SI
jours déçues, fait passer toutes les épargnes des malheureux dans les caisses du roi.
Mais j’ai pour système' de ne pas répéter ce que l’on peut trouver dans dès livres. Je m’en tiens donc à ce que je vois de mes yeux et sous mes -yeux. J’habite l’Hôtel de Genève à Naples et je regaixie attentiygment ce f|ui s’y passe. La maîtresse de la maison ne paye point de patente, ou du moins sa patente lui a coûté vingt sous. Voilà qui est libéral au dernier point : c’est le paraître. Mais, en revanche, aux fêtes de Piedlgrotta, aux revues militaires, à tous les mouvements de troupes, elle reçoit des vingtaines d’olîiciers avec billets de logement. C’est la caisse municipale (|ui devrait payer ces billets, mais la caisse municipale est topjours vide. Il faut lui arracher sou par sou, jour par jour, une misérable somme. On n’obtient quelque chose qu’en soudoyant tous les employés de l’Hôtel-de-Ville. On transige avec le caissier, on donne au besoin un pourboire au syndic. Et, parce moyen, on arrive à toucher six ducats sur douze. Si ce n’est pas un impôt frauduleux, dites-moi ce que c’est.
Un homme de 1a police vient tous les matins à l’hôtel prendre les noms des voyageurs qui passent.' C’est l’hôtel qui paye cet homme, sans compter les mille et un autres employés qu’il doit séduire pour obtenir justice ou tout au moins pour avoir la paix.
Le portier de la maison , un vétéran suisse , ayant eu soif un matin, commit un sacrilège. Il poursuivit un gamin jusque dans une église, où il entra par mégarde, et le rossa pendant l’élévation, sjins se douter (|u’il était dans la maison de Dieu. 11 fut arrêté et conduit en prison , rien de plus juste. Le cas était grave
GARIBALDI. — CONQUÊTE
et pouvait le conduire au bagne. Mais notre homme connaissait la ville et ses poches étaient bourrées d’écus. Je ne sais ce qu’il fit pour intéresser les magistrats, les geôliers et les sbiiv.s à son malheureux sort. Je sais seulement que je le vis revenir libre comme l’air, au bout d’un jour ou deux. Seulement ses poches étaient vides.
Tout est vénal en ce pays, surtout la police. Le pouvoir attache ses agents à la cause de l’ordre, non par l’argent qu’il leur donne, mais par celui qu’il leur laisse gagner. Si bien que les sbires rançonnent le peuple. Ils se font payer leur silence , non-seulement quand ils ont quelque chose à dire, mais encore quand ils n’ont pas la moindre peco.adille à dénoncer, lis ont le droit de médisance et de calomnie; ils ne s’en abstiennent qu’à prix d’or. Je n’invente rien, j’ai des faits et des preuves.
Il n’est pas rare qu’un agent secret vienne dire au bourgeois le plus inoffensif : Monsieur, vous allez me donner cinquante francs, sinon j’irai vous accuser de démagogie et de muralisme.
Le roi laisse faire, c’est tout simple. 11 préfère les fripons qui le servent aux honnêtes gens qui voudraient le renverser. Dans les trois quarts des affaires privées, les chefs de maison font la même chose. Trouvez-moi de meilleurs valets que Scapin!
P’erdinand, pour ce genre de jiéchés, a toujours été plein d’indulgence. Il se défie un peu des hommes de bien. II en a eu quelques-uns auprès de lui; il les a toujours respectés en les traitant d’Excellences. Mais il tutoie les autres et les comble de faveurs.
De faveurs, et d’éjiigrammes. Il se plaît avec ceux
DES DEUX-SICILES
qu’il méprise, peut-être pour'avoir le droit de les bafouer. Antonio Ranieri, admirable écrivain, avait •fait un roman où il flétrissait les vols commis dans l’hospice des Enfants-Trouvés, au détriment des malheureuses créatures qu’on laissait mourir. Le ministre qui profitait de ces déprédations alla se plaindre au roi de ces médisances : a Ranieri est un fou, ditl’hahile homme; il faut l’enfermer dans l’hospice des aliénés. — Oui, fit le roi, pour qu’il fasse un seçond livre .sur cet établissement, également administré par Votre Excellence. »
Un autre jour, voyant entrer le même ministre dans je ne sais quelle fête où il y avait beaucoup de gens, Ferdinand dit très- haut à ceux qui l’entouraient ; « Gare à vos poches! »
Mais voici le trait le plus curieux du même genre. C’était l’an dernier, à Ischia. Un ptiuvre diable adressa une supplique au roi, qui se laissa fléchir. Ferdinand avait près de lui un commissaire, que je ne veux pas nommer, très-protégé par la reine. Il dit au commissaire, distributeur ordinaire des aumônes royales, de donner cent ducats à ce malheureux. Le commissaire lui en donna douze et lui défendit, avec des menaces terribles, de se représenter jamais devant le roi. Ceci n’est pas un fait isolé, c’était l’habitude du commissaire. 11 prélevait sur chaque aumône une commission de 90 pour cent.
Cependant, cette fois-là, le roi vint à s’informer un beau jour du pauvre homme : « Il ne m’a pas même remercié, dit-il; où- est-il donc? Je veux le voir. » Il le vit et apprit le fait. Suivit une scène de comédie. Le roi fit cacher le suppliant derrière un rideau et
manda le commissaire. Kt celui-ci protestant de sou innocence, le roi lit sortir l’autre de sa caçhette. Le commissaire se troubla et se trahit. Je vous laisse à penser l’indignation de Ferdinand et le terrible cRâtiment suspendu sur la tête du misérable...
Le commissaire fut chassé de la cour — et on le nomma juge à je ne sais plus (juel tribunal.
6 mai.
