‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 30 sur 41 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LE MISONÉISME

Tout phénomène de conscience a pour base une discrimination. Pour qu’une jouissance puisse se produire, il faut nécessairement qu’il s’opère un changement dans le milieu ambiant, permettant d’établir une comparaison entre ce qui a été et ce qui est. Par conséquent, sans nouveauté pas de jouissance. Aussi l’amour de la nouveauté est-il inhérent à toute âme humaine. L’immobilité engendre la monotonie; la monotonie, l’ennui; celui-ci produit une souffrance très pénible. On sait combien l’homme fait d’efforts pour lui échapper. Il sacrifie pour cela son repos, son honneur et parfois même sa vie. Le philonéisme et le misonéisme sont des phénomènes simultanés et parallèles. L’homme hait les nouveautés et il les aime en même temps. Comme pour tous les facteurs, l’action bienfaisante ou malfaisante du philonéisme est enfermée dans certaines limites. Un certain degré de chaleur surexcite l’activité des centres nerveux, une trop grande chaleur la supprime. Un travail trop rude produit des troubles organiques, une absence complète d’activité aussi. De même trop peu de changement cause de la souffrance, trop de changement en cause aussi.

La dose de changement, désirée par chaque[société, varie dans une mesure extrême. Ainsi, de nos jours, les Yankees d’Amérique forment une société des plus mouvementées ; la Perse, au contraire, est presque immobile. La dose du philonéisme varie aussi, suivant les époques, dans la même société. Les Français en 1788 étaient pleins de rêves de palingénésie. En quelques années ils modifièrent presque toutes leurs institutions jusqu’au calendrier et à l’ère. Un autre fait. De 1694 à 176:2, l’ortho-

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graphe française fut simplifiée dans une très forte mesure. De 176:2 à 1878, les changements furent insignifiants. En 1888, les Français répugnaient même à modifier certaines parties de leur code dont Timperfection est cependant manifeste * .

La somme de bonheur d une société dépend de la mesure dans laquelle le philonéisme l’emporte sur le misonéisme. Quand le misonéisme prend le dessus, la régression commence et, dans un délai plus ou moins rapproché ou éloigné, la société meurt. Pourquoi le misonéisme l’emporte-t-il à certains moments ? Pourquoi, par exemple, la société italienne, si éminemment progressiste de 1400 à 1630, commence-t-elle à s’engourdir à partir de cette époque ? On dit que c’est la contre-révolution catholique. Mais, quand on donne cette réponse, on recule seulement la question. Pourquoi la réaction l’a-t-elle emporté ? Pourquoi les Italiens ne sont-ils pas devenus protestants comme les Huguenots du midi de la France ? Nous n’en savons rien. La pathologie sociale n existe pas encore, et elle seule pourra donner la solution de ce problème obscur.

Quoi qu il en soit, le misonéisme social est, naturellement, le résultat du misonéisme individuel. Sitôt que, dans un groupe politi({ue, les rétrogrades deviennent plus nombreux que les progressistes, la décadence commence.

Notre époque, comme toutes les autres, présente un mélange de misonéisme et de philonéisme. Nous allons passer en revue, dans ce chapitre, quelques manifestations de l’esprit conser- \ateui, qui opposent de très grands obstacles au rapide accroissement de la richesse. Commençons par la lang’ue.

Les idiomes parlés sont soumis à la grande loi de l’économie du temps. Une tendance universelle pousse à une constante trituration des mots. Plus vite elle s’accomplit, moins une société perd de temps ; donc en définitive, de richesse. Les nations ont le plus grand intérêt à supprimer des syllabes et à simplifier les formes grammaticales. Celles qui accompliront le plus vite ce progrès triompheront dans la lutte pour l’existence.

Comparons le russe à l’anglais. Prenons une phrase usuelle quelconque : par exemple : la femme que j’ai vue. Le Russe

vieilli *'^^^**^ procédure criminelle qui est bien

dit: genchtchina kotorouyou ya videl ; l’Anglais dit: the it'oman I saw. La phrase russe a dix syllabes, la phrase anglaise cinq. L’Anglais fait donc l’économie de cinq syllabes ou, mettons, d’une demi-seconde pour exprimer cette idée. Eh bien! ce modeste petit gain multiplié par les millions de phrases que prononcent tous les jours des millions d’Anglais, fait au bout du compte une somme de journées très nombreuses, qui pourraient s’évaluer en argent. Il est impossible de donner des chiffres, mais certes la somme doit être considérable.

Notons encore que dans la phrase russe le pronom relatif kotoryi s’accorde en genre et en nombre avec le substantif. L’esprit a besoin d’un certain temps pour faire cet accord et c’est encore un moment de perdu. Dans la phrase anglaise, le pronom relatif est seulement sous-entendu, c’est déjà une économie. Mais, même s’il était exprimé, il le serait par le mot wliom qui est invariable ; d’où second bénéfice.

La nation, qui aura la langue la [dus brève et la plus simple, prendra, toutes choses égales d’ailleurs, une grande avance sur celles qui auront une langue aux mots polysyllabiques et aux formes grammaticales complexes*.

Nous le savons, cette proposition pourra paraître paradoxale. Mais si l’on y réfléchit bien, on verra qu’elle est d’une réalité 1 des plus concrètes. Tout se tient dans la vie sociale. Les pro-

j grès économiques proviennent du développement de l’intelli-

gence. Or, celle-ci n’est autre chose que la faculté d’emmagasiner le plus grand nombre d’idées dans le temps le plus court. Si, avec une langue brève, on peut exprimer mille idées en une heure et qu’avec une langue aux mots polysyllabiques, on n’en puisse exprimer que neuf cents, la répercussion de cette perte influe, à la longue, sur le développement de la richesse.

On dira que les peuples ne peuvent pas modifier leur langue à leur fantaisie. Ce n’est pas absolument exact. Dans une société très conservatrice, en idolâtrie devant tout ce qui vient des ancêtres, une modification de la prononciation traditionnelle sera accueillie avec mépris, avec haine et hostilité. La pression de l’opinion obligera donc de s’en tenir aux formes anciennes

(1) Le paradigme du verbe grec ancien peut comporter 1,300 formes. Quel énorme effort de mémoire ne fallait-il pas pour les retenir ! Aussi le grec moderne les a-t-il abandonnées en majeure jiartie.

