RAPHAËL, BLANCHE
BLANCHE. Eh bien! mon père... êtesvous content de moi?
RAPHAËL. Oui, ma fille... oui... évitez le monde; et surtout le monde où vous devez rencontrer le commandant Francesco. La femme dont le cœur était rempli de la pensée d'un absent le jour de son mariage, doit consommer le sacrifice, doit être forte.
^ BLANCHE. Je le serai, mon père...
RAPHAËL. Méfiez- vous surtout du coiuisan Riccardo.
BLANCHE, l'apercevant. Le voici, mon père.
RAPHAËL. Déjà!...
RICCARDO , à part. Encore ce moine \ {A des invités qui sont en dehors. ) Par ici, messieurs ! voici la comtesse. (// entre accompagné de Fahricio , Tiepolo , Melatta. A Blanche.) Que nous soyons les premiers à vous saluer ce soir, comtesse Contarini.
BLANCHE. Je suis reconnaissante de vos hommages , messeigneurs. ( A Melatta.) Comte Melatta, vous êtes bien bon de vous être hâté près de moi. {Apercevant Fahricio.) Salut au capitaine Fahricio. [Remarquant Tiepolo.) Quoil... le sénateur Tiepolo... ici, ce soir?
TIEPOLO. Vous devez être en effet surprise , comtesse , de voir l'homme sombre au sein de la gaîté ; c'est qu'après une victoire comme celle du commandant Francesco, tous les Milanais doivent prendre une petite part de la joie universelle.
RICCARDO. Et comment s'étonnerait-on de voir ici l'austère sénateur Tiepolo?
(désignant RaphaëL) n'y voyons-nous pas le franciscain Raphaël , qui a déserté sa cellule et son angélus pour venir aussi fêter le commandant?
HA^KACt. Est-ce que ma présence ici vous gêne, justicier Riccardo ?
RICCARDO. Bien au contraire , elle me réjouit d'autant plus que j'ai une grande nouvelle à vous apprendre.
RAPHAËL. Je vous écoute.
RICCARDO. En signe d'estime et de confiance, notie saint-père le pape demande à Milan un de ces pieux ministres pour siéger au saint conseil... et j'espère que l'influence du procurateur Contarini et la mienne décideront le duc à vous investir de cette charge, et que demain vous partirez pour Rome , la ville sainte, le siège de l'JÉJglise...
RAPHAËL. Dieu est partout... Demain je refuserais de partir,
RICCARDO. Milan accorde à son envoyé trois mille sequins par an , et le droit de porter la croix d'or et la chappe de velours.
RAPHAËL. Je suis assez riche pour faire l'aumône; et puis, lorsqu'à mon âge on n'a pas de remords , qu'on croit à la vertu , qu'on croit à l'amitié , l'on n'envie ni la fortune, ni les dignités.
RICCARDO. Croueà l'amitié; c'est folie... se vanter de croire à la vertu, c'est inentij-.
BLANCHE, indignée. Riccardo!...
RAPHAËL. Oh I calmez-vous, comtesse,
il y a des outiages qui n'ofiensent pas
mais, comme c'est devant vous tous que le seigneur Riccardo vient de méjuger, qu'il me soit permis de lui dire devant vous, à mon tour, que j'ai consciencieusement étudié les hommes et compté mes heures de souffrances et de bonheur avant de me prononcer ainsi ; car moi aussi, Riccardo, j'ai eu mes jours de douleur et de désespoir... Il y a vingt-cinq ans, environ, je fus injustement chassé d'Italie, déporté comme malfaiteur et rebelle ; deux innocens compagnons partagèrent la même injustice, la même infortune, et tous trois nous partîmes n'ayant pour soutien que notre union malheureuse, que l'on brisa bientôt en nous séparant cruellement. La galère d'exil qui nous portait s'ari-êta de loin en loin pour déposer à terre mes deux pauvres amis, et me conduisit enfin seul dans un pays lointain, où je voulais mourir, quand des pèlerins me prirent en pitié, me consolèrent en me répétant les saintes paroles de résignation du Christ; et c'est en écoutant parler ces hommes pieux, que l'on appelait les moines de Saint-François, que j'ai appris, Riccardo; à croire à la vertu... Quelques années plus tard, le temps de mon exil étant expiré, franciscain moi-même, j'arrivais à Milan, où j'avais lieu d'espérer que je retiouverais pies
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deux compagnons , si le ciel avait veillé sur eux; et comme j'entrais dans une auberge, aux portes de la ville, afin de m'y reposer un peu, j'y entrevis deux hommes assis auprès d'une table. Leur conversation vint jusqn^à n>es oreilles, et voici ce que j'entendis... L'un d'eux disait à Uautie : « Dieu nous a permis de nous » retrouver tous deux, frère, laissons sur « cette table un troisième gobelet pour » le compagnon Raphaël, et près de nous » un troisième escabeau, afin que, si Dieu » nous le renvoie un jour, il voie en ar- » rivant que nous songions à lui... » Chancelant, je me levai... m'approchai de la table, m'assis silencieusement sur l'escabeau que l'on avait préparé pour moi...
mes deux amis me leconnurent... nous tombâmes tous trois dans les bras l'un de Tautre, et c'est alors, Riccardo, que j'appris à croire à l'amitié.
(Fanfares de trompette»..)
LA VOIX n'im héraut , dans icfimd, Plwce à son altesse Marie- Visconli, duc et protecteur de Milan... place au duc î...
BLAT^CHE. Allons, m 0*5 seigneurs. . . je vais embrasser mon père ! venez saluer votre prince...