Aussi le pays est-il resté arriéré, |)Our beaucoup de choses, d’un demi -siècle. Tous les voyageurs qui viennent à Naples .sont scandalisés de tout ce qu’ils voient dans les rues, du nombre de capucins et de mendiants qu’ils rencontrent ; des gueux mutilés étalant à nu leurs plaies, et faisant de chaque place publique une cour des Miracles; des voleiirs arrêtant chaque soir et assassinant les passants attardés; des lazzarones échangeant des coups de couteau à quelques pas des postes de garde; des milliers de filous rançonnant de toutes manières les nouveaux venus ; dès marchands patentés acceptant sans rougeur la moitié du dernier prix qu’ils ont proposé sans vergogne; de l’industrie arriérée, stationnaire et soutenue à peine par un nombre restreint d’étrangers ;• des chemins de fer en construction depuis vingt ans et s’arrêtant essoufflés à deux heures de la ville ; de la malpropreté proverbiale qui déshonore les plus beaux quartiers où s’affichent entre les palais d’.ignobles masures et où grouinent, parmi les immondices, des troupeaux de cochons. — Les voyageurs voient tout cela (je ne peins que ce que j’ai sous les yeux) et ils en accusent le peuple.
Di:s iiF.t;x-sicii.us. ;i5
Les voyageurs ont tort; le peuple est bon. — On le (lit corrompu, fain('*ant, abruti, etc. On le juge d’après ses vices acquis, non d’après s(‘s qualités naturelles. Nul peuple au monde n’est plus sobre, plus content de peu, plus vivant et plus pénétré de certains sentiments que celui de Naples. Le culte de la famille, la piété filiale, la soumission aveugle à la loi paternelle, l’abandon complet de l’argent gagné à l’aïeul, qui reste le chef de la maison ; la fidélité dans l’amour, le respect des vieillards, l’adoption chez le pauvre des enfants du plus pauvre : voilà des vertus exercées simplement, universellement, par le peuple de Naples, et ignorées de l’étranger, qui ne voit, en passant, que des rues sales, des mendiants déguenillés et des voleurs. Quand le Napolitain travaille, quand le lazzarone devient ouvrier et commence à rêver le bien-être, il se montre d’un acharnement à sa tâche à défier toute comparaison : on voit, l’été, en pleine rue, dans les quartiers laborieux, des centaines d’hommes à l’ouvrage depuis six heures du. matin jusqu’à minuit; ils ne s’inti’rrompent que deux ou trois heures, dans l’après-midi, pour l’unique repas qu’ils font et la sieste estivale. Ils sont pétulants, verbeux et gais jusqu’à la folie; ils parlent comme Rabelais; ils ont de l’imagination et de la’poésieà revendre, le sens et la passion de la musique si développés que, le lendemahi de sa première représentation, l’opéra nouveau, s’il a réussi, court déjà les rues.
On dit qu’ils sont lâches, on se trompe : quand il s’agit de défendre leurs intérêts ou leurs affections, ils sont invincibles. Quand ils sont émus par le spec^clc d'un grand danger ou d un grand désastre, ils font de.s
GARIRA1.DI. — CO>ÎQt:ÊTE
prodiges pour les combattre : on l’a vu récemment au sauvetage de V Hermann. C’est un brick-schooner allemand qui allait de Venise en Angleterre ^ il échoua dans l’étroit- passage des îles de 'Iremiti, dans l’Adria-, tique, sur les côtes du royaume. Les secours prêtés à cette occasion par les marins du port de Tremiti, malgré les courants, les vents et les boules, sont audessus de tout éloge ; le navire et l'équipage ont été sauvés. Le capitaine d’un voilier napolitain vient de recevoir de l’empereur des Français une médaille d’or paur un service analogue : le roi lui a permis de la porter. Ces traits de courage et de dévouement se renouvellent chaque jour sur les longues côtes de la Péninsule. Les marins de Torre-Annunziata vont jusqu’en Afrique chercher du corail sur leurs frêles canots de pêcheurs, '
Ce n’est donc pas le peuple qu’il faut accuser des misères de Naples; c’est le pouvoir. S’il y a tant de prêtres, c’est que le pouvoir les protège, dans l’intérêt de sa politique et peut-être aussi de sa religion. Dos ^ décrets récents ont ajouté de nouveaux privilèges aux innombrables prérogatives du clergé, qui se trouve A peu près détaché de l’État et qui fait la police (les familles. J’aurais là-dessus de terribles révélations à faire, et je les ferais sans scrupule, si nous vivions dans un autre temps. Par malheur, les attaques contre ‘ la fausseté des apôtres sont retournées contre la religion du Christ.
L'hypocrisie est uiorle, on ne croit plus aux prêtres,
Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu. '
Un seul fait que je reproduis, parce qu’il a été déjà
DES DEUX-SICILES
publié, est le décret de l’évêque de Tarenfe. Ce prélat, un des plus moraux du royaume, avait ordonné, il y a quelques mois, que tous les fiancés qui avaient anticipé sur les prérogatives du mariage eussent à s’agenouiller dans l’église, devant le maître-autel, une torche à la main, coràm populo, avant les noces. Une dépêche très-secrète du juge royal de Tarente a signalé cet abus au ministre de la justice. Le ministre n’a pas osé remettre la dépêche au roi.
Un de ces décrets (c’est tout ce que je veux en dire) abolit les peines infligées aux prêtres qui auraient consacré un mariage non légitimé par l’état civil, — et ceci sur la considération qu’un pareil délit n’est pas possible. Or il est tellement possible qu’il a été commis, constaté, poursuivi même, et plusieurs fois, et tout récemment. On conçoit tout ce qu’une impunité pareille ajoute à l’omnipotence des prêtres.
