FERDINAND II
Ferdinand II malade. — Coup d'œil sur son règne. — Les conspirations.
— Système de corruption. — Le clergé. — L’instruction publique. — La censure. — Révolution de 1848. — La Constitution napolitaine.
— Les suspects. — Intrigues de cour. — Situation du duc de Calabre. — Dispositions des partis. — Mort de Ferdinand II.
Naples, 1 er mai 1859.
Dans un pays où le roi est tout, c’est du roi seul qu’on s’occupe, et quand le roi est malade, les annales de ce pays ne sont plus qu’une série de bulletins de santé. Voici donc, pour aujourd’hui, les nouvelles de Naples. Le 26, il y avait persévérance « dans l’amélioration des phénomènes de l’infirmité du roi , notre" seigneur. » — Le 27, l’amélioration continuait, non plus des phénomènes, mais de la maladie; c’était la première fois que les signataires des bulletins employaient ce mot rassurant.
El aussitôt, dans tout Caserte, on se mit à crier au miracle. Les uns remerciaient saint Gaëtan, les autres saint Janvier, plusieurs la feue reine Marie-Christine, qui était apparue à un mendiant pour lui annoncer que le roi vivrait. Ce mendiant avait été reçu et fêté à
DES DEUX- SICILE S. 17
Caserle. Cependant, le malade continuait à ne pas se montrer; les bulletins étaient, dit-on, dictés par la reine. Le roi va mieux, disait-elle, — et la faculté répondait : Amen !
Un des patriarches de l’Académie de médecine, le professeur Luccarelli, fut mandé à Caserteparle prince héréditaire. Après une heure d’attente au château, on lui fit dire qu’il ne verrait pas le prince, mais qu’il aurait le droit de causer avec l’un des chirurgiens ordinaires de S. M. Le chirurgien fut donc présenté au médecin , et lui fit un discours très-long et très-circonstancié , où il lui exposa tous les phénomènes de la maladie, et, sur ces communications verbales, il lui demanda son avis. M. Luccarelli répondit qu’il ne pouvait le donner sans voir le malade. On lui objecta qu’il n’était pas visible. Et comme il persistait à ne vouloir se déclarer que sur une observation personnelle, on le pria poliment de se retirer.
Enfin, le dernier bulletin officiel a confessé de nouvelles inquiétudes. « D’hier à ce matin, dit-il, est intervenu quelque léger désordre de plus ( di piü ) dans la maladie du roi, notre seigneur. »
Avec ces alternatives de craintes et d’espérances, le gouvernement reste suspendu; il en résulte une incertitude pire que la guerre, et un désordre pire que la révolution.
i mai.
Il y a un contraste singulier et qui frappe tous les esprits, entre les événements de l’Italie du nord et ceux de l’Italie méridionale. Là-haut le Piémont uni à
la France et appuyé plus solidement encore sur les idées éternelles de patrie et de liberté, marche à la conquête de la Lombardie. Ici, dans son triste château de Caserte, le roi Ferdinand II, abandonné de son peuple et de l’Europe, l’irréconciliable ennemi des idées libérales et des idées italiennes, s’éteint misérablement dans le silence et dans l’oubli.
Les sympathies soulevées dans le monde entier pour Victor-Emmanuel, et l’indifférence qui ne regarde même pas le lit de mort de Ferdinand, montrent déjà quel sera le jugement de l’histoire. II ne m’appartient pas de le devancer sur ces feuilles volantes: je veux seulement, à la fin de ce triste règne, attacher un dernier regard sur le roi mourant.
Il a été traité de mille manières : porté aux nues ou jeté plus bas que fange par les hommes extrêmes des deux partis. Quant aux esprits modérés, qui sont bien souvent les plus faux de tous, ils n’ont fait que l’adoucir et l’atténuer: ils l’effacent. Tâchons de le juger sans colère, mais sans faiblesse, et, disant le bien et le mal, de le comprendre et de l’expliquer.
Ferdinand II, c’est le roi absolu, dépaysé dans notre siècle. Du temps de Louis XIV, il eût été logique et grand peut-être. Après 89, après le passage delà France à Naples, aprèsle contre-coupde 1830, il n’a été qu’un anachronisme fatal, un paradoxe insensé.
Je ne crois pas, quoi qu’en aient dit les écrivains tout d’une pièce, qu’il fût né féroce et perfide; je ne crois pas aux monstres, et Néron lui-même ne me paraît vrai que dans Britannicus. Je n’admets point cette hérédité de vices dont on a fait une loi pour condamner les dynasties, loi qui fait retomber sur les enfants l’ini-
DES DEUX-SICILES
quité des pères bien au delà de la troisième et de la quatrième génération.
Par malheur il y a des erreurs fatales qui sont plus tenaces que les défauts et qui s’enracinent dans les familles royales. Cette fatalité de transmission que je nie dans les caractères personnels, je la reconnais dans certaines idées dynastiques. Et ceci, non-seulement à Naples, mais partout, eh France, en Angleterre, en Russie, en Autriche, même en Piémont, dans la maison de Savoie, qui, depuis son avènement, tend à absorber l’Italie et qui justifie cette ambition à force de courage et d’honneur.
La tradition dynastique des Bourbons de Naples, depuis Charles 111 peut-être, et en tout cas depuis Ferdinand I, est le gouvernement absolu à tout prix, maintenu par tous les moyens : comptez les dates perfides et les dates sanglantes: 1 8 Zi 8 , 1821, 1816, 1799, — et j’en passe!
Cette tradit ion de famille s’est imposée fatalement à tous ses membres. D’une suite d’hommes très-divers, elle a fait une succession de tyrans.