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î lourdes et complexes. Si le philonéisme l’emporte, les formes

écourtées, triturées, simplifiées jouiront de la faveur universelle ; elles tomberont plus vite dans le domaine public et la langue se perfectionnera plus rapidement. Or, la tendance au philonéisme dépend de la volonté humaine.

Après la langue, passons à l’écriture. Elle devrait être seulement une transcription aussi exacte et fidèle que possible des sons du langage parlé. A l’origine, il devait en être ainsi. Quand un peuple a noté sa langue pour la première fois, il a fait du phonétisme pur, puisqu’il n’avait aucune raison de faire le contraire. Mais la langue parlée se modifie tous les jours. Par cela I même qu’elle s’incorpore dans quelque chose de matériel : le

signe, la langue écrite a plus de fixité. Dès que le misonéisme prend le dessus, les peuples considèrent l’orthographe de leurs pères comme une arche sacro-sainte. Ils croient commettre un sacrilège en l’accommodant aux besoins du temps présent. Alors, peu à peu, l’écriture devient de moins en moins phonétique. On arrive enfin aux plus étranges aberrations*. Les mêmes lettres se prononcent d’une façon différente, chaque son n’est pas repréj I senté par une lettre identique, et un grand nombre de lettres

cessent d’être prononcées. Ces dernières constituent alors un véritable gaspillage. Voyons un peu combien on sacrifie de I millions par an en l’honneur de sainte routine.

Sans compter les e muets^ et les s du pluriel, quand ils sont exigés par ^euphonie^ le français contient 13 p. 100 de lettres inutiles. Calculons ce que rapporterait leur suppression.

I 6 800 journaux paraissent en langue française. On peut

prendre en moyenne de 100 000 lettres pour chacun d’eux ^ et une moyenne de 160 numéros par an. Cela donne 108 milliards

I (1) Ainsi en anglais la lettre a se iirononce a dans fa/ lier, e dans fa te,

I O dans ail, 1 se prononce i dans fin, ai dans fine, eu dans sir, etc., etc.

j Les consonnes dévient aussi : ainsi ch se prononce connue <IJ dans Green^

J U'ich.

^ (2) Ils sont certainement indispensables, dans des cas très nombreux, pour

noter exactement la prononciation du français.

(3) Pour éviter les hiatus comme dans la phrase les amis. Ici l’s de les se prononce en réalité.

(i) Le PetitJournal en contient 1 lu 000, le Fi;/aro 122 000. Nous comptons les Revues avec les journaux. Or une livraison de la Reçue des Deux-Mondes I contient 510 000 lettres.

fie lettres par an. Les 13 p. 100 d’inutiles font 14 milliards !200 millions.

La composition, la correction et les surcharges reviennent cà 7 francs environ par dix mille lettres. Cela fait donc une dépense inutile de 9 940 000 francs pour les journaux imprimés en français. Les journaux en langue anglaise sont beaucoup plus nombreux (il y en a 17 000) et plus grands. On peut évaluer au moins à loOOOO, en moyenne, le nombre de leurs lettres *. Comme le nombre des inutiles est de 12 p. 100, le même calcul donne une perte de 34 millions de francs par an pour les journaux anglais.

Mais le tirage et la composition ne sont pas tout. Les lettres inutiles prennent aussi du papier. En général, 10 000 lettres demandent une quantité de papier qui coûte quatre centièmes de centime. En prenant, en moyenne, un tirage de 4 000 exemplaires par journal ^ cela fera un surcroît de dépense de 78 millions de francs de papier pour les journaux anglais et de 18 millions pour les journaux français. .Mais ce n’est pas tout. Le texte de ces journaux a dû être écrit auparavant.

On peut écrire jusqu’à 7 000 lettres par heure. Les C3 milliards de lettres inutiles des journaux français et anglais ont donc exigé 9 millions d’heures, soit 900 000 journées de travail. On ne peut guère évaluer le travail des journalistes à moins de 23 francs par jour, en moyenne. Cela fait encore une dépense de 22 500 000 francs. Soit, en tout, pour les seuls journaux français et anglais, une perte de 163 millions de francs par an.

Passons aux livres. 11 s’en est imprimé 5 706 dans le Royaume-Uni en 1891. Nous manquons de chiffres pour les colonies anglaises et les Etats-Unis. Mais il est très vraisemblable qu’il s’imprime au moins 4 294 ouvrages par an dans tous ces pays. Cela fait 10 000 publications. Quelques-unes ont plus d’un volume. Quelques-unes sont imprimés avec lin grand luxe. Soyons modeste. Evaluons seulement à 2 000 francs les frais d’impression de chacun de ces ouvrages, l’un dans l’autre. Une économie de 10 p. 100 sur les lettres

(1) Le Times en contient 570 000 tous les jours. Le numéro du dimanche du World de New-York contient 4 500 000 lettres.

(2) Si l’on songe que le Petit Journal tire à plus d’un million d'exemplaires on appréciera combien notre chitire est modéré.

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inutiles donnerait encore deux millions de francs. Comme il s’imprime à peu près 15 000 ouvrages par an en France, l’économie ne doit pas être moindre pour le peuple français ’.

Environ cent millions d’adultes parlent aujourd’hui le français et l’anglais sur notre globe. Si l’on suppose qu’ils emploient seulement un jour par an pour l’écriture une économie de 10 p. 100 obtenue par la suppression des lettres inutiles, représenterait 10 millions de journées de travail. En les estimant, au plus bas mot, à 3 francs, cela ferait déjà une économie de 30 millions de francs.

Ainsi les lettres inutiles coûtent aux Français et aux Anglais 195 millions de francs par an. Si nous ajoutons seulement 30 millions pour les autres nations, qui ont aussi des alphabets imparfaits, nous arrivons à un total 225 millions de francs pour les peuples du groupe européen *.

Le chemin de fer transsibérien aura 7 556 kilomètres. D’après les devis officiels, il coûtera 910 520 000 francs. 11 sera construit en six années. La dépense annuelle sera donc de 132 000 000 de francs. On voit qu’elle pourrait être largement défrayée par les seules économies réalisables par la suppression des lettres inutiles de nos alphabets.

