‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 36 sur 69 · II. —— LE ROMAN ALLÉGORIQUE, FOND · texte numérisé non relu

II. —— LE ROMAN ALLÉGORIQUE, FOND

pu « MonNpo MORALE »

Les premiers fascicules et le premier tome du Mondo Morale sont en grande partie consacrés à la publication d’un roman moral qui donne son titre. au périodique et qui en sera jusqu’au bout l’essentiel, même lorsque Gozzi aura été amené à lui adjoindre d’autres compositions littéraires.

« En partie pour mon amusement, et en partie pour lire quelque chose de temps en temps, dans une réunion d’amis qui m’en priaient, je me suis mise à écrire cette fable et je la lis au fur et à mesure qu’elle sort de mon cerveau et de ma plume... J’ai revêtu de corps humains tous les vices, toutes les vertus et une centaine de choses inanimées. J’en ai fait des hommes et des femmes à qui j’ai donné certains noms tirés du grec » (12).

C’est ainsi que s'exprime la « Pellegrina I » pour annoncer la naissance du conte allégorique (13). Nous

(11) Ibid,, n° XL (p. 179, 21 Giugno).

(12) Opere, T.'1V, p. 9 (Proemio della Pellegrina).

(13) On peut se demander si Gozzi n’a jpas été inspiré pour son allégorie par le fameux roman allégorique anglais paru au XVIF $ le Voyage du Pèlerin de ce monde à celui qui doit venir, de Bunyan,

ne pouvons nous dérober à la tâche fort ingrate, et qui n’a jamais été tentée, de résumer depuis le début jusqu’à la fin cette allégorie, puisqu'elle forme l’ossature de tout le roman.

Dans les premiers temps de l’humanité, « Accacia » (l'innocence) régnait à « Cardia » (le cœur), noble cité de la région d « Andropo » (l’homme). Ses ennemies, les « Patossie » (les passions) voulurent la chasser et prendre le pouvoir à sa place. Ce fut « Dolossia » (la fraude) qui tenta l’entreprise. Elle se rendit à la montagne « Cefalos » (la tête) pour y chercher une alliée. Là se trouvait une grotte habitée par une fée invisible « Psiche » (l’âme) (14). Dans cette grotte, l’on pouvait voir, agitée par un tourbillon perpétuel, une volière de cristal composée d’une sorte de chambre (la mémoire, qui est comme le « réservoir » des idées), divisée en une quantité de petites cellules. Dans un coin était un oiseau. Ici, une parenthèse s’impose. Qu’a donc voulu dire Gozzi ? Il s’est certainement souvenu du Thèetète de Platon où est décrite une cage semblable, mais immobÿe (15). Pour l’auteur du

(14) Gozzi nous fait connaître en ces termes ses principales sources: « S’egli ti nascesse mai, o lettore, la curiosità di saperne più avanti diversi sono gli storici che ne hanno scritto, ma sopra tutti un celebrato inglese.» (Locke, « Essai sur l’entendement humain ») che ne fece un grande et solenne volume. »

A propos des facultés de l’âme, il renvoie aussi le lecteur à Aris-

tote, ayant sans doute en vue le «De Anima». Mondo Morale, ch. II Kp. 19-20).

(15) «Faisons à présent dans chaque âme une espèce de colombier de toutes sortes d’aiseaux. » Platon, Œuvres complètes, traduites par Victor Cousin. (Paris, 1824, T. II, p. 199.)

de

Mondo Morale, le mouvement seul peut combattre l’inertie de l'esprit, Il doit tenir les idées constamment en éveil. C’est ce qu’il explique plus loin, quand il continue la description de la grotte. Celle-ci, dit-il, communiquait avec le dehors par cinq orifices (les cinq sens). Elle contenait un immense clavecin dont les sons invitaient les idées à sortir de leurs petites cellules et à ne pas s’abandonner à la paresse. Trois femmes frappaient les touches d’une manière plus ou moins habile : Tichia (le hasard), vieille et aveugle, Eucheria (l’opportunité) et enfin Melizia (la méditation), la meilleure de ces clavecinistes.

Dolossia donc, toujours en quête d’un allié, se mit à la recherche d’Idonio (le plaisir). S’étant transformée en une aimable jouvencelle (parce que c’est l’aspect le plus propre à émouvoir le plaisir), elle chanta une douce chanson pour inviter Idonio à venir auprès d’elle (16). Celui-ci descendit des airs, sous l’apparence d’un jeune homme, à peine âgé de quinze ans, aux traits dessinés comme au pinceau, au teint d’une fraîcheur éblouissante, aux yeux clairs et lumineux (7). Idonio, accompagné de Dolossia, se dirigea vers la grotte où était séquestrée la Curiosité. D’un simple geste, il fendit le rocher et fit sortir la jeune fille à qui il fit boire un breuvage enchanté (la volupté).

