‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 1 sur 41 · FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, boulevard saint-germain, 108

Tous droits réservés.

Les revendications des classes populaires s’affirment avec une force toujours croissante. La question sociale passe maintenant au premier plan. Tous s’en occupent, depuis le pape et l’empereur d’Allemagne jusqu’au dernier des ouvriers. Les journaux de toute nuance en parlent chaque matin. D’innombrables publications lui sont consacrées. En novembre 1893, un groupe de particuliers a inauguré à Paris l’enseicnement du socialisme. On l’a meme introduit dans les programmes des facultés de l’Etat*.

L’importance prise par les classes populaires est due aux progrès de la civilisation. En Allemagne, en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, plus de quatre-vingt-dix hommes sur cent savent déjà lire et écrire. Les presses rotatives impriment jusqu’à mille feuilles par minute et mettent les lumières à la portée de tous. Les chemins de fer transportent 3 650 millions de voyageurs par an. Les bateaux à vapeur font désormais 45 kilomètres à l’heure. Grâce à toutes ces facilités, les idées se répandent et la propagande socialiste fait de rapides progrès. Les masses

(l) Ouverture cVun cours cVhisloire et (Véconomie à la Faculté des

lettres de Paris, le 30 avril 1894.

187ÜIU

populaires sont de moins en moins un troupeau misérable d’aveugles et de muets donnant sans murmurer les quatre cinquièmes de leurs revenus et se faisant massacrer par millions sur les champs de carnage pour des causes à eux complètement étrangères. Les masses commencent à comprendre leurs intérêts. Elles commencent à exiger qu’ils soient pris en considération. Encore quelques années et, non seulement, elles ne voudront plus obéir, elles voudront commander.

Il y a une certaine analogie entre la fin du xviii® siècle et la fin du nôtre. Alors la bourgeoisie, sortie de sa torpeur intellectuelle par le bien-être et l’instruction, leva la tête et posa ses revendications. Aujourd’hui, les ouvriers font la même chose.

Placées devant les exigences du quatrième état, les classes supérieures se livrent à un examen de conscience. Elles s’aperçoivent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Elles sentent que l’orage gronde aux portes. Elles craignent une débâcle générale qui submergera tout. Elles proposent et appliquent même, parfois, les mesures les plus extravagantes pour remédier aux maux de la société. Elles comprennent, cependant, que ces mesures sont inefficaces et insuffisantes. De là un trouble profond, un malaise universel. Les uns voient le salut dans l’autorité et la force. Ils disent que tout le mal vient des théories scientifiques de notre temps, du matérialisme et de la librepensée. Ils proposent de rétablir la censure et l’intolérance religieuse. D’autres comprennent que, si l’on fait appel à la force brutale, les classes supérieures sont vaincues d’avance, parce que la force réside dans le nombre, et le nombre dans les masses populaires. Ils voient donc le salut dans une entente avec le quatrième état. Ils pro-

LES GASPILLAGES DES SOCIÉTÉS MODERNES vu

posent de céder à celles de ses revendications qui sont réalisables*.

Les socialistes commencent à comprendre, de leur côté, qu’il ne suffit pas de critiquer l’organisation actuelle. Forcément il faut mettre quelque chose en place des institutions qu’on déclare mauvaises. Aussi les programmes socialistes deviennent-ils de jour en jour plus nombreux. Par malheur, ils pèchent surtout par l’obscurité et les contradictions. Autant de chefs de parti, autant d’écoles. Les socialistes (sans parler des autres sectes) ne s’entendent pas toujours et se combattent souvent.

Ln point, dans leurs programmes, s’affirme cependant avec une certaine unanimité. Sur ce point, les divergences disparaissent et l’accord semble prêt à se faire. Les socialistes disent que la répartition des bénéfices du travail n’est pas équitable. Les capitalistes prennent la part du lion. Les ouvriers demandent la justice et soutiennent qu’elle recevra sa consécration complète, le jour où tous les hommes jouiront d un bien-être égal. Pour atteindre ce résultat, l'Etat doit s’emparer de tout l’outillage industriel et agricole. La production doit devenir collective et les bénéfices doivent être partagés indistinctement entre tous les travailleurs.

