SCENE II
VISCONTI seul, puis TIEPOLO.
VISCONTI. Que viendra-t-il m'annoncer?
La mort du connétable. . . ou peut-être aussi que j e suis encore trahi. . .Oh ; j e ne sais à qui méfier, maintenant; et cependant je veux lutter encore, je veux user jusqu'à ma dernière lueur d'espérance... Comme ils se glorifieraient tous , s'ils savaient combien je souffre s'ils savaient que je
tremble et que j'ai peur sitôt que je suis
seul {Appelant avec frayeur.) Holà !
quelqu'un . . . des gardes . {Le sénateur Tiepolo entre suivi des sénateurs.) Vous, sénateurs?
TIEPOLO. Nous, mon prince, nous, qui avons bravé les insultes de la populace
pour venir jusqu'ici vous supplier de faire cesser la guerre civile... vous le pouvez, duc, en rendant aux Milanais cet homme dont ils veulent la grâce.
VISCONTI. Et comment me vengerais-je de la mort du procurateur ?
TIEPOLO. Songez que jusqu'à présent la victoire est pour les rebelles.
VISCONTI. Dans quelques heures... elle sera pour nous.
TIEPOLO. Cette grâce , duc , il nous la faut.
VISCONTI. Il VOUS la faut. . . à vous tous; que j'ai faits, et qui pensez à défaire votre souverain... Voulez-vous savoir quel est mon espoir... {Apercevant Fabricio, qui revient. ) Quelle nouvelle, capitaine?
FABRICIO. Le connétable est mort.
LES SÉNATEURS. Mort î
VISCONTI, glorieux. A nous la victoire.. 7 sénateurs. . . et le trône nes'estpoint abaissé»
FABRICIO. Triste et fatale victoire ! duc, car à la vue du vieillard expirant, du libérateur de Milan... frappé d'une balle milanaise... tous mes soldats, désespérés furieux , ont brisé leurs armes... En vain j'ai voulu les rallier... dans leur exaltation, ils m'ont arraché mes armes... J*ai pu leur échapper par miracle , à la faveur de l'obscurité , je suis accouru jusqu'ici j'ai fermé derrière moi les portes du palais, dont je vous apporte les clefs... J'ai fait , jusqu'à la fin , fidèlement mon devoir... et maintenant que saint Pierre, patron de Milan , vienne à notre aide.
VISCONTI, tremblant de frayeur. Que le peu d'hommes qui nous reste gardent les entrées de cette salle.
FABRICIO. Ils ont tous déserté... Riccardo , lui-même , a pris la fuite. . .
VISCONTI , dans le délire. C'est impossible ! . . holà I . . quelques hommes encore pour défendre ma personne... {Montant la scène.) A jnoi !..
(La porte du fond s'ouvre; Gaspardo, pAlcet défait, paraît soutenu par Rapbacl. Visconti et tous les sénateurs épouvantes reculent à son approche. Le peuple crie au deliors.}
CiASPARDO. Où soutdonc, à cette heure, les bataillons qui gardaient hier le palais ducal?... Comment le condamné peut-il détacher ses fers et venir jusqu'au pied du tiônei".. C'est qu'aujourd'hui les juges et le condamné vont mourir... et quand la tombe s'ouvre, Dieu seul est fort... {Bruit du peuple. )Yous avez pris au peuple son connétable... vous le lui avez tué!... le peuple de Milan se venge... l'incendie se prépare... c'est ici la salle du supplice... le tribipial in 9, condamné à mort... et je
MAGASIN THEATRAL
viens prendre ma place parmi les condamnés à mort... [Il s'assied.) {Après un silence.) Mais non! sénateurs... si, soutenu par mon saint confesseur... je me suis traîné jusqu'ici, c'est qu'une autre pensée m'a conduit... je viens pour vous sauver tous!... {Tous les sénat eurs le fixent avec ctonnenient.) kWom donc, regardezmoi donc en face... oui, messeigneurs, je viens vous sauver... Tenez... {Désignant le trône.) regardez sur le trône, ce tableau d'or, sur lequel est écrite la proclamation du premier duc de la maison d es Visconti. .. [Vîsconti se lè^e et le regarde.) Le jour où vos pères ont éciit ce nom... le jour où ils l'ont jeté aux Milanais, qui se révoltaient , les Milanais sont rentrés dans Tordre... car on venait de leur donner un nouveau chef... un nouvel espoir. Eh bien !
