MON PEUPLE N’A PAS BESOIN DE PENSER
Ce mot résume toute la pensée du règne. Dès que le peuple voulut penser, le roi lui déclara la guerre. Et cette guerre a duré trente ans.
Pendant ces trente années, le royaume est resté en insurrection ou tout au moins en conspiration perma-
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nente. Dès 1833 ou 183 à, nous avons l’insurrection de Fratangelo Peluso, en Calabre ; puis celle des frères Rossaroll; puis la conspiration de Carlo Poerio, dénoncée par Orazio Mazza, l’un des complices, dont ce fut le premier exploit : il devint plus tard ministre de la police et inventa le système des bastonnades; puis une insurrection en Sicile après le choléra ; une insurrection à Cosenza, en 1838 ; des émeutes à Aquila, , en 18/jl et dans les années suivantes; en 18 kk, l’insurrection de Mosciari , puis l’aventure héroïque des frères Bandiera ; puis les mouvements soulevés par Romeo, dans les Calabres et en Sicile ; puis l’explosion de 18/j8, qui se prolongea longtemps dans tout le royaume : le sol en tremble encore au moment où j’écris. La Sicile n’est point encore pacifiée. Les provinces s’agitent à chaque instant. L’autre jour nous avions l’attentat d’Agesilao Milano, puis l’expédition de Pisacane; hier, la conspiration de Mignogna; — aujourd’hui, ne regardons pas la ville souterraine, nous y verrions encore des fusils ou des couteaux. Voilà l’histoire du règne.
Encore si c’étaient des conspirateurs vulgaires, on pourrait excuser le pouvoir qu’ils ont continuellement menacé. Mais quels hommes! Carlo Poerio: trente ans de combats pour la liberté et pour l’Italie, et toujours malheureux, et toujours fidèle. Rappelé d’exil pour être jeté en prison, sortant de prison pour monter au ministère, tombant du ministère pour souffrir dix ans dans un bagne, et du fond du bagne, en correspondance avec Palmerston, avec Manin, avec les premiers hommes du siècle, conduisant à son gré la révolution de son pays. Le voici maintenant à Turin, dans son
second exil, acclamé comme un héros, vénéré comme un martyr, tandis que le roi Ferdinand, qui l’a si souvent et si cruellement frappé, s’éteint dans l’oubli sous la réprobation du monde.
Et que dire des autres, de Mosciari, par exemple, sur lequel on a écrit un poëme qui , sans rien ajouter à l’histoire, est aussi merveilleux que les contes espagnols du bon vieux temps? Ce héros inconnu se battit un jour, avec deux hommes de sa maison, contre tout un bataillon qu’il mit en fuite. Un autre jour, seul contre dix soldats et deux gendarmes, il tua trois hommes et chassa tous les autres. Il était riche; un jour il a tout donné pour son pays.
Et les frères Bandiera? Une poignée d’hommes qui descendent seuls en Calabre , où ils savent qu’ils vont mourir. Mais ils savent aussi que leur mort agitera l’Italie, et ils marchent. A peine débarqués, ils embrassent la terre italienne et jettent un cri de liberté qu’on n’entend pas. Ils pourraient reculer, mais ils marchent. Ils ont pourtant une mère derrière eux, ils vont au supplice. Arrêtés, garrottés, mutilés, ils tiennent la tête haute. On les interroge dans un simulacre de jugement :
— Votre nom?
— Émile Bandiera.
— Êtes-vous baron ?
— Je m’en soucie fort peu.
— De quel pays êtes-vous?
— D’Italie.
— Mais de quelle partie?
— D’Italie.
— Où êtes^vous né?
D RS DEUX-SICILES
— En Italie.
Et ils meurent ainsi, calmes, stoïques, en recommandant aux soldats de bien viser.
