CHAPITRE XVII
Après I iiilolérauee, un des plus grands obstacles à l’accroissement de la richesse vient de l’exclusivisme national. Il sévit depuis quelques années avec une extrême intensité et semble encore aller en augmentant. Ce phénomène a pour sources principales le misonéisme , le crysohédonisme et le ctésohédonisme.
Quand 1 esprit conservateur l’emporte dans une société, elle se replie sur elle-même. Le respect de la tradition tue toute originalité individuelle. On considère comme mauvais de ne pas marcher exactement sur les traces des ancêtres, de faire autre chose et autrement qu’eux. Alors les professions et les métiers deviennent héréditaires ; bientôt ils se transforment en castes. L individu y est alors enfermé. Les peines les plus sévères 1 empêchent parfois d’en sortir. Les procédés industriels, les arts, les idées scientifiques, les genres littéraires s’immohdisent dans des formes conventionnelles. L’invention devient un péché, parfois un crime. Le costume, lui-même, est réglé par la coutume et ne varie plus pendant des siècles. Dans une société où le misonéisme triomphe sur toute la ligne, un etranger est bientôt considéré avec un dégoût qui dégénère parfois en haine et en hostilité déclarée. L’étranger, tout d'abord, a un costume différent de la masse des indigènes. Il se détache de ceux qui portent des vêtements traditionnels. Cela seul en fait une espèce de révolutionnaire. Puis cet étranger a une langue, une religion, des idées, des mœurs, des habitudes, des manières différentes de l’ensemble de la population. Sa présence jette donc un trouble profond dans un
milieu où le misonéisme est la passion dominante. Comme l’étranger cause une souffrance, on cherche à s’en débarrasser de toutes les façons, soit en le chassant, soit en le tuant. En septembre 1893, les habitants de la province de Chan-Si ont I adressé une pétition à l’empereur de Chine pour lui demander
l’expulsion et l’extermination des barbares étrangers. Les Euro- ||
péens ne sont pas autorisés à séjourner dans l’intérieur du Japon. Jusqu’à nos jours, aucun voyageur n’a pu pénétrer à Lhassa, la ville sacrée des bouddhistes. Un Anglais a fait récemment une nouvelle tentative aussi vaine que les précédentes.
Le misonéisme fait considérer l’étranger comme un être malfaisant, haïssable, donc comme un ennemi. En réalité, il n’en est pas ainsi. Un étranger n’est ni un bienfaiteur, ni un malfaiteur en tant qu’étranger. Individuellement il peut faire du bien comme du mal. Ravachol aurait pu commettre des crimes aux États-Unis et faire du tort aux Américains. Mais cela serait venu de ce qu’il était un assassin et non de ce qu’il était un étranger. Si un Allemand apporte des connaissances utiles en Russie, sa présence peut être bienfaisante; s’il apporte des idées anti-sociales, elle peut être malfaisante. Mais dans les deux cas la nationalité n’est rien, l’individu est tout. Cette idée qu’un étranger est un être funeste, à priori, ne soutient pas un seul moment l’examen.
Cependant, presque tous les hommes en sont imbus, les i Européens comme tous les autres.
Des émeutes ont éclaté dernièrement en France contre des des ouvriers belges et italiens. On leur reprochait de faire baisser les salaires? Mais si des compatriotes avaient fait baisser les salaires ? On aurait accepté ce fait comme un mal inévitable ; on s’y serait soumis, sans murmurer, comme on se soumet a une sécheresse ou à un ouragan. Une baisse provenant du fait des étrangers est considérée comme un mal intolérable ; une baisse provenant des compatriotes, est considérée comme un fait naturel. Preuve que, même dans les pays les ‘ plus civilisés de l’Occident, l’étranger est encore regardé
individuellement comme un ennemi. Cependant les sociétés européennes étant moins misonéistes que les sociétés orientales, sont aussi moins exclusives.
Elles le sont encore beaucoup trop, malheureusement.
Passons en revue quelques-unes des manifestations de l’exclusivisme national.