Après les lettres inutiles, passons aux autres imperfections de l’orthographe. Il est à peine nécessaire de nous étendre sur les bizarreries, les inconséquences et les niaiseries de l’orthographe française. Elle est hérissée de difficultés si épineuses que bien peu de spécialistes peuvent en venir à bout. Des grammairiens de profession font des fautes. Mais, grâce à l’ad-

(1) Nous ne comptons pas les imprimés de tout genre que nécessite la vie sociale : alfiches, circulaires, prospectus, pris courants, etc. Ces imprimés sont innombi’ables. Ils occupent peut-être autant de typographies que les livres et les journaux.

(2) Il y a des gens qui n’écrivent jamais, mais combien de millions d’individus ont pour métier d’écrire 300 Ibis par an.

(3) M. March, président de l'association britannique et américaine pour la réforme de l’orthographe évalue ces pertes à 523 millions de francs par an pour les seuls pays de langue anglaise. (Voir le Journal des Débats du 7 décembre 1893. Edit, du matin.) On voit que nos évaluations pèchent surtout par leur modération.

Ainsi, en russe, le tviordvi znak seul représente 5 p. 100 de l’écriture. — En allemand il y a aussi des lettres inutiles, mais il en l'este déjà moins depuis la récente réforme de l’orthographe.

JU

miration béate de l’écriture des ancêtres, savoir mettre cette orthographe surannée passe pour la preuve la plus certaine de la culture intellectuelle.

Tâchons de calculer ce que coûte cette autre manifestation du misonéisme.

D’après les observations des spécialistes, il faut trois ans pour apprendre l’orthographe française ^ Les enfants de huit à quinze ans forment à peu près 14 p. 100 de la population. Cela fait, pour les pays de langue française, 6 7o0 000 individus^. Sans les difficultés de l’orthographe, ces enfants auraient pu passer trois ans de moins sur les bancs de l’école, en sortir à 14 ans, au lieu de 17, avec la même somme de connaissances. On peut certes évaluer les bénéfices d’un enfant de 14 ans à 300 fr. par an, en moyenne, c’est-à-dire à 900 francs pour trois années, soit, pour 6 730 millions d’enfants, une perte de 6 07o millions par an. C’est là sans doute une somme théorique. Tous les enfants ne vont pas à l’école tous n’y restent pas assez longtemps pour apprendre l’orthographe. Mais si 1 instruction moyenne était donnée à tous les enfants français^, les pertes infligées par l’orthographe, approcheraient certainement du chiffre indiqué plus haut. Mais réduisons le même à la moitié. Evaluons-le à trois milliards ; cela fera encore un joli denier.

11 faut ajouter les pertes des adultes. Nous nous en rapportons au témoignage du lecteur. Combien de fois le doute sur l’orthographe d’un mot ou sur l’accord d’un participe nes’est-il pas élevé dans son esprit. Alors il a fallu recourir au dictionnaire et à la grammaire. Ce sont quelques minutes de perdues.

(1) Voir Renard. La Nouvelle orthographe. Paris, Delagrave, 1893, p. 14. Si imparlaits que soient nos systèmes d’écriture, ils réalisent un progrès incommensurable sur l’écriture idéographique. Un Chinois doit apprendre par cœur la signification de 15 000 signes, avant de pouvoir écrire. 11 ne peut guère y parvenir en moins de 25 années d’études.

(2) En comptant les Français de la France et ceux de la Suisse, de la Belgique, du Canada et de l’Algérie on obtient un chiffre de 45 millions d’hommes environ.

(3) Il y a environ 16 p. 100 d’illettrés en France.

(4) On y viendra sans doute tôt ou tard. De plus les pertes iront en augmentant avec l’accroissement de la population. S’il y a 10 millions d’enfants au lieu de 6, la perte montera à 9 milliards.

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Additionnons-les. Supposons qu’elles fassent, en moyenne, seulement 5 heures pour chaque Français. Nous obtiendrons, en évaluant même la journée de travail à 3 fr. 33 300 OOO francs.

La grammaire anglaise est d’une simplicité admirable. Elle n’exige pour ainsi dire aucune étude; mais l’orthographe des mots anglais est encore plus difficile que celle des mots français. Pour ne pas être taxé d’exagération, portons seulement à un an le temps nécessaire pour apprendre à écrire correctement l’anglais. Cela fera toujours, sur 16 millions d’enfants qui parlent cette langue, 4 800 millions de francs de perte théorique. Ajoutons à cela les pertes des adultes, évaluées à 3 heures par an en moyenne (moins qu’en français à cause de la simplicité de la grammaire), cela nous donne 60 millions de francs.

L’italien, l’allemand et le russe ont une orthographe plus parfaite que le français et l’anglais, mais le grec moderne, par exemple, est hérissé de difficultés formidables.

Au lieu de compter les enfants qui pourraient recevoir l’instruction moyenne*, prenons ceux qui la reçoivent elfectivement. Ils sont encore un million dans le groupe européen. Ils perdent certainement un an et demi pour apprendre l’orthographe. Cela fait 430 millions de francs. Ajoutons les adultes (303 millions d individus de 16 à 100 ans) et évaluons le gaspillage de temps provenant des subtilités orthographiques à :2 heures par an et par homme. Comptons la journée de travail 2 francs seulement; cela fait 120 millions de francs. Donc, total pour les perles provenant de nos systèmes défectueux d’écriture, 793 millions de francs par an. Nous avons donné les chiffres les plus modérés. En l'éalité, ils doivent être beaucoup, beaucoup plus élevés.

Signalons encore une perte provenant de l’orthographe. Nombre de jeunes gens échouent aux examens, à cause des subtilités grammaticales. Quelques-uns sont dévoyés et finissent, de chute en chute, par arriver au bagne. Après avoir commis des délits qui diminuent la prospérité de la communauté, ils tombent encore à la charge de leurs concitoyens. D’autres candidats malheureux restent d’honnêtes gens ; mais ils sont obligés de se contenter de carrières moins bien rétribuées.

(1) Celle qui enseigne réellement l’orthographe.

quand des concurrents moins intelligents, mais possédant la mémoire spéciale de l’orthographe, réussissent parfaitement. Tout cela produit de nouvelles pertes pour la société. Pertes considérables, mais très difficiles à évaluer.

