ERS
Le misonéisme.
Orthographe ....
.Métrologie
Monnaie
Cérémonial
Intolérance.
Jours fériés inutiles. .
Exclusivisme national.
Pertes indirectes . ,
Pertes directes . , .
Pertes indirectes. . ,
Total général.
A\ant daller plus loin, quelques considérations sur cette somme colossale. Comme le lecteur a pu s’en convaincre, nos chillies pèchent surtout par excès de modération. Ainsi nous avons é\alué à 22o millions seulement les pertes provenant des lettres inutiles de nos alphabets européens. M. 3Iarch les
évalue à o23 millions de francs, pour les seuls pays de langue anglaise *.
D autre part, nous sommes loin d’avoir compté tous les ffaspillages. Un grand nombre, sans doute, ont échappé tà notre
fl
lî
(Ij Voir p. 183.
attention'. De plus, dans la très grande majorité des cas, nous avons calculé les pertes pour le groupe européen seul, c’est-àdire pour 4o9 millions d’hommes sur 1 480 millions. A coup sûr, les gaspillages sont infiniment plus nombreux dans les sociétés barbares que dans les nôtres. Citons un seul exemple. Il faut trois ans pour apprendre notre orthographe, mais il en faut au moins vingt-cinq au Chinois pour aj)prendre la sienne. Or les Chinois sont 400 millions. Calculez ce qu’une économie de vingtdeux ans de travail, pour la seule écriture, rapporterait à ce pays. Si la Chine est restée, jusqu’à présent, dans un état enfantin, elle le doit, dans une très forte mesure, à son système si imparfait d’écriture. La guerre dévore sans doute des sommes immenses en Europe, mais dans l'.\frique centrale, elle dépeuple les régions les plus fertiles. Malheureusement, comme nous manquons de base d’appréciation, il a fallu renoncer à donner des chiffres pour les nations extra-européennes.
Notez encore la modération de notre point de départ. Nous avons calculé que, sur 1 480 millions d’hommes, o38 millions seulement seraient aptes à fournir une journée de travail quotidien. Pour le groupe européen nous avons pris également 104 millions sur 4b'J millions d’hommes. Près du tiers! C'est bien peu. Mais nous avons voulu gagner le lecteur par l'excès de notre modération.
En considérant tout ce qui précède, on voit que nos chiffres devraient être sensiblement majorés si l’on considérait riiumanité entière. Peut-être faudrait-il les doubler.
Mais nous nous en tiendrons à notre total de GO milliards et nous ne parlerons que du groupe européen.
Il convient, en premier lieu, de déduire de ce chiffre les 10760 millions du vol et du dol. Voici pourquoi :
Ni l’opinion publique ni aucun gouvernement européen ne considèrent le vol et le dol comme des actes avantageux à la société. Partout, au contraire, ils sont tenus pour criminels. Les gouvernements font tout ce qu’ils peuvent pour les extirper, les prévenir et les punir. Si le vol et le dol subsistent dans nos socié-
(1) Ainsi, par exemple, une épouvantable crise économique, provoquée en grande partie par le bill Sherman, a éclaté aux Etats-Unis en 1893. Comme conséquence, 800 000 ouvriers ont été privés de travail. Cela lait encore une perte dun milliard et demi de francs au plus bas mot.
tés, cela tient à l’imperfection de la nature humaine. On peut espérer que les attentats contre la propriété iront en décroissant. Deux causes y pousseront : une meilleure organisation de la sûreté publique, d'une part, un accroissement de l’instinct de sociabilité, de l’autre. Mais ces causes agiront d'une façon extrêmement lente. Jamais l’on ne supprimera complètement le vol et le dol. Pendant de longs siècles encore nous devrons supporter les pertes qu’ils produisent. Il serait désirable que les hommes fussent des anges, mais ils n’en ont pas. Il serait désirable aussi qu’ils eussent des ailes, mais ils n’cn ont pas.
