Voir noU-e t. 1«, p. 230 à
tâche loyalement assumée et fidèlement poursuivie; mais il n'était qu'un fourbe, qu'un ambitieux sans capacité, qu'un despote haineux; et, désertant ses obligations, ses promesses, il sacrifia à ses détestables passions les intérêts supérieurs qu i! était chargé de sauvegarder et les Français dont il devait, loin de la métropole, protéger à tout prix l'existence. Un stigmate particulier s'attache à sa défection : il la consomma précisément à une époque où il échappait à l'autorité et au conti-ôle de l'amiral, prisonnier des Espagnols, dans les Pays-Bas.
Rien de plus frappant, sur ce triste épisode, que le récit de Jean de Léry, auquel nous ferojis ici quelques emprunts *.
« Nous allâmes, dit-il, descendre, le 9 mars 1557, en l'isle » et fort appelle Coligny. La première chose que nous fismes, » après avoir mis pied à terre, fut de tous ensemble rendre » grâces à Dieu. Cela fait, nous fûmes trouver Villegagnon, Ic- » quel nous attendant en une place nous saluasmes tous l'un » après l'autre : comme aussi lui de sa part avec un visage ou- » vert, ce sembloit, nous accollant et embrassant, nous fit un » fort bon accueil. Après cela, le sieur du Pont, nostre conduc- » teur, avec Richier et Charlier, ministres de l'évangile, luy ]o ayant brièvement déclaré la cause principale qui nous avoit )) meus de faire ce voyage et de passer la mer avec tant de dif-
> ficultez pour l'aller trouver, à sçavoir, suyvant les lettres » qu'il avoit escrites à Genève, que c'estoit pour dresser une yf église réformée selon la parole de Dieu en ce païs-là, lui
> leur répondant là-dessus usa de ces propres paroles : — Quant » à moy, dit-il, ayant voirement dès longtemps et de tout mon
> cœur désiré telle chose, je vous reçois très volontiers à ces » conditions; mesmes parce que je veux que nostre église ail
> renom d'estre la mieux réformée pardessus toutes les autres,
4. Jean de Léry, histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, 4* édition, année 1600, pages 63, 6i, 65, 66, 67,68, 69, 72, 77, 78. 87, 88, 95, 424, 425, 471,472,473,474,475.
> dès maintenant j'entends que les vices soient réprimez
:& Derechef s'adressant à nostre compagnie, dit : mes enfants,
> car je veux estre vostre père, comme Jésus-Christ estant en
> ce monde n'a rien fait pour lui, ainsi tout ce qu'il a faict a
> été pour nous, aussi ayant ceste espérance que Dieu me pré-
> servera en vie jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce ^ !► pais, et que vous vous puissiez passer de moi, tout ce que je
j> prétends faire ici est tant pour vous que pour tous ceux qui y
> viendront à mesme fin que vous estes venus. Car je délibère y> d'y faire une retraite aux pauvres fidèles qui seront persé-
> cutez en France, en Espagne , et ailleurs outre mer, afin
> que sans crainte ni du roy, ni de l'empereur ou d'autres y> potentats, ils y puissent purement servir à Dieu selon sa voi^lonté
> Après cela, Villegagnon ayant commandé que tous ses
> gens s'assemblassent promptement avec nous en une petite
> salle qui estoit au milieu de l'isle, le ministre Richier fit le
> premier presche, au fort de Coligny. Durant iceluy, Villega-
> gnon, ne cessant de joindre les mains, de lever les yeux au ^ ciel, de faire de grands soupirs et autres semblables conte-
> nances, faisoit esmerveiller un chacun de nous.