Comment calculer aussi la diminution de profits provenant de l’adoration béate de l’écriture des ancêtres ? C’est par là que commence cette chaîne de niaiseries qui fait de notre instruction primaire et moyenne un instrument, non d’intellectualisation, mais d’abrutissement'.

Notre instruction publique produit des gaspillages plus considérables que tous ceux que nous avons énumérés jusqu’à présent. Ici le misonéisme se donne libre carrière et les routines anciennes semblent indéracinables. La philosophie d’Aristote sert encore de base aux études dans les universités de la Grande- Bretagne. Comparez cette routine invétérée des pédagogues anglais à ce que font, à côté d’eux, leurs collègues les ingénieurs. Est-ce que ceux-ci se servent de la mécanique d’Archimède pour construire les grands transatlantiques, villes flottantes qui parcourent l’océan à raison de 45 kilomètres à l’heure ?

L’instruction moj^enne devrait avoir pour but de donner à l’homme une conception aussi exacte que possible de l’univers. Elle devrait ouvrir à notre œil des horizons allant, dans les abîmes de l'espace, jusqu’aux plus lointains amas stellaires. Elle devrait nous faire pénétrer, d’autre part, dans les abîmes du temps ; nous montrer l’éternelle énergie, condensant les nébuleuses en étoiles, puis vaporisant les globes refroidis en

(I) La rétorme de l’orthograplie est en ce moment à l’ordre du jour en France. Le combat est très vif entre ses partisans et ses adversaires. Nous venons de montrer le côté économique de la question. Il n’est rien en com- ]>araison de 1 intérêt national. L'espèce la mieux douée l’emporte sur ses rivales, la langue la plus simplement notée l’emporte sur ses concurrentes. La réforme de l’orthographe favorisera grandement l’expansion de la culture française. Il y a ici un intérêt de premier ordre qu’on comprend très mal en h rance. Mais il y a encore quelque chose de plus important que cela, si c’est possible. La question de l’orthograjdie est, pour ainsi dire, un thermomètre du philonéisme de la société Irançaise. Si les partisans du statu fjuo 1 emportent, cela prouvera que le misonéisme triomijlie dans ce pays et qu’il commence à rouler sur la pente régressive. Or, quand cette période aiTive pour un organisme individuel et social, la décomposition et la mort pointent à l'horizon. Si une civilisation ne gagne pas du terrain, elle en perd, donc tût ou tard elle doit disparaître de la face du globe.

LE MISONEISME

nébuleuses nouvelles, par suite des chocs produits par l’attraction. Hélas! comme nous sommes loin de ces vastes échappées! Non seulement nos programmes ne nous font pas .connaître l’univers, mais c’est à peine s’ils nous donnent une notion superficielle de notre globe dans son état présent et son état passé. Dans beaucoup de pays, la géologie, la paléontologie et l’anthropologie préhistorique sont tenues pour des sciences inutiles et même dangereuses. Aussi nos fils et nos filles, quand ils sortent des lycées et des pensionnats, ont- ils devant les yeux comme des verres qui les rendent myopes ou qui leur font voir faux. Non seulement leur regard a été rendu trop faible, pour contempler l’univers dans son infinie grandeur, mais, de plus, on a tâché de leur distordre l’esprit de toutes les façons par l’éducation classique. On les a fait passer par une série de contradictions les plus étonnantes. Un jour, on leur a dit qu’il faut aimer son prochain comme soi-même; le lendemain, que l’action la plus glorieuse et la plus honorable était de tuer deux ou trois millions d’hommes. Que seront, comme unités sociales, ces cerveaux systématiquement déformés? Les plus tristes éléments qui se puissent imaginer ! Ils croiront aux miracles > ; ils croiront que l’Etat peut tout, qu’il peut décréter la richesse ; ils ajouteront confiance aux paroles des charlatans promettant la félicité complète à bref délai. D’autre part, ils s’imagineront posséder la vérité absolue ; ils traiteront ceux qui ne pensent pas comme eux, de misérables et de criminels et les persécuteront. Ils seront antisémites et chauvins.

On peut dire que les maux de nos sociétés modernes proviennent, pour une grande part, de nos programmes d’instruction. Si on nous donnait des hommes véritablement imbus de l’esprit scientifique, sachant qu’il n’y a pas d’effets sans cause, la face du monde serait bien différente.

Mais non, notre instruction se complaît dans les radotages de vieillards tombés en enfance. Elle est un tissu de niaiseries. Elle néglige tout ce qui est essentiel et s’arrête sur ce qui est accessoire. Le temps consacré aujourd’hui à se pâmer d’admiration devant une ode d’Horace, suffirait à mettre en culture des provinces entières.

(I) L’astrologie compte encore des adeptes aux Etats-Unis.

Ce n est pas à dire que les langues anciennes ne soient d’aucune utilité. Mais elles servent à peine à un millième des individus qui les étudient aujourd’hui. Ceux qui ont besoin du latin et du grec, pour leurs travaux spéciaux, peuvent les apprendre, comme on apprend le syriaque, le sanscrit ou l’hébreu. Mais ce que tous devraient connaître, ce sont les éléments des sciences fondamentales : astronomie, géologie, biologie, psychologie et sociologie. Elles seules peuvent donner une notion exacte de l’univers.

Nous serions désolés d’être mat compris. Nous sommes loin de condamner les études litte'raires. Elles sont le charme de la vie, la fleur de la civilisation. Nous voulons dire, seulement, qu’il faut leur faire une part en harmonie avec les besoins sociaux. Si un pays reste en friche, faute d’agriculteurs, l’étude du latin et du grec ne suffira pas pour le rendre prospère.

