‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 41 sur 41 · TT · texte numérisé non relu

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la survivance des plus aptes prend dans le domaine de la sociologie.

Mais, par suite de l’action combinée d’une masse de facteurs, certaines sociétés marchent plus vile, d’autres plus lentement. Les nations avancées considèrent celles qui sont restées arriérées comme primitives ou comme dégénérées. On ne peut pas contester la réalité des cas de dégénérescence (nous en parlerons plus loin), mais il ne faut pas oublier que tout est relatif. Tel état social qui paraît très avancé à certain moment, peut paraître, au contraire, très primitif à certains autres, si des progrès plus rapides ont été réalisés par des nations voisines. Ainsi la Perse nous semble aujourd’hui des plus arriérées. Mais ce pays peut être beaucoup plus riche que sous les Achéménides. Nous ne possédons pas de statistiques de ces époques lointaines et nous ne pouvons pas savoir si la condition des classes populaires était alors plus prospère ou plus misérable*. Une société peut faire des progrès, mais, s’ils ne sont pas aussi rapides, ou même plus rapides que ceux des sociétés voisines, elle peut perdre du terrain et son type peut disparaître de la surface de la terre.

Cela peut se faire sans violence, sans effusion de sang, sans l’emploi de la force brutale, sans violation d’aucun droit, par le simple jeu des lois sociales.

Donnons un exemple. De nos jours, la nationalité danoise est composée de 4 300 000 individus^. Un groupe linguistique si peu nombreux ne peut plus se créer un outillage intellectuel complet^. Force lui est donc faite de l’emprunter à ses voisins plus puissants. Par ce processus naturel, le danois tombera tôt ou

(1) Il faut nous j^arder de Tillusion architecturale. Les monuments les plus magnifiques ne démontrent pas toujours que le peuple était très riche quand on les a élevés. Louis-Philippe ne s’est pas fait bâtir un palais comme celui de Versailles. Cela ne veut pas dire cependant que le peuple français était plus pauvre vers 1840 que vers 1685. Les beaux monuments frappent nos yeux et nous impressionnent vivement. Mais, certes, ils n'ont pas toujours contribué à augmenter le bien-être des peuples qui les ont édifiés.

(2) Dont 2 300 000 eu Danemark et dans ses colonies et 2 millions en Norvège.

(3) De nos jours, grâce à l'immense développement des sciences, les publications qui leur sont consacrées sont très nombreuses et exigent des capitaux immenses. Un ouvrage spécial ne peut pas trouver assez d’acheteurs dans un public de 4 300 000 hommes pour couvrir ses frais d’impression.

tard à l’état de patois populaire, puis il disparaîtra complètement et l’individualité de ce groupe social ira se perdre dans une nationalité plus vaste.

Admettons, par hypothèse , que l'accroissement relatif des nations anglaise et française, tel qu’il est aujourd’hui, se maintienne pendant plusieurs siècles. Un jour viendra où les Anglais seront 600 ou 700 millions. Alors la proportion sera la même entre les anglophones et les francophones qu’elle est aujourd’hui entre les Allemands et les Danois*. L’outillage mental des .\nglais sera si incomparablement supérieur à celui des Français, que ces derniers seront obligés d’apprendre l’anglais, sous peine de rester sans culture intellectuelle suffisante. Alors le français perdra peu à peu du terrain et finira par être éliminé-.

Mais pour que les Anglais arrivent à être 600 millions, alors que les Français ne seront que 60, il faut que les premiers marchent vite et les seconds lentement. Or cette vitesse est acquise par les innombrables économies de temps, dont nous avons parlé dans ce travail : économies presque invisibles dans chaque cas particulier, mais dont le total forme une somme gigantesque.

La lutte des types de civilisation est comme une course : le vainqueur est celui qui marche le plus vite.

