‹ GaribaldiChapitre 24 sur 28 · A MES COMPAGNONS D’ARMES · texte numérisé non relu

A MES COMPAGNONS D’ARMES

(( Arrivés a l’avant-dernière étape de notre résurrection, nous devons considérer la période qui va finir et nous préparer à achever splendidement l’œuvre admirable des hommes d’élite de vingt générations ; car la Providence a réservé la fin de cette œuvre à cette génération fortunée.

« Oui, jeunes gens, l’Italie vous doit une entreprise qui a mérité l’applaudissement du monde.

« Vous avez vaincu et vous vaincrez encore, parce que vous êtes faits désormais à la tactique qui décide des batailles.

« Vous n’êtes pas dégénérés de ceux qui se précipitèrent au milieu des masses les plus épaisses des phalanges ‘macédoniennes, et brisèrent la poitrine aux superbes vainqueurs de l’Asie.

« A cette page merveilleuse de notre histoire s’en ajoutera une plus glorieuse encore, et l’esclave montrera enfin à son frère libre un fer aiguisé, provenant des anneaux de ses chaînes.

« Aux armes, tous ! — tous ! et les oppresseurs, les tout-puissants se disperseront comme la poussière !

« Vous, femmes, repoussez bien loin les lâches ! ils ne vous donneront que des lâches ; — et vous, filles*

ne souhaitez qu’une postérité, une race brave et généreuse.

« Que les doctrinaires peureux aillent traîner ailleurs leur servilisme et leurs misères.

« Ce peuple est maître de lui. Il veut être le frère des autres peuples, mais regarder de haut les superbes, et ne pas grimper en mendiant sa liberté. H ne veut pas être à la remorque d’hommes au cœur de boue. Non ! non ! non ! *

(( La Providence a fait don à l’Italie de Victor-Emmanuel. Tout Italien doit se rallier à lui et se serrer autour de lui. A côté du roi galant homme, toute rivalité doit disparaître, toute rancune se dissiper. Encore une fois, je vous répète mon cri: Aux armes! tous! tous ! Si le mois de mars 4861 ne trouve pas un million d’Italiens armés, pauvre liberté... pauvre existence de Pltalie ! Oh non ! loin de moi une pensée qui me répugne comme un poison. Le mois de mars 1861, et, s’il le faut, le mois de février nous trouvera tous à notre poste.

« Italiens de Calatafimi, de Païenne, du Volturne, d’Ancône, de Castelfklardo, d’Iserniâ, et avec nous tout homme de ce pays qui n’est ni lâche ni servile : tous, tous serrés autour du glorieux soldat de Palestro, nous donnerons la dernière secousse, le dernier coup à la tyrannie qui s’écroule.

« Recevez, jeunes volontaires, restes honorés de dix batailles, une parole d’adieu. Je vous l’adresse du plus profond de mon âme. Aujourd’hui, je dois me retirer, mais pour peu de jours. L’heure du combat me retrouvera encore avec vous, à côté des soldats de la liberté italienne.

DES DEUX-SICILES

« Que ceux-là seuls retournent chez eux qui sont appelés par des devoirs impérieux de famille, ou ceux encore qui, glorieusement mutilés, ont mérité la reconnaissance de la patrie. Ils la serviront encore dans leurs foyers par le conseil et par la vue des nobles cicatrices qui parent leur mâle front de vingt ans. À l’exception de ceux-là, que tous les autres restent pour garder les glorieux drapeaux.

• « Nous nous retrouverons dans peu pour marcher

ensemble à la délivrance de nos frères encore esclaves de l’étranger ; nous nous retrouverons dans peu pour marcher ensemble à de nouveaux triomphes.

« Naples, 8 novembre 1860.

« Gambaldi. »

II est parti emportant avec lui des plants d’arbres, un sac de fèves, un sac de haricots et un baril de morue; plus, dit-on, 1,500 francs.

Voilà ce qu-’a rapporté à cet homme de bien la conquête du royaume des Deux-Siciles.

P. S. Pendant qu’on imprimait les pages de ce livre, les événements ont marché. L 'Histoire de la conquête des Dcux-Siciles au jour le jour serait incomplète, si nous n’ajoutions pas aux notes qui précèdent quelques mots sur la situation actuelle de François II.

Nos appréciations sur la portée du mouvement qui s’opère dans le royaume de Naples n’ont pas changé; le dénoùment, pour se faire attendre, ne nous parait pas moins inévitable, et ce dénoùment, qui cimentera

GARIB A LDI. — CONQUÊTE

l’union de la Péninsule, répondra aux véritables intérêts du peuple italien.

