‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 2 sur 41 · QU’EST-GE QUE LA RICHESSE · texte numérisé non relu

QU’EST-GE QUE LA RICHESSE

Bien peu de personnes, encore de nos jours, comprennent la \érilable nature de la richesse. L’immense majorité des hommes la confond avec l’or. En vérité les gens instruits s'en défendent. « Nous savons bien, disent-ils à l’imisson, que la monnaie est seulement un signe représentatif. * Telles sont les paroles, mais les actes sont tout différents. Ils montrent que les individus et les gouvernements identifient encore la richesse avec l’or. Ainsi les pi opiiétaires fonciers les plus instruits s’imaginent qu’en vendant leur blé 20 francs l’hectolitre au lieu de IS (c’est-à-dire en 1 échangeant contre G,4o grammes d’or au lieu de 4,84) ils augmenteront inévitabletyient leur bien-être. Les ouvriers s’imaginent qu’en obtenant 10 francs de salaire, au lieu de 5, ils vivront toujours mieux. Les gouvernements se préoccupent constamment d avoir une balance commerciale favorable à leur pays. Des efforts prodigieux sont dépensés encore de nos jours pour atteindre ce résultat. Or il n’a d’autre but que de produire un surcroît d’importation de métaux précieux.

Novicow. — Les Gaspillages. a

La confusion entre la richesse et la propriété n’est pas moins universelle. On s’imagine que la jouissance provient uniquement de la possession. Aussi, quand l’avantage de l’individu se trouve en opposition avec celui de la communauté, peu de personnes comprennent qu’elles ont intérêt à donner le pas au second sur le premier. Une nuée de corbeaux rapaces s’abattent constamment sur le bien du prochain et sur la propriété publique : voleurs, escrocs, spéculateurs véreux, concessionnaires, concussionnaires, sinécuristes. Ces gens-là sont fermement convaincus qu’ils seront plus heureux si leur fortune privée augmente, même au détriment de la fortune du voisin et de celle de la communauté.

Puisqu’on comprend encore si mal la nature de la richesse, il faut revenir sur cette question, sans trêve ni répit. Mais, comme les anciennes méthodes se sont montrées inefficaces, il faut l’aborder par des méthodes nouvelles.

Imaginons deux régions complètement inhabitées. Appellonsles Euforie et Acarpie *. La première a un climat tempéré ; elle est abondamment arrosée par des pluies de printemps et d'été. Elle possède des havres profonds et sûrs, des rivières navigables, de gras pâturages, de belles forêts, des mines de charbon, de fer, de cuivre et d’autres métaux, enfin des carrières nombreuses de pierres de toute nature.

Acarpie est toute différente. Le climat y est extrême : chaud en été, froid en hiver. Les pluies sont rares, les côtes inhospitalières, sans indentations et sans ports naturels; les rivières y manquent; peu de forêts, des savanes arides et monotones; peu de métaux, pas de charbon. Les formations géologiques présentent des aftleurements de terre glaise sans aucune roche dure.

Supposons des hommes venant débarquer dans ces deux régions. Ils trouveraient, naturellement, des conditions beaucoup plus favorables à Euforie qu’à Acarpie. Ils diraient que la première est une contrée riche, la seconde une contrée pauvre. On peut en conclure que la richesse, dans le sens le

(1) Græco fonte aidant, parce delorta, comme le veut Horace. Do Ej'jopoî, fertile, et de àV.apro;, stérile.

QU’EST-CE QUE LA RICHESSE i

J plus général, est tout état de la nature extérieure adapté à Vor-

ganisation de l'homme.

Notre corps est constitué de telle façon qu’à une température de 22 degrés au-dessus de zéro, nous n’éprouvons aucune sensation de malaise. Un pays offrant constamment cette température serait agréable à habiter. Pourquoi peut-on dire qu’Euforie est

une contrée riche et Acarpie une contrée pauvre? Parce que l’homme pourra éprouver un plus grand nombre de sensations agréables dans la première que dans la seconde. D’où cette conclusion encore, que la richesse peut se concevoir comme une

possibilité de jouissance. Quand bien même Euforie ne serait jamais habitée par aucun être humain, nous dirions que c’est

un pa\ s riche, parce qu il est adapté aux conditions d’existence de notre organisme.