Je ne veux pas parler de l’instruction publique, aveuglément soumise au clergé ; des écoles militaires dirigées par des capitaines tonsurés ; des polytechniciens en uniforme que vous rencontrez dans la rue, tous les jeudis, se promenant deux à deux et conduits par des soutanes. Je ne vous mènerai pas dans les maisons d’éducation où les professeurs ne peuvent rien enseigner sans avoir passé un examen, — et cet examen consiste à réciter le catéchisme. Le maître de danse lui-même doit savoir sa doctrine chrétienne sur le bout du doigt les élèves protestants ne sont pas admis; l’histoire et la philosophie sont interdites. L’Université est débandée; les jeunes gens des provinces ne peuvent venir étudier à Naples. Les étudiants doivent apporter des certificats d’as-
GARIBALDI. — CONQUIÏTR
siduitô à la messe, de confession et de communion.
Je prends des traits au hasard : cent volumes ne me suffiraient pas, si je voulais tout dire.
Passons sur ces misères, regardons ailleurs. Si l’industrie n’avance pas, c’est que le pouvoir ne veut pas qu’elle avance. Il esf défendu aux Napolitains de voyager. On refuse des passe-ports pour sortir de Naples ; on en refuse surtout pour y rentrer. Je connais un bien petit nombre de négociants du pays qui aient le droit et le courage d’aller en Kurope. Pour qu’on les laisse revenir, il faut qu’ils soient terriblement bien notés. Pour les hommes de lettres, on est plus sévère encore. J’ai connu un malheureux qui était allé à Paris dans l’intention d’y faire jouer un drame. Quand il eut renoncé à cette utopie, il se présenta à la légation de Naples pour faire renouveler son passe-port. Il eut un refus formel. Il supplia qu’on lui accordât au moins un visa pour la Belgique. Il n’obtint qu’un second refus. Concevez - vous la situation du pauvre homme? Non-seulement exilé de Naples, mais confiné à Paris, — et tout cela pourquoi ? Pour avoir cru un moment que les directeurs des théâtres parisiens jouent des pit*ces faites à Naples.
Voulez -vous savoir jusqu’où va la protection accordée par Sa Majesté Sicilienne à l’industrie? Il a été défendu formellement, en 1855, à tous les fabricants du royaume de rien envoyer â l’Exposition universelle de Paris.
La même défense a été intimée aux artistes. Les arts, du reste, sont méprisés par le roi des Deux-Siciles plus qu’ils ne l’ont jamais été par aucun roi. L’histoire étant défendue aux i)ein!res, ils se réfugient dans le
DES DKUX-S1C1I.es. MO
paysage (Smargiassi, Carelli, l^alizzi, elc.) ou dans les croûtes de dévotion. Ces dernières obtiennent quelquefois une entrée dans les églises. Quant à la statuaire, impossible. Vous savez qu’on mure les Vénus au musée Bourbon. L’État ne commande aux sculpteurs que des feuilles de vigne.
Je ne veux pas parler des sciences ; je devrais raconter la lamentable histoire de Melloni, mort à la peine , sous le coup des persécutions. Quant aux lettres, il y aurait trop à dire. Le moindre article ayant un sens, qui avait passé sous les yeux de la police et sous les yeux des prêtres, sortait de cette double censure dans un état déplorable ; il n’y restait plus une idée, souvent même plus un mot.
Croiriez-vous que la révision biffait le mot eziandio, qui veut dire aussi, parce qu’il se terminait en dio, qui signifie Dieu : désinence impie ?
Restait la musique, le plus inoft'ensif de tous les arts. Elle florissait à .Naples, à l’avénement de Ferdinand. Le théâtre Saint-Charles était le premier du monde. Il est maintenant tombé si bas qu’il fait honte au pays.
Le roi n’aime pas le spectacle.
Et ainsi de tout. Quand cm compte les trente années de ce règne fatal, on est effrayé de le voir si vide. Des quais arrangés à Naples, de belles routes aux environs pour conduire aux résidences royales, quelques embellissements vàet là, deux ou trois châteaux restaurés, voilà tout. Mais les provinces n’ont guère de routes et la Sicile n’en a pas. .Mais il n’y a ni chemins de fer sérieux, ni phares sur les côtes, ni hôpitaux bien tenus, ni prisons chrétiennes, ni rien de ce qui fait un grand peuple et un grand pays. Le télégraphe élec-
n A U 1 n A I, Ü I. — C ON Q U ÊTE
trique est à peu près confisqué par le gouvernement ; les trois quarts des dépêches privées sont devancées par la poste... Kt si je voulais parler de l’assistance publique, et si je disais, par exemple, en quelles mains sont tombés les secours envoyés récemment aux victimes des trcmhlenients de terre... Et si je n’étais pas forcé, pour rester dans la vraisemblance, de voiler certaines vérités qui feraient horreur!...
Je résume en un mot la pensée du gouvernement : Tout pour le roi, rien pour le peuple.
7 mai.
Le peuple resta donc abattu, le roi debout.
Un jour. cependant Ferdinand dut reculer devant la révolution victorieuse. Permanente en Italie depuis un demi-siècle, entretenue par les sociétés secrètes, irritée par les violences et les perfidies de tous les pouvoirs, rallumée à Naples et en Piémont dès 1820, dans les Romagnes après 1830, perpétuée à Florence par les poètes, à Turin par les historiens et les romanciers, répandue dans le clergé par l’ingénieuse utopie de Gioberti qui essaya de se réaliser au Vatican par un acte solennel de clémence, ramenée à Naples par le congrès des savants 'que Ferdinand II avait toléré, secondé même, dans un moment d’erreur ou d’oubli, la révolution se leva enfin aux premiers jours de 18/i8, armée de toutes pièces, tenant l’épée d’une main, la croix de l’autre, et entraînant dans sa cause un roi italien, un pape libéral ! La Sicile était insurgée, les provinces frémissantes, Naples enfin déjà debout;
DES UHUX-SICILES.