( Ils montent Ja scène fond, suivi de beaucou rini. A ceux qui Taocompagnetit
lIè DtJiC. Oui, messieurs, j'ai recules ambassadeurs de Venise, qui offrent de nous rendre les citadelles du Brescian, si nous voulons leur accorder une trêve de cinq ans. J'ai cru devoir vods faire part ce soir de cette soumission de Venise, Vorgueilleuse cité. {Prenant sa fille par la matn et (Jesce/idanf ta scène.) Te voilà donc, ma fdle... (Jux seigneurs.) SaUu, inesseigneurs...
BLAi%cilE. Laissez-moi vous embrasser, mon père...
VISCONTI , aprts l'avoir embrassée. Que tu es belle ce soir... que cette parui^ te sied bien!.. Laisse-moi te contempler tout à mon aise , car c'est seulement pendant les heures de fêtes que Dieu a donné aux souverains le temps d'admirer leurs enfans. ( Clameurs au deJiors.) Quels sont ces cris .-*
(Cris.) -
COiVTARiîVi. Ceux du peuple, sans doute.
"VISCONTI. Et pourquoi ?
CONTARi:\l, appelant. Michielli I Gaspard© !.. quelqu'un. {Gaspardo paraît.) Pourquoi ces clameiu's dans les rues.
(Cris.)
GASPARDO. C'est le peuple qui salue de
le duc Visconti paraît au p de monde et de Conta-
ses acclamations le connétable 'cî^j^j^ ^^^ se rend ici avec le vainqueur dé v. • c gnola, le commandant... son fds.
VISCONTI , à part. Je m'en doutais.
( Nouveaux cris. La foule remonte la scène^ excepté Visconti ^ Contarini et Riccardo. ^) Voilà bien les Milanais, qui s'inclinent jusqu'à terre quand le connétable vient sur leur passage!
COiVTARiNi. Vous avez dû laisser s'élever l'idole à votre droite, et le peuple adore l'idole.
VISCONTI. J'ai acheté l'alliance du redoutable condottier en le faisant général de mes armées, parce qu'il le fallait.
CONTARINI. Oui, mais depuis ?
VISCONTI. Depuis, j'ai vingt fois poussé le connétable sur le champ de bataille; il y a toujours trouvé la victoire, et jamais la mort.
CONTARINI. Oh!., ce n'est pas le connétable septuagénaire, qui m'inquiète aujourd'hui ; il se courbe si près de la terre, qu'il ne tardera pas à s'y ensevelir : c'est îe commandant , son fils, qui a déjà hérité de l'amour de l'armée. Duc !.. le connétable s'est contenté du titre de grand homme de guerre... mais, si, plus ambitieux , le commandant allait rêver le trône!
VISCONTI. J'y ai déjà songé.
CONTARINI. Et vous avez songé aussi , n'est-ce pas, qu'il faut le perdre avant qu'il acquière la conviction de sa force ?
VISCONTI. Prenez garde , seigneur , le peuple veille sur lui...
CONTARINI. Vous l'avez toujours craint.
VISCONTI. Il y a vingt-cinq ans, seigneur Contarini, quand j'étais gouverneur à Plaisance , un homme me frappa d'un coup de stylet, et quoique j'eusse une cotte de mailles sous mon pourpoint , il me fractura la poitrine et me laissa sur la poussière, oti je serais indubitablement mort, sans le secours de Riccardo...
RICCARDO. C'est vrai.
VISCONTI. Et depuis vingt-cinq ans, cette blessure m'a fait souffrir tous les joui's... voilà, voilà pourquoi j'ai peur.
CONTARINI. Flétrissons donc d'abord le commandant aux yeux de ce peuple si redoutable.
VISCONTI. Et par quel moyen?
CONTARINI. Cherchons, et nous trouverons.
VISCONTI. Moi, j'en doute...
CONTARINI, à Riccardo. Et toi, Riccardo ?
''' Contarini, Visconti, Riccardo,
ta
MAGASIN THÉÂTRAL
FRANCESCO. Oh ! ne me quittez pas ainsi, madame; ne me laissez pas croire que vous m*avez maudit, parce que je vous ai montré la blessure de mon ame.
BLA.NCUE, à partj cachant son risttgedans ses mains. Oh ! sa voix me fait mal.
FRANCESCO. Et peut-ètre ma souffrance a-t-elle un instant égaré ma raison?
BLANCHE , cachant son visage dans ses mains, à part. Et lui aussi souffrait!
FRANCESCO. Avant de me quitter, Blanche... rien qu'un mot... mais un mot de pardon... J'aurais dû me taire, je le sais.,, mais il faut que la plainte s'échappe quand le cœur ne peut plus l'étouffer...
BLANCHE, effrayée. Laissez*^noi , commandant... laissez-moi.
(Elle monte la scène et rencontre Ropïîaëî.)
RAPHAËL. Il est minuit, comtesse... vos rameurs vous attendent. . . Mais qii'avezvous?.. vous avez pleuré... ( Apercevant Francesco.) Le conunandant !..
FRANCESCO, à part. Elle pleurait !
BLANCHE. Oh: pourquoi m'avez-vous quittée, mon père?
RAPHAËL. On m'y a forcé, ma fille...
BLANCHE. Oh! j'ai hâte, mon père, de sortir de ce palais.
RAPHAËL. Venez... mon enfant... évitons que l'on remarque votre départ ; hâtez-vous.
FRANCESCO, S* approchant. Partir!
quitter sitôt la fête...
BLANCHE. Il le faut, commandant. (// Raphaei.) Aàien , mon père.
RAPHAËL. Je vous accompagnerai jusqu'à votre gondole , mon enfant.
(Ils sortent ensemble.)