L’univers est un ensemble d’atomes en nombre infini. Comme ils sont animés de mouvements perpétuels, leurs combinaisons varient constamment. Aucun milieu ne peut donc être stable. Un organisme, complètement adapté au milieu, dans la seconde précédente, cesserait de l’être, dans la seconde suivante. 11 doit donc s accommoder à nouveau, réagir sur le milieu pour ne pas périr. Les mouvements opérés en vue de l’adaptation s’appellent travail. Comme une concordance absolue entre un être et son milieu ne pourra jamais exister nulle part, le travail s’impose à toute créature vivante.

Une très grande partie de notre globe est peu favorable à l’habitat de l’homme. Des zones entières sont trop froides ou trop chaudes. De vastes régions ne produisent pas naturellement des plantes alimentaires en quantité suffisante. Pour ne pas périr au milieu de ces conditions désavantageuses, l’homme

doit ti a\ ailler énergiquement à les modifier conformément à ses besoins.

Même dans les régions les mieux pourvues de substances alimentaires, elles ne venaient pas se mettre d’elles-mêmes dans la bouche. Le travail était nécessaire pour se procurer la nourriture, la préparer et la conserver. Ce besoin créa un outillage qui alla en se compliquant de plus en plus. On inventa des appareils de chasse, de pêche, de cuisine, des dépôts pour la conservation des aliments, on domestiqua les animaux. Mais tous les pays n’ofifraient pas des plantes alimentaires eu quantités suffisantes.

II fallut provoquer leur croissance ; de là ragriculture. Après les souIlVances provenant de la faim, celles provenant de l’intempérie des saisons furent les plus vivement ressenties. On les combattit par les vêtements et les habitations. L’habit crée autour du corps une température artificielle conforme au besoin de notre organisme. La demeure produit le même résultat sur un espace plus grand. En pleine zone froide, elle est comme une petite oasis de zone tempérée.

Certaines attitudes du corps sont moins pénibles pour l’homme que certaines autres. Il est de'sagréable de devoir se baisser ; quand on dort, il est désagréable de ne pas pouvoir s’étendre. Pour s’épargner des mouvements et des attitudes pénibles, rhomme créa un nouvel et vaste outillage compris sous le nom de mobilier.

Les aliments, les vêtements, les meubles, les demeures, les appareils scientifiques constituent l’outillage humain du premier degré, parce qu’il comprend des objets immédiatement utilisables. Mais pour les produire et les conserver, il faut un ensemble d’instruments de tout genre, qui constitue l’outillage du second degré, parce qu’il sert seulement d’une façon indirecte à créer des objets de consommation. L’homme se donna enfin un outillage du troisième degré quand il entreprit de modifier les conditions même de la planète. Un marais desséché et transformé en champ de blé ou en prairie, une route, un pont, le canal de Suez rentrent dans cette catégorie, puisque leur but est seulement de faciliter la production et la distribution des substances alimentaires et des instruments de travail.

L’Afrique équatoriale est un vaste plateau élevé en moyenne de iOOO mètres au-dessus du niveau de l'Océan. Les fleuves de ce continent sont coupés par des rapides et des cataractes, à une faible distance de la mer. Grâce à cette configuration, il a été très difficile de pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique et ce pays est encore resté barbare. On est en train de construire actuellement un chemin de fer de Matadi au Stanlev-Pool. A partir de ce point, le Congo et ses affluents offrent des voies navigables de plusieurs milliers de kilomètres. Les marchandises et les hommes pourront y circuler avec la plus grande facilité. Le chemin de fer de Matadi à Léopoldville produira donc un effet analogue à un abaissement du plateau central de

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