Pie IX avait pardonné, Charles-Albert jetait bas son masque. Ferdinand céda le dernier, mais il céda tout.
11 octroya la constitution la plus avancée qui eût jamais été donnée en Italie. Seulement il dit aux hommes du nouveau régime : Vous l’avez maintenant, c’est à vous de la conserver !
Ce mot n’a été compris que plus lard : il était plein de menaces. Le roi cédait à contre-cunir et ne voulait pas rester à la tête du mouvement. La constitution est à vous: à nous deux maintenant ! Tâchez de la garder, je tâcherai de la reprendre.
Telle fut la pensée de Ferdinand. Je ne suis ici ni pour l’attaquer, ni pour la défendre. J’essaye seulement de l’expliquer. Le roi croyait au pouvoir absolu. II le regardait comme son droit, comme sa chose. C’était pour lui une propriété inviolable, autant que ses terres et ses millions. Les nouveaux venus qui venaient partager avec lui ce pouvoir, il ne les regardait pas comme des libéraux, ni même comme des républicains, mais comme des communistes. Le pays les appelait des patriotes, le roi les appelait des voleurs.
Or il n’y a pas de mesure à garder contre la force. L’usurpation organisée ne constitue pas un droit. Les concessions arrachées peuvent être reprises ; les serments forcés n’arrivent pas à Dieu. Suivant le raisonnement du monarque : J’ai reçu, pensait-il, de mes ancêtres un héritage que je dois transmettre intact à mes descendants. C’est mon devoir de roi, c’est mon devoir de père. Tous les moyens sont bons contre la violence. Œil pour œil, dent pour dent, c’est la loi suprême. Ils veulent m’abattre, ils seront terrassés.
Voilà l’explication de la conduite de Ferdinand en
O A RI B A I.DI. — CONQUÊTE
18/j8. Il cacha tout, et on le crut de bonne foi. Écoutons Barbarisi, ce noble vieillard qui, admis en présence du roi, osait lui manifester quelques doutes, a Ferdinand, levant les bras au ciel me répondit avec animation : — Don Saverio, j’ai juré la constitution et je veux la maintenir. Si je n’avais pas voulu la donner, je ne l’aurais pas donnée. — Je lui répondis alors que je me confiais à mon roi comme en mon Dieu, et en vérité j’avais été si touché de ses transports en faveur de la constitution qu’il m’était impossible d’y voir autre chose que sincérité et bonnes intentions.... J’eus occasion de suggérer à Sa .Majesté que la peine de mort devait être abolie, plus particulièrement pour les délits politiques. Sa Majesté en convint avec moi et je lui donnai ma bénédiction. Sa Majesté me parlait fréquemment de Charles Poërio, comme étant le meilleur et le plus vertueux des hommes et comme le plus dévoué de ses sujets; tandis qu’il parlait de moi à Poërio dans des termes aussi flatteurs... Et cependant Poërio est maintenant dans les fers, et moi j’attends ma condamnation*. »
Ferdinand alla jusqu’à faire nier en chaire les arrièrepensées que lui prêtait la défiance publique. Le jésuite Liberatore insinua dans un sermon les paroles suivantes (15 avril I 8 Z 18 ) :
« Le souverain ne s’est montré ni obstinément tenace ni précocement pliable. 11 a différé, non refusé, jusqu’à ce qu’il lui fût démontré que la demande |>rovenait du désir univecscl du peuple et non plus des
I. Barbarisi, écrit publié pour sa défense et rité par M. Charles Paya, dans son livre plein de faits sur Naples. (Naples, 1130-1867, par Ch. Paya. — Paris, Laisné, 1857.)
Digilized by Coogle
DES DEUX-SICILES. 43
sollicitations isolées d’un parti. Il a daigné accéder avec joie lorsqu’il était encore en son pouvoir de résister. Ainsi cela démontre clairement qu’il a fait le pas non par violence ou par appréhension, mais de sa propre, libre et sagace volonté. »
Cependant , tout en multipliant ces déclarations et en les publiant par tous les moyens possibles, Ferdinand retenait, consignait, isolait du peuple et travaillait en secret son armée. 11 prenait ses mesures, il rassemblait ses forces, il armait ses châteaux. 11 excitait, d’autre part, les exaltés qui ont égaré depuis trente ans et cx)mpromis souvent les révolutions italiennes. Il envoyait des agents dans les clubs pour exciter des désordres. Il poussait aux excès ce peuple ivre de liberté, qui sortait tout à coup d’un carême de trente ans pour entrer dans le carnaval révolutionnaire. Il le faisait passer du jeûne à l’orgie, sachant bien que tous ces esprits, exténués par l’abstinence, ne supporteraient pas ces ripailles et ces débauches sans nom.
Un cercle soudoyé par l’Autriche répandait dés proclamations incendiaires. Des hommes de police, des prêtres même ( il y en a qui l’ont confessé publiquement), travaillaient à dresser des barricades...
Le résultat de ces menées fut le coup d’État du 15 mai.
Je n^ veux pas rappeler cette lamentable histoire ; elle est trop connue. Je ne dirai ni les ruses employées pour désarmer la nation, ni les communications pacifiques échangées avec le parlement , ni les protestations des Suisses pour rassurer la ville, ni le signal donné par un coup de fusil parti l’on ne sait
OARIBALDI. — CONQL’ftïE
d’où, ni les horreurs commises après le combat : viols, pillages , incendies et massacres. Je n’aime pas ces histoires de sang...