Il y a toujours eu de belles morts à Naples. Vous rappelez-vous le mot de Cirillo, devant les tribunaux de 99? On lui demandait sa profession, il répondit cette fière parole : Sous le despotisme, j’étais médecin; sous la république, j’étais représentant; maintenant, je suis héros.
Et Agesilao Milano lui-même, le parricide : il devient presque un grand homme en face de celui qu’il voulait frapper. Je ne veux pas justifier son crime : l’assassinat a toujours tort, fût-il commis sur un monstre tel que Marat, car l’avenir est à Dieu — et ce coup de couteau pouvait ne pas sauver la France. Mais l’absolution que je n’ose prononcer, l’Italie entière l’a don- née : Agesilao, comme Charlotte, est inscrit par le peuple au nombre des martyrs.
En tout cas, l’enfant de la grande Grèce — qui était poëte et qui écrivait en grec des vers d’amour — n’est pas à confondre avec ces nocturnes scélérats qui jettent des bombes dans la foule et se sauvent après dans l’ombre. Agesilao sortit seul des rangs, en plein jour, au Champ de Mars, et, la baïonnette en avant, attaqua seul un roi qui était à la tête de trente mille hommes. — Au conseil de guerre, il déclara qu’il était le seul auteur du crime. — La torture ne lui a pas arraché une seule parole. 11 est mort noblement.
Tels étaient les ennemis de Ferdinand. Quant à ses amis, je n’ai pas à en parler. Ce serait de la diffamation : la chronique n’a pas les droits de l’histoire.
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G A KIBALDI. — CONQU ÊTH
4 mai.
En voyant ainsi contre lui l’élite de la nation, le roi n’eut plus qu’une pensée à l’esprit : il voulut garder sa couronne. Dès lors toutes les pr’omesses de son programme, toutes ces ambitions généreuses et sincères peut-être à son avènement, toutes ces illusions de progrès , de civilisation , de grandeur et de splendeur obtenues par sa volonté souveraine, toutes ces magnifiques intentions disparurent devant le besoin plus impérieux de rester maître et de régner seul.
Et il ne recula devant rien pour conserver le sceptre absolu. Il écarta les hommes d’honneur dont la vertu aurait pu lui faire obstacle, pour s’entourer de consciences douteuses et de cœurs tarés. Il se fit une armée contre son peuple , excellente pour sabrer des multitudes sans armes, mais incapable de tenir contre une légion d'hommes aguerris : une armée invincible le 15 mai, quand les Suisses eurent franchi les barricades et qu’il ne resta plus qu’à violer des femmes et à piller des maisons — mais culbutée à Velletri dans un clin d’œil par une poignée de braves. — Et cependant quels hommes on aurait fait des Napolitains en leur gravant au cœur les mots d’honneur et de patrie! On les a vus à l’œuvre dans Marghera, dans Venise, où ils restèrent jusqu’au dernier moment, debout au milieu des ruines de la ville — on peut dire de l’Italie entière — décimés par la faim, par la peste et par les bombes — et résistant encore et résolus à se battre, et tombant sans se plaindre, homme à homme, héroïques vaincus qui seront bientôt vengés !
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Ferdinand se fit donc une armée de gendarmes et une armée de parade. Un Anglais voyant défiler un jour ces soldats à la fête militaire et religieuse de Piedigrotta, dit à son voisin, moi présent : They march toell . — They run betîer, répondit l’autre. Ferdinand agit avec ses villes comme avec ses soldats. 11 ne les arma pas contre l’ennemi, mais contre son peuple. Une invasion entrerait sans coup férir dans Palerme, dans Messine ou dans Naples, dont les forts bombarderaient si bien — et ont si bien bombardé les habitants. Toujours la guerre contre la nation, l’oppression menaçante et formidable.
