, cachés dans les haies, tuaient les fuyards au passage et les dévali-
- saient. Les garibaldiens partis, la ville a été pillée. Des
OAKIBAI.DI. — CONQUÊTE
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scènes pareilles se sont produites en plusieurs endroits circonvoisins. — La brigade du général ïürr y mettra bon ordre
J’apprends que Capoue est vigoureusement fortitiée; Les portes sont fermées, les ■fossés remplis d’eau, le chemin de fer est coupé jusqu’à Caserte. La cav.^ lerie de Sessa n’a pu désertei'i Le roi s’est nommé un 'ministère à Gaëte : il est composé de généraux ét présidé^ dit-on, par le conseiller Llloa (ce n’est pas lui qui a défendu Venise), Les ofllciers de la Partenope , unique frégate royale qui fût restée à Gaëte, se sont présentés au roi pOur lui donner leur démisston. Le roi leur a dit : a Vous U pourrez vous én repentir;'- pensez-y encore vingt- « quatre heures, » Ils y ont pensé vingt-quatre heures, et ont redonné leur démission,
La poste de Rome n’est pas arrivée ces derniers jours. ' ' '
Les adhésions au nouveau gouvernement arrivent de partout, même de Bénéveht, enclave pontificale, comme vous le savez ; même des Abruzzes; l’intendant de ïeramo, M, de Virgilii, s’est nommé prodictateur et a proclamé Victor-Emmanuel,
Voici pour terminer le récit exact de la reddition du fort Saint-Elme ;
La garnison était composée de quatre compagnies du 6® de ligne et d’une compagnie d’artilleurs. Elle s’était mutinée samedi, sur la nouvelle qu’on voulait l’envoyer à Capoue. Un colonel d’artillerie, s’étânt présenté au fort pour en demander l’évacuation au nom du ministère de la guerre, trouva les ponts levés,, les canonniers sur leurs pièces, et fut -reçu à coups de
UES DEUX-SICILES
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fusil. Informé du fait, le dictateur etl^oya dire par le télégraphe aux hommes de la garnison qu’ils étaient libres de s’en retourner chez eux, s’ils voulaient. Grande fête à cette nouvelle, sauts de joie, shakos jetés en l’air, vivats à Garibaldi, désertions immédiates. Aussitôt Saint-Elme fut encombré de gens du peuple, achetant à vil prix le bagage des soldats. Mais pei'sonne ne venait prendre possession du fort. Enfin, à six heures, iine patrouille 'nationale, forte de huit hommes et un caporal, avertie par un passant, monta d’Antignano à Saint-Elme. On prit en chemin le premier oilicier venu, un enseigne; on ramassa trois ou quatre chemises rougeS , quelques paysans armés de piques, deux bourgeois; ou trouva plus loin le colonel d’artillerie qui s’était présenté la veille , — et l’on entra dans Ja citadelle.
Tout se passa dans le meilleur ordre. A la \Tie de la croix de Savoie, la garnison cria : Vive Garibaldi I il ne restait plus que six c.ents soldats, qui sortirent fièrement avec armes et bagages. -Des lazzarones marchaient devant eux avec le drapeau italien. On les acclama partout avec enthousiasme. Ils déchargèrent en chemin leurs fusils et jetèrent au vent leurs munitions. Plusieurs sortaient des rangs pour demander une cocarde. Us étaient devenus Italiens , pour n’être plus soldats !
On a trouvé dans le fort 63 pièces d’artillerie, 5 obusicrs, 1 mortier à bombes et une énorme j»rovision de vivres et de munitions.
Voilà comment s’est rendue à une quinzaine de braves gens cette citadelle formidable qui devait brûler Naples.
G ARIB ALÜI. — CONQUÊTE
15 septembre.
Garibaldi habite toujours le palais d’Angri, au haut de la rue de Tolède. 11 dépense une activité infatigable. M.'Bertani et M. Liborio Romano sont toujours ses conseillers tout-puissants. 11 multiplie les décrets avec une puissance dictatoriale et un bon sens inouïs. Les royalistes eux-mêmes en sont stupéfaits et découragés. . . . c
Ainsi, depuis mercredi, par son ordre,' le ministère de la police a été séparé du ministère de l’intérieur et confié à M. RaffaeluConforti, l’un des plus véhéménts avocats de Naples, ministre en 1848, émigré à Turin, où il était monté aux premières places et jusqu’au Parlement, rappelé enfin dans son pays, après dix ans d’exil.
Aux intendants des provinces qui seront appelés 'à d’autres fonctions ont été substitués des gouverneurs, premières autorités civiles et' administratives. ,
A .dater du 12 septembre , tous les biens- de la maison royale, tous ceux réservés à>la disposition souveraine, ou constitués en raajorats royaux, ouappartenant à l’ordre constantinien et administrés par le ministère de la présidence, ou illégalement donnés à des serviteurs de la monarclüe, ont été déclarés biens nationaux.
Il est possible qu’on réclame contre cette confiscation, et il ne m’appartient pas de la justifier. Je veux cependant rappeler un fait. A son avènement, Ferdinand 11 n’avait que des dettes héritées de son père ; U Tes a
DKS DEUX-SICILES.
toutes jiayées, et U a laissé à sa mort une fortune personnelle de 80 millions de ducats, c’est-à-dire de Süià millions de francs. Voilà les pièces du "procès : l’opinion sera juge.