« Moi aussi j’ai fait ma démonstration,» dit en riant le roi ; — et la reine : « C’est le plus beau jour de ma vie. »
Le lendemain , amnistie , charte maintenue , parlement rappelé malgré l'état de siège, foi gardée après la victoire : toutes les apparences de la droiture et de l’humanité. Vous savez le reste. Le parlement rappelé discuta d’un côté, f)endant que le roi gouvernait de l’autre. Puis, un beau jour on ferma la chambre, on arrêta peu à peu les députés, les libéraux, les suspects ; on les tint des années en prison préventive avant de les envoyer au bagne ou en exil; on supprima les journaux, on destitua les honnêtes gens, on rappela les autres, on disloqua les bancs des députés, on releva le drapeau blanc des Bourlwns, — et, pour en finir, on ôta le nom de Constitutionnel au Journal du royaume des Deux-Sicilcs. Ainsi sans coup d’état apparent, sans proclamation ni décret, le statut tomba bribe à bribe. On fit signer des pétitions aux fonctionnaires publics, suppliant qu’il fût abrogé. Ceux qui ne signaient pas perdaient leurs places , quand ils ne perdaient que leurs places. La nation ne bougea pas, la diplomatie laissa faire, et tout fut dit.
Alors commença le règne des Longobardi , jles Peccheneda, des Orazio Mazza et des autres : les bastonnades, les tortures, et tout ce que vous lisez dans les journaux depuis dix ans. Rappelez-vous les lettres de M. Gladstone. Il y est dit qu’à Naples (on a nié le chiffre, mais on ne l’a pas rectifié; c’est donc un dé-
DES DEUX-SICILES
menti sans valeur) le nombre des victimes politiques, entre proscrits, prisonniers et forçats, s’élevait, il y a peu de temps, à dix-huit mille hommes.
Et le nombre des suspects monte trois cent mille. Ces malheureux, surveillés par la police, ne peuvent dire un mot ni faire uii pas qui ne soit noté. Confinés dans les villes ou dans les villaf>es, exclus des emplois publics et même des professions libérales, ne pouvant obtenir ni passe-ports, ni diplômes, ni (grades universitaires, privés en un mot de tous les droits civils ; arrêtés à la moindre alarme, emprisonnés et relâchés par le bon vouloir d’un mairp ou d’un argousin ; repoussés, abandonnés du monde que leur société pourrait compromettre, ils végètent misérablement et ne vivent pas. L’air libre est pour eux une prison ; la patrie, un pays d’exil.
Et ces trois cent mille infortunés sont les premiers et les meilleurs du royaume.
8 mai.
Tout cela pour rester roi absolu ! Fenlinand y est arrivé : il triomphe. 11 fait tout dans son royaume, il est tout. Son ministère n’a d’autre mission que d’exécuter ses ordres. Il n’y a pas d’ordonnance de police qui ne soit acceptée, sinon provoquée par lui. Jl règle tout dans sa maison, dans celles do ses courtisans, dans tout son royaume. Il faufile son bon plaisir jusque dans les plus petits recoins de l’administration. 11 fait la pluie et le soleil, il fait la justice. C’est lui qui, l’an dernier, de Gaete, a dirigé tout le procès de Salerne où l’on jugeait les complices de Pisacane et
GARIBA LDI. — CONQUÊTE
l’équipape du Cagliari, cl comme les magistrats de Salerne, appelés à la cour, s’étonnaient de la science et de l’habileté du monarque et le comparaient à Justinien , à Numa Pompilius et à Moïse: « N’est-ce pas, messieurs, leur dit le roi, que je ferais un bon procureur ?»
Ferdinand triomphe; il est vainqueur sur toute la ligne. Il a repris la Sicile et lui a mis un corset de force Il a repris les Calabres et les contient par des lois de fer, 11 a réprimé toutes les tentatives d’insurrection qui ont suivi les mouvements de 181i8. II s’est donné la gloire d’avoir inauguré, par son coup d’Ktat du 15 mai, la contre-révolution universelle. Il a étouffé dans un guet-apens l’expédition de Pisacane. Par un miracle attribué à la Vierge Immaculée, il a échappé à la baïonnette d’Agesilao Milano. Il croit avoir mis Dieu de son parti, sa cause est sacrée. Il a offert un asile au pape qui lui a donné le titre de pieux. Il a reçu dans ses fîtats le grand-duc de Toscane. II a fait de sa forteresse de Gaëte un refuge f)our toutes les Majestés proscrites. Il a payé de son argent, chez lui et ailleurs, toutes les réactions. Il a envoyé des soldats à Rome ; par un bonheur inouï, dépassant toutes les prévisions, il s’est donné raison contre son siècle. Il a relevé le premier sou trône ; et par cette initiative
I . Voici une proclmnation d’un général, à propos des insurgés de Messine : « Ils pourront impunément être mis à mort, non-scu- <1 lemeiit par la force publique, mais par quelque personne que « ce soit. Les primes suivantes sont, par ordre supérieur, accor- « dées à ceux qui les auront tués ou arrêtés, savoir : 300 ducats « à quiconque eu aura mis à mort un, et 1,000 ducats à (luicomjue « aurait procuré sou arrestation. »
DBS DEUX-SICILES.
courageuse, a rétabli tous les souverains dans leui*s droits. C’est la France qui donne le signal des révolutions ; mais il a combattu, vaincu la France. 11 lui a rendu la monarchie; si on l’avait laissé faire, il lui aurait rendu le droit divin.
Je ne ris pas, voilà ce qu’on dit à Naples. Et on le dit avec vérité. Les cloches réactionnaires ont tinté partout, et c’est Ferdinand qui a donné le branle. Il a épouvanté son peuple, et son peuple est pour lui. J’entends la majorité, la société immense, anonyme, moutonnière qui constitue le parti de l’ordre, et dont le baromètre est à la bourse. Le cinq pour cent monte souvent à 15 degrés au-dessus du pair.