Arrivons maintenant à la décadence des nations. 11 faut le dire : elle est souvent relative. L’Espagne semble être tombée très bas aujourd’hui. Cependant, elle aussi a progressé. Vers 1480, elle était au point culminant de son développement national. La vie et l’activité y circulaient de toutes parts. Le Saint- Office n’avait pas encore commencé son œuvre épouvantable

(1) Cette circonstance sera i)robal)leinent atténuée dans une forte mesure par le Canada, où la population française s’accroît avec une extrême rapidité. De plus, la nationalité française fera probablement de grands progrès par l'assimilation mentale en Europe, en Asie et en Afrique.

(2) Nous le répétons, ce n’est pas une prophétie, mais un simple exemple.

(3) L’iiuiuisition. dans sa troisième forme, la plus terrible, fut établie en Castille, en 1481. Isabelle s'opposa longtemps à son introduction dans ses tats.

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L Espagne avait alors S 800 000 habitants et elle en a encore 17 GOO 000 aujourd’hui*.

Il est incontestable cependant que plusieurs sociétés ont positivement reculé. Vers l’époque de la conquête arabe, la Mésopotamie était un des pays les plus peuplés de la terre. L’espace qui s étend de Bagdad à Bassora, aujourd’hui solitude aride et triste, était, à cette époque, un vaste jardin parsemé de villes, de gros bourgs et de villas de plaisance. Sous les premiers Omméiades la seule province de Babylone payait 120 millions de francs d’impôts ^

De nos jours, 1 Asie antérieure et l’Asie centrale sont presque dépeuplées. Cette vaste région, allant des bords de la Méditerranée à l’Hindou-Kouch et au Thian-Chan, a 11 864 000 kilomètres carrés et à peine 43 400 000 d’habitants, soit 3,6 par kilomètre carré. Sans doute, elle contient de vastes déserts, mais en évaluant même sa superficie cultivable à 4 millions de kilomètres carrés, on voit qu’elle aurait pu nourrir facilement iOO millions d habitants. Ces pays sont habités, en grande partie, par des nations mahométanes. D’où vient la profonde décadence de ces sociétés ? Les historiens de l’ancienne école, partisans de la théorie des cataclysmes, l’attribuent généralement à l’invasion des Mongols. Cette explication est bien superPicielle. La guerre de Cent ans (1337-14o3) a causé en France des calamités épouvantables. A Paris même, vers 1443, il y avait 24 000 maisons abandonnées. On estime que la France perdit le tiers de sa population. La guerre de Trente ans ne fut pas moins calamiteuse. Elle passa comme un ouragan de feu sur l’Allemagne. On évaluait sa population à 18 millions d’hommes, en 1618. 11 n’en restait plus que douze fi la fin des hostilités. Cependant où voit-on de nos jours les ruines amoncelées par la guerre de Cent

(1) Mais pendant que la population espagnole a presque doublé en quatre siècles, celle de 1 Angleterre (sans l'Ecosse et l’Irlande) a passé de 3 700 000 âmes a 2(i millions. Elle a donc augmente de sejit fois-

(2) Voir de Krenier, Kulturgeschichle des Orients, Vienne, 1873, t. I p. 2.j9 et 27.1. La Babjdonie des Arabes (Sewàd) correspondait au vilavet actuel de Bagdad. Celui-ci a 176 000 kilomètres carrés, soit la 17* partie 'de 1 empire turc (2 07!) 000 killomctres carrés). Or tout le revenu de cet État montait en 188!) à 405 000 000 de francs. Si toutes les provinces de Tempire turc payaient maintenant des impôts dans la même proportion que la Babvlonie au vi' siècle, cela donnerait 2 OiO 000 000 de francs.

ans ou par celle de Trente ans? Pourquoi l'Asie centrale n’at-elle pas pu se relever des guerres de Témoudjine, qui eurent lieu au xiii® siècle, et de celles de Tamerlan qui sont de la fin du xiv*^? Quand les peuples ont une grande activité économique, ils parviennent toujours à effacer les traces des invasions'.