Nos programmes d’instruction causent surtout des pertes négatives. Les huit années d’études consacrées à l’instruction moyenne, sont à peine suffisantes pour donner une conception exacte de l’univers. Il n’y a rien à retrancher là-dessus, donc aucune économie à opérer. Mais un jeune homme, imbu de l’esprit scientifique, serait un producteur et un citoyen infiniment supérieur à nos bacheliers ès lettres. Avec des éléments cérébraux plus parfaits, la richesse augmenterait beaucoup plus vite. Notre instruction actuelle est surtout ruineuse par les bénéfices qu’elle nous empêche de réaliser. On peut hardiment les estimer à des dizaines de milliards. 3Iais, on le comprend, il est absolument impossible de les évaluer eu argent. L’imagination du lecteur suppléera au défaut de chiffres. On peut se représenter ce que serait la production sur notre globe, si les classes supérieures et les classes moyennes avaient déjà une éducation scientifique et étaient imbues de l’esprit moderne.

Quant à nos méthodes d’instruction, elles sont peut-être encore inférieures à nos programmes. Rien n’a été fait dans cette branche. La psychologie de l’enfant ne sert encore de base en aucune façon à nos méthodes pédagogiques. Nous ne sommes guère plus avancés que les Romains. Même, si le latin et le grec sont indispensables, on pourrait apprendre ces langues en deux ou trois ans, si on se décidait à les enseigner par des méthodes plus simples et plus naturelles. On pourrait

gagner ainsi deux années scolaires. Cela ferait une économie de 600 millions pâr an pour le groupe européen L

On le comprend, il est impossible d’énumérer tous les gaspillages provenant du misonéisme. Ils sont innombrables et de plus tous ne sont pas faciles à découvrir. Aussi nous contenterons-nous d’en citer seulement quelques-uns pour terminer.

En premier lieu, les systèmes imparfaits de poids et de mesures encore en usage dans tant de pays. Pour faire la moindre addition d’une somme de monnaie, un Anglais doit diviser les pennys en schellings et les schellings en livres. Cette opération exige un certain nombre de secondes. Et, comme elle est faite plusieurs fois par jour par des millions d’hommes, le total produit une perte de temps très considérable. La métrologie russe est d’une extrême imperfection. Les poids ont cinq unités : le poud (40 livres), la livre (32 loths), le loth (3 zolotniks) et le zolotnik, divisé lui-même en 96 dolis. Les mesures linéaires sont presque aussi compliquées. Seize verschoks font une archine, trois archines une sagène et cinq cents sagènes une verste

Tout le monde comprend les inconvénients de ces imperfections, mais on répugne à les changer par misonéisme. On ne veut pas renoncer aux vieilles habitudes. Il n’y a pas d’autre raison.

Sur 4o3 millions d’hommes formant le groupe européen, au sens étroit, 246 ont adopté, désormais, le système métrique ^ ; 207 millions gardent encore une métrologie imparfaite. De ce nombre sont les Anglais et les Américains qui, pour le développement des affaires commerciales, tiennent le premier rang. On peut admettre, sans exagération, que les mesures imparfaites

(1) Voir le calcul donne plus haut, p. 184.

(2) Ces mesures sont si peu commodes que les ingénieurs et les architectes russes les ont remplacées, de leur propre initiative, par une division de la sagène en cent parties. En sorte qu’en Russie, aux archines et aux verschoks s’ajoutent maintenant les centisagènes.

(3) Il est légal dans toute l’Europe latine, en Belgique, en Hollande, en Suisse, en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Suède et en Norvège, en Serbie, en Roumanie, en Grèce, au Mexique, dans le Vcnézuéla, au Pérou et dans la République Argentine. Voir un article de M. D. Bellel dans la Revue scientifique du 27 mars 1893, p. 657.

font perdre au moins un jour par an à ces populations. En évaluant la journée de travail à 3 francs seulement, cela ferait un gaspillage annuel de 4o0 millions de francs, chiffre qui doit être de beaucoup inférieur à la réalité. En effet, il faut aussi prendre en considération que la métrologie la plus imparfaite est aussi la plus difficile à enseigner aux enfants, et fait perdre, de ce chef, un temps très considérable.

-Mais ce n’est pas tout. Grâce à la multiplicité des poids et des mesures, il faut étudier les systèmes étrangers. Toutes les fois qu il faut calculer le prix d’un article d’un autre pays, on doit se li\rer à des opérations arithmétiques très complexes. Evaluons cette perte à 3 heures par an, en moyenne, pour le groupe européen. Gela fera encore 200 millions *.

Pour les monnaies, c’est encore pire. Non seulement il faut faire des calculs compliqués, mais, de plus, comme les diverses unités monétaires offrent des fractions irréductibles, on perd des différences toutes les fois qu’on opère un échange effectif. Ainsi la livre sterling vaut exactement 2o fr. 2189. Comment acquitter ces centièmes de centimes? On est obligé de les abandonner. Toute une classe de parasites sociaux (les changeurs) vivent des soustractions qu’ils accomplissent en changeant les monnaies. Avec une monnaie universelle ces pertes auraient pu être évitées. A combien faut-il les évaluer? Prenons un chiffie modeste, 2 francs en moyenne pour chaque habitant du groupe européen (sans compter les mineurs). Cela fait tout

(1) 10 millions de journées de travail à 2 francs. Nous avons exclu l.^0 millions sur les 450 millions du groupe européen pour les individus <iges de nioins de seize ans. L’auteur a eu besoin une fois de comparer la lyoduction du pétrole russe à celle du pétrole américain. Il avait des statistiques des deux pays. Mais les Américains comptent par gallons (mesure de capacité;, les Russes par pouds (mesure de poids). Comme l’auteur ne savait pas ce que pèse un gallon de pétrole, il lui a été impossible de ramener ses données disparates à un seul dénominateur. Ajoutons que cette diversité de mesure cause de très grandes pertes, en favorisant la fraude. Un agriculteur russe a la plus grande peine à réduire ses pouds de blé et ses roubles en c arges françaises et en trancs. Alors il n’a pas la possibilité de contrôler tes prix que lui olfrent les négociants des ports d’exportation. Ceux-ci en prolitent. «ouvent on voudrait commander un article à l’étranger. On vous en\oie un de\is en mesures inconnues, marqué de signes cabalistiques incompréhensibles. On s’embrouille, on se perd (surtout dans les mesures anglaises) et on renonce à la commande. Le nombre d’affaires que la diversité des poids et des mesures fait manquer doit être très considérable. C’est encore a inscrire à l’actif du misonéisme. Mais comment évaluer ces pertes ’i*

LE MISONÉISME

de même GOO millions de francs par an. C’est compter bien bas. Et encore nous avons omis la perte de temps nécessitée pour calculer les différences des monnaies.