Dans les pays de suffrage universel, où la puissance appartient aux classes populaires, on commence déjà à prendre des mesures pour augmenter artificiellement le prix de la maind œu\ re. De même que les industriels cherchent à écarter les produits étrangers, les ouvriers cherchent à écarter les travailleurs. Aux Etats-Unis les immigrants ne paraissent plus des hôtes très désirés. On fait des règlements contre eux. Lue loi, du 3 mars 1893, stipule : < Les émigrants sont enregistrés par groupes de trente au plus sur des listes ou manifestes qui devront être certifiés par devant le consul des États-Unis au port de départ et de telle façon que celui-ci, avant le départ du navire, puisse avoir fait un examen personnel de chacun des passagers E ” afin de constater qu’ils sont sains d’esprit et de corps, sans quoi 1 autorisation de débarquer en Amérique ne leur sera pas donnée. Cette législation est d’une extrême élasticité. En réalité, il suffit maintenant d’une circulaire ministérielle pour arrêter l’immigration aux Etats-Unis. En effet, tout individu peut être considéré comme ne jouissant pas d'une santé parfaite. Mais la législation contre les Européens n’est rien à côté des mesures prises contre les Chinois. Par l’acte Geary, du o mai 189d, tous les ouvriers dç cette nation jocHcenf être expulsés des États-Unis !
La cause de cette mesure barbare est nettement formulée par les ouvriers californiens. « Nous sommes ici non pour travailler, mais pour gagner de l’argent » Le grand crime des Chinois est de se contenter d’un salaire infime pour exécuter des travaux dangereux et pénibles.
Etrange contradiction de la nature humaine ! Au commencement de ce siècle, Charles fourier, un des pères du socialisme, rêvait 1 avènement d’une période paradisiaque, où le travail cesserait d être pénible et deviendrait un plaisir. Il ne pouvait pas contester qu il resterait toujours dans la société des besognes dégoûtantes et désagréables. 11 disait qu’elles seraient accomplies, à tour de rôle, par des martyrs qui se dévoueraient pour
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le bien social. Aujourd’hui ces martyrs, sont tout trouvés : ce sont les Chinois. Mais, ce qui était considéré comme un dévouement admirable par Fournier, est considéré comme la plus odieuse des scélératesses par les Californiens de notre temps, toujours à cause de l’erreur chrysohédonique. Non, les Chinois ne font aucun tort aux Californiens en travaillant à bon marché. Au contraire, sans les Chinois, le chemin de fer du Pacifique, par exemple, n’aurait pas pu se faire. Or, calculez seulement ce que cette ligne a rapporté de bénéfices directs et indirects à la Californie. Plus il v aura de travailleurs et moins ils demande-
ront de rémunération, plus vite la Californie sera adaptée aux besoins de ses habitants. Loin d’étre une nuisance, l’arrivée des Chinois est un grand avantage. « A Paris et dans les grandes villes de .France toutes sortes de métiers, considérés comme avilissants, sont remplis par des hommes de nationalité Ou d’origine étrangère: Belges, Allemands, Italiens'. » Les ouvriers français dédaignent certains travaux rudes et désagréables, comme les démolitions par exemple. Mais la société ne peut pas se passer de ces besognes pénibles. Pour que les ouvriers français puissent accaparer les branches les plus aristocratiques du travail, ils doivent s’appuyer, de toute nécessité, sur une base démocratique. Pour se bisser au troisième ou au quatrième échelon de la hie'rarchie, il faut que les deux ou les trois premiers soient occupés par quelqu’un. Loin donc que les Belges, les Italiens et les Allemands diminuent les profils des Français, ils les augmentent au contraire. Les repousser, c’est agir d’une façon diamétralement opposée au véritable inlérêt.
C’est une profonde erreur de s’imaginer que l’arrivée des étrangers doildiminuer le salaire des indigènes. Nulne force les Anglo- Saxons de l’Australie et de la Californie à rester de simples manœuvres. Grâce aux Chinois, ils peuvent devenir contremailres, intendants, propriétaires, et gagner plus d’argent qu’auparavant. Leurs revenus s’appelleront alors émoluments, fermages ou rentes. On a tort d’identifier le salaire avec le travail manuel. Cette confusion cause beaucoup de gaspillages économiques. Les Chinois ne font pas baisser les fermages. Or, le
il!