y> Au partir de là, on nous mena tous porter des pierres
)> et de la terre en ce fort de Coligny qu'on conlinuoit de bastir :
> c'est le bon traitement que Villegagnon nous fit dès le beau » premier jour, à nostre arrivée. Le lendemain et les jours sui-
> vans, il nous fit porter la terre et les pierres en son fort : voire ^ en telle diligence, qu'avec nos incommoditez et débilitez, es- » tant contraints de tenir coup à la besogne depuis le poinct du » jour jusques à la nuict, il sembloit bien nous traiter un peu
> plus rudement que le devoir d'un bon père, tel qu'il avoit dit y> à nostre arrivée nous vouloir estre, ne portoit envers ses
> enfans. Toutefois, tant pour le grand désir que nous avions » que ce bastiment et retraite qu'il disoit vouloir faire aux
» fidèles en ce pai's-là se parachevast, que parce que niaislre » Pierre Richier, nostre plus ancien ministre, afin de nous }> encourager davantage, disoit que nous avions trouvé un second
> saint Paul en Villegagnon, comme de faict je n'ouïs jamais » homme mieux parler de la religion et réformalion chres- » tienne qu'il faisoit lors, il tfy eut celui de nous qui, par ma- » nière de dire, outre ses forces ne s'employast allègrement,
> l'espace d'environ un mois à faire ce mestier, lequel néan- » moins nous n'avions pas accoustumé. Sur quoy je puis dire » que Villegagnon ne s'est peu justement plaindre que, tant î qu^il fit profession de l'Évangile en ce païs-là, il ne tirast de j> nous tout le service qu'il voulut. y>
Des réunions pour l'exercice du culte se tinrent régulièrement. Dans l'une d'elles, Villegagnon, a: tant, comme il disoit, » pour dédier son fort à Dieu, que pour faire confession de sa » foy en face de l'Église, s'estant mis à genou sur un carreau de ]> velours, lequel son page portoit ordinairement après luy, j> prononça à haute voix deux oraisons, i> dans la première desquelles il fit entendre ces paroles : « plaise à toi, nostre sei- » gneur et père, estendre ta bénédiction sur ce lieu de Coligny :& et pais de France antarctique, pour estre inexpugnable re- » traicte à ceux qui, à bon escient et sans hypocrisie y auront p recours, pour se dédier avec nous à l'exaltation de ta gloire, » et que, sans trouble des hérétiques, te puissions invoquer i> en vérité; fais aussi que ton Évangile règne en ce lieu, y for-
i> tifianttes serviteurs Qu'il te plaise aussi, ôDieu de toute
T> bonté, estre protecteur du roy, nostre souverain seigneur y> selon la chair, de sa femme, de sa lignée et son conseil : » messire Gaspard de Coligny, sa femme et sa lignée, les con- » servant en volonté de maintenir et favoriser ceste tienne » église : et veuille à moi, ton très humble esclave, donner » prudence de me conduire, de sorte que je ne fourvoyé point ^ du droit chemin et que je puisse résister à tous les em-
3> peschemens que Satan me pourroit faire, sans ton aide. 3> Cependant, pour le faire court, vérifiant bientôt après
> ce qu*a dit un ancien, assavoir : qu'il est malaisé de con- 3> trefaire longtemps le vertueux, tout ainsi qu'on apercevoit » aisém ent qu'il n'y avoit qu'ostentation dans le faict de Ville- 3 gagnon, et que, quoique luy et Cointat* eussent abjuré publi- 3 quement la papauté, ils avoient néanmoins plus d'envie de 3> débattre et contester que d'apprendre et profiter, aussi ne ]p tardèrent pas beaucoup à esmouvoir des disputes touchant la ^ doctrine, mais principalement sur le poinct de la cène. Toutefois i> Villegagnon faisant toujours bonne mine et protestant ne dei> sirer rien plus que d'estre droitement enseigné, rCnvoya en T^ France Chartier, ministre, afin que sur ce diflérend de la
> cène il rapportast les opinions de nos docteurs, et nommé- » ment celle de maistre Jean Calvin, à l'advis duquel il disoit se ]P vouloir du tout submettre. » Peu de temps après, « Villega- « gnon, déclarant tout ouvertement qu'il avoit changé l'opinion j> qu'il disait autrefois avoir eue de Calvin, sans attendre sa
> réponse qu'il avoit envoyé quérir par le ministre Chartier, dit i> que c'es^oit un meschant hérétique desvoyé de la foi : et, de i> fait, dès lors nous montra fort mauvais visage.
