‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 35 sur 69 · I. — LA « CONGREGA DEI PELLEGRINI » ET LA PUBLICATION · texte numérisé non relu

I. — LA « CONGREGA DEI PELLEGRINI » ET LA PUBLICATION

pu « Monpo MORALE »

Le Mondo Morale, que Gasparo Gozzi écrivit tout en rédigeant sa Gazzetta Veneta, peut être considéré comme une sorte de complément littéraire à son périodique d’essai. À vrai dire, c'était surtout un roman allégorique publié en cahiers séparés.

La première annonce s’en trouve dans la Gazzetta Veneta du 12 avril 1760. Un correspondant supposé et qui signe : « Il Segretario della Congrega dei Pellegrini: > écrit au gazetier. Après lui avoir rappelé quelques vers de Dante (1), il ajoute : « Je crois que vous n’ignorez pas que les hommes font tout par esprit d'imitation. Les chapeaux apparaissent tantôt immenses, tantôt minuscules, mais tous semblables; les vêtements sont coupés, aujourd’hui d’une certaine façon et demain d’une autre. cela n’est-il pas un signe manifeste de la grande envie qu’ont les hommes de faire ce qu’ils voient les autres faire. Vos gazettes ont produit cet effet. Je sais que quelques personnes songent à en publier de nouvelles qu’elles.

(1) «Come le pecorelle escon del chiuso Ad una, a due, a tre, e l’altre stanno Timidette atterando l’occhio e il muso, E ciô che fa la prima, e l’altre fanno. »

(Purgatorio, Canto III.)

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intituleront : il Grossetto (2), la Moneta Corrente, la Zecca. Parmi ces personnes, il y a une assemblée de six hommes et de six femmes qui ont déjà préparé une quantité appréciable de choses écrites et qui commenceront à les faire connaître vers la fin du mois courant. »

Voilà donc cette «Congrega dei Pellegrini ». Que savons-nous d’elle ? « Six hommes et six femmes, las de baiïller pour ne savoir que faire et ennuyés de se taire pendant une heure entière (comme s’ils n’avaient pas de langue) et parfois étourdis d’avoir trop parlé, tout à coup, tous ensemble, ont décidé comme passetemps d’écrire quelques feuillets moraux » (3).

Pourquoi ces « pellerins > sont-ils ainsi nommés ? Parce que ce sont des « personnes, qui ont vu de nombreux pays, noté des usages variés et examiné des mœurs diverses et ne sont pas passées, ici et là, les yeux fermés et la bouche ouverte comme le font certains dans les esprits de qui ne s’imprime jamais rien de ce qu’ils voient au dehors ». Suit ici la liste des membres de l’assemblée : Camilla Romanzieri, Agata Stranapensati, Barbara Pescafondo, Giulia Cesoia, Cecilia Picchiapetto, Antonia Linguattola, Domenico Bilancini, Melchiorre Farfalla, Roberto Rigatieri, Alfonso Tanaglia, Cristoforo Laodicevo, Girolamo Frulloni.

(2) T1 « Grossetto » ou « Grosso », nom d’une petite monnaie vénitienne d’une valeur de 4 sols (la 4° partie d’une lire veneta).

(3) Gazzetta Veneta, p. 93.

Nous pouvons lire un règlement des promenades, des visites des hommes aux femmes et des femmes aux hommes. Dans le numéro suivant de la Gazzetta Veneta, daté du 16 avril, le même « Segretario > remercie le rédacteur d’avoir publié sa lettre et d’avoir donné quelques précisions supplémentaires sur son assemblée. « Elle est, dit-il, composée de certains esprits adonnés aux lettres, les femmes elles-mêmes qui y entrent, éprouvent un plaisir merveilleux à lire; mais elles ne lisent pas seulement pour mieux dormir; elles font quelques méditations inspirées par les livres. et ce qui me plaît le plus c’est qu’elles ne font jamais de citations latines ou grecques comme tant de personnes qui travaillent plus avec leur mémoire qu'avec leur intelligence » (4). Dans la Gazzetta Veneta du 30 avril, Paolo Colombani s’adressant à Pietro Marcuzzi (5) lui explique ce qu’est le Mondo Morale. « Parmi la « Congrega dei Pellegrini », quelqu’un écrit un morceau de morale, un autre fait une observation au sujet des mœurs; une autre encore compose et lit un conte allégorique, intitulé le Mondo Morale. Celui-ci, interrogé par ses compagnons sur le but qu’il poursuivait en écrivant cette fable répondit ainsi : Deux malheurs frappent les enfants dont l'intelligence commence à s’éveiller : l’un est, que les nourrices, les servantes et parfois même les aïeu-

(4) Gazzetta Veneta, p. 99-100.

