CHAPITRE XIX
Personne n’a encore essayé, à notre connaissance, de chiffrer les pertes, occasionnées par les erreurs humaines. Mais les souffrances qu’elles engendrent, frappent les yeux des plus aveuglés. Jamais, plus que de nos jours, elles n’ont préoccupé l’opinion publique. Les progrès si rapides du socialisme viennent de la conscience des vices de nos institutions actuelles. Et le socialisme menace de tout envahir. Il faut bien reconnaître et avouer que tous les grands esprits de notre époque, tous les penseurs véritablement éclairés qui osent regarder en avant sont plus ou moins imbus d’idées socialistes. Plus de joyeux optimistes parmi nous. Au contraire, un mécontentement universel, de sombres préoccupations. Peu de personnes sont satisfaites de la situation présente. C’est déjà un immense' progrès. Par malheur, si tout le monde comprend la nécessité d apporter des remèdes aux souffrances des classes populaires, ceux qu’on propose sont encore vagues, informes, confus, obscurs ou tout simplement chimériques.
La misère est le mal le plus évident des sociétés humaines. .\ussi, depuis de longs siècles, a-t-on cherché à y porter remède et le procédé qui a paru le plus efficace, a été la charité. .Allant
à l’encontre des opinions les plus généralement reçues, nous affirmons que la charité est un palliatif des plus médioeres.
Elle a le même défaut que le partage égal des fortunes, préconisée par quelques collectivistes : la somme à parta-er est trop petite. Si tous les hommes possédant un revenu supérieur à 10 000 francs, mus par l’amour du prochain, voulaient donner leur fortune aux pauvres, la part de ces derniers augmenterait de 10 p. 100 à peine. Cela serait la même misère Peu importe que le revenu de Z lui soit enlevé par force (comme e proposent les socialistes les plus violents) ou qu’il l’abant onnc de gre. La prospérité sociale n’en sera pas plus grande.
e vice fondamental de la charité, c’est qu’elle ne produit pas de richesse. Elle la distribue seulement d’une façon différente Or, SI nous sommes si pauvres, c’est parce que nous produisons rop peu. La chante peut faire beaucoup dans des cas individuels, mais elle ne résoudra jamais la question sociale. Il faudrait augmenter de bOO p. 100 la moyenne des revenus, pour atténuer la misere. Or cette richesse ne peut pas être distribuée aux indigents, par la simple raison qu’elle n’existe pas encore.
Secourir les pauvres est très bien. Mais ce qui vaudrait mieux, serait de ne pas en créer, en empêchant des millions d’hommes d accroître leur bien-être, ou, en d’autres termes, en ne les précipitant pas dans la misère. De nos jours, on commence d abord par extorquer des milliards aux malheureux peuples puis on eur restitue quelques miettes sous forme d’aumôni où d institutions de bienfaisance. Un richissime industriel américain, M. Carnegie, a même essayé de démontrer les bienfaits du protectionnisme par ce singulier argument : il y a avantage a procurer de gros bénéfices cà l’industriel, pour que celuici puisse doter d’institutions profitables la classe ouvrière Etrange politique, en vérité ! Mais sans les spoliations de tout genre qui se commettent aujourd’hui, des milliers et des milliers d hommes ne seraient jamais entrés dans les hospices
'Onniin''riT' ^^^^'^bre inm, m. Carnegie a donné lOOOOO dollars aux indigents de Pittsburg. Les journaux du
monde entier ont parle de cette généreuse et magnifique chante. Or cette somme représente peut-être la centième partie de ce que M. Carnegie a extorqué aux malheureux consommateurs américains, grâce aux droits de douane. La fortune de ce
maître de forges est évaluée à 2o0 millions de francs, dont t une grosse part doit provenir du tarif protecteur. Seulement
^ comme la munificence de cet industriel s’exerce d’un seul
coup, elle appelle l’attention des foules, tandis que ses extorï sions s’opèrent par petits acomptes quotidiens, incorporés
I dans le prix de la marchandise. Elles échappent ainsi aux
I regards. C’est grâce à cet adroit artifice que l’inique spoliation,
I qualifiée de système protecteur, peut se maintenir. Quand un
paysan marchande une pelle, lui dit-on : cette pelle vaut 'à francs, plus 1 franc pour l’industriel protégé, total 3 francs? On se garde bien de parler ainsi. On lui dit simplement : Cette pelle, 3 francs. Le pauvre diable croit que c’est la valeur réelle / de l’objet et paye sans murmurer. Si on s’exprimait de la pre-
j mière manière, le protectionnisme ne durerait pas un seul jour.