sénateurs que l'exemple des pères
serve à leurs enfans... Allons , qu'un de vous s'avance courageusement sur le ialcon du palais; que celui-là parle et proclame au nom des autres. . hâtez vous... Eh quoi! vous avez peur?.. Eh bien! je me dévouerai... moi, que la torture a brisé... moi, qui, défaillant et mutilé, demande à mon sang encore une heure de vie... Viens, Raphaël... viens !.. soutiens-moi . . .
(Il dcciocbe le tableau, ouvre la grande draperie du
fond qui laisse voir le balcon et le sommet des
édifices de la ville.)
viSCOMl , effrayé. Sénateurs... arrêtez...
(Les se'nateuis lui imposent silence.)
GASPARDO. Avec l'aide de Dieu et la protection de saint Pierre, salut à tous, salut. Le sénat dépose aujourd'hui de son autorité souveraine Marie Visconti ; (a/jplaudissemens) puis il nomme duc et souverain de Milan, le commandant Francesco Sforce. {NouQeauœ applaudis se mens. ) Les sénateurs vont aller au-devant de vo- \re nouveau prince , lui offrir les clefs d'or du palais ducal. . . Avec l'aide de Dieu et la protection de saint Pierre, salut à tous , salut !
GASPARDO, revenant-, et jetant à terre le tableau. Maintenant , messeigneurs , prenez les clefs, marchez fièrement au peuple, qui se presse pour vous saluer au passage.. . allez !..
TIEPOLO , prenant les clefs. Comme doyen d'âge, sénateurs, je porterai les clefs. .. cet homme vient de parler aux Milanais au nom du sénat... et nous devons tenir la parole qu'il a donnée pour nous... suivez-moi...
(Il sort accompagne de tous les seuatçurs.)
VISCONTI , à part. Ils ont Oublié de prononcer ma mort ou mon exil.
GASPARDO , à Raphaël. Oh ! viens, frère, te joindre à moi, pour remercier Dieu!., viens, j'ai besoin de te sentir près de moi. .. car jesoulfre.. .Et Piétro où est-il donc?
RAPHAËL. Je l'ai vu se jeter au fort de la mêlée ; il combattait pour nous.
GASPARDO. Aurait-il succombé?..
RAPHAËL. Peut-être , en défendant le connétable...
GASPARDO. Oh ! mon Dieu... serionsnous déjà séparés.. .
PIÉTRO, dans la coulisse, Gaspardo ! Raphaël!
RAPHAËL. C'est sa voix.
(Piétio accourant, se jette dans les bras dô ses deux compagnons.) GASPARDO. Oh ! tu nous es rendu...
Frères, {désignant Visconti) le voici détrôné. Ils s'approchent tous trois de Visconti.) Visconti ! la torture n'a pu me faiie nommer mes deux complices... et les voilà devant toi , toi , qui n'as pas reconnu Raphaël le laboureur sous le froc du franciscain... et Piétro le lazzaronc sous l'habit du soldat...
VISCONTI , effrayé. Ce sont eux...
PlÉTRO.Ouiî noble orgueilleux ce sont les trois vassaux que tu as déshonorés , que tu as indignement exilés. Autrefois, le stylet de Piétro n'a pu se faire jour à travers ta cotte démailles.... mais d'un geste il peut aujourd'hui...
VISCONTI. Grâce...
RAPHAËL. Grâce , dis-tu ?. . nous te laisserons la vie, non pas pour toi , mais pour quelqu'un qui t'aime.
VISCONTI. Qui donc ?.. qui donc me reste encore ?
RAPHAËL , allant ouvrir une porte. Regarde... Venez, ma fille... et plaignez votre père...
VISCONTI, apercevant Blanche, Ma fille!