Et partout ainsi. On a beaucoup admiré l’organisation des finances à Naples. On y a mis beaucoup de bonne volonté. Qu’est-ce qu’un budget secret? Il n’y a que la misère qui se cache. Ferdinand fit des économies, je ne dis pas non, mais à quel prix? II rogna les appointements de ses employés et les força de vivre aux dépens du peuple. Un quart d’heure passédans le moindre bureau de ministère vous dévoile des turpitudes qui seraient punies chez nous par la prison. Tout se vend ici, les faveurs, les grâces, les passedroits et même les droits les plus sacrés. On vend la justice.
Vous ne gagnez pas un procès à Naples — sans corrompre les juges ou tout au moins le chancelier. J’ai vécu longtemps dans cette ville et il m’est arrivé une fois d’avoir affaire av£c les tribunaux: Je poursuivais un faussaire. Le crime était prouvé, visible, éclatant. Mais mon avocat vint me voir et me dit : « Croyezmoi , retirez votre plainte. Vous avez tous les droits du monde, mais votre adversaire est le locataire du
OARIBALDI. — CONQUÊTE
juge d’instruction, et il paye exactement son loyer. Le juge est pour lui, c’est cause perdue. On corrompra les experts, on soudoiera des témoins, vous aurez contre vous toute la ville. Vous pourrez être accusé de calomnie à votre tour. Gagnant ou perdant, d’appel en appel , l’affaire pourra traîner un siècle et coûter une fortune. 11 vaut mieux pour vous sortir de là surle-champ... »
J’ai dû retirer ma plainte et indemniser le faussaire!
Que voulez- vous? Les juges étaient de si bonnes gens dans les procès politiques! Ils trouvaient si aisément de quoi envoyer pour vingt-quatre ans un honnête homme au bagne, et cela dans une simple lettre écrite et dénoncée par un espion ! Il fallait donc bien leur passer quelques peccadilles. On fermait les yeux, on tournait la tête et on les laissait voler.
Tous volaient donc, mal payés par le roi qui amassait ainsi des sommes considérables un peu ébréchées en 1 8Z»8, il est vrai, mais toujours sonnantes; on les envoie maintenant en Autriche , où elles défraient en partie la guerre : il y a , dit-on , quatre-vingt millions de ducats. Tous volaient, dis-je, mal payés par le roi, et se payant sur le peuple. A la douane, par exemple, il se passait et il se passe toujours des spectacles révoltants. La contrebande n’est pas un accident clandestin, c’est une entreprise organisée. En descendant à Naples, vous faites un signe au gabelou qui n’ouvre pas vos malles; vous payez deux ou trois douaniers, quatre ou cinq facchini, un ou deux gendarmes, et s’il entrait dans votre sac, comme Géronte , on vous laisserait passer Mazzini. Mais ceci n’est que de la petite fraude. Il y a la grande, celle qui se fait sur
DES DEUX-SICILE S
une large échelle, en compte à demi avec de hauts personnages qui ne payent pas de droits et qui en profitent. Tel négociant envoie sa marchandise à leur adresse : il y a naturellement beaucoup à gagner. On partage les bénéfices. Et les hauts personnages étant bons diables, ils font décorer le marchand de la croix de François I er .
J’aurais cent traits de ce genre à dire. Il y a des entrepreneurs de contrebande qui ont des bureaux et des comptes courants. On s’adresse à eux pour faire entrer tel colis; ils s’en chargent. On leur paye la moitié des droits officiels, et vous recevez chez vous votre ballot. Je peux vous certifier que pas un seul objet . de bijouterie n’entre à Naples par la douane. •
Si vous vous défiez de ces entrepreneurs, vous pouvez vous adresser aux douaniers eux-mêmes. Il n’y en a pas un qui résiste à la sonnerie des écus. Je connais un de ces employés qui reçoit six ducats par mois, 26 francs, pas davantage. Et il est là depuis vingt ans. Je lui demandai un jour pourquoi il ne cherchait pas à obtenir de l’avancement. — A quoi bon ? me dit-il. Avec mes six ducats, je roule carrosse.
— Et il disait vrai.