(16) « D’un verde ulivo all’ombra graziosa Sto qui sedendo solitaria in pace.» Ibid. (p. 29). (17) «Se non che di là a poco apparirono a mano a mano qua € colà alcune nuvolette non molto alte, qual dorata, qual di colore di rosa damaschina.» Ibid, (p. 29-30).

Celle-ci, dès la première gorgée avalée, tomba évanouie dans les bras d’Idonio » (car le plaisir possède une force dangereuse et puissante). Ici, l’auteur revenant aux « Patossie », décrit avec d’abondants détails le lieu qu’elles habitent : un bel étang d’où les hommes qui s’y étaient jetés avaient bien de la peine à sortir. Deux vents y soufflaient en tempête, « Orgistico » (lirascibilité) et « Epizimia » (la concupiscence). Les « Patossie » pêchaient dans l'étang ; « Filargiria » (l’avarice) prit deux poissons. « Crisso » (l'or) et « Argirio » (l’argent) et les garda jalousement. « Agenoria » (l’orgueil) en attrapa d’autres : « Proschimissia » (les salutations) et « Colocie » (l’adulation), simples vessies remplies, l’une de vent et l’autre d’une humeur nommée « Clevasmoria » (la dérision). Cette dernière avait le don d’endormir celui qui ia mangeait et de faire rire celui qui la cuisait ou la regardait manger par d’autres (18).

Les « Patossie » s’agitaient furieusement, elles semblaient craindre que « Dolossia », distraite par l’aimable « Idonio », n’oubliât sa mission.

C’est alors qu’on vit sortir des eaux devenues tout . à coup bouillonnantes, un homme à la chevelure et à la bouche rouges et hirsutes, qui branlaït la tête, en roulant des yeux effarés (19). Ce personnage qui est

(18) «Lungo sarebhe a dire i nomi dei pesci, che formano una pescheria cosi strana; ma ne parlano Teofrasto e uno storico francese, che dopo di lui, amplié questa storia e con maggior diligenza la scrisse. » Ibid. (p. 52).

(19) Ibid. (p. 57).

l’« Enthousiasme », conseilla aux « Patossie » de ne pas confier l’entreprise à la seule « Dolossia », mais de la tenter, elles toutes ensemble. Aussitôt, « Filargiria » se transforma en chouette, « Filodonia » (la luxure) prit un plumage bariolé du plus charmant effet, « Orgia » (la colère) devint un oiseau de proie, « Gastrimargia » (la gloutonnerie) un vautour et « Ftonia » (l’envie), vpulant faire mieux encore, prit un morceau à chacune de ses compagnes et fut bientôt changée en une bête extravagante.. L'air s’assombrit à l’approche de ces ennemies de la paix et de la tranquilité et le nuage qu’elles formaient voila un moment le soleil (20). Elles s’abattirent sur une île, afin de se reposer et y trouvèrent les « Pegmi » (les jeux) et les « Prossochie » (les attentions) qui nourrissaient l'Amour de fruits et de fleurs. Cependant, la Curiosité ayant repris ses sens, montra à « Idonio » le chemin qu’elle avait découvert et qui menait à la grotte de la fée invisible.

Pour charmer « Psiche », « Dolossia >» chanta, délicatement accompagnée par « Idonio » (21). La fée touchée par cette humble prière laissa entrer chez

(20) « Perdeva il sole una parte della sua risplendentissima luce, e finalmente, ogni cosa annunziava angoscie e malinconia.» Ibid. (p. 63).

(21) Se tua somma virtù cose più basse

Mirar si degna, a noi, Psiche, ti mostra:

Non far che vota tanta speme passe Per cio venimmo alla tua nobil chiostra Mostrati a noi, ragionaci ed ascolta. »

Ibid. (p. 87).

elle la Curiosité. Mais « Accacia », s’étant unie aux « Zinamie » (les vertus), elles décidèrent ensemble de secourir les hommes en péril. Ainsi finit la première partie. Les deux autres sont infiniment plus courtes. C’est d’abord l’explosion de joie « d’Agenoria » (lorgueil) et de ses amis qui avaient réussi à chasser « Accacia ». « Agenoria », déplorant la stupidité des anciens sujets de sa rivale, voulut pour les rendre plus intelligents leur faire boire le suc d’un fruit que produisait un arbre de « Cardia », nommé « Ofelia » (l’'égoïsme). Il avait des racines si profondément enfoncées, qu'aucune force humaine n’eût pu l’arracher de terre. « Idonio » adressa à l’arbre une prière (22). Aussitôt, « Ofelia >» secoua ses branches, faisant tomber autour de lui une quantité de fruits succulents qui, pressés, fournirent un breuvage fort appré-

cié des « Andropi ».

Amour et « Idonio >» entrèrent dans un petit bois où ils aperçurent une femme triste et solitaire. Ils lui apprirent comment il fallait se conduire pour attirer l’attention des hommes et ils lui donnèrent de nombreux conseils sur la manière de se vêtir; puis, ils la recouvrirent des pieds à la tête de fleurs merveilleuses. Ce fut la première parure de la femme. Ravie, elle se mirait, sans se reconnaître, dans l’eau claire d’une fontaine. Toute une foule accourut pour l’admirer ou pour l’envier, maïs elle leur sembla en-

(22) Ibid. (p. 177.)