Supposons ce programme réalisé. Le lendemain du jour où il serait devenu un fait accompli, les socialistes, en se réveillant, éprouveraient une amère déception. Ils s’apercevraient que la misère est la même. Nous sommes

(1) Signalons une analogie de plus avec 1789. « Les parlements, une partie < u derp, la généralité des gens lettrés répandaient ou accueillaient avec laveur les plans les plus frivoles de palingénésie, pourvu qu’ils fussent entoures dune sentimentalité vague, » dit AI. Paul Leroy-Beaulieu (Économiste Franç. du 16 sept. 1894). La même chose se fait aujourd'hui pour le

socialisme. 11 jouit de la condescendance et même parfois des svnipathies sécrétés du public, * ^

pauvres, en effet, non seulement parce que nos fortunes sont inégales, mais, surtout, parce que la somme générale de la richesse est encore trop faible sur notre globe. Si on avait cent milliards de francs à disposer en parts semblables en faveur d'un million d’hommes, cela ferait cent mille francs par tête, c’est-à-dire l’aisance. Mais s’il y a un milliard, cela fait mille francs par tête, c’est-à-dire la misère.

Eh bien ! c’est notre situation actuelle. Prenons un exemple. Il faut à chaque homme au moins 50 kilogrammes de sucre par an. Pour 1 300 000 000 d’individus au-dessus de cinq ans, qui peuplent notre planète, cela ferait 65 milliards de kilogrammes. Or le monde entier n’en produit que 6 milliards, soit 6 par tête, ou dix fois moins de ce qui serait nécessaire. Il en est de même pour le pain, la viande et tous les autres objets de première nécessité. « Le fait capital, mis en lumière par les statistiques, dit M. E. Heclus', est que deux cent millions d'Hindous doivent tromper leur faim par une nourriture tout à fait insuffisante. » Il en est de même des 360 millions de Chinois et des 367 millions d’Européens. On peut, hélas ! affirmer hardiment que neuf habitants de notre planète sur dix n’ont pas de quoi satisfaire les besoins de leur estomac. Le partage égal de tous les produits alimentaires, comme le partage égal du sucre, ne pourra pas modifier cet état de choses. Nous ne parlons même plus des vêtements, des meubles ni des logements. Il n’y a peut-être pas un homme sur trois cents qui soit couché dans un bon lit et ijui ait une habitation convenable.

D’autres faits montrent combien la somme de richesses

(1) Nouvelle Géographie universelle, t. VIll, p. 639.

LES GASPILLAGES DES SOCIÉTÉS MODER.XES ix

à partager est insuffisante. En 1893, en Allemagne, sur 11 977214 contribuables, 43 870 seulement avaient un revenu supérieur- à 10 000 francs'. Et encore l’Allemagne est un pays relativement riche. Que serait-il de la Russie,

des Indes ou de la Chine? En confisquant tous les revenus supérieurs à 7 500 francs et en les partageant entre ceux qui en ont d’inférieurs, on augmenterait la part de ces derniers de 12 p. 100^. Or, il faudrait au moins quintupler les rev^enus de mille francs, pour procurer une somme de bien-être supportable.

On le voit ; la solution proposée par les socialistes n'est pas satisfaisante. L’égalité ne peut pas assurer le bien-être. Avant tout, il faut augmenter la richesse.

Maintenant se pose la question véritable. Pourquoi sommes-nous si pauvres ? Nous n’hésitons pas à l’épondre : parce que nous produisons peu et parce que nous gaspillons trop. La richesse est toujours en raison directe de l’intelligence; la misère, en raison directe de la myopie mentale. Or, jusqu’à ce jour, trois erreurs fondamentales nous dominent complètement ; la confusion de la l’ichesse avec l’or, sa confusion avec la propriété et notre fausse conception de l’univers. La première confusion engendre le mercantilisme et le protectionnisme ; la seconde, le parasitisme social, l’esprit de conquête et l’exclusivisme ; la troisième, enfin, le misonéisme qui est une source de gaspillages épouvantables. Ces erreurs nous empêchent de tirer de notre globe les ressources qu’il pourrait nous fournir, ressources suffisantes pour nous assurer un bien-être au moins décuple de celui dont nous jouissons actuellement.

(1) Économiste Français du 29 juil. 1893, p. 132.

(2) Voir P. Leroy-Beaulieu. Essai sur la répartition des richesses. Paris, Guillaumin, 1881, p. 50b.

Nous nous proposons d’examiner ici dans quelle mesure chacune de ces erreurs met un obstacle à l'accroissement de la richesse, puis d indiquer les moyens qui nousparaissent efficaces pour diminuer notre misère.

Page 1