Ce n’est donc pas aux conquêtes des Mongols qu’il faut attribuer la décadence de l’Asie. D’ailleurs, en histoire, comme en géologie, ce sont les causes lentes et non les cataclysmes qui produisent les résultats les plus considérables.

D'autres ont attribué la décadence de l’Asie à la religion mahométane, oubliant que la société façonne sa religion plus que la religion ne façonne la société. Les Abyssins sont chrétiens depuis le iv^ siècle. L’Abyssinie n’a pas atteint, malgré cela, une civilisation très brillante ; c’est le christianisme, au contraire, qui est devenu dans ce pays une religion fort grossière.

La cause de la décadence des nations asiatiques doit être cherchée, selon nous, dans le funeste cortège des erreurs humaines : le parasitisme, l’intolérance, l’exclusivisme et le misonéisme.

Vers l’époque de la plus grande étendue de l’empire de Témoudjine (vers 1220), des communications nombreuses existaient entre l’Europe et l’Asie centrale. Les potentats d’Occident, et même le pape, envoyaient des ambassades au tchinguiz-khan. Les Mongols étaient assez indifférents en matière de religion : le christianisme, le bouddhisme et le mahométisme étaient également pratiqués dans leurs États, sans aucune entrave. Un templier anglais commandait les Mongols qui envahirent les Marches Trévisanes en 1240. Or, que voyons-nous six siècles plus tard? En 1863, M. Arminius Vambéry dut se déguiser en derviche pour pénétrer seulement à Boukhara et à Samarcand. Il le fit au péril de sa vie, car s’il avait été reconnu chrétien, on l’aurait immédiatement massacré.'^On peut mesurer, par cet exemple unique, les progrès de l’intolérance et de l’exclusivisme dans l’.\sie centrale. Encore de nos jours, dans la Perse et l’Afghanistan, il n’y a aucune sécurité pour le chrétien.

Or d’où viennent l'intolérance, l’exclusivisme et le miso-

(I) D’autres pays musulmans : l'Egypte, la Tunisie, le Maroc, n'ont jamais subi l’invasion des Mongols. Cela ne les a pas empêches non plus de devenir une véritable « poussière humaine ».

quoi les sociétés commencent-elles à rouler pour cela sur la pente régressive? C’est aussi un mystère impénétrable. Les historiens de l’ancienne école avaient une explication toute simple. Ils disaient que l’immoralité produit la décadence. Mais c’est dire que l’opium endort parce qu’il a une vertu dormitive. Ce n’est pas une explication. Il faudrait précisément savoir pourquoi l’immoralité l’emporte à un moment donné. D’autres fois, on accuse le luxe. Mais les Anglais, de nos jours, vivent avec un confort que les Romains de la décadence ne pouvaient même pas se représenter dans leurs rêves; cependant les fils d’Albion sont loin de donner des preuves de dégénérescence. Et puis ce fameux luxe a été de tout temps, hélas ! comme il l’est encore aujourd’hui, le lot d’une infime minorité. Non, nous devons confesser notre ignorance, nous ne savons pas encore pourquoi les sociétés dégénèrent.

Pour commencer à le comprendre il faudra que la biologie nous explique d’abord pourquoi un individu cesse de croître. Puis, pour nous rendre un compte exact du phénomène de la décadence, il faut que l’histoire soit refaite à nouveau par des naturalistes. Jusqu’à ce jour, elle a été écrite le plus souvent par des rhéteurs ou des docteurs ès lettres. Or leur bagage scientifique est d’une insuffisance si manifeste qu'ils n’ont même pas été capables d’entrevoir l’importance du phénomène de la régression ‘.