Un dernier trait qui date de l’an dernier : je m’arrête à la douane parce que je la trouve sur mon chemin, mais j’en pourrais dire autant de toutes les administrations du royaume. L’an dernier donc, les diligences qui arrivaient de province apportaient force ballots et colis qu’on se gardait d’aller déposer à la grande douane, selon la règle. On les mettait de côté dans un magasin de l’ilotel des Postes, d’QÙ on les sortait peu à peu par la grande porte, car il n’y a pas
d’autre issue pendant le jour, l’Hôtel étant fermé la nuit. Comprenez- vous le nombre d’employés qui devaient être dans la confidence de cette filouterie ? Une dénonciation fit découvrir la contrebande sans faire beaucoup de fort aux contrebandiers qui parvinrent à faire disparaître leurs marchandises entre la dénonciation et la saisip. Mais voici le plus curieux : l’administration ne put même pas garder les ballots saisis, car elle les trouva marqués et plombés par la douane. Il fallait donc que la douane entière fût du complot; — je m’en tiens là : je ne vous dirais rien de plus fort.
Tels sont les résultats obtenus par les économies royales.
S mai.
Far ces économies, on réussit à diminuer les impôts — en apparence du moins, car ici tout est figure et paraître. Un des économistes sérieux d’Italie et de notre temps, M. Scialoia, de Naples, maintenant proscrit à Turin, a publié sur la matière un travail remarquable. 11 prouve que le système financier de ce royaume est un décor splendide, un trompe-l’œil ingénieux, rien de plus.
J’aurais sur ce point beaucoup à écrire, si j’avais un travail complet à faire sur le règne de Ferdinand. Je signalerais toutes les contributions indirectes qui pèsent sur la population, et en particulier, car l’alms est là, mille et une contributions coutumières : la loterie, par exemple, cette ruine du pauvre, qui exploitant des illusions toujours renaissantes et tou-
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jours déçues, fait passer toutes les épargnes des malheureux dans les caisses du roi.
Mais j’ai pour système de ne pas répéter ce que l’on peut trouver dans des livres. Je m’en tiens donc à ce que je vois de mes yeux et sous mes yeux. J’habite l’Hôtel de Genève à Naples et je regarde attentivement ce qui s’y passe. La maîtresse de la maison ne paye point de patente, ou du moins sa patente lui a coûté vingt sous. Voilà qui est libéral au dernier point : c’est le paraître. Mais, en revanche, aux fêtes de Piedigrotta, aux revues militaires, à tous les mouvements de troupes, elle reçoit des vingtaines d’otïiciers avec billets de logement. C’est la caisse municipale qui devrait payer ces billets, mais la caisse municipale est toujours vide. 11 faut lui arracher sou par sou, jour par jour, une misérable somme. On n’obtient quelque chose qu’en soudoyant tous les employés de l’Hôtel-de-Ville. On transige avec le caissier, on donne au besoin un pourboire au syndic. Et, parce moyen, on arrive à toucher six ducats sur douze. Si ce n’est pas un impôt frauduleux, dites-moi ce que c’est.
Un homme de la police; vient tous les matins à l’hôtel prendre les noms des voyageurs qui passent. C’est l’hôtel qui paye cet homme, sans compter les mille et un autres employés qu’il doit séduire pour obtenir justice ou tout au moins pour avoir la paix.
Le portier de la maison, un vétéran suisse, ayant eu soif un matin , commit un sacrilège. Il poursuivit un gamin jusque dans une église, où il entra par mégarde , et le rossa pendant l’élévation , sans se douter qu’il était dans la maison de Dieu. 11 fut arrêté et conduit en prison , rien île plus juste. Le cas était grave
et pouvait le conduire au bagne. Mais notre homme connaissait la ville et ses poches étaient bourrées d’écus. Je ne sais ce qu’il fit pour intéresser les magistrats, les geôliers et les sbires à son malheureux sort. Je sais seulement que je le vis revenir libre comme l’air, au bout d’un jour ou deux. Seulement ses poches étaient vides.