> La dissimulation de Villegagnon nous fut si bien descou-
> verte, qu'ainsi qu'on dit communément, nous cognusmes
> lors de 'quel bois il se chaufToit. Que si on demande mainte-
> nant quelle fut l'occasion de ceste révolte : quelques-uns des ^ nostres tenoient que le cardinal de Lorraine et autres qui luy
> avaiertt escrit de France, l'ayant reprins fort asprement par * leurs lettres de ce qu'il avoit quitté la religion catholique ro-
> maine, de crainte qu'il en eust, il changea soudain d'opinion.
i . c Ua nommé Jean Cointat, estudiant de Sorbonne, aspirant secrètement à
> je ne s^ quelle dignité épiscopale fantastique. > (Th. de Béze, Hist. eccl. l.l,p. 1€
» Toustefois, j'ai entendu depuis mon retour, que Villegagnon, y> devant mesme qu'il partit de France, pour tant mieux se
> servir du nom et autorité de M. l'admirai de Chastillon, et i aussi pour abuser plus facilement, tant l'église de Genève, y> en général, que Calvin en particulier, avoit prins avis avec » ledit cardinal de Lorraine de se contrefaire delà religion. Mais
> quoi qu'il en soît, je puis asseurer que, lors de sa révolte, » comme s'il eûst eu un bourreau en sa conscience, il devint si y> chagrin que, jurant à tout propos le corps Sainct- Jacques, 3> qui estoit son serment ordinaire, qu'il romproist la teste, les y> bras et les jambes au premier qui le fascheroit,nulnes'osoil
> plus trouver devant lui. »
On peut, d'après cela, se faire une idée du sort réservé aux pauvres colons. Ils furent victimes de mauvais traitements et d'actes de cruauté qui leur rendirent le joug de Villegagnon insupportable. Ainsi frappée au cœur dès son origine, la colonie ne fit que languir jusqu'au jour où Villegagnon l'ayant lâchement désertée, les Portugais consommèrent sa ruine.
Le récit de Jean de Léry, que nous ne pouvons reproduire dans toute son étendue, est formel sur ces divers pc^ts. Bornons-nous aux citations suivantes : ,
« Il advint que Villegagnon, détestant de plus en plus et » nous et la doctrine laquelle nous suivions, disant qu'il ne y> nous voulait plus souffrir ni endurer en son fort ai en son
> isle, commanda que nous en sortissions. Vray est que nous y> avions bien moyen de l'en chasser lui-mesme si nous eussions y> voulu : mais, tant afin de lui oster toute occasioi? de se j> plaindre de nous, que parce que la France et autres pais j> estant abreuvez que nous estions allez pardelà pour y.vivTe D selon la réformation de l'évangile, craignans de mettre quel- D que tache sur iceluy, nous aimasmes mieux, en obtem- » pérant à Villegagnon et sans contester davantage, lui quitter y> la place Il nous avoit brassé la trahison que vous:*oiTez :
Goofie
> c'est qu'ayant donné au inaistre du navire * un petit coffret j> enveloppé de toile cirée, à la façon de la mer, plein de lettres a> qu'il envoyait pardeçà à plusieurs personnes, il y avoit aussi 3 mis un procès qu'il avoit fait et formé contre nous et à 3> nostre insçu, avec mandement exprès au premier juge auquel D on le bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il nous retinst
> et fistbrusler comme hérétiques qu'il disoit que nous estions, j> tellemement qu'en récompense des services que nous lui
> avions faits, il avoit comme scellé et cacheté nostre congé i> de cette desloyauté. i>
Jean de Léry, après avoir parlé de son arrivée et de celle de ses compagnons en Bretagne, ajoute : ce Advint que le s' du 3> Pont, nostre conducteur, ayant eu congnoissance à quelques :& gens de justice de ce pays-là, lesquels avoient sentiment de y> la religion dont nous faisions profession, le coffret couvert » de toile cirée dans lequel estoit le procès et forces lettres » adressantes à plusieurs personnages leur estant baillé, j> après qu'ils eurent veu ce qui leur estoit mandé, tant s'en ï> fallut qu'ils nous traitassent de la façon que Villegagnon de- D siroit, qu'au contraire, oultre qu'ils nous firent la meilleure D chère qui leur fut possible, encore offrant leurs moyens » à ceux de notre compagnie qui en avoient afaire, ils prestèi> rent argent au s' du Pont et à quelques autres. Voilà comme D Dieu, qui surprend les fins en leurs cautelles, non seulement » par le moyen de ces bons personnages, nous délivra du danj> ger où le révolté de Villegagnon nous avoit mis, mais, qui plus 3> est, la trahison qu'il nous avoit brassée estant descouverte, le
> tout retourna à nostre soulagement et à sa confusion. y> Des seize personnes qui avaient quitté le Brésil, cinq,
redoutant les dangers d'un voyage entrepris avec un navire en mauvais état et atteint d'une voie d'eau dès qu'il eut