Les erreurs que nous combattons dans ce livre, ne sont ni dans le cas du vol ni dans celui du dol. De très honnêtes gens s’imaginent, de bonne foi, que le système protecteur peut enrichir les sociétés. La centralisation, la manie des kilomètres carrés, l’orthographe de nos pères, etc., ont des partisans très convaincus. Le vol en avait autrefois. 11 était tenu pour honorable. 11 s’agit donc d’amener l'opinion publique à considérer le protectionnisme, le parasitisme, le paternalisme, l'esprit de conquête, l’intolérance, l’exclusivisme et le misonéisme du même œil qu’elle considère aujourd’hui le vol et le dol. Il s’agit de faire admettre que ces erreurs sont funestes, qu’elles sont la source de notre misère et de nos maux.
Déduisons donc le vol et le dol. Il nous reste un gaspillage annuel de bO milliards, au plus bas mot. Il est difficile de se représenter ce que signifie cette somme gigantesque ! 11 faut s’en approcher par approximations. Les dettes des Etats européens montent actuellement à près de :200 milliards. Elles pourraient être toutes amorties, en quatre ans, si nous savions économiser ce que nos erreurs nous font perdre aujourd’hui ! Le transsibérien coûtera un milliard de francs environ. Ou le construirait cinquante fois avec ce que nous gaspillons tous les ans. Avec cet argent on couvrirait l’Asie et l’.\frique d'uii immense réseau de chemins de fer qui vivifieraient ces vastes continents.
Partagés entre les 90 millions de familles du groupe européen, ces oO milliards leur rapporteraient ooo francs à chacune. La somme parait modeste, mais il faut considérer que le revenu moyen d’une famille française est évaluée à 1 000 francs à peine. Cela ferait donc un accroissement de oO p. 100. C’est déjà très sensible. Un individu qui a b 000 francs de revenu, acquerra
une somme de jouissances très enviable, s’il peut les porter à 7 oOO francs. Considérez, d’ailleurs, que ce revenu moyen de
fer?p de la
erre. En Russie, en Espagne, en Italie, le chiffre est de beaucoup
inferieur . Pour un grand nombre de pays européens, un revenu
^supplémentaire de ooo francs doublerait certainement l’avoir
famil es. Dans ce cas, il serait ressenti comme un bienfait très appréciable.
Or nous avons pris comme idéal, un revenu de o 000 francs par famille. Meme en supprimant nos gaspillages, il semble que nous serions bien loin du compte. Mais il semble seulement Tou d abord il faut considérer que nos évaluations sont trop ^destes. ^ous avons calculé les gaspillages trop bas. Si nous pouvons nous debarrasser de nos erreurs, nous réaliserions un bénéfice pins considérable. Mais cela n’est rien. La chose impor- . n e es le-ci : lesoO milliards économisés ne resteraient pas nnproductifs. Chaque année, ils contribueraient à créer Z nche.sses nouvelles. On sait avec quelle rapidité s’accroissent capitaux places a intérêts composés. Une opération de ce genre aurait lieu dans ce cas. Songez ce que seraient l’Asie et Alrique, 1 Amérique méridionale et l’Australie, si l’on avait app ique, depuis vingt ou trente ans, cinquante milliards au perfectionnement de leur outillage industriel et social. Elles
ui de 1 Europe ; elles auraient pu verser sur les marchés des quantités prodigieuses de produits alimentaires et exiger en retour, des quantités prodigieuses de produits manufacturés ^ a richesse irait en s’accroissant et, avec un taux d’accélération plus rapide, 1 idéal désiré (S 000 francs par famille) serait peut^ etre altejnt par les hommes de notre génération.
Economisez oO milliards par an et bientôt il ny aura plus sur la terre une lande déserte, un marais pestilentiel. Les gisements minéraux les plus abondants qui attendent les travailleurs,
(1) oir plus bas, p. 382, le clùiire donne par M. Mulliall.
(2i D après les évaluations les plus récentes, le commerce de l’Afriouo Lfluaturiale monte a 326 millions de francs (voir Revue sclentifiaue du
i ‘ d’Africain. Le commerce de
la ScHosf l’Angleterre 488 et celui de
seront exploités ; des forêts inaccessibles seront mises en coupes réglées. Le blé, le vin, les plantes alimentaires, le fer, la houille seront apportés sur les marchés en quantités décuples ou centuples; nos marines marchandes deviendront insuffisantes, nos chemins de fer n’auront plus assez de wagons. Bref, la vie et 1 activité se répandront dans des régions entières où quelques sauvages se guettent aujourd’hui pour se massacrer comme des bêtes fauves.