Tout est vénal en ce pays, surtout la police. Le pouvoir attache ses agents à la cause de l’ordre, non ♦ par l’argent qu’il leur donne, mais par celui qu’il leur laisse gagner. Si bien que les sbires rançonnent le peuple. Ils se font payer leur silence , non-seulement quand ils ont quelque chose à dire, mais encore quand iis n’ont pas la moindre peccadille à dénoncer. Ils ont le droit de médisance et de calomnie; ils ne s’en abstiennent qu’à prix d’or. Je n’invente rien, j’ai des faits et des preuves.
Il n’est pas rare qu’un agent secret vienne dire au • bourgeois le plus inoffensif : Monsieur, vous allez me donner cinquante francs, sinon j’irai vous accuser de démagogie et de muratisme.
Le roi laisse faire, c’est tout simple. 11 préfère les fripons qui le servent aux honnêtes gens qui voudraient le renverser. Dans les trois quarts des affaires privées, les chefs de maison font la même chose. Trouvez -moi de meilleurs valets que Scapin !
Ferdinand, pour ce genre de péchés, a toujours été plein d’indulgence. 11 se défie un peu des hommes de bien. 11 en a eu quelques-uns auprès de lui ; il les a toujours respectés en les traitant d’Excellences. Mais il tutoie les autres et les comble de faveurs.
De faveurs, et d’épigrammes. 11 se plaît avec ceux
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qu’il méprise, peut-être pour avoir le droit de les bafouer. Antonio Ranieri , admirable écrivain , avait fait un roman où il flétrissait les vols commis dans l’hospice des Enfants-Trouvés, au détriment des malheureuses créatures qu’on laissait mourir. Le ministre qui profitait de ces déprédations alla se plaindre au roi de ces médisances : « Ranieri est un fou, dit l’habile homme; il faut l’enfermer dans l’hospice des aliénés. — Oui, fit le roi, pour qu’il fasse un second livre sur cet établissement, également administré par Votre Excellence. »
Un autre jour, voyant entrer le même ministre dans je ne sais quelle fête où il y avait beaucoup de gens, Ferdinand dit très- haut à ceux qui l’entouraient : « Gare à vos poches ! »
Mais voici le trait le plus curieux du même genre. C’était l’an dernier, à Ischia. Un pauvre diable adressa une supplique au roi, qui se laissa fléchir. Ferdinand avait près de lui un commissaire, que je ne veux pas nommer, très-protégé par la reine. 11 dit au commissaire, distributeur ordinaire des aumônes royales, de donner cent ducats à ce malheureux. Le commissaire lui en donna douze et lui défendit, avec des menaces terribles, de se représenter jamais devant le roi. Ceci n’est pas un fait isolé, c’était l’habitude du commissaire. Il prélevait sur chaque aumône une commission de 90 pour cent.
Cependant, cette fois-là, le roi vint à s’informer un beau jour du pauvre homme : « 11 ne m’a pas même remercié, dit-il ; où est-il donc? Je veux le voir. » Il le vit et apprit le fait. Suivit une scène de comédie. Le roi fit cacher le suppliant derrière un rideau et
G ARTBALDI — CONQUÊTE
manda le commissaire. Et celui-ci protestant de son innocence, le roi fit sortir l’autre de sa cachette. Le commissaire se troubla et se trahit. Je vous laisse à penser l’indignation de Ferdinand et le terrible châtiment suspendu sur la tête du misérable...
Le commissaire fut chassé de la cour — et on le nomma juge à je ne sais plus quel tribunal.
6 mai.