(1) Voir la Revue scientifique du 10 juin 1893, p. 734.
(2) Journal des Économistes^ août 1893.
(l i P, Leroy-Beaulieu. Économiste français du 2 septembre 1893, p. 290.
nom ne fait rien à la chose. Qu’importe à un Américain sous quelle appellation il re^'oit un plus gros revenu? L’important e est le revenu. Les Américains reprochent aux Chinois de ne pas s assimiler aux populations indigènes. Dans ce cas, les Chinois formeraient une exception dans l’univers entier. Tout ce qui existe subit la loi du changement. Seuls, les Chinois ne changeraient pas !
Comment un miracle aussi exceptionnel serait-il possible? Mais il ne 1 est pas. Les Chinois changent, et assez vite même, dès qu ils sont soumis aux influences d’un milieu nouveau. Ceux qui sont allés au Pérou, par exemple, ont abandonné leur costume national; ils ont épousé des femmes indigènes. « De nombreuses familles sino-péruviennes se sont constituées et la lusion ethnique s accomplit entre les races de l’ancien et du nouveau monde L » A coup sur, les Célestes ont des défauts et des vices. Les quartiers chinois de San-Francisco ne sont pas précisément des modèles d’hygiène et d’élégance, mais certains quartiers de Londres, non plus.
La plupart des reproches qu’on fait aux Chinois sont grandement exagérés. Ln réalité, ce qui les fait haïr, c’est une combinaison de misonéisme et de chrysohédonisme. De même que les habitants de Chan-si, figés dans des habitudes séculaires, éprouvent de la répulsion à voir un homme vêtu à l européenne, nous éprouvons de la répulsion à voir un homme vêtu à la chinoise et portant une queue. Ln singe donne des signes d’une extrême fiayeur en voyant un caméléon. C’est un genre de sentiment analogue qui nous pousse à haïr les Chinois. Nous éprouvons une horreur puérile en présence de gens diflérents de nous. Cette simple sensation supprime toute réflexion. Avec un peu
d’effort, on pourrait surmonter cet enfantillage. Mais nous ne voulons pas l’accomplir.
A 1 autre extrémité du groupe européen, même exclusivisme farouche qu en Californie. Les malheureux Israélites sont ici les^ souffre-douleur. On leur reproche cependant autre chose qu aux Chinois. « Les Israélites, dit-on en Russie, ont extraor-
(1) E. Reclus. Nuiw, Géogr. Umcer.,i. XVIII, p. 55G. L'auteur ajoute trait curieux ; « Xaj^niere les femmes péruviennes manifestaient de la rép«*sion poui es Chinois ; maintenant, au cgniraire, elles apprécient fort leur douceur, leur équité et leurs vertus de famille. »
ce épul-
L’EXCLUSIVISME 20j
dinaireinent affiné leur esprit, grâce aux persécutions qu'ils ont subies depuis tant de siècles. Étant plus intelligents que les populations russes, ils les exploitent à outrance. Pour éviter ce malheur, nous tâchons de les confiner dans une limite infranchissable, nous leur défendons de se répandre dans tout l’empire, nous leur défendons d’exercer certains métiers et nous sommes heureux de les voir s’en aller le plus possible. »
Dans tout ce raisonnement il y a une erreur capitale. Si l’exploitation des imbéciles par les plus intelligents est un mal, alors il faut persécuter tous les intelligents, de quelque race et de quelque religion qu’ils soient. Un Israélite fait de l’usure ; il prend 100 p. 100 d’intérêt annuel à un chrétien. On proclame que c’est un mal. Mais, si un Russe orthodoxe commet celte action, devient-elle bienfaisante ou, au moins, innocente ?
