SCENE XIII
SCHWARTZ, GASPARD, chez le pasteur.
Gaspard.
C'est mon nom qu’on a prononcé.
Oh ! je ne survivrai pas à tout ce que j'aimais. caspard, avec un grand mouvement.
C’est «a voix.
SCtJWARTZ.
A mon père, à Gaspard !
Gaspard, sort de la maison et aperçoit Schwartz.
Père! père!
scnwARTZ, reculant avec effroi.
Gaspard ! Gaspard ! non, c’est impossible
GASPARD
Père, tu ne me reconnais pas? Oh! j’ai bien reconnu ta voix, moi, cette voix qui m'appelait dans la nuit de mon tombeau, cette voix, la seule qu'il me fût permis d’entendre.
SCHWARTZ
C'est lui, lui, Gaspard ! il existe, mon Dieu ! il existe... oli î vous avez eu pitié de moi, seigneur, vous avez mesuré mon malheur à mes forces, vous m’avez replis mon père ; mais vous me le rendez lui... il existe I (l'embrassant) oui, c’est bien (oi t mon Gaspard, mon enfant!
18 MAGASIN THEATRAL
Gaspard, t’éloignant.
Tu ne viens pas m'cnlovcr à mes amis , n’estce pas? tu ne viens pas m’arracher au monde, à la umière, à la vie?
SCHWARTZ
Moi! moi! oh! tu me crains, c’est juste... tu dois me haïr, c'est juste encore... Je te pressais dans mes bras, mais c’est aux genoux de la victime que le bourreau doit tomber.
U tombe b genoux.
Gaspard, le relevant.
Que fais-tu? moi te haïr! oh! je sais maintenant ce que signifient ces mots haïr, aimer, et je t’aime, entends-tu bien, père? je t’aime... Dans la confusion de mes souvenirs, un seul m’est resté, c’est le tien! au milieu de tout ce bruit qui maintenant arrive jusqu’à moi , j'eutendais encore ta voix. Père, tu as pu croire à ma haine; mais qui m’a nourri? c’est toi... qui m’a réchauffé dans ses bras? c’est toi... je ne l’ai pas oublié, mon ennemi, celui que je dois haïr, c’est celui qui m’avait condamné à ne jamais voir le jour, mais celui-là, ce n’est pas toi... oh! non, non, mon cœur me dit que ce n’est pas toi.
SCHWARTZ
Non, non, celui-là m’avait dit : Esclave, tue cet enfant ou je tuerai ton père. Mais le ciel qui ne voulait pas m’écraser sous le poids d’un éternel remords, le ciel te sauva de ma servile obéissance. Je te cachai dix-huit ans dans les entrailles de la terre, je te nourris de la moitié de mon pain, je te couvris de la moitié de mes vétemens, et si je ne te rendais pas le soleil et la liberté , c'est que mon père aurait payé de sa vie ta délivrance. Mais les nouveaux protecteurs que Dieu t’a envoyés m'ont encore laissé une lâche à accomplir : ils t’ont fait libre , Gaspard , moi je le ferai heureux. Je te paierai les dix-huit ans de tortures et d’angoisses, et pour cela, enfant, pour cela je te rendrai ta mère.
GASPARD
Ma mère l
SCHWARTZ
Tes nouveaux amis ont dû t'apprendre qu’une mère était un trésor saint et sacré. Si elle existe encore, je te la rendrai, te dis-jc , et pressé sur son cœur, couvert de ses caresses , tu oublieras tout ce que Schwartz l’a fait souffrir. Quand tu fus remis entre mes mains, je trouvai ce bracelet, précieux indice que ta pauvre mère avait placé sur ton cccur... liens! le voilà, ce bracelet.
GASPARD
Oh! donne, donne, il vient de ma mère, il ne me quittera plus.
SCHWARTZ
Maintenant, Gaspard , pour Schwartz va commencer une vie nouvelle, et celle-là , je l’espère, rachètera l’autre. Dès aujourd’hui nous partirons, nous irons à Vienne; oui, moi, pauvre homme du peuple, j’irai, s’il le faut, jusqu’à l'empereur, je lui dirai tes malheurs, je lui dirai k haine de
ton persécuteur, je lui dirai : Vous été tout-puiasant après Dieu, je vous confie cet enfant, protégez- le. Et moi, avec ce bracelet que tu me rendras alors, je parcourrai, s'il le faut, toute l’Allemagne, le ciel me conduira. À la mère qui pleure son enfant je dirai : 11 existe, il vous attend, venez, l’empereur et la loi vous lo gardent.
Oui, oui, c’est cela, nous partirons , mais Frédéric, Mina... ne plus les revoir... oh 1 c’est que je les aime aussi
SCHWARTZ
Je leur dirai ce que je veux faire pour toi, ils m’approuveront, car ils comprendront que tu ne seras en sûreté que sous l'égide impériale. C’est là, dans cette maison qu'habitent tes amis, va m’attendre auprès d’eux; avant de quitter ce pays, j’ai un dernier devoir à remplir. Mon père, je voulais te donner ces funestes papiers que j’ai si chèrement payés, je les déchirerai sur ta tombe. Gaspard, la prière pure et candide doit arriver au trône de l’Éternel! prie, enfant, prie pour le père de Schwartz qui est mort sans embrasser son fils.
Gaspard s’agenouille, ensuite Scbwarts entre dans le
cimetière.