SCENE PREMIERE
BLANCHE, seule, puis FRANCESCO.
BLANCHE. Il m'aime! Franccsco
m'aime!., oh! combien cette pensée me ravit et me poursuit... Il me semble que je recommence une vie nouvelle... oh !... qu'il me tardait d'être seule pour repasser dans ma mémoire tout ce qu'il m'a dit ce SOU'. . . Et pourtant mon saint confesseur me disait. .Votre amour avoué, ma fille, deviendrait un grand crime... et mon émotion m'a trahie , sans doute , oîi me trahira plus tard... car j'ai trop de bonheur à me souvenir pour pouvoir... oublier... {On heurte à la porte. )i)\xWquua !... oh!... c'est sans doute... le bon frère Raphaël, qui a compris que sa fille a besoin de son seçpvus...
(Elle va ouvrir, et recule en s'ccriani.)Fva.ii'^ cesco ! . . .
FRAIXCESCO. Oui, comtesse... Francesco, qui n'a pu rester au palais Contarini après votre départ , et que le délire a poussé sur vos pas.
BLANCHE , effrayée. Je vais appeler mes femmes...
rR\yCESCO, l'arrêtant. Oh!... n'appelez
pas... comtesse je repars à l'instant
N'appelez pas , Blanche... laissez-moi vous parler un instant seul, et soyez sansfrayeur, car mon amour pour vous... c'est de l'adoration , de la pureté ; c'est autre chose encore. .. mon Dieu., c'est de la haine pour ceux qui vous ont mariée... vous , faible enfant , au procurateur Contarini , que vous ne pouvez aimer.
MAGASIN THÉÂTRAL
BLANCHE. Je n*ai jamais dit cela...
FRANCESCO. Elle n'aime pas son époux.. . celle qui, comme vous, se coiulamne à cette triste solitude qui ternit l'éclat de ses plus belles années... Elle n'aime pas son époux, celle qui peut donner une larme à la douleur de celui qui l'aimait et qui la voit perdue pour lui...
BLAIVCHE , à part. I\îon Dieu!...
FRANCESCO, sc rapprochant. Oliî... si près de moi vous avez un instant tremblé, ne me cachez pas cette émotion qui est aujourd'hui ma seule espérance... si près de lui vous avez soullert, ne me caches pas vos souffrances passées... car je ne viens pas ici dans Tespoir de vous rendre criminelle... je vous aime trop pour cela... mais je viens pour protester contre les actions de ceux qui se sont arrogé le droit de me vouer au malheur... et peutêtre de nous y vouer tous les deux.
BLANCHE. Oh I retirez- vous I retirezvous, car c'est im crime déjà que de vous écouter.
FRANCESCO. Non, pas devant Dieu, car Dieu nepeul pas condanmer deux êtres qui, cruellement séparés , cherchent à se rendre supportable la vie qu'il leur a donnée. Il faut que je vous parle, madame... parce que je ne puis voir s'éteindre sans combat le rêve de ma vie entière ; il faut que vous m'écoutiez... parce que vous avez été sacrifiée»
BLANCHE. Je suis lieureuse...
FRANCESCO, ttçêc fKissioH. Non, vckus ne l'êtes pas, madame, vous ne pouvez pas l'être, car je vous aime de trop d'amour pour ne pas être aimé... parce que mon ame a toujours trop cherché la vôtre pom' qu'il n'y ait pas entre nous une sympathie que ni la force, ni la raison, ne peuvent détruire... Et quand j'étais là-bas exposé aux chances des combats et de la trahison... mon pressentiment était trop grand pour ne pas être vrai... et je pressentais, à chaque heure du jour, que tandis que je pensais à elle... Blanche éprouvait une secrète inquiétude pour le jeune homme qui pouvait mourir sans avoir revu sa patrie...
BLANCHE, «/?flr/. Hélas î...
FRANCESCO , continuant. Oh ! n'est-ce pas, Blanche, que si le commandant Francesco était mort dans cette guerre, n'est-ce pas que vous l'eussiez pleuré?
BLANCHE , m^ec entraînement. Oh! j'ai bien souvent prié pour vous...
FRANCESCO. Vous avez prié pour moi...
Oh î Dieu vous a exaucé ; car vingt fois la mort aurait dû m'attçindie; et je ne sais
quel miracle m'a vingt fois sauvé... Vous avez prié pour moi ! et votre père est venu jusqu'à l'autel où vous priiez pour celui qui vous aimait , vous metti^ de force au doigt l'anneau de celui qui n'aimait de vous que votre héritage à venir.
BLANCHE. Mon père avait besoin, pour le maintien de sa couronne, des efforts du procurateur et de ses partisans ; le comte voulut ma main pour prix des secours que lui demandait le duc de Milan.
FRANCESCO, ï interrompant. Oh! ne parlons pas du passé. .. Blanche, il y a dans le passé quelque chose de fatal. A moi, pour tout mon amour, vos rêves et les battemens de votre cœur. Entre nous un amour secret, exempt de déshonneur et de larmes... Chaque jour dans le silence , l'un pour l'autre , une prière à la sainte Notre-Dame-de-Bon-Secours... Nous sommes j eunes encore, Blanche. . . et peut-être un jour... Dieu fera le reste.
BLAiMCHE.Oh! que Dieu nous pardonne et vous entende !
FRANCESCO. Espérons en lui, Blanche...
et maintenant , merci, merci à vous qui m'aurez fait aimer la vie... merci à vous qui me faites aimer, adorer, la gloire et la patrie.
(On entend pousser violemment mi verrou.)
BLANCHE, effrayée. Quelqu'un... malheur!., c'est le comte.
FRAXCESCO. Non, ne craignez rien... la fête le retient au palais Contarini.
BLANCHE. On vient. ..ne me quittez pas, Francesco.., j'ai peur.
FRANCESCO. Et je vous Compromettrais peut-être en restant.
(Il court h la porte du fond et la trouve fermée. Une autre porte s'ouvre, le procurateur paraît cuirasse.)
BLANCHE et FRANCESCO. C'est lui !
CONTARINI , affectant un grand calme.
Commandant Francesco , je vous ai vu prendre , en gondole , le chemin de ma villa... et je me suis hâté , espérant vous trouver ici... m'attendant... (Francesco fait un geste de sur prise. )he conseil s'assemblera bientôt pour délibérer sur la réponse que Milan doit faire aux ambassadeurs de Venise, qui demande une trêve de cinq ans. Et vous avez sans doute aussi pensé que c'est une grave question dont deux hommes d'état comme nous doivent préalablement causer ensemble?
BLANCHE, à part. Que dit- il?
CONTARINI. Le duc veut accorder la trêve., c'est, selon moi, mauvaise po.itiques. {A sa femme.) Madame ; unç conversation
OàSPABDO
purement diploipatique serait sa»s charme pour vous, et la présence de la fille du duc Visconti pourrait nous gêner dans le juge* ment que nous devons porter sur les actions de son père. (Lui prenant la main.) Permettez -moi de vous accompagner. .
(Il la conduit h son ap parlement.)