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Nous trouvons, traités dans le Sognatore, bien d’autres sujets dont voici une énumération incomplète: « L’éducation », « Ce qu’est la véritable astrologie », « la conversation », « Contre les Antiquaires », « Zénon le philosophe », « Un déjeuner d'hommes d'esprit », « Le tuteur et la pupille », « Les Ganymèdes modernes », « La nouvelle fabrique d’horloges », « Conseils aux aimables jouvencelles », « Des études que l’homme peut faire seul », « Le véritable héroïsme de Togno », « Supplique à Jupiter », « Dialogue entre deux amoureux », « Prière d’un philosophe indien », « L’art de vivre au milieu d’une ennuyeuse compagnie »…
La petite pièce satirique intitulée « la Mort de Cantegril, poète célèbre » est pleine d’un délicat humour. En voici la traduction: « Le nom du célèbre poète Cantegril était écrit sur toutes les boutiques de la ville, et celui d'Hésiode seulement sur la porte d’une hôtellerie. Un certain observateur anglais passe, lit et demande aux uns et aux autres pour quelle raison Milord Cantegril a mérité un témoignage aussi universel d’estime, alors que le pauvre Hésiode n’a pour lui que la simple protection d’un hôtelier?
— « Monsieur l’Anglais, la chose est claire, si elle ne l’est pas pour l’Angleterre, c’est parce que vous autres la comprenez autrement que nous, c’est-à-dire mal. Sachez que Cantegril composa des sonnets en l’honneur des chiens, des chats et des perroquets de nombreuses femmes de lettres, qu’il griffonna des
romans qu’il dédia à des philosophes, et des comédies où le vice élait toujours vainqueur de la vertu. Il mérita les applaudissements du public. Hésiode, seul, fut son plus cruel ennemi, car il osa mépriser sa personne et ses œuvres, rire de ses sonnets, de ses romans et de ses comédies, Hésiode qui ne composa rien en dehors d’un poème, après avoir passé cinquante ans à étudier Homère, l’Arioste, le Tasse, Virgile et tous les meilleurs poètes épiques de chaque nation, à apprendre le grec, le latin, l’anglais, à écrire avec le style le plus harmonieux et le plus parfait qui puisse exister. Hésiode, était, en outre, très versé dans la philosophie et il croyait fermement que « Poète » signifiait: un homme qui sait tout et parle de toutes choses en maître. Il ne fut ni estimé, ni connu, il mourut pauvre; personne d’autre que l’hôtelier ne sut jamais qu’il était au monde, car ce brave homme avait coutume de lui faire la charité de quelques morceaux de pain et de viande. »
L’Anglais répond: « Cantegril d’ici une semaine sortira de la mémoire des hommes; quant à Hésiode, il sera le prétexte à des dissertations qu’écriront les érudits sur sa patrie et sur la couleur de ses yeux. »
« Bien, bien, Monsieur l’Anglais, mais en attendant, Hésiode est mort de faim (8). »
Le Sognatore donne en maints endroits, des indications sur l’art d’écrire. Il juge avec beaucoup de clair-
voyance les écrivains italiens de son temps. « Aujourd'hui, dit-il, ce sont des périodes excessivement brèves, la grâce totalement dénuée de profondeur, quelque terme barbare, échappé comme au hasard de la plume, qui font porter un auteur aux nues. N’avons-nous donc plus ni cerveau, ni âme, ni raison ? Le mal provient de ce que les lecteurs lisent, plus pour suivre un caprice de la mode que par amour de l’érudition pure. Il faut que les esprits sortent enfin de leur torpeur et l’Italie saura dire son mot tout aussi bien que n'importe quelle autre nation (9). »
Le Sognatore ne met aucunement en doute la valeur intellectuelle de ses compatriotes. Si, dans son estime il place les Italiens au-dessus de tous les autres peuples, c’est parce qu’il voit une preuve de leur supériorité dans l’abondance des grands hommes que sa patrie a produits, aussi bien dans le domaine des sciences, que dans celui des lettres et des arts. À quoi faut-il attribuer cela, sinon à une heureuse influence du climat de l'Italie, qui prédispose plus que n’importe quel autre aux choses de l'esprit? Et puis, les Italiens n’ont-ils pas reçu en héritage, un inestimable trésor classique ?.…
Malheureusement il est de bon ton d’admirer aveuglément ce qui vient de l'étranger, que ce soit un écrivain, une étoffe, ou une tabatière.. Qui donc aurait
(9) Ibid. « L'Arte vera dello scrivere », p. 22-24.
l'audace de proposer comme modèle un de nos bons auteurs modernes ? (10).