Ferdinand a raison, et non pas seulement contre son peuple. Les puissances étrangères, révoltées de ce qui se passe à Naples, ont conseillé au roi des réformes et des concessions. « C’est votre intérêt, lui ont-elles rlil, et c’est le nôtre. En gouvernant comme vous le faites, vous appelez et vous perpétuez la révolution. »
Ferdinand a répondu en 1856, à Napoléon, comme il avait répondu dès 1830 à Louis-Philippe; « Je serai roi, je serai roi seul et toujours ! »
Et en eflet il ne pouvait céder. En s’amendant si tard, il eût désavoué tout son règne, déjà vieux d’un (juart de siècle. 11 ne pouvait justifier ses violences qu’en maintenant l’intégrité de ses droits. Il devait se retrancher dans son inviolabilité, dans son infaillibilité royale. II eût commis une faute grave en s’inclinant (levant les conseils de l’F.urope. En rendant la parole à son peuple, il se serait donné un juge ; en convoquant un parlement, il aurait assemblé contre lui un tribunal. Contre le pays muet, il avait raison; il aurait
•18 OARIBALDI. — CONQUÊTE
eu tort contre la nation consultée. Il répondit constamment, et avec beaucoup de bon sens, aux diplomates : « Une constitution à Naples, ce serait une révolution.»
La diplomatie voulut insister, Ferdinand continua sa résistance. Il écrivait dans ses journaux, en France et partout : « Mon pays est calme , mon peuple est •heureux, mes fonds montent. Mon royaume est dans un état de prospérité qui me donnerait le droit de conseiller les autres. Je n’en fais rien cependant, je n’inteiriens pas en Kabylie ni dans les Indes. Je veux rester le maître chez moi. »
Alors la diplomatie se retira boudeuse et quitta Naples. Ferdinand la laissa partir sans se troubler. 11 avait beaucoup de Iwn sens et sentait que de la part des puissances il n’avait rien à craindre. Elles étaient d’accord contre lui, mais ne s’entendaient pas entre elles. Divisées par certaines questions dynastiques, elles ne pouvaient s’unir pour le renverser. D’ailleurs on n’impose pas à coups de canon la civilisation moderne. Ferdinand s’endormit donc sur ses deux oreilles, et cette brouille diplomatique ne réussit pas même à provoquer dans Naples un simulacre de démonstration.
Ce futainsi que Ferdinand conserva le dessus, triomphant de son peuple et de l’Europe.
9 mai.
Oui, mais à quel prix? Nous l’avons déjà vu cruellement châtié dans les dernières années de son règne. Ce n’est pas impunément qu’on demeure en guerre
DES DEUX-SICILES
avec une nation. La vie du souverain devient alors un combat sans fin, une continuelle épouvante.
Dès 18it8, en quelques jours d’angoisse, le jeune roi s’était changé en vieillard. Ses cheveux blanchirent tout à coup. Il avait trente-huit ans. Et depuis lors, il n’a plus vécu à Naples. Il a retiré à son peuple les fêtes et les joies qu’il lui donnait autrefois, jusqu’à la musique militaire qui égayait son jardin royal tous les dimanches. Il boude, il sent qu’on ne l’aime pas. Il est plus captif que ses prisonniers politiques, il est plus exilé que ses proscrits. Il rôde tristement de château en château ; il se cache à Castellamare , à Caserte ; il s’enferme l’hiver dans sa forteresse de Gaëte. Il vit misérablement, sans bonheur et sans plaisir. Pour arriver jusqu’à lui, ces derniers temps, il fallait passer par cinq ou six cordons sanitaires. Gaëte était en quarantaine : les diplomates n’y allaient plus. La baïonnette de Milano pendait toujours comme une épée de Damoclès sur la tête épouvantée du monarque. Il ne venait plus à Naples que pour certaines fêtes religieuses, et, sur son passage, les rues étaient pavées de sbires et de soldats.
Il parut un instant se réveiller, il y a quelques mois, à l’occasion du mariage de son fils, le prince héritier, avec une jeune et gracieuse duchesse de Bavière. 11 accorda quelques grâces et fit un voyage en province ; il promit qu’il se montrerait à Naples à son retour. Mais la province n’a pas de routes et l’hiver était rigoureux. Le roi dut marcher longtemps à pied dans la neige. Il y prit une pleurésie qui devint pulmonie. Il ne put assister aux noces de son fils. On dut enfin le ramener mourant dans son lugubre château de Caserte.
ÔO GARIBALDI. — CONQüÊTK
Il souffre là toutes les tortures d’une lente agonie. Sa maladie repoussante l’a couvert de vermine ; il passe de convulsions terribles à une prostration plus affreuse que la mort. La reine veille à son chevet et ne laisse entrer personne. Le comte de Syracuse, il y a quelques jours, a dû s’arrêter à la porte de son frère, gardée par monsignor Gallo, confesseur royal. Les médecins eux-mêmes ne peuvent voir l’auguste malade. La reine est là qui veille seule, et confisque les dernières volontés de son mourant...
14 mai.
Hélas ! on fait pis encore, on conspire autour de cet homme qui meurt. On songe à substituer au duc de Calabre, héritier légitime de la couronne et fils de Marie-Christine, le comte de Trapani, son frère cadet, fils de Marie-Thérèse et plein de sang autrichien. A Foggia quelques forcenés ont agité des drapeaux blancs en acclamant le prince cadet et sa mère. — On sait pertinemment qu’ils avaient été soulevés par des employés du gouvernement. Il est positif aussi que cette émeute devait éclater en même temps à Lecce, à Bari, à Avellino, à Campobasso.