Certains pays croient déchoir de leur dignité en modifiant la métrologie de leurs pères. Combien ils se trompent ! 11 n’est pas honorable, il est honteux d’avoir un système de poids et de mesures moins parfait que le voisin. Sans ce misonéisme enfantin, le système métrique serait devenu universel depuis des années. L’Angleterre est particulièrement étonnante sous ce rapport. Comment ! La Serbie a pu opérer cette réforme et l’Angleterre ne le peut pas? Ainsi les industriels de Manchester, dont le monde entier admire l’outillage technique, les ouvriers anglais, si habiles et si énergiques, cette Gère race anglo-saxonne enfin, qui a fondé le plus vaste empire du monde, se considère comme inférieure en intelligence aux pâtresdelaChouinadia! Plus l’activité commerciale est grande dans un pays, plus il est malcommode, dit-on, de changer les poids et les mesures. Sans doute. Mais, d’autre part, il vaut mieux souffrir un inconvénient pendant un an ou deux, que de le souffrir pendant des siècles. Les pertes de temps, occasionnées par une métrologie imparfaite, sont précisément en raison directe de l’importance des opérations industrielles et commerciales.

Passons à une autre source de gaspillage provenant de notre attachement aux institutions de nos ancêtres : le cérémonial.

Le plus grand nombre des cérémonies publiques et privées pratiquées encore par nous ont perdu toute signification. Ainsi l’intronisation du lord maire, à Londres, est accompagnée d’une série d’actes symboliques sans aucune nécessité. Si, après son élection, le lord maire se mettait au travail, sans prononcer une seule phrase, sa besogne n’en souffrirait aucunement. Toutes les cérémonies sont donc du temps perdu. Et combien on en gaspille, grands dieux, dans la vie publique! Les fonctionnaires, en Russie, passent une bonne partie de leur temps à accomplir des cérémonies assommantes dont ils sont les premiers à reconnaître l’inutilité absolue.

Et dans la vie privée ! C’est par millions qu’on pourrait citer les gaspillages de temps du cérémonial. Par exemple les cartes du jour de l’an. Autrefois on faisait des visites. Cela avait encore quelque sens. On pouvait faire plaisir en félicitant ses amis.

Quand le cercle des relations s’est étendu dans les grandes villes modernes, la visite en personne est devenue impossible. On aurait dû ne rien faire alors. Mais non, on a inventé l’envoi des cartes : envoi aussi désagréable pour ceux qui le font que pour ceux qui le reçoivent.

Puis il y a les formules. Combien elles font perdre de temps ! Ainsi, en Russie, il est d’usage d’écrire sur les enveloppes : Au très hautement né Alexandre Ivanovitch Pétrof. Au lieu de cela un Français met Monsieur Pétrof, tout court. Il fait l’économie de quatre mots toutes les fois qu’il écrit une adresse. Les Russes trouveraient souverainement ridicule d’écrire en français au très hautement né, d’autant plus que cette formule s’emploie maintenant pour tout le monde. Mais, dans leur langue, ils continuent à s’en servir parce que leurs ancêtres s’en servaient. Toujours l’aberration du misonéisme. Notre père faisait telle chose, donc cette chose doit être bonne.

Le despotisme du cérémonial est plus sévère que celui des monarques les plus absolus. Bien peu de personnes osent s’y soustraire. Il doit coûter des sommes immenses. Nous pensons être beaucoup en dessous de la réalité en l’évaluant au moins à deux journées de travail par an pour le groupe européen, ce qui donne 600 millions de francs.

Un mot encore pour terminer. La routine invétérée de nos esprits nous fait perdre des sommes colossales par simple absence de réflexion. Nous en signalerons un exemple curieux et tout récent. Manchester est le plus grand centre industriel du monde entier. Le mouvement des marchandises y atteint 21 millions de tonnes. La majeure partie en était embarquée et débarquée à Liverpool. Trois lignes de chemin de fer relient le grand ^ort de la xMersey et la métropole du Lancashire. Mais ces trois lignes se sont syndiquées et elles font payer des prix de transport exorbitants, augmentés encore des frais de débarquement à Liverpool. Ainsi, pour arriver de la cale du navire à la Hlature, une tonne de coton brut doit payer 16 fr. 57 pour un parcours de 51 kilomètres! Pour se libérer de cette exploitation si onéreuse, les habitants de Manchester ont résolu de creuser un canal et de faire de leur ville un port de mer. Alors le transport d’une tonne de coton, depuis l’estuaire de la Mersey, ne coûtera plus que 8 fr. 40. Il y aura une économie de 8 fr. 17.

LE MISONÉISME 193

Maintenant, nous le demandons, que feront les chemins de fer et les compagnies des docks de Liverpool, après l’ouverture du banal de Manchester ? Sous peine de faillite, ils devront bien abaisser leurs prix au niveau de ceux du canal. Mais pourquoi ne pas le faire plus tôt 1 Alors le canal eût été inutile et l’Angleterre eût épargné les 378 millions de francs qu’il a coûté*.

Combien on pourrait citer d’exemples de ce genre. L’entêtement et la routine coûtent des centaines et des centaines de millions tous les ans.

Nous n’avons pas la prétention d’avoir épuisé la liste des gaspillages provenant du misonéisme ; nous en passons sans doute, et des meilleurs. Cependant, ceux que nous avons relevés et évalués, tant bien que mal, composent un total déjà très respectable : 3 milliards 245 millions de francs par an.

(1) Voir dans la lieviie de.s- Deux-Mondes du I.à novembre 1893 un article de M. J. Fleury sur les canaux maritimes.

Novicow. — Les Gaspillages-

CIIAPIÏRE XVI

Le misonéisme trouve sa forteresse la plus inexpugnable dans la religion. Beaucoup de préjugés religieux opposent les plus terribles obstacles a la prospérité des sociétés modernes. Les esprits éclairés et progressistes, voulant les écarter, s’en prennent à la religion elle-même. C’est en vain. Elle défie et défiera toujours leurs efforts. La victoire définitive lui est assurée. La religion étant la source des plus hautes jouissances de l’àme humaine, elle occupe et occupera toujours la première place parmi les institutions sociales. Mais rien n’est stable dans l’univers. La religion se modifie lentement, mais elle se modifie. Il viendra un jour où nos croyances et nos cultes actuels se seront transformés. Les progressistes font fausse route en attaquant la religion en général ; ils devraient mener le combat contre certains dogmes particuliers. Ce qu’il faudrait surtout attaquer, ce sont les superstitions et l’intolérance.