Comme nous l’avons dit au commencement de ce livre, notre misère provient de ce que nous gaspillons trop et produisons trop peu. Ce second phénomène est une fonction du premier. Economisez oO milliards par an, et, immédiatement, la production augmentera. Des capitaux plus nombreux versés dans la circulation, chercheront un placement. Ils exerceront l’esprit d entreprise. Les pays neufs qui restent en friche, recevront un nouvel apport d’émigrants. Bref, l’adaptation de la planète aux besoins des hommes, qui se fait maintenant d’une façon lente, se fera d une façon rapide. On rapprochera le jour qui réalisera le niveau de confort constituant actuellement l’idéal de nos aspirations.
Nous avons évalué nos gaspillages en argent. C’était pour nous donner un moyen d’appréciation commode et facile. Mais, en réalité, toutes nos erreurs se traduisent en souffrance et en douleur. Combien de malheureux doivent payer le pain huit sous, quand il en vaut réellement cinq. Et si la faim gronde dans la famille, s’il faut nourrir cinq ou six enfants, cette diti'érence est appréciable. Combien de misérables souffrent du froid, en Russie, parce que le charbon est majoré de 60 p. 100 par les droits de douane ! Calculez les phtisies, les maladies de tout genre qu’engendrent ces privations.
Le paysan doit se contenter de laisser pénétrer dans sa demeure quelques faibles rayons de lumière par une toute petite fenêtre, parce que les vitres sont taxées par le tarif à 1^:2 p. 100 de leur valeur L II doit couvrir sa cabane de chaume et non de
(1) Nous donnons les clûlires du tarif actuellement en vigueur en Russie.
tôle de fer et l’exposer à de fréquents incendies, parce que la tôle est taxée à 100 p. 100, Des millions d’individus doivent se passer d avoir un tapis sous leurs pieds, un lit commode pour reposer [leur corps \ un piano pour charmer la vie de famille, parce que ces objets sont taxés à 70 et 100 p. 100 de leur valeur. Et pourquoi toutes ces souflrances, pourquoi toutes ces privations? Atin que Messieurs les industriels protégés, qui souvent sont des millionnaires, puissent encore augmenter le nombre de leurs millions.
Voyez ces malheureux solliciteurs passant des heures et des heures à la porte des bureaux de l’administration. En Russie, les petites gens doivent perdre jusqu’à trois et quatre jours par an pour obtenir une carte d’identité. Tout cela pour maintenir une centralisation tracassière et inutile.
Et le fisc impitoyable? Il prend parfois 40, oO, 60 pour cent de noire revenu. Combien de terres sont vendues chaque année pour le recouvrement des impôts M Combien de familles jetées sur le pavé, combien de malheureux abandonnant leur demeure pour devenir des vagabonds. Et quand enfln la patience est à bout, quand le peuple se précipite sur les agents du fisc et se livre à des violences, alors arrivent les soldats ; l’état de siège est proclamé ; un tribunal militaire juge les rebelles, ils sont condamnés et passés par les armes. Puis on augmente encore les impôts.
Après le fisc, le recrutement. Il faut avoir assisté à un appel de conscrits pour comprendre ce qu’il comporte de cruelles soulTrances. Le jeune homme plonge sa main dans l’iirne fatale. Quelle angoisse. Va-t-il tirer un bon numéro? Hélas!... non voilà qu il n’est pas exempt*. Alors le désespoir se peint sur sa
(1) lOii Russie un somiuier élastique est un objet de luxe possédé lar bien peu de personnes.
(2) Kn Sicile « lorsfpi’on a dc|>ecé les biens de mainmorte, les pavsans eu ont acheté des jiarcelles. Aujourd’hui ces petites propriétés se vendent, se réunissent et vont former des latifundia. Pouripioi ? Parce que l’impôt loncier ne peut pas être payé, que dans une année les percepteurs ont lait vendre en Sicile plus de 13 000 propriétés dont les taxes n’avaient pu être acquittées .. Journal des Débats dix 17 janvier 1891. Edit, du matin.