Un collège gratuit a été institué pour les fils du peuple : il sera soutenu par l’État. « Y seront accueillis, dit le décret, les enfants dçs popolani pauvres, c’est-àdire sans capital ni rente de* quelque nature, que ce soit, et de toutes les communes des Deux-Siciles. » Ils n’y seront pas admis avant leur septième année ni passé la dixième ; ils seront licenciés à dix*-huit ans. Sous une discipline militaire , les élèves y recevront une instruction primaire et la pratique des arts et métiers; ils apprendront aussi le maniement des armes. Les locaux seront empruntés aux biens .royaux et ecclésiastiques. Le nombre des élèves sera de mille à l’ouverture du collège et pourra être augmenté indéfiniment. En cas de besoin, pour le service national, l’État pourra réclamer les adultes. .
La loterie sera supprimée gradoellement et abolie tout à fait le l®’’ janvier. Je ne sais si cette institution, qui ruinait le peuple (elle coûtait à mon portier une centaine de francs par môis), ne sera pas regrettée. ' Elle perpétuait et renouvelait de semaine en semaine, chez les pauvres gens, des illusions toujours déçues, mais qui les éblouissaient pendant huit jours en montrant à leur imagination une richesse possible, acquise sans travail et obtenue parmiracle. Mais, regretté ou • non, cet impôt immoral devait être supprimé.
Ici éçlate encore le bon sens du dictateur; dans le même décret, à celte loterie qu’il retire, il substitue des caisses d’épargne. Et les employés de, l’institution
(ÎARIBAI.Dl.— CONQtlÉTK
abolie passeront dans la nouvelle , comme dans une autre loterie où l’on gagne toujours.
Les châteauK de Naples seront confiés à perpétuité à la garde nationale, « afin que ces boulevards du despotisme ^deviennent les boulevards de lâ liberté. » Encore une phrase habile. L’opposition avancée (elle existe déjà), soutenne par le peuple, qui avait même’ essayé une démonstration à cet effet, réclamait la destruction des forts , qui sont pourtant nécessaires à la protection dé la ville. Les ruiiies du château de Gastellamare, à Palerme, empêchaient les lazzarones de dormir. Us voulaient en voir autant sur le plateau de Saint-Jilme. Avec une phrase libérale , le dictateur a calmé d’un coup les démolisseurs.
Ce n’est pas tout ; outre ces décrets rigoureux qui n’ont pu venir qu’après de longues délibérations^ outre les ordonnances de police contre les sociétés secrètes, les' réunions armées, les désordres de la rue , les insultes aux gendarmes, etc., etc. ; outre les ordres militaires pour les licenciements, les recrutements, les enrôlements volontaires, l’organisation de la garde nationale, — toutes mesures qui n’ont pas été prises sans l’assentiment du dictateur, outre la restitution de l’octroi aux communes, justice tardive et qui répare une des plus inqualifiables confiscations de l’ancien pouvoir, — Garibaldi réprime les réactions et prépare la guerre. .
Le général Türr est revenu d’.Vveltino et d’.Vrrano, où il a fait arrêter quelques centaines de va-nu-pieds et de scélérats, excités par un évêque en fuite, et les a livrés à un jury nommé surplace, qui en a déjà fait fusiller quelques-uns.
DBS DKUX-SlClLKS.i , ' 31.'>
De plus , par sa présence seule , le général Türr a forcé la brigade Bonanni à mettre bas les armes. Les ofliciers pourront aller où ils voudront, avec armes et bagages. Les soldats seront licenciés, à moins qu’ils ne veuillent s’enrôler dans la garde nationale. Le IS® régiment de ligne est dissous. Le bataillon de carabiniers à clieval ira poser Iqs armes à Nola, avec quatre pièces d’artillerie. — l.o général Türr est rentré en^ triomphe à ÏNaples, après une campagne de trois ou quatre jours.
Le n’est pas tout encore. Dans la nuit du 12 au 13, et dans le village do San-Antirao , aux' environs de Naples, une manifestation royaliste avait été préparée. On avait dressé un autel, m’assure-t-on, où les portraits du roi et de la reine étaient suspendus $oùs un crucifix. Je ne crois pas que les réactionnaires eussent rien commis de plus- grave. Quoi qu’il en soit, une poignée de chemises rouges et de gardes nationaux ont sufli pour réprimer l’insurrection-. Ils ont ramené une oinquantaine de prisonniers, parmi lesquels beaucoup de femmes. Le peuple de Naples aurait bien voulu maltraiter un peu ces renégats, mais les gardes nationaux, qui se conduisent de mieux en mieux, ont contenu la foule.
Tout en répi’imant ainsi les séditions, Garibaldi ne quitte pas des yeux Capoue et Gaëte. Il s’est rendu personnellement plusieurs fois vers le Voltume, ou fout au moins dans cette direction ; il y a déjà envoyé 'des troupes ces derniers jours, et cette nuit même toute la division Türr a reçu l’ordre de marcher.