1. Il s'agit du navire qui allait recevoir à son bord. J. de Léry et autres.
Go^lc
appareillé, retournèrent, dans une chaloupe, au fort de Coligny. o: Là, Villegagnon, à cause de l'Evangile, fit noyer trois de 3> ces personnes, assavoir P. Bourdon, J. du Bordel et M. Ver-
]> neuil je dirai encore ce mot, que Villegagnon ayant esté
D le premier qui a respandu le sang des enfans de Dieu en ce i> pays nouvellement congneu, à bon droit, à cause de ce cruel
y> acte, quelqu'un Ta nommé le Gain de l'Araérique Ville-
D gagnon abandonna le fort de Coligny qui a esté depuis par 3> sa faute prins des Portugais avec l'artillerie marquée au y> coing de France, outre le carnage qu'ils firent des poures » François qu'il y laissa. y>
« Afin de mieux faire entendre que Villegagnon fut
» seul cause que les François n'ont point anticipé et ne sont y> demeurez en ce païs-là (le Brésil), je ne veulx oublier à dire » qu'un nommé Faribau, de Rouen, qui estoit capitaine en ce » vaisseau *, ayant à la requeste de plusieurs notables person- > nages faisans profession de la religion réformée, au royaume 3> de France, fait expressément ce voyage pour explorer la terre y> et choisir promptement lieu pour habiter, nous dit que, i> n'eust esté la révolte de Villegagnon, on avoit, dès la mesme )) année (1557) délibéré de passer sept ou huit cents personnes y> dans de grandes hourques de Flandre, pour commencer à 3) peupler l'endroict où nous estions. Comme, de faict, je crois D fermement, si cela ne fûst intervenu, et que Villegagnon eust y> tenu bon, qu'il y auroit à présent plus de dix mille François, )) lesquels, outre la bonne garde qu'ils eussent fait de nostre » isle et de nostre fort contre les Portugais, qui ne l'eussent y> jamais sçeu prendre, comme ils ont fait depuis nostre retour, j) posséderaient maintenant, sous l'obéissance du roy, un grand s> pays en la terre du Brésil, lequel à bon droict, en ce cas on ï» eust peu continuer d'appeler France Antarctique.
i . Celui qui ramena en France Jean de Léry et ses compagnons.
Digiti
]É> Villagagnon, de retour en France, fit du pis qu'il put, et de » bouche et par escrit contre ceux de la religion évangélique, » dont il ne remporta que deshonneur et réputation de foP. )> Il se déshonora encore par sa servilité vis-à-vis de FEspagne et surtout par son ingratitude envers Coligny, dont il devint rennemi et le vil détracteur *.
L'amiral, ainsi que nous l'avons déjà dit ^, ne s'était pas laissé décourager par l'insuccès de sa tentative de colonisation, au Brésil. Indignement trortipé par Villegagnon, il ne désespérait pas cependant de rencontrer des hommes d'honneur et de capacité qui, à la différence d'un tel devancier, répondraient à la confiance dont ils seraient investis, pour la conduite d'une nou- V velle entreprise. D poursuivit donc son projet de doter la France d'une possession transatlantique, et d'y assurer, le cas échéant, un refuge à ses coreligionnaires.
Ses vues s'arrêtèrent sur une vaste et belle contrée de TAmériquedu nord, la Floride, ravagée naguère par des agresseurs européens qui loin de réussir à en faire la conquête, avaient été châtiés de leur cruauté, par une juste expulsion. Là où les Espagnols, ces prétendus maîtres du nouveau monde, que Coligny détestait, au double titre d'ennemis de sa religion et d'ennemis de sa patrie, avaient en vain tenté d'asservir les indigènes à un joug odieux, il voulut asseoir la domination de la France * , par les seules voies qu'autorisaient à la fois une religion de paix et une tendance franchement civilisatrice. Il se
i. Voir, sur Villegagnon, lo Th. de Bèze, Hist. eccL, t. l,.p. 158 à 161 ; — 2o d'Âubigné, hist, univ., t. 1, liv. 1, ch. xvi, et liv. II, ch. viii. — 3° R. de Laplanche, hist. de France sous François II, éd. de 1576, p. 229, 230; — ^''de Thou, hi$t, univ., t. H, p. 381 à 384; — 5» Bayle, dict. hist. V. Villegagnon, et V. Richer.