(3) L auteur jiarle de ce qui passe en Russie, où les exemptions sont nombreuses, grâce à rimportance du contingent annuel qui ne peut i»as être incorporé tout entier dans rarniée active.
figure. Les parents qui l’ont aceompagné, sa malheureuse mère, poussent des cris de douleur. L’auteur a entendu des jeunes gens se réjouir de ce qu’ils avaient une poitrine peu développée, parce qu’ils espéraient ainsi échapper à la conscription. Voilà oii nous en sommes réduits ! Des hommes se croient heureux parce qu’ils sont malades et mal constitués !
Puis vient la guerre! Alors les massacres horribles, hideux, sans frein, sans pitié. Une seule bataille fauche en quelques heures cent mille jeunes gens beaux, pleins d’avenir, la fleur d’une génération. Une marche d’armée détruit en quelques jours ce qu’ont produit cinquante années de travail acharné et persévérant. Encore une fois le rocher est au bas de la colline et la misérable humanité, nouveau Sisyphe, va enfanter des prodiges de labeur, de génie, de dévouement et de persévérance pour lui faire remonter sa pente.
Et tout cela pour payer un tribut à l'idolâtrie béate des kilomètres carrés !
Voyez ces pauvres enfants pâles et maladifs. Au lieu de la joie qui aurait dû se peindre sur leurs jeunes fronts, voyez-les soucieux, tristes, rongés par l’insomnie et les névralgies. Quelquesuns perdent la joie pour le reste de leur vie et deviennent sombres, haineux et misanthropes. D’autres perdent la santé. Ils sont les victimes désignées de la première épidémie qui sévira dans leur pays. Quelques-uns iront mourir avant le temps, à l'hôpital. D’autres se marieront et procréeront une nouvelle génération d’être languissants et étiolés. Hélas ! les suicides se produisent aussi parfois parmi ces pauvres collégiens à la fleur •de l’âge.
Pourquoi soumet-on ces malheureux enfants à ces tortures ? Quel crime ont-ils commis? Aucun. Hélas! ce sont les innocentes victimes des chinoiseries de notre écriture, des bizarreries de nos syntaxes ; ce sont les martyres du grec et du latin. Et toutes ces soulfrances, pour mettre « l’orthographe de nos pères » et pour conserver leurs programmes d’instruction ! Comme si les larmes d’un enfant n’avaient pas mille fois plus d'importance que les traditions de cent générations d’ancétres couchés dans le tombeau.
Concluons. Nos erreurs et nos gaspillages, après avoir diminué la somme de nos jouissances matérielles et mentales, après
ci^ie r t"""" intellectuelle, de la vie
K hini ' * f economique, plongent dans le domaine de a b olog.e. Ils altaquent la vitalité même de notre espèce. On
a d. avec .-mson, où naît un pain naît un homme. Sans doute, la nata .te n augmente pas toujours avec la richesse. Cependant dune façon générale, elle est bien conditionnée par elle. Un pa}s qui a peu de subsistances a aussi peu d’habitants. Deux
Te'îa vX r Nf a
“ * • ^ i® Sahara est complètement désert
d^Tfllirrn l’infertilité du sol ou
de» fol.es de humanité le i-ésultat est exactement le même. Les
cinquante milliards gaspillés tous les ans, empêchent des millions d hommes de naître sur notre globe. Ils le dépeuplent encore pour une autre raison. Si la natalité n'est pas en fonc- *on constante de la richesse, la mortalité l’est certainement. I)a. s les pays pauvres, oO enfants sur 100 meurent en bas àc^e faute de soins. La mortalité oscille entre et 19 p 1000 dans les pays européens. Pendant qu’elle est faible chez les riches, e le est terrible chez les pauvres. Tienne une épidémie
comme le choiera, c’est parmi ceux qui ont le moins de bienetre qu elle cause les plus grands ravages.
Aussi, quand arrive le néfaste cortège du protectionnisme, du parasitisme, du paternalisme, du misonéisme, de l’intolérance de 1 exdus.yisme, il tant non seulement les sources de notre
d^notre vifî^^ bonheur, mais encore les sources mêmes
-0^^. ^ considérer au point de vue
exc Ubi U temps. L humanité peut fournir environ 100 milliards de journées de travail par an. Si celles-ci étaient toutes employées a des œuvres productives, l’adaptation de la planète à nos Jesmiib se ferait avec le maximum possible de rapidité. Par ma heur, ce n est pas le cas. On risque peut-être peu de se tromper en disant que nous perdons un jour sur quatre à essayer de nous spolier les uns les autres, à nous défendre contre ces tenatives de spoliations et à accomplir mille chinoiseries complètement mutiles. Le quart de notre labeur s’en va ainsi en pure
pute et 1 adaptation de la planète à nos besoins s’accomplit n\ec une plus grande lenteur.