On s’attendait pour aujourd’hui à un çombat sérieux
GARIttAI.DI.- CONQUlVrK
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contre les Bavarois; mais un contre-ordre donné ce matin a encore ajourné la victoire.
’ Non content de toutes ces occupations, le dictateur reçoit tous les jours de onze heures à midi, et il écoute tout le monde. Jusqu’à te jour, il a reçu de la main à la main toutes les pétitions qui lurélaient présentées ; il se donnait la peine de les lire et de les apostiller. Et il en arrivait des Whliothèques. Je connais un cuisinier qui, à lui seul, a demandé quatre places pour quatre de ses fils, quatre places dans l’administTation, comme vous le fK'iisez bien; celles dans l’armée sont moms courues. G’esi depuis ce matin seulement que les pétitions doivent être déposées au ministère de l’intérieur. • • ' ' .
' • Et cependant .M. J. Ricciardi trouve que le dictateur ne va pas assez vite. Au nom du peuple., il demande l’abolition immédiate de toutes les douanes, même entre Naples et Rome , même entre Naples et Venise. H demande l’abolition du concônlat avec Rome et la confiscation de tous les biens de mainmorte. 11 demande l’abolition des contributions indirectes, un réseau de chemins de fer embrassant tout le royaume (il dit royaume), l’extinction de la mendicité, la réforme radicale des institutions de bienfaisance, des postes, des monnaies, des prisons, des municipes; la démolition de tous les forts; et, avant tout, uq bouleversement complet dans l’administration.
Après avoir lu cette jolie liste de réclamations, le dictateur a donné au comte Ricciardi le gouvernement de Foggia, à quarante lieues de Naples.
Parmi les innombrables visites que reçoit Garibaldi tous les mâtins, je note une députation de. nobles ea-
DKS nEUX-SlCILKS. •
labrais plus ou moins persécutés, qui lui ont adressé la parole en vers : « Salut, o Christ des peuples!... » — Et je ne vous dis (fue le commencement.
Une chose trés-curieuse, c'est l’attitude du clergé dans ce moment. Vousv rencontrez dans la rue des nuées de prêtres avec la cocarde de Savoie sur la poitrine. L’autre jour, sur la place de Saint-François-de- Paule, du haut d’une estrade élevée en plein vent, le P. Alessandro Gavazzi, vêtu d’une chemise rouge, a vivement harangué le peuple. Il a parlé contre le pouvoir temporel du pape avec une voix et des gestes véhéments. Ce n’était pas très-édifiant, mais tout à fait pittoresque. La prédication était entrecoupée d’applaudissements. Les prêtres' surtout, nombreux dans l’assistance, battaient des mains et poussaient des bravos éclatants. Les bourgeois suivaient |e courant, et le peuple, qui ne comprenait pas, acclamait de confiance.
Déjà, le matin du même jour, le P. Giovanni da Pantaleo, franciscain de la Gancia et chapelain du dictateur, avait prêché avec un plein succès dans l’église du Spirito-Santo. 11 y avait dans son discours autant d’onction que de chaleur, et il a gagné bien des âmes. Il a annoncé la formation prochaine de bataillons sacrés où s’enrôleraient des prêtres et des frères.
Je le répète t c’est un fait singulier que le mouvement du clergé dans le royaume. C’est dans un couvent sicilien que l’insurrection a commencé. Il y avait, m’assure-t-on, deux mille prêtres armés en Basilicate. Nous retobrnons au bon temps de Gioberti ; mais, cette fois, pour renverser l’idée giobertienne.
GAKIBALDI. — CONQUÊTK
Le mouvement religieux se tourne -contre le pouvoir temporel.
Au milieu de toutes ses préoccupations, fiaribaldi trouve le temps de penser à ses compagnons d’armes. Voici l’ordre du jour qu’il a lu, le 2A août, en français, à l’atmée ; ■ ' ,
« Nous avons perdu de Flotte ! Les épithètes de brave, d’honnête, de vrai démocrate, sont im'puissantes à rendre tout l’hérôïsmo-de cette âme incomparable! ^ ^ ^
« De Flotte, noble enfant de ta Çrance, est un de ces êtres privilégiés qu’un seul pays n’a pas le droit de s’approprier, non; — de Flotte appartient à l’humanité entière; car, pour lui, la patrie. était là où le peuple souffrant se levait pourda liberté. De Flotte, mort pour l’Italie, a combattu pour elle, comme il aurait combattu pour la France*
« Cet homme illustre est un bien précieux lien pour la fraternité des peuples, que l’avenir de l’humanité se propose. — Mort dans les rangs des chasseurs des Alpes, il était, avec nombre de Ses braves concitoyens, le représentant de la généreuse nation qu’on peut arrêter un moment, mais qui est destinée par la Providence à marchef' à l’avant-garde de l’émancipation des peuples et de la civilisation du monde.
a G. Garibaldi. »
Une compagnie s’est formée ce matin, qu’on appelle la compacjnie de Flotte, fille sera commandée par un capitaine français, et en secontl par un Hongrois.
Nous avons déjà une compagnie française à Naples.