Le peuple le balayerait d’un seul coup de sa terrible colère.
On se préoccupe aujourd’hui, avec une tendresse extrême, de protéger les enfants dans les manufactures. On a mille fois raison. Mais on ne songe pas aux millions d’enfants que l’excessive fiscalité emporte prématurément dans la tombe ou que condamnentles maladies chroniques. Quarante-deux enfants sur cent meurent en Russie, avant d’avoir atteint leur sixième année. Si le gouvernement russe, en se déchargeant d’une masse de fonctions qu il exerce, demandait 1 250 millions de francs aux contribuables, au lieu des 2 500 millions qu’il leur prend aujourd’hui, la moitié de ces enfants aurait certainement survécu. En un mot, il existe une charité beaucoup plus large que notre charité actuelle. Elle consiste à ne pas dépouiller son prochain, à lui laisser la totalité du produit de son travail. De même la fraternité devrait consister, non pas dans l’abandon de ses droits légitimes, mais dans le respect des droits d’autrui.
La charité peut être privée ou publique. Rien de plus respectable que la première. Elle est une des belles qualités de I homme. Compatir aux souffrances de ses semblables et chercher à les atténuer, est le plus noble, le plus généreu.x des sen- \ timents. Dans beaucoup de cas la charité privée est d’une
efficacité considérable. On tend la main à l’individu tombé dans 1 infortune, on lui permet de se relever. S’il y a certaines souffrances incurables, hélas ! on peut au moins les adoucir. Nous comprenons aussi sous le nom de charité privée, des insti-
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tutions fondées par des dons volontaires, mais administrés par
<ies institutions publiques. Dans ces dernières années, la cliarité
privée a enfanté des merveilles. Elle est loin d’avoir encore
accompli I oeuvre qui lui estdévolue, mais elle s'y consacre avec les plus louables efforts.
Une très fausse opinion sur la charité a été répandue dans le monde par le christianisme. Jésus a dit : Vends tou bien et donnee aux pauvres. Mais si tout le monde suivait ce conseil ; si Jean donnait tout son bien à Paul et Paul tout son bien à Jean la situation ne serait-elle pas la même ? La somme de richesses ne seiait pas plus grande. Or, si l’on veut qu’il n’y ait pas de misère, faut vouloir, en bonne logique, que la somme de bien-être soit aussi grande que possible. Ce qu'il faut donc poursuivre avant tout n est pas que Jean donne son bien à Paul ou Paul à Jean mais que les deux puissent atteindre le maximum de confort ’ Une autre erreur du christianisme est de regarder la charité comme un moyen de gagner le ciel. Supposez une société où ut le monde soit a son aise. Personne n’aura besoin de secourir ses semblables. Personne ne pourrait donc gagner le ciel par ce moyen. L’obligation de faire la charité est un mal social ÎI aurait mille fois mieux valu que j.ersonne n’eût jamais besoin de portersecoursauxautres. C’estl’idéalvers lequel nous devrions tendre. La misere est une calamité. Avec la conception chrétienne, elle semble devenir quelque chose qu’il faut entretenir avec soin, afin de donner aux bonnes âmes la possibilité de pgner le paradis, en exerçant la charité. La vraie conception de a chante n est pas dans le christianisme, elle est dans l’économie politique. La charité, en effet, est une assurance mutuelle Le bien-etre de mon voisin contribue à augmenter mon propre nen-etre. Je dois donc faire des sacrifices pour que mon semblable ne tombe pas dans la misère par pure intérêt égoïste.
Ce sacrifice est un placement des plus avantageux.