Cet argument seul suffit à démontrer que les méfaits économiques, attribués aux Israélites, proviennent de la même source que les méfaits attribués aux Chinois. Les Juifs ont d’ahord été exécrés parce qu'ils avaient crucifié Jésus-Christ. Quand, avec les progrès de la libre-pensée en Europe, ce grief a cessé d’exercer une forte action, on aurait dû ne plus faire aucune distinction entre Juifs et chrétiens. Mais la routine, le traditionnalisme l’ont emporté sur la logique. Tel libre-penseur, qui ne croit ni à Dieu, ni au diable, continue à haïr les Israélites, par habitude. Alors, pour motiver un sentiment aussi absurde, on met en avant des prétextes économiques.
Oui, il y a des Juifs qui sont dangereux et malfaisants, mais il y a des Anglais, des Français, des Américains et des Russes qui le sont aussi. Il faut poursuivre les coquins et les malfaiteurs juifs tout comme on poursuit les coquins et les malfaiteurs russes, par le gendarme et par le tribunal, et non par des mesures d’exception et par les plus cruelles persécutions.
D’ailleurs l’exclusivisme ne s’exerce pas seulement à l’égard des Israélites en Russie. Les Allemands commencent à avoir leur tour. Une commission a été nommée par le gouvernement russe pour reviser la législation sur les étrangers. La Gazette de J/oscoM constate que près de 1:20 000 Allemands se fixent chaque année en Russie. Elle pousse un cri d’alarme patriotique. Elle demande ce qui va arriver !
Les mesures d’exclusivisme les plus révoltantes se inul-
*206 OBSTACLES A L’ACCBOISSEMENT DE LA BICHESSE
tiplient partout en Europe. En Roumanie on vient de défendre aux étrangers de posséder des propriétés foncières*. La noblesse du gouvernement d’EkatérinosIaf pétitionne pour qu’il soit interdit aux Allemands d’acquérir, k l’avenir, des terres dans cette province. On défend aux Chinois d’exercer le commerce en Sibérie orientale. A partir de 181»3, les étrangers ne pourlont plus posséder d actions des fabnques de sucre en Russie. En avril de la même année, on a expulsé de Lodz 150 ouvriers e'trangers qui n ont pas justifié d’une connaissance suffisante des langues russe et polonaise ! Nous n’en finirions plus si nous voulions énumérer les mesures d’exception qui se multiplient tous les jours en Russie, aux Etats-Unis et en Australie. L’Amérique aux Américains, la Russie aux Russes, l’Allemagne aux Allemands ! Des cris de ce genre retentissent maintenant aux
quatre coins du globe. Il semble que l’Europe civilisée soit devenue une autre Chine.
Considérons maintenant les résultats économiques de ce régime barbare.
Commençons par l’Amérique. On se plaint en Californie que les Chinois, garçons de ferme, se contentent de lo dollars par mois au lieu de dO -. Mais le propriétaire du sol, qui économise la différence, n’est-il pas aussi un Californien? De quel droit ses compatriotes prétendent-ils l’empêcher de s’enrichir ? Obliger un individu à dépenser 100 dollars, pour faire faire un tra-
(I) Tandis que les Turcs viennent de fautoriser, une nation chrétienne, les Rouniainsj viennent de le défendre î
?” changent pas. xMais un individu gagnant
-0 centimes par jour en Chine, peut-il ne pas subir une transformation quand, en Calilor.ue il gagne 2 Ir. ÔU? Des deux choses Tune : ou il dépensera
t .• '■‘'■'■a mieux, ou il l’économisera et deviendra capi-
taliste. Les Üiinois savent parfaitement faire valoir leurs épar-mes Or
quand on possédé 10 ou JÔOOO dollars, on ne peut pas rester îe même loinme que lorsqu on était un manœuvre famélique vivant au jour le jour avec quehiues poignées de riz. Le changement dans les conditions économiques entraîne lorcement un changement dans les idées et dans les mœurs. Le lej.roclie d immobilité est fait aussi aux nègres. Cependant ceux d’entre eux qui sont arrives a la lortune, ont aussi fait preuve de capacités men- Ldes remarquables. On cite le cas d’un esclave de la Louisiane qui est paivenu a acquérir de grandes richesses. 11 est allé s’instruire à Paris et
esnrtl’“''r?‘î-^”'^ T" bibliothèques de classiques français,
comideié ri Avouez .pie ce nègre ne peut pas être
considère comme un animal à face humaine.