Les fonctions sociales sont intimement liées les unes aux autres. Les conditions économiques d’un pays réagissent sur sa structure politique. Les idées modifient les méthodes de travail et ont un contre-coup sur la richesse. Celle-ci transforme, à son tour, les connaissances et les aspirations des hommes et, ainsi de suite.
Après avoir parlé des conséquences économiques des erreurs de l’esprit humain, examinons leurs conséquences politiques.
Commençons par le protectionnisme.
La fatale illusion qui fait prendre la richesse pour une chose, et non pour un état de choses, a les influences les plus désastreuses sur l’organisation de nos sociétés modernes.
Une bonne récolte a eu lieu en France, par exemple. .Uussilùt on demande une élévation des droits de douane sur les blés. Vienne la famine, l’année suivante, on les supprime. Mais pour appliquer l’une et l’autre mesure, il faut mettre en branle la lourde machine gouvernementale : le ministère, les commissions, 300 sénateurs, 584 députés ! Et ces gens sont loin d’être <l’accord entre eux. Avouez que la besogne n’est pas facile. Vouloir régler constamment la production économique d’un grand pays, et cela au moyen d’un appareil législatif si compliqué, c’est courir au-devant de déceptions inévitables et des ruines les plus certaines.
Ajoutez les maux produits par les fluctuations continuelles des tarifs. On revise actuellement le bill Mqc Kinley aux États- Unis. Le commerce et 1 industrie se trouvent dans la plus grande gêne. « On veut sortir au plus tôt des incertitudes actuelles qui empêchent de conclure aucun contrat ‘. »
Quant à faire un tarif immuable, c’est la chimère des chimères. La Russie est un pays autocratique. Il semblerait que la fixité devrait y être plus grande qu’ailleurs puisqu’il n’v a pas de luttes de partis. Eh bien ! les tarifs n’y ont pas la \ie plus longue que dans les pays constitutionnels. Celui de 1891, rédigé
(1) Journal des Débats du 13 janvier 1894.
avec un grand et pompeux appareil de délégués de l’industrie et du commerce, s’en va déjà en lambeaux. En réalité, les tarifs de douane sont modifiés tous les jours*.
Un seul tarif pourrait être immuable, celui qui serait libellé comme suit ; Article unique : Tous les produits étrangers entrent en franchise absolue. En d’autres termes, un tarif pourrait être immuable seulement s’il n’existait pas.
Quels que soient les tarifs présents ou futurs, ils ne satisferont jamais tout le monde. Par chaque article on désavantagera les uns dans la mesure où l’on avantagera les autres. Tant que les gouvernements réglementeront la production, il y aura des spoliateurs et des spoliés. Bien entendu, ces derniers seront mécontents ; ils se sentiront victimes d’une injustice ; ils éprouveront la haine la plus légitime à l’égard de ceux qui les exploitent. La société se divisera en deux camps : les voleurs et les volés. S'il arrive que ces derniers se trouvent concentrés dans une région déterminée, la désatléction poussera au séparatisme. C’est ce qui arrive en ce moment en Italie. Les Siciliens sont complètement sacrifiés aux intérêts égoïstes des Lombards et des Piémontais. Sans les soldats et les cours martiales, qui sait si la Sicile n’aurait pas proclamé son indépendance ? Les sociétés modernes considèrent fextension territoriale comme le plus grand de tous les biens. On sait avec quelle passion et quelle démence elles tiennent aux kilomètres carrés. Eh bien ! par le système protecteur on tend à détruire ces unités nationales qu’on prend, d’autre part, tant de peine à édifier.