Aussi le pays est-il resté arriéré, pour beaucoup de choses, d’un demi -siècle. Tous les voyageurs qui viennent à Naples, sont scandalisés de tout ce qu’ils voient dans les rues, du nombre de capucins et de mendiants qu’ils rencontrent ; des gueux mutilés étalant à nu leurs plaies, et faisant de chaque place publique une cour des Miracles; des voleurs arrêtant chaque soir et assassinant les passants attardés; des lazzarones échangeant des coups de couteau â quelques pas des postes de garde; des milliers de filous rançonnant de toutes manières les nouveaux venus ; des marchands patentés acceptant sans rougeur la moitié du dernier prix qu’ils ont proposé sans vergogne ; de l’industrie arriérée, stationnaire et soutenue à peine par un nombre restreint d’étrangers ; des chemins de fer en construction depuis vingt ans et s’arrêtant essoufflés à deux heures de la ville ; de la malpropreté proverbiale qui déshonore les plus beaux quartiers où s'affichent entre les palais d’ignobles masures et où grouinent, parmi les immondices, des troupeaux de cochons. — Les voyageurs voient tout cela (je ne peins que ce que j’ai sous les yeux) et ils en accusent le peuple.
DES DRUX-SICILES.
Les voyageurs ont tort; le peuple est bon. — ün le dit corrompu, fainéant, abruti, etc. On le juge d’après ses vices acquis, non d’après ses qualités naturelles. Nul peuple au monde n’est plus sobre, plus content de peu, plus vivant et plus pénétré de certains sentiments que celui de Naples. Le culte de la famille, la piété filiale, la soumission aveugle à la loi paternelle, l’abandon complet de l’argent gagné à l’aïeul, qui reste le chef de la maison ; la fidélité dans l’amour, le respect des vieillards, l’adoption chez le pauvre des enfants du plus pauvre : voilà des vertus exercées simplement, universellement, par le peuple de Naples, et ignorées de l’étranger, qui ne voit, en passant, que des rues sales, des mendiants déguenillés et des voleurs. Quand le Napolitain travaille, quand le lazzarone devient ouvrier et commence à rêver le bien-être, il se montre d’un acharnement à sa tâche à défier toute comparaison : on voit, l’été, en pleine rue, dans les quartiers laborieux, des centaines d’hommes à l’ouvrage depuis six heures du matin jusqu’à minuit; ils ne s’interrompent que dpux ou trois heures, dans l’après-midi, pour l’unique repas qu’ils font et la sieste estivale. Ils sont pétulants, verbeux et gais jusqu’à la folie; ils parlent comme Rabelais; ils ont de l’imagination et de la poésie à revendre, le sens et la passion de la musique si développés que, le lendemain de sa première représentation, l’opéra nouveau, s’il a réussi, court déjà les rues.
On dit qu’ils sont lâches, on se trompe : quand il s’agit de défendre leurs intérêts ou leurs affections, ils sont invincibles. Quand ils sont émus par le spectacle d'un grand danger ou d'un grand désastre, ils font des
prodiges pour les combattre : on l’a vu récemment au sauvetage de Y Hermann. C’est un brick-schooner allemand qui allait de Venise en Angleterre ; il échoua dans l’étroit passage des îles de Tremiti, dans l’Adriatique, sur les côtes du royaume. Les secourt prêtés à cette occasion par les marins du port de Tremiti, malgré les courants, les vents et les houles, sont audessus de tout éloge : le navire et l’équipage ont été sauvés. Le capitaine d’un voilier napolitain vient de recevoir de l’empereur des Français une médaille d’or pour un service analogue : le roi lui a permis de la porter. Ces traits de courage et de dévouement se renouvellent chaque jour sur les longues côtes de la Péninsule. Les marins de Torre-Annunziata vont jusqu’en Afrique chercher du corail sur leurs frêles canots de pêcheurs.