11 est presque sûr que ces mouvements étaient préparés de longue main, depuis le voyage de la cour en province. Il est proliable que les intendants ou préfets avaient eu vent de la Conspiration et qu’ils n’ont rien fait pour la prévenir. Il est possible (on l’assure du moins) que les ministres do Naples n’aient pas été tout à fait étrangers au complot, à l’exception pourtant
DES DEÜX-SiriLES.
(le M. Bianchini, (]ui lient bon pour le prince héréditaire.
Il est certain cpie la police cherche maintenant à étouffer l’affaire, et que ni les séditieux ni leurs chefs connus n’ont encore été arrêtés. On a simplement appelé ici les intendants pour leur demander des explications ; l’un d’eux est venu en foute hâte et s’est justifié en un tour de main en dénonçant quelques subalternes. Pas un mot de tout cela dans les journaux du pays.
En attendant, la conspiration continue; des pétitions circulent en faveur du fils de la reine. Les autorités de province cherchent à gagner les aUendibUi (les suspects) en leur promettant une constitution à l’avénement de la branche cadette. Et quelques-uns de ces pauvres diables ont la bonne foi d’y croire. Des agents secrets embauchent des hommes du peuple et leur donnent trois carlins par jour, on devine pourquoi. Les bruits les plus injurieux sont répandus contre le duc de Calabre. Et par malheur ces bruits ne sont pas tous des calomnies. Nous y reviendrons bientôt.
17 mai.
C’est un triste héritage que le roi mourant laisse à son fils. Voici la guerre dans l’Italie du nord ; elle peut se prolonger en révolution dans l’Italie du midi. Cette révolution, nécessaire pour constituer la confédération , ou, pour mieux dire, la nationalité italienne, il y a un seul moyen de la prévenir, c’est de la commencer et de la diriger. 11 nous faudrait sur le trône
OA RI B A LDI. — CONQUÊTE
de Naples un homme aussi courageux, aussi libéral, aussi franc surtout que Victor-Emmanuel. Le roi prochain sera-t-il cet homme?
Je n’ose l’espérer. Le prince héréditaire est une énigme encore. 11 a vécu jusriu’ici dans l’ombre la plus épaisse, ignorant et ignoré. Détesté par la reine, négligé par le roi , à peine instruit par des militaires et soigneusement atrophié par une éducation cléricale, il ne connaît personne et ne .sait rien. 11 a été dès son enfance emmené, d’exil en exil, loin de Naples, par la défiance et l’inquiétude lioudeuse de Ferdinand. Il ne connaît ni son pays, ni la nation qui sera son peuple. Il n’entend rien à la politique italienne; il est étranger à la question qui se débat sur les deux rives du Pô et du Tessin. Arraché violemment à sa vie monacale pour être lancé d’abord dans le mariage et puis à deux pas du trône, il se perd dans le dédale imprévu d’idées et de faits, d’intérêts et d’intrigues où il se trouve tout à coup , les yeux gramls ouverts. Des hommes de toute espèce l’abordent sans doute et lui tendent la main ; mais chacun lui dit pour premier mot : Prenez garde!
— Prenez garde à la reine et à votre frère : ils veulent vous détrôner.
— Prenez garde à la France ; elle combat sur le Tessin pour vous amener Murat.
— Prenez garde à l’Angleterre : elle convoite la Sicile.
— Prenez garde au Piémont : il veut absorber l’Italie.
— Prenez garde au comte de Syracuse : il rêve un 1830 et une branche cadette.
— Prenez garde à l’Autriche : elle vous entraîne dans l’abîme.
DES DEUX-SICILES
— Prenez garde à votre ombre : elle vous trahit !
Que peut-il résulter de tout cela? un extrême embarras et une extrême défiance. Tous ceux qui l’abordent le disent inquiet, farouche, replié sur lui-même et profondément malheureux.
Le trait saillant de son caractère est la piété filiale ; il montre pour son père une sorte de vénération. Il a peur de la reine, et la jeune princesse héréditaire, en lutte ouverte avec Marie-Thérèse, à cause de la compression morale que cette Maintenon maussade exerce à la cour, essaye de tourner en aversion l’effroi du prince. Mais elle n’y parvient qu’à moitié, ne pouvant le convertir à sa manière, en lui faisant aimer le plaisir.
La duchesse de Calabre adore la chasse , le cheval , et se permet, dit-on, la cigarette. — Le roi futur a sa chambre garnie d’amulettes ef de scapulaires; il s’arrête quelquefois au milieu d’un entretien pour tomber à genoux, parce que c’est l’heure de ses dévotions. Figurez - vous le contraste ! Ajoutez maintenant des vieillards renfrognés, des soldats rustauds, des légions de prêtres, la reine sinistre, le roi mourant, et vous aurez la cour.
Quelle promesse attendez-vous de ce funèbre entourage? Il y a bien d’autres conseillers, mais tous se contredisent, et la camarilla reste en nombre, phalange serrée qqi, reculant d’un pas, perdrait tout !
On dit le général Filangieri toujours en faveur; mais ce personnage, molesté par la presse étrangère et trop ouvertement désigné comme le chef du ministère futur, a cru devoir dissimuler son crédit en allant à Sorrente. On prétend toutefois que , dans sa villégiature, ses communications avec la cour ne sont pas
5^1 G A^RI B ALIH. — CONQUÊTE
interrompues, et qu’il a déjà reçu du roi des instructions secrètes, une sorte de testament politique connu de lui seul.