L’énergie tardive déployée à Gaëte par François II mérite néanmoins d’être signalée par l’écrivain impartial.

C’est à ce titre que nous terminons notre chronique des derniers mois de la royauté des Bourbons de Naples par la reproduction de la proclamation suivante, qui par sa forme est digne de survivre à la publicité éphémère des journaux :

« Gaüte, 2 décembre 1860.

« Peuples des Deux-Siciles,

« De cette place, où je défends plus que ma couronne, l’indé- • pendance de la patrie commune, votre souverain élève la voix pour vous consoler dans vos misères et pour vous promettre des temps plus heureux. Traliis également, également dépouillés, nous nous relèverons ensemble de nos infortunes. L'œuvre de l’iniquité n’a jamais duré longtemps, et les usurpations ne sont pas éternelles.

« J'ai laissé tomber dans le mépris les calomnies, j’ai regardé avec dédain les trahisons, tant que trahisons et calomnies se sont attaquées seulement à ma personne. J’ai combattu, non pour moi, mais pour l’honneur du nom que nous portons. Mais quand je vois mes sujets bien-aimés en proie à tous les maux de la domination étrangère; quand je les vois, peuples conquis, porter leur sang et leurs biens en d’autres pays, foulés aux pieds par un peuple étranger, mon cœur napolitain bat d’indignqtion dans ma poitrine, et je suis consolé seulement par la loyauté de ma brave armée* par le spectacle des nobles protestations qui, de tous les points du royaume, s’élèvent contre le triomphe de la violence et de la fourberie.

«Je suis Napolitain; né parmi vous, je n’ai pas respiré un autre air, je n’ai pas vu d’autres pays, je ne connais pas d’autre sol que le sol natal. Toutes mes affections sont dans le royaume;

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vos coutumes sont mes coutumes; votre langue est ma langue; vos ambitions sont mes ambitions. Héritier d’une antique dynastie qui, pendant de longues années, régna sur ces belles contrées après en avoir reconstitué l’indépendance et l'autonomie, je ne viens pas, après avoir dépouillé les orphelins de leur patrimoine et l’Église de ses biens, m'emparer par la force étrangère de la plus délicieuse partie de l’Italie. Je suis un prince qui est vôtre et qui a tout sacrifié à son désir de conserver parmi ses sujets la paix, la concorde et la prospérité.

« Le monde entier l’a vu; pour ne point verser le sang, j’ai préféré risquer ma couronne. Les traîtres, payés par l’ennemi étranger, s’asseyaient dans mon conseil, à côté des fidèles serviteurs; dans la sincérité de mon cœur, je ne pouvais croire à la trahison. Il m’en coûtait trop de punir; je souffrais d’ouvrir après tant de malheurs une ère de persécutions; et ainsi la déloyauté de quelques-uns e.t ma clémence ont facilité l’invasion, qui s’est opérée par le moyen des aventuriers, puis en paralysant la fidélité de mes peuples et la valeur de mes soldats.

« En butte à de continuelles conspirations, je n’ai pas fait verser une goutte de sang; et l’on a accusé ma conduite de faiblesse. Si l’amour le plus tendre pour mes sujets, si la confiance naturelle de la jeunesse dans l’honnêteté d’autrui, si l’horreur instinctive du sang méritent ce nom, oui, certes, j’ai été faible. Au moment où la ruine de mes ennemis était sûre, j’ai arrêté le bras de mes généraux pour ne pas consommer la destruction de Païenne.

« J’ai préféré abandonner Naples, ma maison, ma capitale chérie, sans être chassé par vous, pour ne pas l’exposer aux horreurs d’un bombardement comme ceux qui ont eu lieu plus tard à Capoue et à Ancône. J’ai cru de bonue foi que le roi de Piémont, qui se disait mon frère et mon ami, qui me protestait qu’il désapprouvait l’invasion de Garibaldi, qui négociait avec mon gouvernement une alliance intime pour les vrais intérêts de l'Italie, n’aurait pas rompu tous les traités et violé toutes les lois pour envahir mes États en pleine paix, saus motifs ni déclaration de guerre. Ce sont là mes torts. Je préfère mes infortunes aux triomphes de mes adversaires.