Il faut reconnaître aussi que souvent on abuse de la charité. Bien des institutions qui se couvrent de ce nom respecté, ne son autre chose, comme nous l’avons déjà montré, que des prétextes a sinécures et à parasitisme. ^
La charité privée est grande, belle et sainte ; mais la charité e.xercee par 1 Etat est tout simplement un vol. L’Etat ne peut P^s avoir pour mission d’assurer le bien-être des individus. Et
cela pour la plus simple de toutes les raisons : l’Etat ne produit pas de richesse. Son revenu provient seulement des versements des contribuables. L’unique mission de l'Etat est de maintenir l’ordre social : d’empêcher Jean de dépouiller Paul. Mais quand, sous prétexte de charité, l’Etat prend l’argent de Paul pour le donner à Jean, il devient tout simplement spoliateur, donc, au lieu de la justice, il pratique l’iniquité. Une autre chose montre combien la charité, exercée par l’Etat, est funeste. Elle coûte toujours plus aux contribuables qu’elle ne rapporte aux malheureux. L’Etat, pour distribuer un million de seeours effectifs, doit en dépenser au moins deux en frais d’administration. 11 gaspille donc la différence. Loin d’augmenter le bienêtre général, il le diminue. Jean obtient 1 franc, mais Paul en perd 3. Total : 2 francs de perdus pour la fortune publique.
Un autre moyen de combattre la misère a été cherché dans les institutions de prévoyance : caisses d’épargne, sociétés coopératives de consommation et de production, assurances contre les accidents, l’incendie, la mort. Toutes ces institutions, ta7it qu'elles sont fondées et gérées par l’initiative privée, sont des plus efficaces. Aussi n’en parlons-nous pas ici*. Elles ne sont pas des palliatifs, mais des remèdes. Si elles sont exercées par 1 Etat, elles rentrent non seulement dans la catégorie des palliatifs, mais encore dans celles des poisons les plus dangereux. Si jamais les classes populaires sont persuadées que l’Etat doit pourvoir au bien-être individuel de chaque citoyen, c'en sera fait de la prospérité sociale et du bonheur de l’humanité. Dès que 1 Etat sera devenu le pourvoyeur général, chaque famille, loin de pouvoir obtenir jamais 5 ÜÜO francs de revenu, en moyenne, en obtiendra certainement moins de 200. La richesse, loin de se décupler au-dessus du tau.x actuel, tombera à un taux quatre ou cinq fois inférieur.
L’assurance des ouvriers contre les accidents a déjà été tentée en Allemagne. En 1886, l’Etat a distriDué 1 711 699 marcs d’indemnités qui ont coûté 2 324299 marcs de frais d’administration. Donc, on a pris 2 300 000 marcs à certains contribuables pour en distribuer 1 711 000 a certains autres. L’Allemagne s’est appauvrie de la différence. L’expérience est décisive. Dès que l’Etat
(1) Voir plus loin, chapitre xxiv.
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moyens D ACCROITRE LA RICHESSE
fâ.” de rÈ M ' <1- 1“ bien,
a Ôi ni en^ 7 ",“ ridicule. D'après
nier “""7"'’'’. assurances eonlre la vieillesse, . l’ou-
variL iTl râ “‘■'“‘u-dix ans, à une pension
\auant de JO a 210 francs par an > ». De à GO centimes nar
JOUI, c est-a-dire le prix de deux kilogrammes de pain. AvoLz
que cela ne représenté pas le bien-être des classes populaires
On le voit ; la chanté publique et privée et les fnstitutions
gouverne, ncnlales de prévoyance sont de sùnples painl fs
biles ne suppriment pas la misère.
Cerr 1?“* “■'^“*1' f'‘“'u“ons morales non plus.