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vail dont les Chinois se chargeraient volontiers pour 50, n’estce pas tout simplement lui confisquer oO dollars? On reproche aux Chinois de bien cultiver la terre. Singulier motif de haine, n’est-ce pas ? C’est le contraire qui aurait dû exciter l’animadversion publique. « Avec 109 ares de terre de qualité médiocre, un Chinois trouve moyen de vivTe, de payer un fermage de 386 francs par an, d’entretenir un journalier et de mettre de l’argent de côté*. » Mais un homme pareil aurait dû être traité de bienfaiteur public ! Avec des agriculteurs de ce genre, la Californie aurait pu nourrir 80 millions d’habitants. Demandez aux propriétaires américains s’il ne leur est pas agréable de recevoir un fermage de 386 francs par an ^ ? Obliger un Californien à louer sa terre à raison de 50 dollars à un Yankee, plutôt qu’à raison de 75 à un Chinois, n’est-ce pas purement et simplement lui confisquer la différence?
Enfin, dernière considération, les produits agricoles du Chinois vont augmenter les approvisionnements des marchés et faire baisser les prix. Or toute famille n’a-t-elle pas un avantage incontestable à dépenser cinq francs par jour pour ses denrées alimentaires plutôt que dix ?
Passons en Europe. On expulse les ouvriers étrangers des fabriques de Lodz, sous prétexte qu’ils ne savent pas le russe ! Mais les propriétairesde ces fabriques ? A coup sûr, si les ouvriers indigènes étaient plus capables et s’ils travaillaient à meilleur compte, jamais les industriels n’auraient pris des étrangers. On va donc causer des pertes aux manufacturiers; donc, en dernière analyse, appauvrir la Russie. On défend aux Chinois de faire le commerce en Sibérie. Mais les individus qu’ils auraient approvisionnés ? On n’y pense pas. Ceux-ci seront obligés, ou de se priver d une foule d objets utiles, ou de les paver plus cher à des compatriotes, ce qui les obligera à se priver d’autres objets moins indispensables, mais qui auraient augmenté leur confort. La noblesse d’EkatérinosIaf a demandé qu’il soit défendu aux .\llemands d acquérir des biens fonciers. Supposons que le gouvernement russe ait exaucé ce vœu. Un beau jour, un Russe
(1) Journal des Économistes, août 1893, p. 185.
(2) Les meilleures terres données en ferme rapportent à peine 25 à 50 francs par hectare en Russie.
<1 besoin de vendre une propriété. Un compatriote lui oflVe lOüOO francs; un Allemand lui en aurait bien offert IbOUO, mais la loi défend à celui-ci d’acheter des terres. Cette loi n’esf-
elle pas une pure confiscation de la différence au délrinient du busse?
Il ne peut pas y avoir de médaille sans revers. Il ne peut pas y avoir de voleur sans volé. L’exclusivisme a pour but de créer des privilèges en faveur des nationaux. Mais, par la nature des choses, pour donner un privilège à X il faut, forcément, exercer une spoliation à l’égard de Z. Qu’est-ce qu’un privilège ? Le droit accordé par l’Etat, à un individu ou à une catégorie d’individus, de confisquer une partie du produit du travail de leurs compatriotes. X cultive du blé, Z fabrique des tôles de fer. Au prix du marché universel, 1 kilogramme de fer vaut aujourd’hui 2 kilogrammes de blé. Si l’échange s’opère dans ces proportions, la transaction est conforme'’à la justice. L’Etat intervient. 11 dit: J’ordonne à X de donner 8 kilogrammes de blé pour 1 kilogramme de feri ; Z devient un privdégié, mais par cela même X, un persécuté. Alors la transaction cesse d’être conforme à la justice.