DES DEUX-SICir.ES. 3DJ
Elle est de 72 hommes, choisis parmi les meilleurs, avec cet amour-propre partieulier que nous portons partout et que nous mettons en toutes choses^ Ces volontaires ont une crânerie d’attitude qui les fait reconnaître avant qu’ils aient parhE
Notre dictateur a déjà sa diplomatie. Celle des autres pays a suivi le roi à Gaëte, eïccepté la légation d’Angleterre et la légation de France. Cette dernière vient d’être rappelée télégraphiquement, et ràpp&lée à Paris.
Le distributeur du Journal officiel me redemande le dernier numéro de cette feuille et m’en apporte une autre à la place. Je l’interroge sur le motif de cette substitution ; il me répond qu’on vient de refaire tout le numéro à cause d’une phrase oubliée. Je cherche cette phrase, elle est en tète du journal, et la voici :
« Naples, 14 septembre.
« Italu: et Victok-Emmanüel.
« Le dictateur de l’Italie méridionale
« Décrète : Le général Sirtori est nommé prodictaleur du continent napolitain,
, d Le (.liclateur : C, (iARinAi-Di. »
. J’ai copié textuellement pour vous montrer la formule. C’est, en elfet, un décret important : üaribaldi ne nomme de prodictateur qu’à la veille d’une expédition. Il va donc marcher sur Capoue, où il a déjà 16,000 hommes.
CARIBAI.DI. — CONQÜÊTR
11 me reste à vous parler de François II. Il est toujours à Gaëte, très-malheureux. On le rencontre dans les rues, négligé, abandonné, errant comme une âme en peine. Les défections continuent : 150 cavaliers de Capoue se sont donnés avant-hier à Garibaldi. Gaëte est une ville morte. Les employés constitutionnels ont été destitués, la garde nationale dissoute ; ceux qui la composaient sont venus à Naples pour échapper aux brutalités de la population. Encore quelque temps, et celte pauvre ville sera affiimée. Tandis que le pain baisse à Naples à. 5 sous et le sel à 6 sous'le kilogramme, les vivres montent à Gaëte à des prix fabuleqx. Une jettature étrange poursuit jusqu’à son dernier moment et jusqu’à son dernier exil cette dynastie déchue.
En attendant, François II gouverne. 11 à son minis- • tère à Gaële, présidé par le conseiller ülloa, frère du général ; il a son journal officiel; il lance des decrets, il dissout la garde nationale, il destitue tous les employés de son royaume. Il paraît vouloir résister à outrance; il a fortifié Capoue, dont les murs pourraient tenir longtemps, si derrière ces murs il y avait des soldats.
On m’assure qu’il y a des Bavarois résolus; mais ces Bavarois, dont on parle si 'fort et si haut, ne doivent pas être bien formidables. On ajoute qu’il y a aussi une légion étrangère venant d’Autriche ou de Rome ; mais je me défie de ce br.uit. On assurait bien, l’autre jour, que les troupes pontificales avaient franchi la frontière et occupé Pontecorvo. On a depuis lors démenti ce fait ; mais on affirme encore que M. de Lamoricière a fait un voyage à Gaëte.
DES OFîUX-SICU.BS. Ml •
Parmi les innombrables défections do ces derniers jours, j’ai à signaler celle du général Bosco. Le défenseur de Milazzo est malade ; il n’a pas suivi le roi à Gacte ; il est resté ici chez son beau-frère, M, Gaetano- Zir. M. Mariano d’Ayala lui a fait offrir de servir le dictateur; Bosco a demandé deux mois de réflexion et de repos : il ira passer ce temps à Marseille, et s’est engagé à ne point prendre d’ici là les armes contre les Italiens de Garibaldi.
Je voudrais bien, en terminant, trouver un peu do style au bout de ma plume mal- taillée pour vous rendre l’impression de Naples en ce moment, avec ces milliers de chemises rouges serrées à la ceinture ou flottant en blouses et en tuniques; ces chaussures de haute fantaisie, qui paraissent empruntées à tous les vestiairesdes théâtres d’opéra; ces chapeaux pointus crânement posés sur des têtes calabraises ; ces héros en guenilles, arrivant dépenaillés de tous les coins du monde, et souffrant le chaud, la ftiim, les jours sans repos, les nuits sans sommeil; les uns pour une noble cause, les autres tout simplement pour vivre, quelquesruiis jiour mourir ;, Français se battant pour la gloire ou pour se battre; Hongrois rêvairt, après Venise sauvée, leur pays libre; Anglais cherchant des émotions; Suisses, leur gagne-pain ; Italiens, l’Italie; et, autour de ceux-ci, les amateurs, les curieux, les artistes demandant à toute cette lumière un reflet poùr eux -mêmes. Alexarulre Dumas installé avec sa cour au palais royal de Chiatamone , et offrant à Naples sauvée un banquet de cinquante couverts; madame Louise Colet, M. Kergotnaixl, vingt autres que je pourrais irommer, cherdlant une ligm?
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ou une rime au milieu de ces joies éclatantes.