Celle» les vices des hommes contribuent dans une très forte
mesure a diminuer leur bien-être. Quelqu’un a dit récemment
que la queslton sociale était une question morale. Nous avo“s
enumere plus haut toute une série de gaspillages. Nous n’avons
pas parle de l’alcoolisme. Il fait cependant une brèche terrible
dans le budget des familles européennes. C’est que, selon nous, les
prédications morales ont une efficacité très limitée. L’hom’me
a^it conformement a ce qu’il croit être son intérêt. Les intérêts
collectifs d un groupe, d'une classe, d’une nation peuvent seuls
provoquer aussi une action collective. L’appel au cœur peut être
efficace quand il s’agit d’un individu isolé, mais le po^uvoir de
ce individu est très faible. Pour produire des transformations
sociales, il faut des passions communes. Or celles-ci ne peuvent
eti e provoquées que par des intérêts généraux. Ceux qui veulent
donc ame lorer l’état de choses actuel doivent tâcher d’ouvrir
nourenès “ d’oapiralions
L alcoolisme est la meilleure preuve de l’inefficacité des nrédications morales. Boire n’est rien, le tout est de ne pas s’Livrei. Les hommes les plus ordonnés peuvent avaler des quantités considérables de spiritueux. Pris à temps voulu et à petites doses. Ils entretiennent la santé. .Mais quand Pliomnie du peuple va segriserdans les cabarets, c’est que les jouissances épilvées de ce fait, I emportent chez lui sur toute autre considération. Celle
min! J«lllî;"!’™!“'‘'’“’ l’m’is, Ouillau-
volition est victorieuse dans ses centres nerveux. Pour qu’il cesse de se griser, il faut lui donner une autre passion plus forte : celle du bien-être, par exemple. Alors il fera des économies pour augmenter son confort, parce que le désir de ce confort sera en lui la volition victorieuse. L’ivrognerie ne peut pas se combattre par des mesures directes. Elle diminue quand les circonstances sociales se modifient. Dans un pays froid et humide, peu avancé en civilisation, le cabaret est la seule jouissance de millions d’individus. Ils n’en connaissent pas d’autre. Dès que le milieu social se modifie, dès que l’homme du peuple voit la possibilité d’améliorer sa situation matérielle, il a le désir de le faire ; il continue à boire, mais ne se livre plus à l’ivrognerie.
En résumé, la charité privée et publique, les institutions de prévoyance gouvernementales et les prédications morales ne pourront pas augmenter la richesse des sociétés. Donc elles sont des palliatifs toujours, des poisons quelquefois , jamais des remèdes. Elles ne feront pas avancer la solution de la question sociale d’un seul pas.
La véritable charité consiste dans des efforts faits pour accroître la production. Des populations faméliques s’entassent dans quelques régions de l’Europe occidentale, aux Indes et en Chine. I) autre part, des pays d’une fertilité merveilleuse sont vides d habitants, en Afrique, en Australie et en Amérique * . 11 faudrait organiser des sociétés philanthropiques pour transporter les hommes des pays où la population surabonde, dans ceux où elle est rare. Ces sociétés feraient des avances de fonds aux émigrants, pour leur permettre de se déplacer ; elles lotiraient les terres, fourniraient les frais de premier établissement et assureraient la sécurité.
On a déjà pratiqué ces transplantations, d’abord sous la forme de la traite, puis sous celle des engagements c volontaires » des coolies. Mais, dans les deux cas, les émigrants ont été soumis aux plus cruelles tortures. Les entreprises de colonisation établies sur des principes philanthropiques, devraient précisément avoir pour but d épargner ces souffrances aux émigrants. Mais,
(1) Dans la partie septentrionale de la République Argentine, il se trouv'c une étendue d au inoins un million de kilomètres carres, « où une population de cent millions d’hommes serait encore peu de chose eu C‘’’ard aus ressources de la contrée «. E. Reclus. Nouv. Géo<ji\ Unie,, t. XIX, p. 75G.
D’ACCROITHE la richesse
jSm ,’v^ '''' K™ '-aisonnable. Elles
ev.aient avoir une base exclusivement économique. Autre-
nent elles seront nuisibles. En elTet, même si X donne son
gent, de plein gre, à l’émigrant Z, ce dernier n’en devient pas
rhL'se“"Lanh’l'‘“r‘ ‘''““■’ofesement de la
grant 7 dob 1 énfepreneur X à l’égard de l’émi-
procédl bref „T7 Pat la sollicitude, les bons
proceaes, oret par la sympathie.
.Avec les entreprises de colonisation conçues sur une base éco-
gagne “îé côl’’"“‘ ““P® ’ l'aPfepreneur
gagne, le colon prospéré, les hommes restés dans la mêrc-
vol™’au^rL“croT‘l' àlablissements,
rue "L ,r,re l-vail, c’est-à-dire diini-
cfficace El'ir l‘ "“'o Wé“faisante et
cllicace. Elle devrait tendre à l’équilibration économique.