RLANCHE, courant à lui. Mon père !..
Oh !.. la foule !.. les soldats, en veulent à vos jours... Ils profèrent des cris de mort. Venez !..la chapelle ducale sera pour nous un lieu d'asile... et nous y serons sous la sauve -garde du commandant Francesco Sforce.
GASPARDO. Sous la sauve-garde du duc de Milan.
RAPHAËL. Allez , Visconti. . . les hommes vous ont puni; mais il vous reste un compte à régler avec Dieu...
BLANCHE. Venez , mon père...
(Blancbc et Visconti sortent. On entend en dehors les cris de : Vive Francesco Sforce !)
PIÉTRO. Entendez-vous ces cris. .? notre
enfant s'avance en maître sur la Piazza... Venez le voir, frère.
GASPARDO. Oh î ne me quittez pas.
RAPilAEL, le soutenant. Gaspardo !
GASPARDO, affaibli. Ma tâche est remplie... j'ai usé mes derniers instans pour le proclamer... mais déjà ma vue se trouble... et je souffre horriblement... oh ! la torture, la torture,7î (// tombe dans leurs bras. ) Frères , ils m'ont fait souffrir d'affreux tourmens De grâce, conduisez-moi près de cette image de la Vierge. (7/ se traîne, soutenu par Piétro et Raphaël, jusqu'au bas d'une peinture de la P^ierge, à droite, sur le devant.) C'est là que je veux mourir avec vous à mes côtés. (Cris dans l'intérieur du palais. Une foule accourt sur la scène, précédant les sénateurs et Francesco.) Le voici.... mon fils... oh! soutenez-moi., laissez-moi le voir.
FRANCESCO, entrant. Que l'on respecte le prince détrôné... c'est mon ordre; que l'on porte sur la Piazza les chevalets , les instrumens de torture, et qu'on y mette le feu. . .Le peuple milanais veut avoir aujourd'hui son feu de joie... Et maintenant, dites , nobles, peuple ou soldats , qui de vous était près de mon père quand il perdit la vie.^
PIÉTRO. Moi, mon prince.
FRANCESCO. Toi, Piétro.. Oh! dis-moi, quelles ont été ses dernières paroles , ses dernières pensées?
PIÉTRO. Elles sont toutes contenues dans ses tablettes qu'il m'a confiées pour vous.
FRANCESCO. Oh ! donne, donne. (// des-
cend rapidement la scène, et lit.) « Le vieux soldat, qui [ne veut pas paraître devant Dieu, coupable d'un mensonge , va t'apprendre un secret que la mort seule pouvait dévoiler. Ta mère, Francesco, était une pauvre femme, qui mourut assassinée dans une cabane de pêcheur, à Plaisance. Pour pouvoir la venger, ton père m'a confié son enfant, auquel j'ai menti par excès d'amour. J'aurais donné ma vie pour toi., garde ton souvenir à ton vieil ami.» Oh! je n'étais pas son fils... Encore quelques lignes. (// //'/.) « Ton père a survécu pour t'aimer en secret, sans te faire partager sa pauvreté. Il t'a sauvé du fer de Contarini et de la cruauté du tribunal... Sauve ton père, Francesco... sauve Gaspardo le gondolier. . . » Gaspardo I . . . lui , mon père
où est-il?
PIÉTRO. Le voici, duc.
FRANCESCO, tombant à genoux près de lui. Oh ! mon père... ils t'ont blessé.
GASPARDO. Ils m'ont tué, mon prince.
FRANCESCO. Ton enfant ! ton enfant !
GASPARDO , se redressant. Duc et souverain... de Milan.
FRANCESCO. Nous te sauverons.
GASPARDO , faisant un dernier effort.
Mon enfant... sois béni... Adieu... frères... veillez... veillez sur lui.
FRANCESCO. Mort!.. (^Piétro appuie sa tête sur V épaule de Raphaël quidéoore ses larmes. Désespéré.) Et que me reste-t-il donc, à moi !
RAPHAËL. Blanche est veuve , et le peuple vous aime.