Puis le peuple, ce peuple étrange, spectateur enivré de sa révolution; ce peuple qu’on délivre et qui applaudit, ce principal acteur assistant à tout ce qui lui arrive et admirant son triomphe avec une joie d’enfant; des drapeaux partout, des illuminations, des cocardes, des croix de Savoie, des portraits de Garibaldi sur toutes les poitrines , des écharpes tricolores en cravate, en bandoulière, en ceinturé, et posées avec des nœuds exorbitants ; des' statues colossales représentant la Liberté, l’Italie, et improvisées sur les places publiques; des illuminations renouvelées à toute occasion sur les 'balcons toujours en fête,' et les chants en chonir traversant les rues, et l’ivresse populaire éclatant en cris de jqie, et la confusion des langues : une tour de Babel... Voilà les éléments du tableau; qu’un autre y mette la couleur et la vie. Naples, en ce moment, ne, vit plus que de'politiryie. J’ai pour voisin un bambin de quatre ans qui disait hier à une bambine de trois ans à peine ; « Jouons, veux-tu ? Je vais crier : Vive '(iarihaJdil Tu répondras ; Vive le roi ! — et je te tuerai. » . ,
18 septembre.
Garibaldi a proclamé en ces termes le Statut piémontais : . . > ^
« Italie et Victor-Emmanuel,
« Considérant que cette partie méridionale de l’Italie a, elle aussi , toujours ardemment aspiré à l’indépendance, à la liberté, à l’unité de l’Italie, comme en font
DKS DEÜX-SICILES.
foi les exils , les emprisonnements , les persécutions incessantes, l’insurrection ouverte qui a éclaté dans toutes les provinces en proclamant ces principes, l’applaudissement éclatant et unanime avec lequel je fus accueilli , , la tranquillité publique rétablie ^ mon nom ;
« Considérant que, pour sanctionner les vœux publics et pour légitimer les conditions nouvelles de l’État,'je crois indispensable de promulguer la foi fondamentale de la monarchie italienne sur le coutinent, comme il fut fait en Sicile,
« Le dictateur des Deux-Siciles décrété ;
« Art. l'L Le Statut constitutionnel du A mars 18i8, en vigueur dans le royaume d’Italie, est la loi fondamentale de cette Italie méridionale.
« Art. 2. Un décret dictatonal fixera l’époque où ce ' Statut sera mis à exécution. . '
« Art. 3. Eùî même temps que ce décret, le Statut sera publié dans toutes les communes et dans le Journal officiel de Naples.
' « Art. i. Tous les secrétaires d’Élat sont chargés de l’e.xécution du présent décret.
«Naples, 14 septembre 1860,
« Le dictatem*,
« G. Gakibalüi. »
Je ne veux pas ici comparer les deux statuts, celui de Naples octroyé par Ferdinand 11, le 10 février 1848, et remis récemment en vigueur par le dernier roi des IXmx-Siciles, et celui de Turin concédé par Cha,r!e.s-
GARIHA1,DI. — CONQUETE
Albert le 8 mars 18/i8,iet maintenu depuis lors par la loyauté de Victor-Kmmanuel.
Je note seulement une différence notable dans l’article le plus important : eelui des cultes.
« Statut napolitain , art. 3. L’unique religiop de l’État sera toujours la chrétienne, catholique, apostolique, romaine, sans que puisse être jamais permis l’e.vercice d’aucune autre religion. »
« Statut pièmontais, art. 1. La religion catholique , apostolique, romaine, est la seule religion de l’État. Les autres cultes existants sont tolérés conformément aux lois. »
Ainsi , nous gagnons au change en liberté de conscience. Il est vrai qu’il n’y a pas d’autre culte existant dans les Deux-Siciles ; mais il y en aura peut-être. Les protestants isolés et cachés se réuniront en troupeau et réclameront leur Église, êomme ils l’ont à Turin.
Par malheur , le Statut pièmontais promulgué ne séra exécutoire qu’en vertu d’un nouveau décret; si bien que la constitution napolitaine étant abolie, nous flottons dans le provisoire ou dans le transitoire. Le peuple ne s’en doute pas : il acclame son Galublarde et demande Vllalie une sans bien savoir ce qu’il veut.
D’ailleurs, le pain n’est pas cher et le prix du sel est abaissé à six sous le kilogramme,. On ne sent le désordre que dans les régions administratives , et on le sent si fort que les ministres en masse voulaient donner avant-hier leur démission.
C’est surtout dans les provinces que ce désordre est terrible. On a nommé partout des gouverneurs avec des pouvoirs illimités : ailleure, des prodictateurs se sont élus eux-mêmes. Ces fonctionnaires,' têtes
DUS DEUX-S1CII.KS
brûlées, bouleversent tout avec une tranquillité qui fait frémir. Ils arrangent à leur gré les lois administratives. Ils nomment des conseils provinciaux, ils changent les droits , abolissent les impôts sans s’inquiéter du pouvoir supérieur ni du ministère responsable qui règne à Naples. L’un exécute le Statut piémonlais, l’autre expurge le Napolitain; un troisième n’est pas fort loin de proclamer la république. Le ministère nomme un fonctionnaire dans telle province, le gouvernement fait mettre ce fonctionnaire en prison. Ajoutez que Mazzini vient d’arriver à Naples.