Pour ce qui est des superstitions, elles causent des gaspillages prodigieux, mais surtout en empêchant le développement de la richesse.

Chez les Achantis, la crainte des esprits qui flottent dans l’air et dans les vapeurs nocturnes devient une occasion perpétuelle de meurtres*. Les anciens Mexicains devaient entreprendre tous les ans des expéditions guerrières, pour se procurer les victimes indispensables au culte de leurs dieux. Ici, on le voit, la religion

crée 1 anarchie au sein des associations et entre les associations humaines.

(1) E. Reclus. Nouv. Géorjr. Iniv., t. XII, p. 433.

D'autres idées religieuses sont moins destructives du bonheur de notre espèce, mais elles opposent, tout de même, de grands obstacles au développement du bien-être.

L’Hindou, par exemple, se croit entouré d’une quantité de divinités malfaisantes qu’il faut constamment apaiser. Il est donc obligé de remplir chaque jour une foule d’observances qui lui font perdre un temps infini*. Puis il y a les maux directs. Ainsi un militaire hindou, blessé sur un champ de bataille, préfère mourir plutôt que d’accepter des secours venant de mains impures. Certaines religions hindoues considèrent un voyage par mer comme un péché ; les fidèles doivent se priver de ce plaisir et de l’instruction que leur procurerait un tour en Europe. Avec de pareilles idées, on le comprend, le bien-être se développe très lentement aux Indes Orientales.

Nos religions européennes sont plus élevées, mais combien elles contiennent encore de préjugés enfantins !

Pour un croyant, l’univers est régi par la volonté capricieuse de Dieu. S’il en est ainsi, il n’y a pas de lois de la nature. Il n’y a donc pas lieu de les rechercher ni d’y adapter sa conduite. Il n y a pas de science ; donc on ne peut tracer aucune ligne de conduite à 1 homme, on ne peut rédiger aucun programme de réformes sociales. Alors il faut vivre, au jour le jour, sans se soucier du lendemain. Cette conception est la plus anti-économique qui se puisse imaginer. Si elle venait à triompher, la misère et la barbarie la plus primitive en seraient les conséquences immédiates.

Nous croyons inutile de répéter des faits très connus, de montrer comment les idées chrétiennes, en combattant le prêt à intérêt, ont retardé le développement de la richesse en Europe. Ce qui est passé est passé. Par malheur, le socialisme chrétien, secte nouvelle, qui paraît faire des progrès, promet de nouvelles attaques contre les principes rationnels de l’économie politique, qui auront pour conséquence un ralentissement du taux d’accroissement de la richesse.

II faut enregistrer au chapitre des pertes produites par la religion le nombre excessif des jours fériés. La Russie seule perd de ce chef au moins 2 milliards 500 millions de francs par

(1) \oir Strachey. L'Inde, tracl. Harmand. Paris, 1892, p. 209.

If)G ODSTACLES A L’ACCROISSEMENT UE LA RICHESSE

an. ?i nous ajoutons 500 millions ])our les autres pa}’s, cela fait un total de 3 milliards au plus bas mot.

.\près la superstition, est l’intolérance qui détruit une masse incalculable de bonheur humain. Elle provient, comme on sait, de l’oubli des données élémentaires de la psychologie.

Il ne peut pas y avoir de corrélation absolue entre le monde e.xterne et sa représentation interne dans nos centres nerveux, parce que toute image est déformée par l’ensemble des conditions de notre organisme. Donc, toute vérité conçue par l’homme, est relative. Faute de songer à ce fait, on croit posse'der la vérité absolue. De là la conclusion : ceux qui ne pensent pas comme moi sont des imposteurs, des scélérats, des misérables qu’il faut punir.

Une seconde erreur, cause de l’intolérance, est celle-ci : un phénomène psychologique ne peut être conditionné complètement par un phénomène physiologique. La division du travail est poussée très loin dans le corps humain. Chaque organe a acquis une dose d’indépendance qu’on ne peut plus détruire sans causer la mort. Le cerveau, par exemple, n’a pas d'action complète sur l’estomac qui, à son tour, ne peut pas imposer entièrement ses volontés au cerveau. Or aucun des inquisiteurs, passés et présents, ne prend ce fait en considération. Ils s'imaginent qu’en agissant sur le corps par des tortures, des tourments ou des privations, ils peuvent opérer un changement dans les idées. Cela n’arrive jamais. Un homme peut dire qu’il croit à telle ou telle chose, quand il y trouve un intérêt, mais il ne s’ensuit en aucune façon que telle soit, en effet, sa croyance. Puisqu’on est impuissant à saisir le for intérieur, à quoi bon les tourments physiques? Hélas ! jusqu’à la veille du xx® siècle, on n'a pas pu comprendre cette idée si simple.

L’intolérance avait perdu beaucoup de terrain depuis 1815. Elle renaît de nos jours sous le nom d’antisémitisme. L’Allemagne, l’Autriche, mais surtout la Russie, sont rongées par cette gangrène.

Il est à peine nécessaire de parler ici des mesures prises récemment en Russie contre les malheureux Israélites. Elles sont dans toutes les mémoires. Chaque jour on invente de nouvelles tracasseries. C’est comme une manie maladive. Hélas ! la série de vexations et de tourments infligés à ces malheureux

est d’autant plus cruelle qu’elle est inutile. On ne peut pas apercevoir le but vers lequel on tend en Russie. Est-ce de forcer les Israélites à émigrer ? Mais on sait que l’excédent des naissances compense les pertes de l’émigration. Et d’ailleurs, si grand que soit le désir des Israélites de quitter une terres! inhospitalière, on sait qu’ils sont incapables d’émigrer, faute de ressources. Pour que six millions d’hommes puissent se transporter dans l’Amérique du Sud, il faut plusieurs milliards de francs. Où ces malheureux les prendront-ils, quand le plus grand nombre d’entre eux sont dans la plus atroce misère ?