RE

core plus belle qu’« Idonio » ne l’avait dépeinte. À cet instant, apparut un horrible monstre, comme on n’en avait encore jamais vu dans la région. Semblable à un énorme escargot, il sortait et rentrait alternativement ses cornes qui portaient des yeux sur leurs extrémités. C’était « Ipopsia » (le soupçon ou la jalousie). Les femmes, dévorées par l’envie, cherchèrent à imiter, en la variant, l’invention d’« Idonio ». Bientôt il se forma dans les nuages un temple : c'était celui d’une nouvelle déesse, « la Mode ». D’abord jeune, elle vieillit, puis rajeunit aussi vite. Les femmes l’adorèrent et jurèrent de lui rester toujours fidèles et de lui consacrer l’argent qu’elles et leurs familles posséderaient. C’est donc, avec l’« Amour » et le « Plaisir », la « Légèreté » et la « Mode » qui, ayant envahi la porte de « Psiché », achevèrent de ruiner la belle innocence première de l’homme... Laàdessus, le roman se termine sans que l’on sache trop pourquoi et le lecteur ferme le livre, étonné et non moins ravi de la brusquerie du dénouement.

On voit tout ce qu’une pareille fiction a d’incohérent. Elle ne pouvait même pas intéresser les enfants pour qui Gasparo avait eu le désir d'écrire son « Mondo Morale ». N’avait-il pas prétendu, en inventant cette allégorie, fournir un aliment sérieux aux jeunes intelligences ? C'était pour le moins une idée étrange et qui étonne d’autant plus, quand on sait avec quel esprit clairvoyant et pratique, aux tendances les plus modernes, Gozzi devait effectuer la ré-

forme de l’enseignement dans les écoles vénitiennes. En composant cette histoire véritablement grotesque, savait-il au fond exactement ce qu’il voulait faire ? Il est permis d’en douter. Son thème semble avoir été : « l’Innocence remplacée par les Passions dans le cœur humain ». Que de détours, pour en arriver là, par des chemins presque inextricables. Quand on se croit proche du but, une nouvelle surprise attend le lecteur : ce ne sont pas les Passions qui envahissent le cœur de l’homme mais, la « Légèreté >, la « Mode » etle « Plaisir », que l’on ne saurait vraiment assimiler aux passions coupables. -

Il y a bien d’autres bizarreries tout au long du récit. Pourquoi les Passions habitent-elles un lac ? Pourquoi avoir décrit l’« Enthousiasme >» sous cet aspect terrifiant qui évoque plutôt quelque supplicié dantesque, échappé du « Styx » ? Pourquoi l’auteur lui a-t-il attribué ce rôle de conseiller perfide des Passions ? Autant de questions qui restent sans réponse.

Que de maladresse aussi dans l'invention. Les « Pèlerins > qui composent cette « Assemblée» sont au nombre de douze. Chacun d’eux porte un nom particulier que seule la Gazzetta Veneta nous révèle. Sans doute, Gozzi avait-il l’intention de leur faire tenir des propos en rapport avec leurs noms. Dans le Mondo Morale, les personnages sont de purs fantômes, sauf deux ou trois, toujours les mêmes, qui prennent la parole et qui ne sont désignés que par un numéro d'ordre : « Pellegrina I, Pellegrina IL. ».

Tout cela manque totalement de vie. Quant aux vertus et aux vices personnifiés, ce sont des marionnettes dont on agite les ficelles. Nous ne pouvons même pas nous intéresser aux premières, trop ennuyeuses, et dont la perfection est presque décourageante. Bref, à part quelques courts passages où réapparaît fugitivement l'esprit de Gozzi, fait de bonhomie aimable et malicieuse, ce roman prétentieux, dépourvu de tout naturel et de spontanéité d'inspiration, ne peut en aucune façon susciter l’intérêt du lecteur et encore moins son émotion.

Tout au plus pourrait-on louer l’heureux choix de détails, qui rendent fort attrayants certains tableaux. L'épisode de l’arrivée par les airs d’« Idonio » est charmant et empreint de la plus délicate poésie (23). La description de la jeune fille vêtue par l« Amour » est infiniment gracieuse: sa robe tissée de fleurs les plus délicates, moule son corps; des guirtandes de roses et d’odorant jasmin entourent ses bras; ses longs cheveux se répandent sur ses épaules (24). Ne dirait-on pas une de ces exquises compositions dont Botticelli avait le secret ?

Combien vivante cette peinture de la Fraude « On la voit son bâton à la main, feignant d’être faible et à bout de souffle, qui se traîne plutôt qu’elle ne marche; sa voix est larmoyante comme celle d’un

(23) Ibid. (p.-29-30.) (24) Ibid. (p. 204)

mendiant qui implore la charité et, pendant ce temps, elle rit de vivre sans soucis et sans peine aux dépens des autres... (25).

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