Tcheng dit à Brown : « Je consens à vous labourer trois hectares pour un dollar. » L’Etat intervient et dit : » Je défends à Brown de faire labourer son champ par Tcheng , je lui ordonne de le faire labourer par Jones, au prix de trois dollars. » Ici Jones devient un privilégié, mais par cela même, Brown, un persécuté. Bref, tout exclusivisme est un vol commis au détriment d'un compatriote. C’est une violation flagrante de la justice, c’est l’organisation systématique de la spoliation, donc l’anarchie décrétée par le législateur, c’est-à-dire par celui même qui doit garantir les droits de propriété.
Voilà donc à quoi se ramènent les fameuses devises du pseudopatriotisme : la Russie aux Russes, la France aux Français, à une spoliation pure et simple. Il y a quelques années," pour complaire aux industriels de Moscou, on a défendu le transit à travers le Caucase. On a sacrifié ainsi les intérêts de six millions d’hommes aux appétits égoïstes de quelques individus.
(I) L'Etat ne s'exprime jamais de cette façon, mais il atteint ce but en 11‘appaut le 1er etranger d*uii droit de douane.
Depuis la plus haute antiquité, on s’est imaginé que le privilège était le procédé le plus rapide pour arriver à la fortune. O gens plus aveugles que des taupes! O grands enfants incorrigibles ! Mais d’abord, quand les privilèges deviennent trop nombreux, leurs bénéfices s’évanouissent. Puis comment ne voit-on pas que l’on perd d’un côté ce qu’on gagne de l'autre ? Jones aura trois dollars pour labourer un champ, au lieu d’un dollar, mais il payera aussi son pain plus cher. Le réseau inextricable des privilèges entassés les uns sur les autres par l'exclusivisme national, n’aboutit, en définitive, qu’à ralentir l’activité sociale, c'est-à-dire à diminuer le taux d’accroissement de la richesse. Or, par cela même, la somme debien-être de chaque membre de la société est amoindrie. L’exclusivisme devient ainsi une espèce de suicide national.
Sous l’ancien régime, le privilège s’exen;ait ouvertement au sein de 1 Etat au détriment de la majorité des citoyens. Une classe accaparait la part léonine des profits du gouvernement. On a aboli tout cela. Mais un autre genre d’aristocratie collective et internationale tend à se substituer, maintenant, à l’aristocratie intérieure. Les peuples européens de race blanche prétendent disputer aux autres la place qui leur revient au banquet de la nature. Ainsi les Chinois sont expulsés de l’Australie et de l’Amérique. Cette conduite est aussi absurde que celle de l’aristocratie française, sous l’ancien régime. Elle finira peut-etre d’une façon encore plus épouvantable. Pour éviter un nouveau quatre-vingt-treize sur une vaste échelle, les nation^ européennes devraient faire une nuit internationale du 4 août
Voyons maintenant ce que coûte l’exclusivisme. Il v a d’abord les dépenses directes. Pour exclure X et Z, il faut pouvoir constater qu’ils sont étrangers. Cette constatation demande une niasse énorme de documents de tous genres et pour les enregistrer et les contrôler, une foule de fonctionnai! es. Pour avoir le droit de faire le commerce en Russie un Israélite étranger doit se munir de l’autorisation de trois ministres. Les démarches durent au moins un an. C’est du temps perdu par les pétitionnaires, mais aussi par les fonctionnaires impériaux. Il faut examiner chaque requête et statuer s’il y a lieu d’y faire droit. En Russie, grâce à l’exclusivisme, qui fait rage depuis ces dernières années, il faut
Novicow. — Les Gaspillages.
exhiber à chaque instant ses actes d’identité. Une des causes qui empêche la suppression des passeports, est, précisément, la crainte de l’envahissement des étrangers. Calculez ce que ces lormalités font perdre de temps aux malheureux contribuables, elles font de la Russie un corps exsangue. Elles ralentissent les pulsations de la vie sociale, dans une mesure des plus sensibles. 11 faut avoir vécu au milieu de cet océan de paperasses, pour en (îomprendre toute l’horreur.