Les souffrances des Israélites sont dignes de compassion. Mais il faut aussi songer un peu à nous autres chrétiens. Or, malheureusement, personne ne considère la question à ce point de vue.

Tout d’abord l’antisémitisme introduit dans nos sociétés un levain de haine et de bassesse qui portera les fruits les plus amers. Les antisémites sont toujours à surexciter les appétits, à crier : Sus aux Juifs ! Prenez garde ! Ce jeu est des plus dangereux. L’appétit vient en mangeant. Après avoir pillé le Juif, la foule se jettera sur vous. Vous l’aurez façonnée à votre image, vous lui aurez montré le chemin ; vous n’aurez plus le droit de vous plaindre. Mais nous, chrétiens véritables, qui ne sommes pas antisémites, pourquoi devrons-nous être entraînés dans la débâcle ?

Par malheur, les gouvernements ne pensent jamais à la répercussion de leurs mesures sur l’ensemble de la population. Quand ils veulent favoriser un individu ou une classe, ils ne songent jamais à ceux qui devront payer ces privilèges. C’est beau de vouloir que M. X s’enrichisse, en faisant de l’industrie. Mais les bénéfices pour entrer dans sa poche devront sortir de celles de ses concitoyens. La majeure partie de ceux-ci sont de pauvres diables qui parviennent à peine à joindre les deux bouts, ou qui, fort souvent, sont à deux doigts de la plus noire misère. Est-il juste que ces malheureux subissent de nouvelles privations pour enrichir M. X ? Par malheur, nous le répétons, les gouvernements ne songent jamais à cela. Ils ont en vue de favoriser l’industrie de M. X. Ils oublient de penser sur quelles misères est édifiée sa prospérité.

De même, (juand les gouvernements veulent persécuter un

individu ou une classe, ils ne font jamais attention au contrecoup de leurs mesures sur l’ensemble du pays.

ÎSous citerons un exemple curieux. Les Israélites n"ont pas le droit d’habiter le vieux Kief. Ils sont confinés dans les nouveaux quartiers de cette ville. Aussi les appartements y sont-ils de oO p. lUÜ pluschers. UnM. Ivanof, moscovite etortliodoxepur sang, aune maison danslevieuxKief.il en retire 1 OOOfrancsde revenu. Sans la restriction del’habitat des Israélites, ilen retirerait 1 200 ou 1 fiOO. Ainsi, sous prétexte de le protéger contre les Israélites, on retire à M. Ivanof le tiers ou le quart de son revenu.

Voilà un exemple frappant des résultats inévitables de toute intolérance. Les persécutés souffrent, sans doute, mais les persécuteurs sont également frappés, et, comme ils sont les plus nombreux, le mal est plus grand pour eux. Un Israélite disait à l’auteur : <t J’ai des épargnes ; je bâtirais volontiers une maison, elle me rapporterait plus que mes valeurs mobilières mais aujourd’hui je suis ici (il s’agissait d’une ville de Russie), demain on m’obligera de partir *, je ne pourrai pas emporter ma maison; aussi je ne bâtis pas. » Sans doute l’individu, qui tenait ce discours, souffrait d’avoir moins de revenu ; mais la Russie n’en souffrait-elle pas aussi ? S’il avait bâti, des terrassiers, des maçons, des charpentiers, des couvreurs auraient réalisé des bénéfices qu’ils ne réalisent pas maintenant et tous ces individus peuvent être de purs orthodoxes, pour lesquels le gouvernement montre une tendresse toute spéciale. N’est-ce pas une singulière manière de les favoriser, que de diminuer leurs gains ? Et puis, quand il y a beaucoup de maisons dans un pays, les loyers ne sont pas chers. N’est-ce pas un avantage poulies orthodoxes comme pour les dissidents ?

Autre fait. Les journaux russes publiaient dernièrement la nouvelle suivante : « On projette au ministère des finances de défendre aux Israélites l’exercice de certaines branches de l’industrie, même dans les limites de leur résidence L » Sous le

M) D’après la loi, les Israélites ne peuvent habiter en Russie que dans lesprovinces qui ont appartenu autrelois à la Pologne et dans quelques autres gouvernements méridionaux. C'est ce qu’on appelle la limite ite résulence. On comprend que le gouvernement modilie cette limite à son gié. De là lin-

securité des Israélites.

(2) Il leur a été interdit, entre autres, de posséder dorénavant des actions de fabricpies de sucre.

coup d’une pareille menace, que feront les Israélites? L’industrie et le commerce sont encore les seules occupations qui leur soient permises sans restriction. Un Israélite projetait peutêtre d’établir une filature de coton ou une fonderie de machines. Mais est-il sûr que ces deux branches de l’industrie ne lui seront pas interdites demain ? Aussi n’entreprend-il rien. 11 ne s’enrichit pas, sans doute. Mais si personne n’entreprend rien, la stagnation se met dans les affaires et le pays reste pauxre. Nul ne songe à cette répercussion. On a 1 intention de faire du mal aux Israélites et ce sont les chrétiens qu on frappe.

On pourrait citer des milliers de faits de ce genre. A quoi bon fatiguer le lecteur ? La conclusion se dégage toute nette, même de ceux que nous avons cités. L’intolérance produit des gaspillages immenses Elle réduit peut-être de oO p. 100 la production des pays où elle sévit avec une forte intensité. Elle a déjà réduit l’Espagne et l’Ilalie à la misère *.

La Russie aura son tour, si elle ne change pas sa politique, si elle n’ouvre pas les yeux et ne comprend pas son intérêt

véritable.

11 est impossible, bien entendu, d’évaluer en argent les pertes provenant de l’intolérance. Des milliers de chrétiens, aujourd’hui dans la plus noire misère, vivraient dans le bienêtre sans cette funeste aberration. Par malheur, cette phrase vague est tout ce qu’on peut dire. La seule chose certaine, c est que la perte est énorme.

(1) La contre-réaction catholique, grâce aux entraves de tous genres qu elle créa en Italie, tua, par exemple, l'industrie florentine, si florissante au

.w* siècle.

, .Hïlll

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