Une chose est seulement certaine. Les causes de la décadence des nations sont extrêmement complexes. Mille facteurs y concourent. Mais il semble qu’elle doive être surtout attribuée à des phénomènes psychiques , parce que ceux-ci gouvernent tous les autres. Les relations internationales, l’organisation interne des Etats, la production économique dépendent de la conception de l’univers que les hommes se font à un moment donné. A leur tour, les phénomènes économiques et politiques ont un contre-coup sur le domaine physiologique et produisent soit un

néisme? De la paresse mentale qui, à son tour, engendre une extrême répulsion à s’assimiler les idées du dehors. Par cela, celte assimilation s’opère avec la plus grande lenteur, donc avec le plus grand gaspillage de temps. Certes les Boukhariotes, en 1803, ne pensaient pas exactement comme leurs ancêtres du xiiC siècle. Pour que ce fût possible, il aurait fallu un miracle, puisque tout se transforme dans l’univers. Mais, du xiiC au xix" siècle, les idées des Européens avaient marché plus vite que celles des Asiatiques. Maintenant la différence de mœurs, de sentiments, de connaissances, est devenue énorme et creuse un abîme entre les deux sociétés. Supposons les Asiatiques marchant du même pas que nous, c’est-à-dire s’assimilant sans relâche nos procédés techniques, nos opinions, nos sciences. L antagonisme actuel entre les chrétiens et les musulmans n'existerait pas.

Au xiiU siècle, la différence n’était pas bien grande entre les Asiatiques et les Européens. Mais depuis, nous avons étendu notre horizon mental plus vite, ils l’ont étendu plus lentement ; aussi nous sommes puissants et ils sont faibles; nous sommes riches et ils sont pauvres; nous avons progressé et ils ont positivement rétrogradé dans certains cas, relativement dans certains autres. En un mot, les sociétés orientales sont déchues parce qu’elles ont gaspillé le temps'.

Pourquoi l’enfant en bas âge peut-il non seulement renouveler ses tissus, mais encore grandir si vile, en absorbant une nourriture aussi peu substantielle que le lait? Pourquoi le vieillard ne peut-il même pas renouveler intégralement ses tissus, en absorbant les aliments les plus nourrissants? L’auteur 1 ignore absolument. De même pourquoi le misonéisme l’emporte-t-il à un certain moment sur le philonéisme? Pour-

xca plus urueis vienneni ae la stagnation mentale. Aujourdhui la liscalité excessive ronge les socictcs asiatiques encore plus que les nôtres. Mais cette plaie horrible est aussi une conséquence du misoacisme. Le Sultan perçoit 400 millions de francs d'impôts en pressurant ses 22 miliions de sujets de la façon la plus dure. Certes, il préférerait que ses peuples lussent capables de lui jiayer65 francs par tête, comme les Anglais, au lieu de 18. Cela lui ferait un revenu de 1 430 000 000 de francs. Mais i»our pouvoir i>ayer autant d’imjiôts que les Anglais, les Turcs devraient jouir de la même prospérité. Or les Turcs sont trop ignorants, trop rétrogrades, trop misonéistes en un mot, pour se donner l’organisation que possèdent les sociétés occidentales.

(l) Un des problèmes les plus ardus de l'histoire est l'étude des raisons de la chute de l’empire romain. Or tous les historiens, qui ont traité ce grave sujet dans les dernières années, ne donnent que des i>hrases stéréotypées et de vieux clichés. Fustel de Coulanges seul a abordé cette étude d’une laçon plus sérieuse. La mort l*a ravi malheureusement avant qu’il ail ])u nous donner ses conclusions.

excédent des naissances sur les décès, c’est-à-dire un progrès, soit un excédent de mortalité, c’est-à-dire une régression.

Nous avons montré comment la notion du temps est cette déformation subjective qui nous empêche de voir l’univers tel qu’il est en réalité. Aussi, toute économie de temps produit une corrélation plus exacte entre le monde externe et nos représentations internes, donc une adaptation plus parfaite au milieu cosmique. Les êtres mal adaptés au milieu pe'rissent. Telle est la loi universelle. Plus une société gaspille de temps, moins elle se montre capable de s’adapter au milieu international. Il est donc conforme aux lois de la nature qu’elle disparaisse de la surface du globe.

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