Garibaldi entend toutes les plaintes avec un calme olympien. Ces désordres ne le troublent pas.; il est habitué aux tempêtes. 11 donne raison à tout le monde, il signe les décrets qu’on veut et suit son chemin. L’autre jour, il a nommé M. Alexandre Dumas directeur des musées et des fouilles. Alexandre Dumas a accepté, à condition de ne point prêter serment û Victor-Emmanuel, roi d’Italie, — par la raison qu’il n’a jamais prêté serment à aucun roi. — La question, sérieusement débattue entre M. Liborio Romano et le dictateur, a été résolue en faveur du poète. M. Alexandre Dumas n’a pas prêté serment, et il a fait ouvrir hier matin le musée secret.
Après avoir nommé Dumas, le dictateur a laissé Naples •s’arranger comme elle pourrait, et il est parti pour Palermc. Sa grande préoccupation en ce moment n’est point l’anarchie du pays ni même les derniers coups, peut-être sérieux, à porter au roi de Naples. 11 laisse le général Türr avec quinze mille hommes devant (Papoue, d’où la garnison royale trèsdiminuée (le roi fait reculer ses forces vers la fron-
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lière romaine) envoie chaque matin une douzaine de boulets inoffensifs aux avant-postes garibaldiens. Quelques centaines de jeunes gens résolus se sont jetés dans les montagnes pour tourner Capoue et la prendre par derrière : toute la stratégie de cette guerre pour rire est d’éviter par des coups de main les combats réguliers. On prendra donc Capoue comme on pourra : Garibaldi ne s’en inquiète guère.
11 ne s’inquiète pas davantage de la brouille diplomatique entre le Piémont et la France, des renforts envoyés à Rome avec le général de Goyon, ni de ces menaces sérieuses qui sont tombées sur nous de Rome et de Turin comme des bombes. Son unique inquiétude est M. de Cavour. Sa plus grande teireur est qu’on le croie réconcilié avec ce ministre. Aussi a-t-il cru nécessaire de publier samedi la lettre suivante, dans son Journal officiel :
AUMÉE MÉRIDIO.NALE'.
O Naples, 15 septembre 1860.
a Cher avocat Brusco •r— (à Gênes),
« Vous m’assurez que Cavour donne à entendre que nous sommes d’accord ensemble et bons amis.
« Je peux vous assurer que, disposé comme je l’ai toujours été è sacrifier sur l’autel de la patrie tous mes ressentiments personnels, je ne pourrai jamais me réconcilier avec des hommes qui ont humilié la dignité nationale et vendu une province italienne.
« Signé : Giuseppe Gabibaldi. »
DKH DKUX-SICILES.
an
Cotte déclaration ne doit pas étonner : nous sortons tout à fait des habitudes oflicielles et diplomatiques. Nous avons un maître qui a le cœur sur la main. Il ne veut aucun prix de l’influence de M. de Cavour. Si la Sicile cherche naturellement à sortir de l’état précaire et irrégulier où sa révolution l’a jetée , .et si elle demande l’annexion immédiate au Piémont pour rentrer sous un gouvernement normal, Garibaldi ne voit dans ce désir tout naturel que des intrigues piémontaises; Il n’admet pas qu’on songe maintenant à autre chose qu’à l’Italie, à se ruiner pour elle et à se faire tuer. 11 a raison au point de vue héroïque.
Par malheur, le monde ne se compose pas de héros. — l’entends d’ici les Siciliens, parce que j’entends déjà les bourgeois de Naples, lisse disent : Maintenant que nous sommes affranchis, assez de désordres. Chassez le roi de Capoue et de Gaëte, et n’en parlons plus. Rome étant défendue par les Français et Venise par les .Autrichiens n’ont pas le même droit que nous d’être délivrées. Il n’y a de légitime que ce qui est facile, et le droit cesse où commence le danger. Nous demandons le commerce, les arts, l’industrie, l’agriculture et la tranquillité publique. Sans quoi l’Autriche et la France pourront nous battre et nous remettre dans les mains de François II.
Tel est le raisonnement des bourgeois, et je lis dans des journaux et des revues de Paris des articles sérieux où on donne les mêmes arguments en d’autres termes. Décidément, notre siècle appartient à Sancho Pança.
Voilà pourquoi la Sicile demande avant tout à s’an-
GARIBALDI. — CONQUÊTE
nexer sui’-le-champ, et c’est par cette raison que le dictateur est parti pour Palermc.
-Cela dit, l’aspect de Naples est toujours réjouissant. Le peuple est satisfait et se trouble peu des embarras du ministère. Nous avons eu trois nuits d’illumination à propos d’une statue de l’Italie ou de la Liberté tenant le portrait du dictateur et improvisée sur la place du Mercatello. Nous avons des prédications en plein vent, où des prêtres vêtus de noir, mais armés et coiffés d’un képi ou affublés d’une chemise rouge, pérorent contre les Bourbons et contre le pape temporel. L’un d’eux, le P. Gavazzi, eut l’autre jour une frange idée : il prêchait sur la place de Saint-François-de-Paule, devant les statues équestres de Charles 111 et de Ferdinand I". 11 s’écria ou à peu près :
« Nous ne sommes point des Vandales, nous ne vous demandons pas de jeter bas ces statues. Nous respectons l’œuvre de Canova. Seulement, écoutez ce que faisaient les Romains. Quand ils épargnaient un chefd’œuvre représentant Néron, Caligula, Héliogabale, voici comment ils s’y prenaient : ils coupaient la tête à ces statues et leur en substituaient une autre. Faitesen autant, citoyens, el le travail de Canova restera tout entier (sic). Sur le corps de Charles 111, mettez la tête de Garibaldi! Sur le tronc de Ferdinand, le chef de Victor-Emmanuel! »
On a beaucoup applaudi, mais, grâce à Dieu, l’on n’a point décapité les monstres.
