II. —— SON CONTENU
La plupart des sujets du « Sognatore » : l’utilité de l’histoire, l'amour de la patrie, l’art d’écrire (pour n’en citer que quelques-uns) ne sont-ils pas familiers à Gozzi ? Les formes de littératures adoptées par le rédacteur inconnu : fables, dialogues moraux,
allégories, ne sont-elles pas précisément celles auxquelles Gasparo nous avait habitués ?
Aucun fil ne semble relier entre eux les différents morceaux du périodique ou, si ce fil a existé, il n’apparaît plus dans les « Per Nozze » que nous devons à Pérudit bibliothécaire de la Marciana. Prenons donc un peu au hasard quelques-uns de ces morceaux et cherchons-y la pensée de leur auteur. La littérature contemporaine est quelquefois bien sévèrement jugée dans ce mystérieux journal. Selon son rédacteur, le but des écrivains devrait être de faire connaître à l’homme ses devoirs envers Dieu, sa patrie, sa famille et la société; il n’en est malheureusement pas ainsi, constate-t-il, et l’on ne peut que le déplorer. Le Sognatore voudrait que tous ses compatriotes eussent un jugement droit et sain, qu’ils fussent probes, sincères et rebelles à certaines idées modernes, si dangereuses pour le bien et la sécurité de la noble république vénitienne. Il dit ce qu’il pense, franchement, et ne craint pas de s’attirer des ennemis. Au contraire, il s'amuse de voir combien les lecteurs réagissent différemment: les uns le traitent d’inutile bavard, les autres le conjurent de continuer l’œuvre qu’il a entreprise pour le bien public. Ses anciens amis refusent de lui rendre son salut dans la rue; des hommes qu’il ne connaissait pas jusqu'alors souhaitent de devenir ses plus intimes amis. Certains se plaignent de ses médisances et se gardent bien de parler en sa présence, ayant la crainte perpétuelle d'inspirer sa plume; d’autres, au contraire,
Toareer
le supplient de les faire figurer sur sa gazette, avec au grand complet leurs noms, prénoms, lieux et date de naissance. Quelques-uns lui recommandent de s’abstenir de traiter des sujets trop ardus; quelques autres (plus rares) lui réclament un traité de théologie, de métaphysique ou de politique. Et le journaliste, en voulant contenter ceux-ci, mécontente inévitablement ceux-là.
Dans la Storia del Reame degli Orsi, allégorie de valeur assez médiocre, il se livre à d’amusantes réflexions sur l’utilité de l’histoire. « Il n’y a pas de chose plus utile que l’histoire vraie », mais il poursuit ironiquement: « généralement celui qui l'écrit naît cinquante ou soixante ans après que se sont passés les faits qu’il veut raconter. C’est une chose très facile que de dépouiller des archives qui n’existent plus, et de savoir tout ce qui concerne les morts avec précision et netteté, alors qu’il serait impossible de connaître tout ce qui concerne les vivants. »
« …J’ai découvert que les historiens, mes collègues... ont employé pour cette merveilleuse histoire, le subterfuge habile de taire toutes les vérités qui pourraient présenter pour eux quelque danger (5). »
Ailleurs encore le « Sognatore » traite ce même sujet qui semble lui tenir particulièrement à cœur:
(5) «Storia del Reame degli Orsi ». (Per le Nozze Trois-Papadopoli. Venezia, Alvisopoli, 1830.)
Rapprochons ce passage de celui du Mondo Morale (tome IV, p. 76-78) et de la Préface à la traduction de la Vera Storia de
Lucien (Osservatore, p. 532-533.) Comme on le voit, Gozzi a toujours manifesté très peu de confiance en la véracité de lhistoire.
« J’ai lu beaucoup de livres d'histoire; j’ai entendu bien des gens en discourir. Quelques-uns la tiennent pour une étude aride, ennuyeuse et sans aucune uti- Hté… Quelques autres la nomment la maîtresse, la mesure, la conseillère, le miroir de la vie humaine, et je partage, moi aussi, cet avis. Tout homme d'état devrait être un parfait historien, et celui qui aime sa patrie et qui tient à la conserver et à se conserver, doit savoir comment ses ancêtres se sont comportés dans ce monde; par quels moyens ils ont acquis leurs possessions et les ont étendues, accrû leur commerce et lui ont redonné une nouvelle vigueur, compris la nature de leur climat et de leur sol, connu la force de leurs ennemis, conservé leurs amis (6). »
De l'utilité de l’histoire, le journaliste passe, de
façon assez brusque, à l’utilité des gazettes: « Celui qui, au lieu de se moquer des périodiques des diverses nations européennes, aurait leur histoire bien présente à la mémoire, verrait de quelle utilité ils ont été, sont et seront toujours. Qui sait si l'Angleterre n’est
pas redevable à Swift et à Steele de cette faculté de
raisonnement qui est propre à cette île philosophique? Grâce à un simple feuillet, on peut découvrir l’habileté des autres nations dans n’importe quel domaine, connaître la réputation acquise par les hommes les plus favorisés du sort, et s’humilier de sa propre indolence (7). »
(6) Utili Avvertimenti di Vita Civile, p. 14-15. (7) Utili Avvertimenti, p. 14-15.
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