L’admiration du journaliste pour sa chère Venise est débordante d’enthousiasme: « Sachez, dit-il, qu’il y a des chefs-d’œuvres de peinture et d’architecture dans tous les coins de notre ville, car c’est ici qu’ont fleuri les Palladio et les Titien. C’est à Venise que les nations mandèrent leurs ambassadeurs afin qu’ils étudiassent ses statuts qui étaient un modèle de sagesse, de justice et de raison (11).
Le Sognatore, en bon critique qu’il est, va jusqu’à critiquer. un critique, sous forme de conseils amicaux. En voici quelques-uns: « Monsieur le Critique, vous ferez œuvre vaine, ou bien vous vous attirerez beaucoup d’ennemis. Quelle est la raison qui vous pousse à importuner les oreilles humaines? Le plaisir de médire? C’est le propre d’une âme méchante et envieuse. Le plaisir de paraître spirituel. Si vous cherchez à rendre certains jeunes gens plus sages, et nos femmes, un peu moins folles qu’elles ne le sont, sachez que c’est impossible. N’avez-vous pas vu mille fois que si, dans un salon, il est question de tel homme ou de telle femme et que l’on en décrive les défauts, l’on en vient à faire la satire de dix personnes présentes. Et cependant, chacun de ces dix assistants désapprouve cet homme ou cette femme, sans jamais
(10) «Lettera a un amico intorno al sapere degli italiani.» (Ibid., p. 65-71.)
(11) Avviso ai forestieri che visitano Venezia. (1bid., p. 55-56.)
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se reconnaître dans l’un ou dans l’autre. Fait-on la caricature d’une bavarde qui parle sans $avoir ce qu’elle dit? Voici dix bavardes qui la blâment. D’une personne méchante? En voici dix autres. D’une débauchée? Dix débauchées...
« Croyez, Monsieur le Critique, que vous rêvez et que vous perdez votre temps (12). >
Le Sognatore voudrait pouvoir prendre la défense des femmes (13); cependant, il se moque doucement de leurs travers: elles ne savent parler que de « guardinfanti », de « tupé », de perruques, de mouches, de parfums, de jeux et de villégiature. Leurs sigisbées applaudissent stupidement à tout ce qu’elles disent (14).
Avant de terminer cette brève analyse du mystérieux journal, traduisons encore ce portrait si joliment tracé: |
« Il me semble impossible qu’un homme qui n’a jamais porté ni manteau de soie doublé de damas rouge, ni boucles de béryl, ni cheveux frisés, pommadés et poudrés, puisse être ce galant homme qu’il est, aimé, désiré, recherché dans les meilleures socités, cher à ses amis et même aux femmes. Il est donc vrai que l’habit ne fait pas le moine et qu’il y a des choses qui plaisent plus que la manière de s’attifer et le
(12) Lettera di buon consiglio a un critico. (Ibid., p. 39-40.)
(13) «Mi duole che tutti se la prendano colle amabilissime donne: ed io oserei difenderle se mi credessi capace di tanto.» (Dialoge fra due inamorati.) (Ibid., p. 54.)
(14) « L'arte di vivere nelle noiose compagnie.» (Ibid,, p. 45.)
« cicisbeismo. » Mais le merveilleux est qu’il a pres-
-que quatre-vingts ans et que sa vivacité d’esprit est comparable à celle des plus joyeux jeunes gens. Que diable a-t-il donc? Je vous le dirai: une tranquillité de cœur qui provient d’une parfaite droiture de jugement Il regarde tout avec indifférence... Il dit toujours la vérité et possède l’art de n’offenser personne. Il sait faire rire parce qu’il sait rire, et cela le fait aimer de tous... Les années donnent plus d'expérience et d’amabilité à ceux qui ont toujours su vivre. Un homme du siècle dernier arrivé jusqu’à nous avec toutes ses qualités vaut mieux qu’un jeune homme de notre temps qui parviendra au siècle futur pour donner à nos petits-fils, avec le spectacle de tant d’absurdités et de sottises, celui d’une poupée à la dernière mode, toute parfumée de fleur d'oranger, modèle accompli dans l’art de servir les dames. » (15).