Et, somme toute, il n’y a pas de désordre apparent à Naples. Un assassinat par-ci par-lâ (encore avanthier, celui d’un c.aporal de bersagliers) ; mais ces choses arrivaient souvent, même en temps de paix.
DES DEÜX-SICILES.
SOUS les derniers rf*gnes. L’autre jour il y eut une rixe entre Siciliens et gens du peuple. Un zouave (il y en a plusieurs parmi les volontaires; ils se distinguent à leur mouchet) prit le parti des Siciliens et fit miracle. En reconduisant ses prisonniers à la grand’garde, il fit son rapport en ces mots : a Dites au général que le zouave, avec un bâton, a tué un assassin et en a désarmé quatre ; qu’il me fasse fusiller demain avec une médaille sur la poitrine. »
19 septembre.
Je n’ai plus à vous parler de François II : c’est un roi qui n’a jamais été roi et qui probablement ne va pas commencer à l'être.
Il ne faut lui attribuer ni ses fautes ni ses malheurs. Ses malheurs, je ne cesserai jamais de le répéter, car c’est la moralité de la catastrophe, sont des châtiments providentiels infligés aux crimes de Ferdinand. Ses fautes doivent retomber sur ses conseillers et ses ministres.
Ce jeune autocrate a obéi toute sa vie. D’abord à son père et à sa marâtre, qui l’ont élevé dans une retraite impénétrable, à la fois caserne et couvent. Puis, dès son avènement, à la camarilla, qui le retenait dans l’immobilité du dernier règne. Plus tard, au machiavélisme à double face du général Filangieri, l’homme qui a le jilus déconsidéré, le plus ébranlé cette monarchie déjà chancelante. Et puis, de plus belle, à cette camarilla qui prit dans sa main la police et qui mit au pouvoir Ajossa, Maniscalco, les deux hommes fatals qui ont porté, l’un dans Naples et l’autre dans Païenne, les derniers coups de hache au trône aban-
y:iO O AIllUALDI. — CONQL’fiïR
donné des lîourbons. Quand Garibaldi est venu, la déinolilion était déjà faite.
Après la prise de Palerme, le jeune prince, éperdu, se jeta dans les bras de la diplomatie, et gouverna moins que jamais sous ses ministres constitutionnels. Je n’ai pas besoin de rappeler le reste; c’est une histoire sinistre et qui peut se résumer en deux mots.
Remettre en vigueur la constitution, c’était évoquer 18/|8, un fantôme terrible. Et 18tj8 se leva contre le jeune souverain. Cette année de révolution reparut tout à coup avec ses souvenirs révoltés : la charte jurée, puis violée, les prisons ouvertes, puis refermées violemment, le Parlement convoqué deux fois, puis jeté aux galères; le 15 mai surtout, ce jour de pillage et d’incendie, cette grosse tache de sang. L’année fatale reparut avec ses hommes, les plus intelligents du royaume et les meilleurs, forçats ou proscrits, revenant de l’exil et du bagne après douze années de rancunes accumulées et avec des idées italiennes, le culte du roi galant homme et du vainqueur de Palestro.
Et aussitôt, ces haines, ces colères, ces. souffrances, ces oppressions, ces tortures, tous ces souvenirs implacables, tout le règne de Ferdinand, en un mot, se dressa de toute sa hauteur, et retomba de tout son poids sur le trône écrasé de François 11. Et tout ce (|uc le feu roi avait péniblement et chèrement entassé pour sa défense, sa magnifhiue armée, sa marine splendide, stîs citadelles et ses forts, ses munitions et son argent, sa populace et sa noblesse, tout cela s’est enfui, vendu, dispersé au premier souffle : Garibaldi est entré dans Naples comme chez lui, seul.
J’entends accuser autour de moi le jeune roi de la
DES DEUX-SIGILKS. :m
chute de sa dynastie; c’est injuste et taux ; il n’en faut accuser (|ue son père. On a vu bien des fois sur les trônes du monde la jeunesse, l’inexpérience et l’hésitation; elles se sont mûries cependant, éclairées, soutenues avec le temps, surtout dans les pays libres.
— J’entends dire que, s’il avait vécu, Ferdinand aurait sauvé son trône. On a oublié Velletri.
Ferdinand n’aurait rien sauvé, car il avait contre lui trop de haines. En cédant à son peuple, il aurait inspiré cette défiance universelle qui a puai sur son fils, en 1860, les perfidies de 18/i8. En résistant, il aurait peut-être fait massacrer ses troupes étrangères et ses bataillons de chasseurs ; il n’aurait pas prolongé la lutte.
Mais, en admettant même qu’il l’aurait prolongée et couronnée d’une victoire éclatante, par un effort suprême de génie et de volonté, la chute de sou fils n’en condamne pas moins son système. Elle prouve qu’on ne peut être roi absolu ni gouverner contre la nation, sans avoir de la volonté et du génie. Elle montre que ces vertus ne sont pas héréditaires comnie le droit divin. Elle établit (]ue le génie et la volonté de la nation doivent y suppléer, et qu’un trône aujourd’hui ne peut rester debout que dans un pays libre.