« J’avais donué une amnistie, j’avais ouvert les portes à tous les exilés, j’avais accordé à mes peuples une constitution, je n’ai certes point manqué à mes promesses. Je me préparais à garan-

tir à la Sicile des institutions libres qui auraient consacré, avec un Parlement séparé, son indépendance administrative et économique, et écarté d’un sèul coup tous les motifs de défiance et de mécontentement. J’avais appelé dans mes conseils les hommes qui me paraissaient les plus acceptables par l’opinion publique en ces circonstances, et autant que me l’a permis l’incessante agression dout je suis devenu la victime, j’ai travaillé avec ardeur aux réformes, au progrès, à la prospérité de notre commun pays.

« Ce ne sont pas les discordes iutestines qui m’arrachent mon royaume, mais je suis vaincu par l'injustifiable invasion d’un ennemi étranger. Les Deux-Siciles, à l’exception de Gaëte et de Messine, ces derniers asiles de leur indépendance, se trouvent aux mains du Piémont. Qu’est-ce que cette révolution a procuré aux peuples de Naples et de Sicile? Voyez la situation que présente le pays. Les finances, naguère si florissantes, sont complètement ruinées, l'administration est un chaos, la sécurité individuelle n’existe pas. Les prisons sont pleines de suspects; au lieu de la liberté, l’état de siège règne dans les provinces, et un général étranger publie la loi martiale, décrète la fusillade instantanée pour tous ceux de mes sujets qui ne s’inclinent pas devant le drapeau de la Sardaigne. L’assassinat est récompensé; le régicide obtient une apothéose; le respect au culte saint de nos pères est appelé fanatisme; les promoteurs de la guerre civile, les traîtres à leur pays reçoivent des pensions que paye le pacifique contribuable. L’anarchie est partout. Les aventuriers étrangers ont mis la main sur tout pour satisfaire l’avidité ou les passions de leurs compagnons. Des hommes qui h’ont jamais vu cette partie de l’Italie ou qui, dans une lougue absence, en ont oublié les besoins, constituent notre gouvernement. Au lieu des libres institutions que je vous avais données et que je désirais développer, vous avez eu la dictature la plus effrénée, et la loi martiale remplace maintenant la constitution. Sous les coups de vos dominateurs disparait l’antique monarchie de Roger et de Charles III, et les Deux-Siciles ont été déclarées provinces d’un royaume lointain. Naples et Païenne seront gouvernées par des préfets venus de Turin.

« Il y a un remède à ces maux et aux calamités plus grandes encore que je prévois : la concorde, la résolution, la foi dans

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l’avenir. Unissez-vous autour du trône de vos pères. Que l'oubli couvre pour toujours les erreurs de tous ; que le passé ne soit jajnais un prétexte de vengeance, mais une leçon salutaire pour l’avenir. J’ai confiance-dans la justice de la Providence, et, quel que soit mon sort, je resterai fidèle à mes peuples comme aux institutions que je leur ai accordées. Indépendance administrative et économique entre les Deux-Siciles, avec des Parlements séparés, amnistie complète pour tous les faits politiques, tel est mon programme. Hors de ces bases, il ne restera pour le pays que despotisme et anarchie.

a Défenseur de l’indépendance de la patrie, je demeure et combats ici pour ne point abandonner un dépôt si saint et si cher. Si l’autorité retourne dans mes mains, ce sera pour protéger tous les droits, respecter toutes les propriétés, garantir les personnes et les biens de mes sujets contre toute sorte d’oppression et de pillage.

« Si la Providence, dans ses profonds desseins, permet que le dernier boulevard de la monarchie tombe sous les coups d’un ennemi étranger, je me retirerai avec la conscience sans reproche, avec une foi inébranlable, avec une résolution immuable, et, en attendant l’heure véritable de la justice, je ferai les vœux les plus fervents pour la prospérité de ma patrie, pour la félicité * de ces peuples qui forment la plus grande et la plus chère portion de ma famille.

« Le Dieu tout-puissant, la Vierge immaculée et invincible, protectrice de notre pays, soutiendront notre cause commune.

« Sigué : François. »

La résistance de François II a été appréciée comme il suit par le Journal clcs Débats du 17 janvier 18G1 :

« L’intérêt que pourrait inspirer le jeune roi dans sa résistance est singulièrement diminué à nos yeux, d’abord par les panégyriques extravagants sous lesquels l’accablent ses partisans, et ensuite par ce fait qu’il ne doit la possession momentanée de sa dernière forteresse qu’à une protection étrangère.»

Or, le Moniteur du même jour annonçait que la

flotte française allait s’éloigner. Il est donc permis d’aflirmer que le dénoûment approche , et l’on peut raisonnablement espérer que l’Italie ne sera pas le théâtre d'une nouvelle et inutile effusion de sang. La conquête de la Sicile est à nos yeux un fait consommé.

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