Déjà en 1806, par un décret du 30 mars, Napoléon avait élevé son frère Joseph au trône de Naples, la dynastie des Bourbons étant « incompatible avec l’honneur de la couronne impériale et avec le repos de l’Europe. »
Ferdinand fut donc forcément un mauvais roi. 11 n’était cependant pas un méchant homifie. J’ai connu des hommes de bien qui vécurent longtemps dans son intimité. Ils s’accordent tous à vanter ses qualités personnelles et ses vertus de famille. Il aimait sa maison, il avait des mœurs sévères, un esprit plaisant et judi-
G A RI B A LDI. — CONQUÊTE
deux. Sauf en politique, il était endin à la clémence. 11 croyait beaucoup trop à ses prêtres , mais il croyait aussi en Dieu. Parcimonieux pour lui-même, il donnait pourtant et beaucoup aux pauvres. 11 se montrait familier, indulgent, bon homme avec ceux qui lui étaient dévoués. Il promettait volontiers et n’oubliait pas toujours ses promesses. 11 aimait le peuple et riait de bon cœur en patois avec les âneries de Castella.mare et d’ischia. Il tolérait toutes les infériorités et les comblait de faveurs et de grâces. Gentilhomme campagnard, un peu volontaire, mais bon diable au fond, ayant du caractère et de l’adresse, il était né pour faire le bonheur 4’ un petit peuple de paysans. 11 aurait vécu longtemps, ce roi d’Yvetot, et enrichi sa famille. — Je m’aperçois que je parle de lui comme s’il était déjà mort.
Je vais plus loin; je crois qu’il aurait fait un bon roi — dans un autre siècle. Son acte souverain , en montant sur le trône 1 , contenait de magnifiques promesses, et les premières années de son règne essayèrent de les tenir. — Ainsi, le il novembre 1830, il renonçait en faveur du trésor à 180,000 ducats annuels de sa liste civile, et il abolissait les chasses qui coûtaient trop d’argent. (Il avait trouvé les finances dans un état pitoyable). Le 18 décembre, il accordait des grâces politiques et rendait aux suspects leurs droits civils. Le à janvier 1831, il faisait surveiller et réformer les œuvres de bienfaisance. Le 11 janvier, il abandonnait encore 190,000 ducats de sa liste civile. Le 30 mai, il accordait de nouvelles grâces politiques et rappelait
t. Il sera cité plus tard.
DES DEUX -SICILE S
les exilés. Le 11 juin, il faisait murer les criminali de Castel Capuano, cachots horribles, sépultures de vivants. En 1832, il visitait les provinces, il y fondait des hôpitaux et des asiles ; il jetait sur le Garigliano le premier pont en fer qui fut construit en Italie, — et, à l’occasion de son mariage, il distribuait de larges aumônes aux nécessiteux. — Et ainsi de suite pendant plusieurs années. Sa conduite fut admirablement courageuse lors des premières invasions du choléra.
Sesderniers bienfaits signalent l’influence d’une reine qui se fit bénir. Mais Marie-Christine de Savoie mourut jeune. On la pleure encore, et l’on ne pleure qu’elle de tout ce qui a régné depuis Charles III.
A son lit de mort elle fit jurer à son royal époux de ne faire exécuter, pendant cinq ans, aucune peine de mort. Ce fut le premier serment de Ferdinand.
Et ce fut son premier parjure.
3 mai.
Il régna seul et voulut régner seul. Tout le bien qu’il avait fait, il l’avait voulu faire par lui-même. Et ceci, du premier jour où il occupa son trône. II voulut toujours être le maître, et le maître absolu.
Il n’hésita qu’un moment, sous l’influence de quelques esprits lucides et généreux qui, dès 1830, avaient pressenti l’Italie. Le nom de ces conseillers secrets est un mystère. M. Petruccelli de la Gattina, quia écrit un livre précieux et encore inédit, sur les Bourbons de Naples, attribue cette clairvoyance à l’ancien ministre Intonti, le chef de la police de François I. Mais je sais
G A Kl B A LDI. — CONQUÊTK
qu'un long mémoire lut rédigé sur la question par Antonio Ranieri, l’un des premiers hommes de Naples.
Il s’agissait tout simplement de conseiller à Ferdinand la mission rêvée vingt ans plus tard par Charles- Albert et accomplie aujourd’hui par Victor-Emmanuel.
Ferdinand fut frappé de l’idée. Il était jeune alors, assez jeune pour l’enthousiasme, trop jeune peut-être pour la résolution. Pendant quelques jours on le vit pensif et combattu; le projet lui faisait envie et peur. La peur, à ce qu’il paraît, fut la plus forte. Il ne rendit pas le mémoire et n’y répondit jamais.
Dès lors il enferma son ambition dans son royaume, mais à la condition d’y gouverner en maître absolu. Une lettre de son oncle, le roi Louis-Philippe, le poussait aux concessions et aux réformes. Ferdinand répondit (et il n’avait guère plus de vingt ans) :
« La liberté est fatale à la famille des Bourbons , et moi , je suis décidé à éviter tout prix le sort de Louis XVI et de Charles X. Mon peuple obéit à la force et se courbe, mais malheur s’il se redresse sous les impulsions de ses rêves, qui sont si beaux dans les sermons des philosophes, et si impossibles en pratique ! Dieu aidant, je donnerai à mon peuple la prospérité et l’administration honnête à laquelle il a droit, mais je serai roi, je serai roi seul, et toujours. »
Et plus bas, cette phrase sinistre :