Ce n’est donc pas le peuple qu’il faut accuser des misères de Naples ; c’est le pouvoir. S’il y a tant de prêtres, c’est que le pouvoir les protège, dans l’intérêt de sa politique et peut-être aussi de sa religion. Des décrets récents ont ajouté de nouveaux privilèges aux innombrables prérogatives du clergé, qui se trouve à peu près détaché de l’État et qui fait la police des familles. J’aurais là-dessus de terribles révélations à faire, et je les ferais sans scrupule, si nous vivions dans un autre temps. Par malheur, les attaques contre la fausseté des apôtres sonl retournées contre la religion du Christ.
L’hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres,
Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.
Un seul fait que je reproduis, parce qu’il a été déjà
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publié, est le décret de l’évêque de Tarente. Ce prélat, un des plus moraux du royaume, avait ordonné, il y a quelques mois, que tous les fiancés qui avaient anticipé sur les prérogatives du mariage eussent à s’agenouiller dans l’église , devant le maitre-autel , une torche à la main, coràm populo, avant les noces. Une dépêche très-secrète du juge royal de Tarente a signalé cet abus" au ministre de la justice. Le ministre n’a pas osé remettre la dépêche au roi.
Un de ces décrets (c’est tout ce que je veux en dire) abolit les peines infligées aux prêtres qui auraient consacré un mariage non légitimé par l’état civil, — et ceci sur la considération qu’un pareil délit n’est pas possible. Or il est tellement possible qu’il a été commis, constaté, poursuivi même, et plusieurs fois, et tout récemment. On conçoit tout ce qu’une impunité pareille ajoute à l’omnipotence des prêtres.
Je ne veux pas parler de l’instruction publique, aveuglément soumise au clergé; des écoles militaires dirigées par des capitaines tonsurés ; des polytechniciens en uniforme que vous rencontrez dans la rue, tous les jeudis, se promenant deux à deux et conduits par des soutanes. Je ne vous mènerai pas dans les maisons d’éducation où les professeurs ne peuvent rien enseigner sans avoir passé un examen, — et cet examen consiste à réciter le catéchisme. Le maître de danse lui-même doit savoir sa doctrine chrétienne sur le bout du doigt ; les élèves protestants ne sont pas admis; l’histoire et la philosophie sont interdites. L’Université est débandée; les jeunes gens des provinces ne peuvent venir étudier à Naples. Les étudiants doivent apporter des certificats d’as-
GARIBALDI. — CONQUft TK
siduité à la messe, de confession et de communion.
Je prends des traits au hasard : cent volumes ne me suffiraient pas, si je voulais tout dire.
Passons sur ces misères, regardons ailleurs. Si l’industrie n’avance pas, c’est que le pouvoir ne veut pas qu’elle avance. 11 est défendu aux Napolitains de voyager. On refuse des passe-ports pour sortir de Naples ; on en refuse surtout pour y rentrer. Je connais un bien petit nombre de négociants du pays qui aient le droit et le courage d’aller en Europe. Pour qu’on les laisse revenir, il faut qu’ils soient terriblement bien notés. Pour les hommes de lettres, on est plus sévère encore. J’ai connu un malheureux qui était allé à Paris dans l’intention d’y faire jouer un drame. Quand il eut renoncé à cette utopie, il se présenta à la légation de Naples pour faire renouveler son passe-port. Il eut un refus formel. Il supplia qu’on lui accordât au moins un visa pour la Belgique. Il n’obtint qu’un second refus. Concevez - vous la situation du pauvre homme? Non-seulement exilé de Naples, mais confiné à Paris, — et tout cela pourquoi ? Pour avoir cru un moment que les directeurs des théâtres parisiens jouent des pièces faites à Naples.
Voulez-vous savoir jusqu’où va la protection accordée par Sa Majesté Sicilienne à l’industrie? Il a été défendu formellement, en 1855, à tous les fabricants du royaume de rien envoyer à l’Exposition universelle de Paris.
La même défense a été intimée aux artistes. Les arts, du reste, sont méprisés par le roi des Deux-Siciles plus qu’ils ne l’ont jamais été par aucun roi. L’histoire étant défendue aux peintres, ils se réfugient dans le