11 y a plus. Non seulement on détruit l’unité nationale, mais on crée les haines de classe plus dangereuses que les désaffections régionales. Grâce au nouveau droit de sept francs par hectolitre de blé, voté dernièrement par les chambres, l’ouvrier français va payer son pain 60 et 70 p. 100 plus cher que l’ouvrier belge et cela pour avantager 14i> 000 gros propriétaires. Quelle haine cette mesure ne va-t-elle pas mettre dans
1 1) Une autre folie consiste à croire qu'on peut rédiger un tarif raisonné et scientilique ! Certes, de toutes les aberrations humaines, celle-ci est une des plus colossales ! Un célèbre chimiste russe, M. Mendeleief, a donné dans cette impasse avec une naïveté digne d'un meilleur sort. Un tarif immuable ne serait possible que si l'humanité était immuable. Or l'esprit humain
change toutes les minutes. On le voit. Messieurs les tarificateurs scientilhmes nagent en plein délire. ^
les cœurs ! Et il faut reconnaître hautement qu’elle sera des plus justifiées. Quelle propagande pour le socialisme et l’anarchisme ‘ !
11 n’y a qu’un seul moyen d’établir la paix sociale, c’est de pratiquer la justice. Un seul tarif pourrait être juste, celui qui serait libellé comme il suit : Article unique : Tous les produits étrangers entrent en franchise de douane.
Le système protecteur est une spoliation mutuelle des citoyens les uns par les autres ; il est incompatible avec l’égalité devant la loi, la liberté et la justice. C’est un ferment de dissolution de la société, un microbe destructeur du droit de propriété ; il ronge donc la base même de l’ordre juridique au sein de l’Utat^. On
(1) On dirait que ce droit de sept francs est une réponse des chambres françaises à ratteutat de Vaillant. 11 suffit de réfléchir un seul moment pour comprendre (|u’une majoration de 60 p. 100 sur le prix du pain causera la mort de bien plus de personnes que n'en tueront jamais les bombes anarchistes.
(2) Nous assistons de nos jours à des spectacles vraiment étranges. Un pays (jui a beaucoup de charbon, de fer, de machines, peut avoir une industrie avancée. La i)roduction crée la richesse et un pays riche peut entretenir une année plus nombreuse et mieux organisée (pi'uii l)ays pauvre. D'autre part, le bon marché des produits alimentaires est la base même du bien-être des populations. De nos jours, l’Allemagne et la Russie sont armées jusqu’aux dents. On craint à chaque instant rex])losion des hostilités. Etant donné cet état de choses, ne serait-il pas rationnel de vouloir aflaiblir économiquement son ennemi pour raffaiblir politiquement ? Le ]dus grand intérêt des Allemands est que les Russes aient peu de fer, de charbon et de machines. Le plus grand intérêt des Russes est que les Allemands payent leur pain le plus cher possible. Le moyen le plus simple pour produire ces funestes résultats est un tarif très élevé. Eli bien que voyons-nous ? Pendant les négociations du traité de commerce, TAllemagne a demandé des réductions sur les métaux, les machines et la houille ; elle a donc fait les plus grands efforts en vue du bien de la Russie, tandis que la Russie a fait de
même en vue du bien de rAllemagne. Chacun de ces gouvei-nements défendait ainsi les intérêts non pas de son peuple mais d’un peuple étranger. N’est-ce pas la plus singulière interversion de rôles qui se puisse imaginer ? Cela montre, soit dit en passant, combien les intérêts des nations sont solidaires, quoi qu’en disent messieurs les conservateurs partisans des massacres sans fin. Mais comment s’étonner d'ailleurs de ces contradictions ? Le protectionnisme, partant d’une l>ase absolument fausse, doit aboutir à des inconséfiuences et à des absurdités.
Signalons-en encore une. Actuellement la Russie produit plus de blé qu’elle n’en consomme ; aussi cet article entre-t-il en franchise. Mais si ce n’était pas le cas, si la Russie devait importer du blé, celui-ci serait taxé immédiatement. Ainsi le jour où un pays a besoin de blé étranger, il rempêche d’enti'er! Si l'on veut un comble d’absurdité, il nous semble qu'on pourra difficilement en trouver un meilleur.
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OKSTACLES A L’ACC lîOISSEMENT DE LA RICHESSE
voit donc que l’erreur crysohédonique exerce une inOuence désastreuse dans le domaine politique.