Elle démontre enfin la faiblesse de tous les systèmes qui ne s’appuient que sur l’autorité d’un homme énergique ou tout simplement d’un homme heureux.
Si cette vérité sortait nettement de toutes les lettres que j’ai écrites de Naples, je n’aurais pas fait un travail inutile en racontant jour par jour, avec tant de * détails, 1a lamentable histoire de François 11, dernier roi de Naples.
3;i> G ARTBAI.DI. — CONQUÊTE
Je n’ai donc pas à attaquer ce royal jeune homme, et en vous racontant encore les efforts suprêmes de son parti, c’est ce parti seul que je rends odieux ou plutôt ridicule.
Il n’y a sorte de petites sottises que ne commettent encore les hommes de la çéaction. A Mola di Gaëte, qui est toujours au pouvoir des royaux, ils ont essayé un mouvement aussitôt réprimé par la garde nationale; la garde nationale a été dissoute. A Sorrente ou dans les environs, des gens du roi déguisés en gendarmes ont provoqué des désordres : ils ont été ramenés ici pieds et poings liés. L’ancienne police revient de l’étranger, court à Gaëte autour du roi, puis se faufile à Naples parmi les prêtres et les gens du peuple ; on arrête tous les jours quelques-uns de ces misérables, qui ne peuvent plus rien maintenant, si ce n’est ensanglanter les rues, sans profit pour le roi, qu’ils ne sauveront point, je pense, à petits’coups do couteau.
Quand ils n’arrivent à rien par la force, ils forgent des nouvelles. La légation de P'rancc part demain par VAUjèsiras; ils répandent le bruit que le baron Brenier est appelé à Gaëte. Les troupes royales sortent de Capoue et reculent vers les frontières ; ils déclarent qu’elles vont opérer leur jonction avec une armée de 50,0ü0 Autrichiens. Ou bien ils disent que les réactions et les cris de : Vive le roi ! ont été provoqués par Garibaldi pour découvrir et massacrer les fidèles.
Ils font pis encore : c’est un vrai carnaval. Ils s’affublent de tous les masques possibles. Tantôt habillés en marins anglais, et protégés par leur uniforme, ils arrachent des échoppes et des comptoirs ambulants les
DES DEÜX-SICILES.
drapeaux tricolores. On assure que l’autre jour, déguisés en gardes nationaux, ils montèrent au fort Saint-Elme, où ils se dirent envoyés pour renforcer la garnison. Un général napolitain était d’accord avec eux : il va passer devant un conseil de guerre.
Enfin (je passe beaucoup d’autres faits pareils), leur plus vive espérance était de soulever Naples aujourd’hui même, à propos du miracle de saint Janvier. Vous savez que le dictateur avait commandé qu’on respectât cette superstition nationale. Vous savez aussi que lorsque le miracle se fait tard ou ne se fait pas, c’est mauvais signe pour Naples. On en conclut que le saint boude sa bonne ville et n’est pas content de ce qu’elle a fait. 11 s’agissait donc ce matin de consulter saint Janvier sur Garibaldi.le nouveau patron de Naples. On assure que le cardinal archevêque avait fait de violents efforts pour empêcher le miracle; et je sais positivement que le bas clergé sanfédiste essayait de remuer les bas-fonds de la ville pour exciter des mouvements désespérés.
Le miracle s’est fait en trois minutes.
Je vous laisse à penser l'enthousiasme : aussitôt ta cathédrale s’est remplie d’acclamations, d’exclamations, de cris d’allégresse et de convulsions dévotes. Les femmes déchiraient leurs vêtements avec des contorsions furieuses. Nous vivons dans un pays où la joie fait peur. Les canons des forts ont tonné ; les cloches ont dansé dans tous les campaniles : le bombardement et le tocsin n’auraient pas fait plus de bruit. Garibaldï, reconnu par saint Janvier, a maintenant pour lui tout le peuple.
Vous croyez les meneurs découragés? Pas le moins
3;u GAIU BAI.DI. — CONQUÊTE
(lu monde. Il en est passé deux tout à l’heure sous mes fenêtres, et ils disaient à des va-nu-pieds déconfits : (t Le miracle a réussi, c’est signe que le roi va revenir à Naples.»
Cependant Garibaldi, arrivé hier de Palerme, est parti ce matin pour Caserte. Nous allons le voir devant Capoue, où il reprendra son métier de soldat.
Il laisse à Naples Sirtori comme prodictateur, et M. Liborio Romano comme chef de file du ministère. M. Liborio Romano a prêté ijerment comme suit :
(( Moi Liherio Romano, ministre de l’intérieur, je jure fidélité et obéissance à Victor-Emmanuel, roi d’Italie, et à ses successeurs. Je jure d’observer et de faire observer le Statut et toute autre loi de l’État, pour le bien inséparable du roi et de la patrie italienne. »
C’est le deuxième serment de M. Romano. M. de Talleyrand était allé, me dit-on, jusqu’au treizième.
DES DElIX-SICn.ES.