On peut hardiment affirmer que les formalités nécessaires pour appliquer l’exclusivisme national enlèvent au peuple russe au moins quatre jours de travail par an h Les autres pays de l’Europe sont moins rongés que la Russie par la plaie de l’exclusivisme, cependant il y sévit encore avec trop d’intensité. Prenons néanmoins une moyenne très faible pour l’ensemble du groupe européen. Evaluons les pertes de l’exclusivisme à une journée de travail. Cela représente tout de même 330 millions de francs par an.
Mais les pertes directes de l’exclusivisme ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan, en comparaison des pertes indirectes.
Les nations européennes sont presque toutes comme des chiens assis sur des tas de foin. Elles les gardent avec un soin aussi jaloux que borné, parce que des richesses non exploitées ont juste autant de valeur que si elles se trouvaient dans Jupiter ou dans la Lune. L’exclusivisme national laisse en friche des continents entiers. Comme cette funeste erreur sévit surtout chez les nations asiatiques qui sont les plus nombreuses de la terre, elle produit le plus épouvantable des gaspillages. Quand on songe que tout le commerce international du Céleste Empire ne monte même pas à 4 francs par tète de Chinois, tandis qu’il est de 863 francs par tête de Belge La situation de la Chine serait bien différente si elle ne pratiquait pas un exclusivisme aussi féroce.
La démonstration des conséquences néfastes de l’exclusivisme
(1) Sans doute les Russes, sous les yeux desquels tomberont ces lignes, souriront en lisant ce chilire, tant ils le trouveront modère.
(2) Si la Chine faisait un commerce proportionnel à celui de la France, ii monterait à 87 milliards de francs. Or il atteint à peine 1 372 millions, importations et exportations comprises.
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national a été faite sur une échelle dont l’étendue ne laisse rien à désirer. L’Espagne a pratiqué cette politique pendant trois siècles, dans ses colonies. En Amérique « tout commerce avec l’étranger était puni par la confiscation des biens et la peine capitale ‘ ». On ne peut vraiment pas demander davantage ! Il est difficile d’imaginer une mesure plus radicale. Eh bien ! voyons les fruits de cette intelligente politique. Vers l’époque de la guerre de l’Indépendance, l’Amérique espagnole était un désert presque vide d’habitants et la misère des rares populations qui l’occupaient, était extrême. Si l’Espagne avait ouvert ces territoires à tout venant, si elle avait pratiqué la politique la plus large et la plus tolérante, ces pays seraient devenus riches et prospères et les revenus du roi d’Espagne eussent été plus grands. Gela démontre une fois de plus qu’on ne doit pas considérer l’Etat comme une ferme ou une propriété. Pour avoir voulu réserver l’Amérique à quelques familles privilégiées, on a causé la ruine de la nation espagnole. On dit souvent que l’expérimentation est impossible dans le domaine des sciences sociales. Ce n’est peut-être pas tout à fait exact. L’Amérique nous fournit, dans ce cas, comme une expérimentation des bienfaits de l’exclusivisme, prolongée pendant trois siècles. Il est difficile de la demander plus complète et plus probante.
Les pertes indirectes de l’exclusivisme doivent se chiffrer par dizaines de milliards, pour l’humanité. Par malheur, nous manquons absolument de base d’appréciation pour les évaluer. A la fin de notre course à travers les gaspillages, le lecteur nous permettra de nous lancer un peu dans l’arbitraire. Vous lui demandons la permission d’évaluer grosso modo à 10 milliards de francs, par an, les gaspillages provenant de l’intolérance religieuse et de l’exclusivisme. Nous savons que ce chiffre est absolument hypothétique. Aussi le donnons-nous comme tel. Cependant un instinct secret nous avertit (comme nos lecteurs, nous 1 espérons) qu il est surtout exagéré par sa modicité.
(1)E. Reclus. .Yomi’. Géoyr. l'niver., t. XVIII, p. 57.
CllAPIÏHE XYllI
Additioimoiis maintenant les chiffres produits dans les chapitres précédents. Nous obtiendrons le total des gaspillages des sociétés modernes.
ERREUR CRYSOHÉDO.MQUE