L’État a pour origine la bande de pillage. L’envahisseur se contenta d’abord de faire des razzias, puis il se fixa à demeure sur un territoire afin de percevoir les impôts à son profit. Mais
la conquête a pour but la richesse. C’est donc une entreprise laite en vue du lucre. *
Dans les États modernes, même les plus civilisés, la fonction politique ne s’est pas encore différenciée de la fonction économique L On cherche à s’emparer du pouvoir pour les bénéfices quil procure. Il en est ainsi dans les républiques comme dans les monarchies. On l’a dit avec raison, la France appartient à cinquante mille politiciens. Ils tiennent aussi le premier rang aux Etats-Unis où celte carrière est des plus lucratives.
Toute l’organisation des Étals modernes est faite en vue de procurer des bénéfices à quelques dizaines de milliers d’individus. De là la centralisation à outrance, la main mise sur toutes les lonctions sociales, l’union de l’Église et de l’État, la confiscation de l’instruction publique au profit du gouvernement afin de façonner l’esprit des générations nouvelles dans une direction conforme aux intérêts des gouvernants. De là, comme dit le comte Tolstoï, une hypnotisation systématique des masses
populaires au moyen d’un ensemble d’institutions cérémonielles et autres.
Nous avons essayé de montrer tout ce que ce système cause de gaspillages, de pertes de temps, de ruines et de soufirances. Mais comment calculer aussi ce qu’il cause de haines ? Gênés dans les mouvements quotidiens de leur vie, soumis à des entraves vexatoires, exploilé.s de mille façons, les unes plus désagréables que les autres, les peuples se sont habitués à voir dans leurs gouvernements l’obstacle principal qui s’oppose à leur bonheur. Tant qu’ils étaient ignorants, ils considéraient leur infortune
comme conforme à la nature des choses. Mais depuis qu’ils voient un peu plus clair dans ces affaires, ils supportent les charges dont on les accable, avec une impatience toujours croissante. De là le socialisme, l’anarchisme et tant d’autres sectes les unes plus violentes que les autres. De là le trouble de nos sociétés; de là ces explosions de haine sauvage qui jettent 1 épouvante parmi les honnêtes gens.
L État s’est constitué par la conquête et, jusqu’à ce jour, elle continue à être le but de l’activité politique dans l’humanité.
Voyez un lion. Que fait-il pour se nourrir? Il se met à l’affût, il guette sa proie. Dès qu’il trouve le moyen de la saisir, il se jette dessus et la dévore.
Telle est l’image de la politique internationale. Les diplomates guettent leur proie, c’est-à-dire le territoire du voisin. Dès qu ils trouvent une conjoncture de circonstances qui leur permet de la saisir, ils se jettent dessus et s’en emparent. On appelle « génies» politiques, grands hommes d’État, ceux qui montrent le plus d habileté dans les pratiques de ce genre, ceux qui savent le mieux profiter de l’occasion favorable, ou, même, la faire naître au besoin.
Les nations européennes sont comme des monstres toujours prêts à se jeter les uns sur les autres pour se dévorer. L’erreur ctésohédonique triomphe sur toute la ligne. On s’imagine qu’on
sera d autant plus prospère qu’on se sera emparé de plus de territoires voisins.
La conquête étant le but poursuivi par chaque unité politique, le désir de la spoliation violente et sa légitimité même forment la base des relations internationales. De là des défiances indéracinables, des malentendus qu’il semble impossible de dissiper, de là enfin une hostilité politique apparente ou sourde qui, hélas! n’est que trop justifiée.
En un mot, nos erreurs créent l’anarchie et la discorde entre citoyens au sein de 1 État et entre États au sein de l’humanité.
Mais quand nous aurons remplacé notre fausse conception de la richesse par une conception vraie, quand nous comprendrons qu elle est une adaptation de la planète à nos besoins, et par conséquent non pas une chose mais un état de choses, nos institutions se modifieront radicalement. Nous considérerons la spoliation exercée à 1 égard du voisin, comme une atteinte portée à
Novicow. — Les Gaspillages. P
nos propres intérêts. Nous considérerons tout producteur comme un allié, non comme un ennemi. Peu nous importera la couleur de sa peau, sa langue, sa religion, sa patrie politique : du moment qu’il travaillera à l’aménagement plus parfait de la planète, il sera notre bienfaiteur, et nous n’aurons aucune raison de vouloir le spolier, sous prétexte qu’il est étranger.