Si le prince héréditaire écoute le comte de Syracuse, il s’alliera franchement avec le Piémont. S’il écoute le comte d’Aquila, il restera neutre. S’il écoute le reste de la cour, il attendra les événements et se décidera pour la politique des vainqueurs , condescendance fatale et tardive qui déjà plusieurs fois a perdu la cause lil>érale à Naples, après avoir manqué de perdre la dynastie et la royauté. Beaucoup de gens croient et espèrent dans ce roi futur, surtout à l’étranger et même dans les rangs de l’émigration napolitaine. Le duc (le San-Donato lui écrit de Turin, le 16 avril, une lettre pathétique où il le supplie d’être Italien. Mais cette lettre, que j’ai sous les yeux, ne parviendra pas à son adresse, et nous risquons de rester à Naples longtemps encore sous ce gouvernement de prêtres défendu par des Suisses, qui humilie la dignité natiimale et désespère les (îsprils sages autant que les cœurs généreux.
18 mai.
J’ai longuement parlé des gouvernants : disons maintenant un mot du peuple.
Il ne faut pas croire que les Napolitains soient indifférents à la grande aventure italienne : des jeunes gens sont déjà partis , assez nombreux , pour le Piémont , et ils ont couru plus de dangers, dé|)loyé plus de ruse et d’audace , et trompé plus de surveillances pour s’échapper de leur pays qu’il ne leur en eût fallu pour s’évader d’un bagne. L’armée elle-même paraît bien
DES DEUX-SICILES
intentionnée, et si elle n’est pas assez résolue pour tenter, comme en 1820, une insurrection militaire, elle a du moins, en partie, un vif désir de combats, une vieille rancune contre l’Autricbe , un sentiment italien qui s’éveille et frémit déjà; les ofliciers, les jeunes surtout, voudraient partir pour la Lombardie.
On me dit même que, chez les Suisses, il y a un reste de vaillance et d’honneur qui se relève; ils ont honte, — un peu tard , il est vrai , — de n’avoir jusqu’à présent utilisé leur bravoure que pour servir les vengeances et le droit du plus fort ; ils voudraient, in’assure-t-on, réhabiliter leurs armes et défendre une cause plus digne en des combats moins inégaux. Mais, malgré ces agitations, Naples est maintenant la ville la plus tranquille de toute l’Italie.
Cet état veut être expliqué, justifié peut-être: qu’on me permette de l’essayer en (juelques mots. Et d’abord une insurrection est impossible en ce moment , non que l’audâce et la mutinerie maiu|uent aux Napolitains; ce sont eux qui ont commencé le feu en 1820 et en 18/|8, et l’on connaît ce titre naïf d’un livre espagnol : Histoire des trente-six révolutions de la trèsfid'de ville de Naples. Mais, en ce moment, ce n’est pas le parti révolutionnaire qui domine ici; les Italianissimesse taisent ou deviennent muratistes; et ce qu’on appelle en Italie le quarantottesimo est une fièvre qui n’existe plus.
L’opposition n’a pas de chefs comme autrefois : elle n’a que des mentors ; esprits sages, modérés, patients, de l’école de Poërio et de Manin, qui la veulent légale pour qu’elle reste légitime , et la contiennent pour la conserver et la sauver. Or,, ces mentors ont employé.
GARIBALDI. — CONQUÊTE
ces derniei-s lenips, toute leur influence et toute leur sagesse pour empêcher à Naples un mouvement. Ils savent que ce mouvement serait aussitôt réprimé par la force, car les mécontents, composés de la minorité intelligente de la nation, armés seulement d’idées généreuses et de patriotiques ambitions, ne tiendraient pas longtemps contre les lx)ulets et les bombes; ils auraient d’ailleurs contre eux ces innombrables conservateurs, cette société anonyme qu’on appelait un jour le parti de l’ordre, qui craint non-seulement les troubles, les guerres civiles et les Suisses, mais plus que les Suisses la populace d es mauvais quartiers, les sanfédistes qui entrent dans les maisons derrière les soldats, centuplant le massacre et le pillage. Ces faits désastreux sont encore trop récents pour être oubliés.
Voilà une raison, mais il y en a une autre plus délicate. Le roi est toujours malade, et l’amélioration dont on s’était réjoui trop vite et trop haut n’a pas duré. Les derniers bulletins parlent de nouveaux désordres qui s’aggravent. Nous sommes donc à la veille d’un nouveau règne qui n’a pas encore annoncé son programme et qui le prépare dans l’ombre et dans le silence, au pied d’un trône vide, au chevet d’un roi mourant. Ce nouveau règne peut s’inaugurer par des réformes, par des alliances nationales, par des concessions spontanées à l’Italie et à la civilisation. Ce serait la solution la plus facile,, la plus naturelle, la plus légitime et la moins compliquée de la ((uestion napolitaine.
A la veille de cette solulion possible, et sans motif sérieux pour désespérer du nouveau prince, ne seraitil pas imprudent de le décourager et de l’effrayer par
DES DEUX-SICILES
des soulèvements et même par des démonstrations prématurées? Si le mouvement réussit, c’est une victoire de la nation sur le prince; les concessions alors sont forcées, excellent prétexte pour les retirer plus tard. Si le mouvement échoue, c’est une victoire du prince sur la nation , excellent prétexte pour ne rien accorder du tout et persister dans un système de rigueur et de vengeance.
Tel est l’avis des sages , et non-seulement de ceux qui sont à Naples et qui ne veulent être ni emprisonnés ni exilés, mais même de ceux qui sont en prison ou en exil, et qui n’ont plus rien à craindre. Parmi ces derniers, je peux citer M. Scialoia, l’un des plus illustres émigrés de Naples, ancien professeur, ancien ministre, économiste éminent. Il vit maintenant à Turin, où il a obtenu la faveur et le crédit qu’il mérite. J’ai lu une lettre qu’il vient d’écrire à ses amis de Naples et qu’il a signée VAmico assente, l’Ami absent. 11 leur conseille de se rallier au nouveau prince et de l’entraîner avec eux dans la politique italienne et libérale du roi Victor- Emmanuel