(5) On se rappelle que Pietro Marcuzzi était l’imprimeur de la Gazzetta Veneta.

les [depuis que les mères ne s’en occupent plus (6)] leur emplissent les oreilles et l'imagination de contes tellement étranges que je ne sais comment ils ne deviennent pas fous. Tarasques, sorcières, oranges qui renferment des jeunes filles ensuite changées en colombes et:qui endorment les cuisiniers (7), coqs voyageurs, génisses fileuses, grenouilles qui vont en carrosses. sont la première nourriture de ces cerveaux naissants… Il m'est donc venu à l'esprit. d’essayer de secourir cet âge tendre au moyen d’un genre de fable qui, sous le voile de quelques inventions allégoriques, renferme certaines vérités premières.. Le Mondo Morale m'a donc été remis, ajoute Poalo Colombani et, dans peu de jours je le publierai. En attendant, donnez-en la nouvelle au public » (8). « Lundi, je ferai paraître le premier numéro, dit plus loin Paolo Colombani, et il comprendra une feuille et demie à cause des préfaces. Les lundis suivants, je publierai une seule feuille et cela aussi longtemps que je verrai l’ouvrage apprécié du public ou que les auteurs me fourniront de la copie. Ce sont des « Pellegrini >» (aussi qui sait si la fantaisie ne leur viendra pas d’errer de nouveau par le monde comme ils l'ont fait plusieurs fois) et

(6) (Cf. le Sermone de Gozzi, intitulé: « La corruzione dei costumi presenti ».

(7) C’est là une allusion à la fable de Carlo Gozzi, «la Fiaba delle tre Melarance» dont Gasparo devait pourtant faire l’éloge. Cf. Gazzetta Veneta (p. 466-469).

(8) Ibid. (p. 118-119, 30 Aprile 1760.)

ils entendent conserver leur liberté. Voilà pourquoi je ne veux pas contracter d'engagement envers des abonnés. De cette sorte, si mes feuilles ne plaisent pas au public, je ne serai pas tenu de les publier pour satisfaire à mes obligations envers un petit nombre de personnes » (9).

Nous savons donc avec certitude que le premier numéro du Mondo Morale vit le jour le 5 mai 1760 chez Paolo Colombani. Le périodique fut d’abord hebdomadaire, puisque le deuxième numéro porte la date du 12, et que le troisième est annoncé pour le 19, par la Gazzetta Veneta de l’avant-veille. L'éditeur déclare que la «Pellegrina I>, qui écrit la plus grande partie du roman, n’a pu en composer qu’un seul chapitre à cause de son mauvais état de santé. « Elle est sèche et maigre comme une lanterne jaunûâtre, avec des yeux livides et ne peut se tenir sur ses jambes.… Ce qui m’ennuie c’est que votre gazetier est amoureux fou d’elle et je crains que cela n’influe aussi sur votre gazette. Sachez qu’il ne se détache jamais de sa personne, il l’imite et quand elle se plaint, il se plaint également. Priez le ciel pour sa santé à elle si vous voulez qu’il guérisse lui aussi » (10). Il faut croire que la condition physique de la « Pellegrina » ne s’était guère améliorée, puisque nous lisons ceci, environ un mois après : « À dire vrai, elle a un esto-

(9) Gazzetta Veneta, n° XXVI (p. 120, 3 Maggio 1760).

(10) C’est dire clairement que la « Pellegrina » et Gozzi ne font qu’un, Jbid., n° XXX (p. 138, 17 Maggio).

mac de papier mâché » (11). C'était une excuse facile destinée à justifier un retard dans la publication et à faire patienter les lecteurs.

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